LEXPOSITIOJJ DES AQUARELLISTES HOLLANDAIS
marqué avec une austère douceur, El je songeais quel amour les ariisles de notre pays ont depuis tantôt trois siècles voué à cette terre romaine, la plus noble sans doute qu'il y ait au monde : depuis le grand Poussin et Claude, qui en ont fait pour jamais le cadre du « paysage historique «, en passant par Joseph Vernet, qui a vu Rome d'argent et par Corot qui l'a vue de nacre rose et de perle fine, jusqu'à Français, Camille Roqueplan, Harpignies, dignes héritiers d'une tradition qu'hier encore nous croyions immortelle, complez les peintres français épris de la « Ville », de ses horizons et de ses en tours : ils n'ont d'égaux que nos écrivains dans leur passion pour des lieux incomparables; elà côté de la peinture, c'est la littérature française qui a donné les plus beaux paysages romains, avec le Chateaubriand des Lettres à Joubert et des Martyrs, avec le Cherbuliez du Prince Vitale, avec le Taine du Voyage en Italie, pour ne citer que ceux-là.
La Hollande contemporaine est restée, plus qu'on ne le sait généralement, la patrie des « petits maîtres ». Son école de paysagistes a produit, depuis quarante ans, quelques chefs-d'œuvre et beaucoup d'œuvres charmantes. Des talents divers s'y sont groupés par une affmité naturelle pour une étude commune de vérité nationale : ils ont peint la mer, les eaux, la terre et le ciel de leur pays avec un patient amour et
une délicate exactitude. Nulle pari, dans Tart européen du temps présent, l'attache profonde de l'artiste à son milieu, la tradition et l'habitude locales, les liens étroits de la flore pittoresque avec le sol qui l'a portée ne sont plus sensibles et n'ont eu de plus heureux effets. Comme leurs glorieux et grands ancêtres de l'âge d'or, du siècle de Bembrandt, de Ruysdael et de Vao (joyen, les petits Hollandais de la seconde moitié de ce siècle n'ont pas voulu sortir de chez eux, et ils y ont trouvé, dans l'objet de leur vision journalière, un thème à variations infinies sur une même note fondamentale.
Les jeux de la lumière du nord dans l'air humide d'un pays fluvial et maritime, voilà ce qu'ils savent le mieux et ce qu'ils rendent chacun sous son angle et avec ses moyens particuliers : celui-ci, dans les intérieurs de pauvres gens aux fenfitres carrelées, ouvertes sur le même jour qui éclaire les philosophes en méditation du magicien Rembrandt et les galants entretiens des Terburg et des Pieter de Ilooch ; — celui-là, sur les dunes fouettées de vent, le long des grèves plaies que borde l'ourlet gris d'une mer clapotante; — cet autre, sur cette mer du Nord elle-même, en pleines vagues onduleuses et sales où roulent les grands bateaux de pêche dans l'orgueil de leurs voiles; — ce dernier, à travers les prairies fraîches aux Ions vierges, ou près des canaux paresseux et des moulins rouges aux immenses ailes tournantes. Nous vîmes à Paris ces excellentes monographies lors de l'exposition que les peintres hollandais organisèrent, il y a quelques années, dans le pavillon de la Ville : nous en fûmes très frappés. Nous en retrouvons aujourd'hui une version un peu différente dans les
l'exposition des aquarellistes hollandais 19t aquarelles que ces mêmes peintres exposent chez MM. Boussod et Valadon, au boulevard des Capucines.
Mettez les proportions que vous voudrez pour garder les distances et les rangs, mais, dans l'école hollandaise moderne, si quelqu'un en est le Rembrandt, c'est assurément M. Josef Israels. Celui-là — le seul célèbre hors de son pays — est bien un chef et un maître. Ses tableaux de misérables ont souvent paru à nos salons et s'y sont fait remarquer. Mais on le connaissait peu chez nous comme aquarelliste et il n'y a rien cependant de plus séduisant que ses aquarelles. Sa manière triste, sa lumière mélancolique, ses humbles personnages y atteignent une distinction, une flnesse, une limpidité charmantes. 11 y fixe d'une main plus légère des impressions aussi profondes. Son métier s'y ressent de parentés, d'influences qu'on ne soupçonnerait guère : c'est toujours, sur des dunes maigres ou dans de populaires intérieurs, le même jour noyé et verdâtre éclairant la même pauvreté des sites ou des personnages; mais un rayon de gaieté caressante, une pointe de couleur tendre, je ne sais quel ragoût dans le coup de pinceau qui a l'air de venir de nos aquarellistes romantiques, de Roqueplan ou de Gavarni, se joue dans un coin de ces scènes de genre, sur le visage rose et les blancs fichus de cette jeune mère qui allaite son marmot près de la fenêtre claire, au corsage de cette pêcheuse qui raccommode de vieux filets, dans les accessoires du frugal repas sur cette table de paysans, ou sur les mines profondément attentives de ces tout petits qui regardent apprêter les crêpes. Des reflets dansent ou dorment dans l'aquarelle illuminée, ainsi qu'un rayon d'or vibre
dans les fonds embrumés du plus grand des Hollandais — de celui dont M. Israels suit de loin les traces immortelles. Si l'on voulait trouver aussi à M. Mesdag un prédécesseur chez les maîtres d'autrefois, c'est, je crois, à Backhuysen que l'on penserait. Constructeur infatigable de puissantes marines, M. Mesdag est, en effet, le plus consciemment traditionnel des Hollandais contemporains, et il est impossible qu'en célébrant avec une force et une beauté classiques le poème des vagues étalées et lumineuses, des bateaux mutés et des voilures brunes, il ne songe pas aux leçons des premiers peintres de la mer du Nord et des vaisseaux des Pays-Bas. Les Rentrées et les Sorties de port, les Matins et les Soirs de M. Mesdag apparaissent comme des morceaux de musée.
Et, sans m'embarrasser davantage de ce dangereux procédé de la comparaison, je note encore les intérieurs de Blommers, un disciple d'israels; — les églises de feu Bosboom ; — les moulins et les villes de 3. Maris; — les bergeries d'A. Mauve (celui-ci aussi a disparu); — une vue de Harlem de Jan Weissenbruck. Et je remarque, avant d'abandonner cette réunion d'un caractère ethnographique et géographique si distinct, si prononcé, que les derniers venus semblent influencés par nos impressionnistes ; cela fait de la peine; je sais les conquêtes que la vérité dans l'art doit à nos chercheurs français, les acquisitions de méthode qu'ils peuvent transmettre; mais j'ai peur cependant, malgré les envois intéressants de M. Konincq, qu'à cette école, les nouveaux Hollandais ne perdent à poursuivre des résultats incertains le meilleur de leur originalité. Pour des hardiesses de touche et de tache, des habiletés et des rapidités de
LES PELVTRES IMPRESSIONNISTES 193
notation, qui s'apprennent et se copient sans grand mérite, ne perdront-ils pas cette science de l'enveloppe, cette vision attentive et délicate et surtout ce délicieux sentiment d'intimité qui font d'Israels el, au-dessous de lui, des peintres que j'ai cités, de véritables " petits maîtres »?
Les peintres impressionnistes.
A la fin d'une excellente brochure consacrée aux peintres impressionnistes (mai 1818}', l'auteur de Critique d'avanC-garde, du Voyage au Japon et de VHistoire de France depuis iS70, M. Théodore Duret, écrivait :
« Le préjugé que les Impressionnistes sont des artistes dévoyés et que ceux qui aiment leur peinture ont des goûts malsains, est si répandu, qu'à coup sûr plus d'un lecteur se sent l'envie de me demander : — Enfin, monsieur, puisque vous aimez la peinture des impressionnistes, que pensez-vous de l'ancienne peinture? — Mais exactement ce que vous en pensez vous-môme, et si vous voulez bien, je vous entraînerai un instant au Louvre pour vous en convaincre. »
Et, parcourant avec son lecteur les salles de notre glorieux musée, le " critique d'avant-garde « disait son admiration motivée pour les maîtres consacrés,
1. Réimprimée dans la Criii5«eifauan(-9arJe(CharpentIer,i88S). Voyez aussi sur le même sujetlesSufon; de Huysmans, recueillis dans VAtI moderne (id., 1883), el les deuï volumes de la Vie artislviue de G. GelTroy,
- les époques d'art achevées et historiques. Puis, au terme de cette promenade, reprenant l'offensive avec tranquillité :
« Nous aimons donc la peinture de toutes les écoles et nous ne demandons à personne d'enlever un seul tableau pour accrocher un impressionniste : qu'il le pende seulement à la suite.
o Convives! vous êlesbienà table, gardez vos sièges; nous allons mettre une rallonge et nous asseoir à vos côtés. Nous apportons un nouveau plat: il vous procurera les délices de sensations nouvelles. Goûtez avec nous. — Nous l'avons déjà goûté, votre nouveau plat, il ne vaut rien. — Goûtez encore. Le goût est question d'habitude et le palais a besoin d'apprentissage. — Non, c'est inutile. Nous ne reviendrons point de notre premier jugement. ^ Eh bienl vous vous trompez : vous en reviendrez, «
On en est revenu : on en revient. Non seulement la peinture impressionniste s'achète, et figure dans les collections d'amateurs, mais elle entre aux musées de l'État sous forme de dons acceptés. Nous avons vu, ces derniers jours et en même temps, la collection de toiles de cette école, réunie par H. Théodore Duret, passer au feu des enchères et s'y tenir assez honorablement, tandis que celle dont le peintre Caillebolte a fait legs à l'État semble, après un Iri prudent, devoir prendre la direction du Luxembourg, où ses Renoir et ses Claude Monet voisineront comme ils pourront avec les Cabanel et les Bouguereau de l'endroit.
Ces témoignages de faveur privée et d'estime ou de résignation publique, cette entrée dans les cadres officiels si rébarbatifs et si rigides, cet abaissement