POLITIQUE ET LITTÉRATURE
L'importance de ces ri^criminalions paraîtrait exlrêmement restreinte si on la mesurait ît l'autorilé personnelle des écrivains qui les traduisent; mais ces messieurs, assez empêchés d'exprimer des idées particulières et des opinions de leur cru, ne font ici que refléter un état dame plus général, répandu un peu partout dans le monde des lettres. Leurs épigrammes, d'ailleurs inofFensivcs, sont un symptôme, ajouté h beaucoup d'autres, du malentendu qui va se creusant entre les hommes politiques et les hommes de plume, jusqu'à devenir fossé profond et bientôt, pour parler la langue de M. CLovis Hugues, un « gouffre ». Celte mésintelligence radicale, cette aigreur croissante, celle hostilité établie et ouverte, de la politique à la litléralure, me permettrez-vous d'en rechercher les causes occasionnelles? Le phénomène n'est plus douteux et je ne le crois pas entièrement négligeable.
11 peut d'abord surprendre, non en lui-môme, mais par la date de son accentuation rapide : certes, toujours les lettrés furent gens susceptibles, irritables et capricieux, et durent trouver matière à leurs dégoûts et à leurs dédains dans le train généralement médiocre des affaires de ce monde; sans doute encore, la démocratie doublée du parlera en larîsme n'est pas pour plaire mieux que les formes antérieures de gouvernement — au contraire — à des personnages si délicals; mais voilà quinze ans que le parlementarisme étale ses vices combinés avec ceux de la démocratie, et que le « régime « sort tous ses effets, ' et que les occasions de s'indigner, de se gausser, ou de prédire un sombre avenir, s'offrent en foule à la rhétorique de nos écrivains. Or, durant les premières années et en face des spectacles qui devaient être les
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contre l'indépendance de sa pensée, et ce qui peut bien faire que ce chroniqueur trouve chez le président du Conseil de 1894 des ridicules, des petitesses ou de méchantes intentions qui ne le choquaient pas ou qu'il dédaignait de relever chez M, Floquet, je suppose, DU M. Fallières ou M. Loubet.
On interdit aujourd'hui la Journée parlemenlairet mais n'a-t-on pas prohibé jadis le Pater de Coppée, le Thermidor de Sardou, même le Mahomet de M. de Bornier pour plaire au Grand-Turc? On expulse Alexandre Cohen, le traducteur à'Ames solilairesl mais vous avez lu les lettres trouvées chez cet « ami de la France », et je croyais les hommes de lettres très chatouilleux sur l'article du patriotisme. On poursuit le Père Peinardel le Parti socialiste'! mais on a laissé si tranquillement vivre la presse pornographique : des écrivains, qui presque tous y collaborent, n'ont pas à se plaindre d'avoir été beaucoup gênés. Le pouvoir est ignorant? Il n'y a plus de Mécènes? Du moins on décore libéralement les « ouvriers de la pensée », qui d'ordinaire ne repoussent pas ce présent de leurs grossiers ennemis, et l'éclectisme des récompenses, choix et commandes ofliciels atteste la plus touchante bonne volonté chez les ministres des beaux-arts.
Non, les causes actuelles, les motifs immédiatement contemporains ne suffisent pas à expliquer l'irritation grandissante de la littérature. 11 y faut voir, je crois, le résultat d'un mouvement d'idées plus ancien et plus profond. En 1880, on était encore sous rinfluence des doctrines parnassienne et naturaliste de l'art pour l'art ou de l'impassibilité scienlJlique. La poUtique ne pouvait intéresser — par conséquent
2ia NOTES D'ART ET DE LITTÉRATLRï;
émouvoir — un véritable artiste. Les hommes publics bénéficiaient par forluDC de l'indifférence des lettrés. Le vent a tourné; d'autres étals dames colleclifs se sont créés dans le monde intellectuel : on y est aujourd'hui moraliste et apôtre, préoccupé du sort du plus grand nombre, tolstolsant, ibsénien, évangélisle, comme on y était auparavant Iranscendantal , olympien, froidement dédaigneux, et de l'école de Gautier.
De là sont venus le vague socialisme, l'anarchisme de bon ton, 1' « opposition » de Bodinicre et de Théaire-Libre. Cela était inévitable. Une théorie un peu avancée, des velléités généreuses, une doctrine d'avenir et une critique impitoyable du présent, convenez que cela est plus séduisant pour un littérateur que l'opportunisme ou l'esprit gouvernemental. Du moment que les écrivains abaissaient leurs regards vers les affaires de l'Etat, leurs sympathies, leurs indulgences ne devaient pas aller à ceux qui les mènent tant bien que mal et au jour le jour, mais à ceux qui en rôvcnt le bouleversement complet ou en promettent la miraculeuse transformation. Ainsi est née la hautaine sévérité de la littérature pour sa vieille rivale, la politique d'action et d'affaires, et sa tendre complaisance pour cette fille plus ou moins reconnue de ses amours avec l'esprit de chimère : la politique de révolte et de prêche.
Et à mesure que la République parlementaire s'est " embourgeoisée d, a pris de la tenue, de la suite, des qualités de famille, elle a vu croître contre elle la défiance de l'esprit littéraire. En sorte qu'un des ministères qui ressemblent le plus à un cabinet de Louis-Philippe est aussi celui qui reçoit le plus d'épi-
grammes, d'apostrophes et de sinistrefi prédictions de la part des « penseurs » et des rhéteurs d'aujourd'hui. La littérature a toujours préféré le Quatrième État au Tiers, et ce qui rassure les « philistins » est précisément ce qui inquiète les artistes.
Un gouvernement a-t-il raison de ne pas tenir compte d'une pareille et si certaine désaffection?
Il y a beaucoup à dire là-dessus. Les écrivains devancent quelquefois l'opinion et souvent ils la font. Leurs impressions tout instinctives, sentimentales et esthétiques, se ressentent de l'orage qui est dans l'air, de l'électricité qui circule ; ce sont des baromètres trop sensibles, à oscillations amplifléeg, mais que l'homme dEtat peut trouver profit à consulter. Ils ont des nerfs de femmes, toujours en révolution et en sursaut, mais délicats et frémissants, et, comme les femmes, il faut moins que l'on ne croit pour retourner leur cœur : du tact, des attentions, un air d'attacher le plus grand prix h leur opinion, le courage de la braver, mais pas trop souvent et à bon escient, et toujours des gentillesses et des gâteries : des bijoux, des fleurs et des bonbons. Un surintendant des beaux-arts qui saurait son métier et qui aimerait vraiment les lettres aurait vile fait de rendre à la République au moins l'indulgence extérieure et la courtoisie superficielle de nos susceptibles écrivains. Il y a dans l'État des tâches plus essentielles, mais pas beaucoup.
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ISOTb:S DART ET DE LITTÉRATURE
Le cas de M. Maurice Barrés constitue un joli chapitre à joindre au catalogue descriptif des coatradictions, incohérences et surprises de !a nature humaine, tel que l'ont dressé et tenu à jour nos moralistes depuis Montaigne jusqu'à Anatole France. Ce dernier remarquait une fois avec une douce ironie que tel grand poète vivant professait le bouddhisme le plus entier, qu'il avait chanté le néant des choses, l'irréalité des apparences, la fuite de tout, mais que pourtant dans l'écoulement et la mobilité d
une chose pour lui ment : les lois de la de Lisle ne croyait à ri
vivait absolument et éternellerime et du rythme; M. Leconte lans ce monde, excepté que les beaux vers y existent. C'est que M, Leconte de Lisle en a fait aussi de très beaux.
De même, dirons-nous, M. Maurice Barrés. Il a poussé jusqu'à l'extrême la théorie et la pratique de l'ironie transcendantale. Le renanisme a porté en lui sa lleur suprême. Le retianisme s'est parodié lui-môme dans la plaquette de début de M. Barrés : Huit jours chez M. Henan, feuillets exquis 06 la raillerie métaphysique atteint à sa septième puissance.
Personne, disait Sandeau, n'a vécu dans la familiarité d'Alfred de Vigny, pas même lui : personne, semblail-il, n'a été pris au sérieux par M. Maurice Barrés, pas même lui ; il a perfectionné, aiguisé, mis
« UNE JOUBNItË PABLEMESTAlflE » 313
en système et en art, ce que les Allemands appellent la selbstironie.
Sous l'œil des barbares el (Jn homme libre, ces autobiographies presque satiriques, montrent à la fois l'orgueil le plus subtil et la candeur la plus malicieuse.
L'élégant écrivain y célèbre le culte de son moi; mais il n'y a pas de culte qui tolère autant d'irrévérence vis-à-vis de son objet. Cet « homme libre », occupé de s'adorer et de s'orner, nous fournit sur lui-même, à nous autres « barbares », les renseignements les plus perfides avec une adorable traîtrise. Il nous révèle jusqu'aux origines animales, aux humbles racines de ces étals d'âme dont il parait si fier. Il a le même goût que les grands railleurs gaulois, Rabelais, Molière ou Voltaire, pour les plaisanteries scatologiques : tel passage do ses premiers livres semble tiré des Oreilles du comte de Ckesterfield, et il est le seul auteur, depuis Voltaire, qui ait osé nous parler en mfime temps de l'état de son cœur el de celui de ses... intestins.
Quand ce philosophe du détachement supérieur descendit dans la politique, on crut qu'il y venait seulement faire un tour, le temps d'amuser sa curiosité dédaigneuse et de renforcer ses facultés de mépris léger et universel. Il apporta en effet, dans l'aventure boulangiste, quelque chose d'absolument neuf, que la politique ne connaissait point, un talent de se prôter sans se donner, de pratiquer sans croire, de jouer avec ses convictions sans les trahir, de plaisanter ses amis en les flattant, d'observer une fidélité de bon ton à son parti en se réservant toutes les sortes d'indépendance, el de le quitter un des derniers en faisant encore à ces vaincus qu'on abandonne toutes les poli-
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lesses et tout l'honneur du monde. Je ne connais que M. Jules Simon qui dans ses rapports philosophiques avec l'écleclisme de Victor Cousin ail soutenu jusqu'au bout une si difficile coquetterie.
Cependant quelques-uns qui le suivaient toujours avec un vif intérêt crurent remarquer que M. BarWts, député, exceptait de son irrévérence tranquille une catégorie d'hommes : ses adversaires politiques. Ceux-là, on ne pouvait dire qu'il les dédaigni^t, bien qu'il les criblât d'épigrammes sanglantes, il ne les jugeait pas du haut de son indifférence supérienre et de cette ironie enveloppée à laquelle ses amis mômes n'échappaient pas, il s'abaissait positivement à les haïr. Et il n'y a Hen de moins détaché que la haine. L'esprit de M . Barrés perdit dès lors celte liberté et ce quant-à-fioi de ses premiers livres et, entré par la politique dans le journalisme, il mit dans ses articles des qualités nouvelles, un trait brûlant k la Swift, du pittoresque saccadé à la Michelet. On n'a pas oublié tels de ces bulletins tout chauds des séances parle m en tairesqu'ils résumaient en phrases brèves, en peintures concentrées : on a prononcé sur ces fouilles volantes le grand nom de Sainl-Simon.
Le Saint-Simon de rOEil-de-Bœuf,en un temps de despotisme, couvait secrètement sa vengeance dans des Mémoires posthumes. Le petit Saint-Simon du salon de la Paix, dans notre âge de publicité et, quoi qu'on dise, de liberté sans précédent, n'avait pas à attendre : il n'a fait que suivre le progrès des mœurs en portant sur la scène mflme la chronique scandaleuse de l'an dernier. Car le journal ne lui suffisait plus. Écarté par les électeurs parisiens du Parlement, où il n'avait pas joué, je crois, un rôle égal A son