‹ Notes d'art et de littérature: avec une notice biographiqueChapitre 40 sur 80 · LE MARCHÉ DES LIVRES · texte numérisé non relu

LE MARCHÉ DES LIVRES

furent leurs notes toutes fraîches, les feuillets cursifs de leur album toujours ouvert, la confidence immédiate de leurs sensations qu'ils nous livrèrent, au risque de laisser à tout ce qu'ils faisaient un air d'esquisses inachevées et dinquiétantes ébauches. Et c'est ce qu'on a appelé Vimpressionnisme, dont le nom leur est justement resté, car il caractérise plus qu'un changement de procédé technique : une modification essentielle dans le mécanisme imaginatif de l'homme d'Occident. Dans l'art de peindre aussi bien que dans l'art d'écrire (oii ce sont des impressionnistes que les Concourt), Vimpressionnisme a marqué l'abandon des traditions les plus invétérées de nos races : leur attachement au général et au permanent, leur goût de la symétrie et de l'ordonnnance, leur réaction virile en face de la nature envahissante, tandis que s'y substituait le génie flexible et féminin de ces Japonais minuscules, leur amour de l'accidentel et du passager, leur curiosité amusée par le caprice sans fin et les jeux éphémères du monde sensible dans lequel ils s'oublient à force de le regarder. Celte révolution a été comme une crise de phénoménisme esthétique.

A l'hôtf I Drouot. La venLe Lignerolles : le marclié des livres.

On vend ici, depuis plusieurs semaines, une bibliothèque dont la dispersion aux enchères de l'hôtel Drouot fera époque dans les annales de la bibliophilie, je veux parler de la collection unique de livres rares.

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formée par feu le comle de Lignerolles qui en garda, sa vie durant, les trésors avec un soin jaloux et un orgueil peu communicatif. Plus célèbre que connue, la bibliothèque Lignerolles excitait à ta fois le respect et la curiosité des amateurs; elle a conservé, au feu des enchères, une teiiue magnifique. Les ouvrages de religion et de littérature ont défilé sous des pluies de banknoles, el l'on ne doute pas que les onze cents numéros du troisième catalogue (livres d'histoire) qui vient d'êlre mis en distribution ne soient réservés à d'aussi éclatantes destinées.

Cette grande vente aura marqué, dans la fortune des livres précieux, une sorte de date ou d'époque. Le goût a changé et l'état du marché n'est plus le même, dans le monde bibliophilique. Un livre n'y est plus recherché des amateurs et disputé des libraires pour les raisons qui en faisaient autrefois le prix. Je ne parle point ici, remarquez-le, du déplacement ordinaire des modes, du caprice périodique des préférences générales, de cette loi certaine et surprenante qui veut qu'à un même point de l'histoire des manies humaines, tous les collectionneurs, ou presque, s'engouent collectivement et se déprennent ensemble des mêmes choses, délaissant, par exemple, les éditions princeps de nos classiques du grand siècle pour des livres à vignettes galantes du siècle suivant, ou encore s'éprenant tout à coup des romantiques à couvertures illustrées qui sortent comme par enchantement de l'ancienne « boite à quatre sous n. Fluctuations éternelles cl réglées, qui n'ont point de sens el qui pourtant ont une loi. Ces mutations et branles de l'humeur chez les assembleurs de bouquins n'ont pas paru, à la vente Lignerolles, plus décevants et singuliers qu'ils n'ont

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toujours été, mais on y a observé au contraire un phénomène nouveau dont le résultat serait précisément de soustraire aux revirements et aux surprises certaines espèces de livres, devenus en quelque sorte les diamants in altéra blement précieux du trésor livresque.

Tandis, en clTet, que les livres anciens du second intérêt ou même ceux du premier, mais dont la qualité, la conservation ou l'état laisse à désirer, subissent d'énormes baisses, et cependant que sur les ouvrages contemporains règne l'épidémie de dépréciation que l'on a appelée la « crise du livre ", une fièvre de hausse vertigineuse soutient et élève constamment le cours des exemplaires tout à fait hors ligne, non seulement par la bonté intrinsèque ou la rareté de l'édition, la beauté de la reliure, l'éclat de la provenance, mais encore par ce que l'on appelle l'état parfait et la « condition » magnifique. Un beau livre exceptionnellement conservé, à quelque date et à quelque style qu'il appartienne, devient un bibelot ou un joyau illustre, dont on suit, do vente en vente, dans une ascension progressive, la brillante destinée d'objet de luxe et de vitrine. C'est ainsi que l'on a vu, à la vente LigneroIIes, un Perrault de 1781, reliure de DcrOme, atteindre 4930 francs, et un Balzac de 1644, aux armes d'Anne d'Autriche, monter à 6(K)0 francs : M . de LigneroIIes avait payé ce beau volume 1700 francs et le Perrault 661 francs.

Si vous me demandez, après cela, ce que peut bien avoir de commun un tel commerce de joaillerie vaniteuse avec l'amour de la belle littérature bien habillée et ornée, des bons ouvrages élégamment ou richement vêtus selon leur date ou leur esprit, sentiment naturel

A tout honnête homme de lettres, je vous répondrai qu'il faut toute sorte de gens et de goûts pour la variété du monde et que les plaisirs d'un collectionneur opulent ne doivent pas être les mêmes, ni au même prix, que ceux d'un amateur qui aime avant tout les livres, même les plus magnifiques, pour ce qu'ils renferment et ce qu'ils parent.

Privé de lire les Contes de fées dans l'exemplaire de 1781, relié par Derôme, au taux où est aujourd'hui l'édition, l'amateur de vieux langage saura bien trouver quelque bouquin, modeste et décent, ou même il prendra le Perrault moderne de Doré, afin de se rafraîchir l'esprit, sans se blesser les veux, au récit de Peau d'âne ou de Barbe-Bleue, qui lui feront encore, comme à La Fontaine, un plauir exlrême, que M. de Lignerollcs, avec sa reliure d'exposition et son exemplaire de montre, ne connut pas, je le présume,... car il faut bien qu'il y ait des compensations pour les pauvres.

Thàia, comédie lyrique en trois actes el sept tableaux, de H. Gailet, d'après le roman de H. Anatole France, musique de M. Jules Massenel.

On raconte que ce fut M. Paul Desjardins le premier qui, ayant lu un jour la Thaïs d'Anatole France, exprima le souhait que ce conte philosophique fournit la matière d'un opéra au compositeur Massenct. Le moraliste du Devoir présent formait là une pensée bien voluptueuse. Car il devait prévoir,

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selon toutes les vraisemblances, que de la rencontre des subtiles inventions de l'auteur des Noces corinthiennes avec les caressantes mélodies de l'auteur de Marie-Magdeleine, naîtrait une œuvre toute baignée de féminine tendresse et de mystique sensualité. Le mélange est assez dans le goût du jour. Mais tout le monde n'est pas également qualifié pour y mettre la mesure exquise et le dosage délicat. De grosses mains ont déshonoré la forme d'art où se plaisait le mieux notre alexandrinisme. On a vu M. Haraucourt toucher au Christ et M. Armand Silvestre à Bouddha. Qu'il en allait différemment delà Tftais de M. Anatole France !

Le prince des écrivains vivants est un esprit raffiné par toutes les sortes de culture. Poète et philosophe, il sait que le prix de l'audace intellectuelle se rehausse de la beauté des formes nuancées où elle s'enveloppe : c'est un disciple de Renan et c'est aussi un élève des Grecs immortels : il est un des derniers à aimer le naturel, le décent et l'harmonieux. Il n'y a pas de pensée plus moderne dans un lettré plus accompli, et le plus traditionnel de nos auteurs contemporains, le gréco-français par excellence, en est aussi le plus riche de science nouvelle, le plus armé des conquêtes de la critique. Voilà pourquoi il y a tant de choses dans Thaïs, de l'art et de la sagesse, de l'érudition et de la beauté, du scepticisme et de la piété, et pourquoi tant de choses s'y fondent dans la convenance parfaite qui est la grâce suprême des ouvrages de l'esprit. On peut, si l'on veut, préférer à ce poème en prose tel autre récit de France, la Rôtisserie de la reine Pédauque, où l'art a moins de place et où la libre humeur du conteur jaiUil avec une joie plus

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déployée. Mais 7'hah, outre qu'elle est une tentative d'une difficulté infinie, exécutée avec bien du bonheur, dans un genre dont les plus illustres modèles, le THémaque ou les Martyrs, n'échappent pas aux défauts qui lui sont propres, le composite et le factice, Tkais a des parties d'une signification plus simple, d'une plus vivante poésie. Ce sont ces partieslà, tout ce qui raconte ou suggère dans le livre l'histoire humaine de la courtisane pénitente et de l'ascète tenté, dont on attendait de M. Massenet qu'il les revêtit de sa gracieuse musique.

Car il est vrai que M. Massenet est très loin de posséder, dans son art, la maîtrise, la justesse, l'égalité et la portée, qui mettent M, France au premier rang du sien. Ce musicien si souple a d'étranges lacunes et des manques de goût plus étranges encore. Il développe rarement tout le contenu de ses meilleures idées et il lui arrive, soit faiblesse du souffle, soil servilité devant le public, de mêler les pires vulgarités aux jolies rencontres d'un esprit naturellement distingué. Enfin il est de ces artistes qui donnent plus de tristesse' à leurs amis parce que — signe funeste — l'âge, la renommée, l'exercice même de leur talent, loin de les mûrir et de les tremper, semblentles gûter et les détendre. Mais, avec tout cela, M. Massenet avait reçu en naissant, et on croyait qu'il avait gardé, le don incommunicable, la grâce, une grâce toute féminine cl française, naturelle jusque dans la coquetterie et vive jusque dans la langueur. Sa phrase mélodique, comme autrefois celle de Gounod, offrait un parfum, une couleur sensibles. L'abus indiscret n'en avait pu altérer tout à fait la première fraîcheur. Il en était d'un motif de Massenet

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comme de ces nymphes ivoirines du peintre Henner que le vieux maître alsacien répète d'une main indifTérenle sans réussir à leur ôler toute leur saveur primitive. Jusque dans Esdarmonde ou mCmedansle Mage, on respirait par endroits l'odeur charmante des Erynnles, de Marie-Magdeleine et de celte Manon qui demeure peut-être l'œuvre lyrique la plus nationale que l'on ait écrite chez nous depuis Carmen.

Donc, M. Reyer ayant la conception lente et l'exécution difficile, M. Sainl-Saëns dérivant de plus en plus, avec ses incomparables ressources d'esprit et de métier, vers la virtuosité technique et l'archaïsme ingénieux, le jeune M. Bruneau s' étant voué à mettre en musique le lourd fatras de l'œuvre romanesque de M. Zola, c'était bien à M. Massenct, toujours mobile, inflammable et prompt, qu'il (allait proposer cette pieuse et sensuelle Tkais. Comme il avait fait dans Hêrodiade, dans Marie-Magdele'me et dans Manon (à la scène du parloir du couvent), et, peu s'en faut, dans Fsclannonde (où l'orgue, je crois, et les harpes religieuses chantaient la « divine » princesse), le nerveux musicien saurait mêler dans son œuvre nouvelle les souffles de la terre à ceux du ciel. M, Paul Desjardîns avait raison : France et Massenet, et Thaïs, cela nous promettait quelque combinaison séductrice... Je m'attarde au récit de nos espérances afin de passer moins vite à celui de nos déceptions.

Elles ont été grandes. Etque sertde les dissimuler? Je pourrais vous dire que la soirée de premièren un peu réparé l'impression désastreuse de la morne répétition générale. Mais pour un plus ou moins de froideur dans un public capricieux , l'œuvre elle-même en vit-elle davantage d'une vie supérieure à l'accident et

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à la mode? Je pourrais mettre les grands loris à la charge du librellisle, M. Louis Gallet, qui, bien qu'homme habile et expérimenté, n'a su tirer du roman que des tableaux dispersés, sans forte charpente dramatique et passionnelle, où le moine Athanaël (le Paphnuce du romancier et de la Vie des Pères du désert] cl la belle comédienne Thaïs circulent comme d'incompréhensibles fantômes. Mais je voudrais alors que le secret de ces vagues protagonistes, l'âme de ce baryton et de cette soprano, le cœur de leur cœur, comme dit Shakespeare, ce fût la musique qui nous l'eftt confié en son clair et sensible langage; que le chant des voix et les aveux de l'orchestre nous eussent évoqué ce qui ne se trouve pas dans le livret en " poésie mélique » (lisez : en vers blancs) de M. Gallct el dont le roman de M. France, doux à nos mémoires, nous inspirait le désir, l'attenle émue et le regret : la poésie de celte légende, l'humanité de ce drame, les dessous profonds de ce symbole.

Un tel accent révélateur, nous ne l'avons point entendu. M. Massenet lui-même, s'il fait sur sa dernière œuvre le retour salutaireque doit provoquer l'insuccès chez un artiste consciencieux, oserait-il porter le témoignage que celle-ci a été faite comme se font les belles choses, dans une vraie ferveur de conviction créatrice et avec un intime respect de son sujet et de son art? N'aura-t-il point, s'il descend en lui-même, le remords d'avoir écrit trop vile, en se fiant à sa mémoire, à son habileté el aux procédés les plus faciles, les moins relevés, un opéra de conception négligée, de trame lûche et de superficiel attrait? Ne senl-on point la rougeur lui monter au front d'avoir réduit le thème psychologique et

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poélique qui lui était confié, la lutte de la chair qui est faible et de l'esprit qui est prompt dans l'ème d<5couragéc d'un cénobite, à une apparition tentatrice de visions plastiques, aux proportions d'un ballet bruyant et bariolé? Et n'avons-nous pas enfin le droit de nous demander, sinon de lui demander, quel a Hé le mobile dernier de sa « comédie lyrique » : une noble émulation avec l'écrivain délicat de Thaïs ou bien le désir de ménager à M"' Sybil Sanderson un rôle qui fit valoir son incontestable beauté sans aventurer la jolie voix de la cantatrice américaine en de trop périlleux exercices?

Il y a d'ailleurs, si vous tenez absolument à le savoir, des choses agréables dans la partition de Thaii, moins pourtant que dans les œuvres antérieures les. moins bien venues de son auteur. La phrase de la séduction de Thaïs est du véritable Massenet, d'un joli tour et d'une grâce caressante. Le quatuor entre Alhanacl venu à Alexandrie pour sauver l'âme de Thaïs, le jeune sceptique Nicias, et les deux piquantes esclaves de celui-ci, lesquelles revêtent le farouche cénobite d'une robe d'Asie par-dessus sa bure avant qu'il paraisse devant ta comédienne, est un morceau dépourvu de noblesse, traité en style d'opéra-comique, mais qu'on aurait tort de dédaigner s'il était mieux à sa place. L'invocation de Thaïs à son miroir qui s'achève en prière à Vénus, sur un motif de flûte : <i Fais que je sois belle éternellement n, a généralement plu, et la « méditation » pour violon solo, en guise t\'mlermezzo , a été très applaudie. Athanaël, hanté du souvenir de Thaïs repentie, trouve quelques accents d'une chaleur apparente, et le duo de l'infortuné moine avec la comédienne mou-

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rante, dans le goût d'un finale de Verdi, termine avec un certain éclat un ouvrage qui se tient plutôt dans lesdemi-teintos el les demi-cITclp. Le second tableau du premier acte — la première rencontre de Thaïs et d'Athanaël — est en somme ce qui se détache le plus aisément dans le souvenir embrumé.

L'interdiction par la censure de la comédie aristophanesque de Maurice Barrés ne nous privera pas tout à fait du plaisir d'entendre celte déjà fameuse Journée parlementaire : les' abonnés el invités du Théaire-Libre sont conviés, nous promet-on, à des représentations « privées » de la pièce interdite. Il conviendrait d'attendre cette intéressante révélation du corps du délit pour juger les motifs d'opportunité ou de convenance qui ont dicté à la censure une décision rigoureuse, encore que très facile, vous le voyez, à éluder partiellement. Mais la mauvaise humeur des nouvellistes et chroniqueurs, oii s'incarne présentement l'esprit français, est autrement pressée, el l'embargo mis sur la satire dramatique de l'auteur de VEnnemi des lois s'est ajouté au bilan qu'ils dressent chaque matin des méfaits commis par un gouvernement tracassier contre la « liberté de l'idée », ainsi qu'on écrit aujourd'hui dans les bureaux de rédaction des journaux à tendances littéraires : car « liberté de la presse » est une expression vieuxjeu.

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