UNE JOURNEE PARLEMENTAIRE
intime orgueil; ulcéré d'un échec oratoire, qu'il s'est peut-fitre exagéré, dans certaine séance où ses minces épigrammes mal présentées, desservies par un organe fâcheux, furent mises en déroute par la puissante bonhomie de M, Charles Dupuy, alors ministre des beaux-arts, qu'il interpellait sur l'interdiction d'une pièce socialiste, l'ancien député laissa percer un dépit atroce, d'où avait disparu toute philosophie. Que la supériorité transcendante des débuts élait donc loin! Un flot de bile jaillit de l'anémique écrivain et c'est cette humeur qui colore le sec et le bref scénario de la pièce, interdite sur une scène publique par la censure, et représentée cette semaine par le Théûtre- Libre avec un beau tapage qui dure encore.
Une journée parlementaire, pour un début dramatique, a certains mérites d'action haletante et de dialogue serré. La pièce a pourtant déçu des spectateurs rendus exigeants par une réclame bruyante et des promesses de scandale. Il est bien malaisé de se rendre compte de l'effet qu'elle eût produit, sur un auditoire ordinaire, dans des conditions moins exceptionnelles. Il semble qu'elle manque d'une qualité essentielle : la maîtrise, je ne dis pas la froideur, du moraliste observateur. Une comédie aristophanesque ne saurait être toute calme et indifférente, mais une " comédie de mœurs » doit être, du moins vraisemblable et de contour ferme. Or, la main de M, Barrés tremble de colère quand il crayonne ses anciens collègues; il ne se possède plus; il voit noir; il leur prête des vilenies, il en ajoute, il en invente. Demandezvous, par exemple, pourquoi le personnage principal d'Une journée parlementaire, dont l'aventure reproduisit l'épisode le plus lamentable de l'allaire du
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Panama, a pourtant des traits d'un aulrc homme politique, celui-là encore en place, lesquels ne s'accordent pas avec les lignes authentiques du portrait original : c'est que M. Barrés avait deux rancunes à satisfaire au lieu d'une et que, non content de s'acharner sur le vaincu, il lui fallait surtout mallrailer l'homme au pouvoir. La vérité du rôle y perd, mais la passion de l'auteur y gagne un surcroît de joie mauvaise. Les métaphysiciens sont comme cela quand ils se vengent, et défiez-vous de l'élégante douceur des jeunes philosophes.
- Voici, du reste, la substance de celle comédie fielleuse : Thuringe, député, a commis la double faute d'épouser la femme divorcée de Gaulichard el de vendre son influence pour un pot-de-vin de deux cent mille francs. Gautichard, au courant de la seconde chose et pour se venger de la première, livre au journaliste Forestier, direcleur du Contrat social, une lettre qui doit perdre Thuringe en fournissant la preuve de sa concussion. Forestier va trouver Thuringe et lui met le marché à la main : le document ne paraîtra pas si Thuringe, en échange du silence, livre des pièces compromettant deux députés de la majorité, ses amis Le Barbier et Isidor. Thuringe hvre ses amis, car il a peur. Et c'est le premier acte, où il y a des détails d'une vérité pittoresque. Mais notez que, si Thuringe est un portrait, le peintre l'a chargé d'une honte supplémentaire, la trahison de ses collègues. Est-ce de l'histoire qu'on nous raconte ou une fantaisie qu'on nous offre? Si c'est une fantaisie, elle est bien sombre.
Au second acte, dans le salon de la Paix, Thuringe, sur lequel des bruils avaient couru, dont on s'écartait
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avec une significative froideur, quand il esl pass^ entrant à la séance, repasse après un brillant succès de tribune; il s'est défendu avec indignation et éloquence : toutes les mains se tendent vers lui.
Au dernier acte, Gautichard, qui ne Uche pas le mari de sa femme, et qui a appris la délation, l'accule à la mort. Ce sont Le Barbier et Isidor qui lui passent le rcvolveren lui indiquant avec précision les moyens de ne pas se rater. Mais, auparavant, ils fouillent dans ses tiroirs et appellent sa femme pour qu'il y ait un témoin du suicide : il ne faut pas qu'on puisse accuser les deux bandits d'assassinat. La femme les met à la porte : « Sortez! vous des tous des canailles! » C'est le mot de la fin. On sent qu'il a soulagé M. Barrés.
Villiers de l'Isle-Adam était de son vivant ce que l'on nomme à travers les cénacles un génie incompris et ce qu'il faut plus simplement classer, dans l'histoire naturelle des esprits, comme un talent incomplet, une espèce fionf'e ou avortée. Qu'il y eût chez ce gentilhomme désargenté, élève à demi original de Baudelaire et de Barbey d'Aurevilly, des germes de poète et d'humoriste qui jamais ne sortirent tout à fait, c'est ce que l'on accorderait volontiers à ses jeunes disciples idéalistes et symbolistes d'aujourd'hui (car ce bohème est passé maître à son tour), s'ils se bornaient à cette constatation mélancolique : mais ils en veu-
lent faire bien autre chose encore, un grand écrivain authentique, une Façon de grand esprit, et ce serait le cas de leur rappeler que quelques éclairs de verve, échappés à un excentrique, des trouvailles de cabaret littéraire ou des improvisations de noctambule, ne suppléent pas le défaut de pensée solitaire, de labeur secret, dart mûri et réfléchi. Mais ceux qui ont de l'esprit parmi ces partisans échauffés le savent bien au fond ef un jour viendra qu'ils en conviendront; pour les autres, il n'importe guère que leurs admirations se trompent : c'est l'histoire éternelle des cénacles. 11 y avait certainement dans la jeunesse de 1830 des romantiques pour préférer, à Gautier et à Hugo, Aloysius Bertrand ou Pelrus Borel le Lycanthrope! La nôtre n'a pas plus de ridicules ni plus d'importance.
Aussi serait-il injuste de faire payer à la mémoire de l'infortuné Villiers la mauvaise humeur que peuvent inspirer à un homme de sens ses caudataires et thuriféraires. Il vaut mieux rappeler ses heureuses rencontres. Connaissez-vous les Contes cruels, VEee future et THbulat Bonhomet, le « tueur de cygnes i-î Le Villiers humoriste y voulut donner l'équivalent français d'Edgar Poë et de Mark Twain et, sans y réussir, il mit la main sur quelques idées et intentions assez intéressantes : tel, ce conte de la belle Inconnue sourde, qui se laisse dire des paroles d'amour et y répond comme il faut, jusqu'à ce qu'elle fasse au passant ébloui qui osa l'aborder l'aveu de son infirmité; il ne la croit pas, il lui objecte : « Vous vous accusez de ne pas entendre et vous me répondez! — Hélas! reprend-elle, c'est que... ce que vous dites, vous le croyez personnel, mon ami! Vous êtes sincère, mais
vos paroles ne sont nouvelles que pour vous. Pour moi, vous récitez un dialogue dontj'ai appris, d'avance, toutes les réponses. Depuis des années, il est pour moi toujours le même. C'est un rôle dont toutes les phrases sont dictées et nécessitées avec une précision affreuse. ■> L'histoire, du reste, ne se soutient pas, l'œuvre n'est pas faite, mais avouons que l'indication était précieuse.
Connaissez- vous encore ces petits vers :
J'ai perdu la Torét, la plaine Et les frais avrils d'autrefois...
Donne les lèvres : leur haleine, Ce sera le souflle des bois.
J'ai perdu l'océan morose, Son deuil, ses vagues, ses échos...
Dis-moi n'importe quelle chose :
Ce sera ta rumeur des flots.
Lourd d'une tristesse royale, Mon front songe aux soleils enfuis...
Oh! cache-moi dans ton sein pâle!
Ce sera le calme des nuits !
Je sais bien que cela ressemble à un lied de Heine sans en avoir le frais parfum et l'adorable légèreté, mais ce n'est pas mal tout de même et ce sont les meilleurs vers de Villiers.
Si vous voulez enfin vous représenter ce dont le romantique, après l'humoriste et l'élégiaque, était capable chez le dernier des commandeurs de Malte (il se donnait ce titre et réclama, dit-on, l'Ile méditerranéenne à la reine Victoria), écoutez ceci : Dans un couvent de nonnes grillées, une novice est couchée devant l'autel, pour la prise d'habit. Le drap des morts recouvre son corps étendu. L'évêque prononce la formule liturgique : « Jurez-vous, ma fille, d'être chaste, d'être pauvre, d'être obéissante? — Non! »
répond la jeune fille, se levant de dessous son linceul. On s'épouvante, on éteint les cierges, la prieure crie de cesser les chants, mais derrière la grille du cloître les religieuses, ignorant le scandale, continuent de chanter au Seigneur un hymne d'allégresse et de mysticité pour ses fiançailles avec une nouvelle épousée... Cela, ce n'est plus du Poë ni du Heine, c'est du Barbey d'Aurevilly, et c'est le plus beau passage d'Axel, un drame symbolique tout à fait dépourvu par ailleurs de signification profonde et d'émotion véritable, dont l'interminable « récitation » a soulevé celte semaine chez un auditoire convainc» et courageux des transports frénétiques dont l'ombre de ce fantomatique Villiers dut être consolée « sous les myrtes ombreux » où elle se promène, là-bas, dans les limbes des poètes mort-nés.
[zéil, de MM. Eugène Morand et Armand Sïlvcstre.
Quelle semaine! Quatre premières, trois ouvertures d'exposition, plusieurs interpellations à la Chambre...
S'il est, dans ce bouquet de fleurs artificielles, une variété plus particulièrement parisienne — oh! combien parisienne! — c'est assurément V/zêil de la Renaissance qui a valu à M°" Sarah Bemhardt un succès retentissant, grossi encore par les mille voix de la presse, cette complaisante. Sarah, comme on dit hi, Sarah ne doit pas regretter l'Amérique : nous avons pour elle des admirations de sauvages. Et puis, il faut bien qu'elle vienne de temps en temps sur le
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boulevard renouveler sa provision de robes et de rôles, faits pour elle sur mesure, el 1res collants, par les premiers faiseurs de la place. C'iîtnit d'ordinaire à M. Sardou qu'elle s'adressait, el l'on n'a pas oublié les Fédora, les Tkéodora, les Tosca, que ce grand couturier lui taille; mais M. Sardou travaille aujourd'hui pour M"" Réjane et la fructueuse clienti'le de M"' Bernhardt restait à prendre. C'est à M. Armand Silvestre qu'elle est échue, à l'auteur du Commandant Laripèle et des Vers pour élre chantés, de Griselidii et des Contes grassouillets.
Ce gaulois mâtiné de parnassien a élé chercher de nouvelles toilelles pour son illustre interprète bien loin dans le temps et l'espace : dans l'Inde, plusieurs siècles avant l'ère chrétienne. Mais il ne serait pas juste pourtant de dire qu'il en a cherché ici bien long. Oh! mon Dieu, nonl II a pris un sujet légendaire qui souffrait toutes les broderies : la conversion du Bouddha, il en a développé les épisodes au moyen des réminiscences de toutes les histoires el de tous les théâtres que sa facile mémoire lui fournissait, donnant ainsi à la fascinante actrice l'occasion de rassembler en un seul rôle les effets les plus applaudis <le tous ses rôles passés et quelques autres pardessus le marché, tirés des chefs-d'œuvre ou des religions consacrés, il a traité cette macédoine selon la cuisine à la mode, avec des ingrédienis mystiques et une sauce de vague symbolisme, il a fait sans sourciller un continuel mélange de Jésus el de Bouddha et de Parsifal, de Marie-Madeleine et d'Izéil et de Kundry, il a répandu sur ce livret d'opéra les sonorilés molles de ses vers fleuris et sans dessin, combinaison rare de tous les défauts du genre Banville et
du genre Catulle Mendès, document précieux pour Thisloire de la décadence de l'art d'écrire en vers à la fin du xix° siècle, comme les œuvres d'un Saint- Lambert et d'un Colardeau nous renseignent sur la fin du xviii' siècle. Et je crois bien que M. Armand Silvestre a encore ajouté à tant d'éléments de succès le certificat d'un orientaliste déclarant authentiques et satisfaisantes la décoration et la figuration de son drame chrisliano-bouddhique ; car, si nous ne sommes pas regardants en fait de vérité et de convenances morales, nous ne badinons pas sur l'article de la couleur locale et archéologique. Il y a certainement parmi nous des spectateurs persuadés que lesBomains et les Orientaux de Bérénice pèchent contre l'histoire, tandis que le Bouddha A'hèil est un véritable magot de l'Inde, un vrai Bouddha du musée Guimet et qu'adorerait M. Léon de Rosny... Est-ce à faire rire ou à faire pleurer?
Notez que M. Armand Silvestre est un fort bon homme, pas du tout astucieux, nullement rompu aux ficelles du théâtre, aussi différent que possible de M. Sardou : mais il a le cerveau docile et perméable comme une éponge, il est tout baigné dans ce Paris demi-littéraire et demi-mondain qui fait les modes absurdes et les engouements insensés, et il lui a suffi d'aspirer, de pomper, de recueillir ce qu'il y a là de parfums mêlés et de piments divers pour les répandre dans cette œuvre oii se combinent tous les mysticismes faux, tous les creux symbolismes et tous les exotismes de convention. OKuvre bigarrée et sans âme, article de Paris, mensongère comme la bisque d'écrcvisse des restauranls,lacouleurdescheveux des passantes, et les bibelots japonaisdes grands magasins de nouveautés.