‹ Notes d'art et de littérature: avec une notice biographiqueChapitre 43 sur 80 · LES » RÉSIGNÉS » 23S · texte numérisé non relu

LES » RÉSIGNÉS » 23S

Sachez au surplus que Sarah-Izéil est une Dame aux Camélias, qu'elle aime un saint et un pur comme Kundry aime Parsifal, qu'elle lue de sa main un jeune prince trop pressant comme fait la Tosca, qu'elle s'humilie aux pieds de celui qu'elle élait venue perdre comme jadis Fédova, qu'elle meurt pardonnée comme Froufrou, qu'elle est enterrée par Çakia- Mouni et son mentor le terrible Yoghi comme Atala par Chactas et le père Aubry, qu'enfin elle est enlevée au ciel ainsi que la Marguerite de Faust. C'est un rôle à la septième puissance et toutes les Sarah dans une seule. On les a toutes acclamées, et je ne sais pourquoi on n'a rappelé que cinq fois la surprenante comédienne.

Les Résignés, comédie en trois actes, de M. Henri Céard.

Henriette Lalurange a vingt-quatre ans, de l'esprit, de la bonté, un joli visage, et pas ça de dot. Elle est orpheline et vit avec sa tante, M°" Harquenier, de quelques rentes viagères que possède la brave dame. Deux hommes viennent dans la maison : Charmeretz et son ami Bemaud.

Charmeretz est homme de lettres de son métier, et il est plus marqué par son métier qu'un juge même, un prêtre ou un soldat par le leur. Il le sait, et je crois que celte marque professionnelle ne lui déplaît pas : il sait que l'habitude d'observer par état les passions humaines l'a rendu à peu près incapable de les partager; que la pratique du dédoublement a

éteint en lui la naïveté et endormi l'inslincl, qu'il songe trop à peindre ses semblables pour s'oublier à les aimer, qu'il vise trop à se connaître lui même pour se laisser aller à bonnement vivre, sentir et souffrir, qu'enfin sa philosophie et sa morale, fruit (Je l'analyse et de la clairvoyance, ne concordent sur aucun pointavec celles des bourgeois, nées de la routine et de la convention. Il est plus fier que surpris de la différence qui l'isole : il ne rougit pas de l'encre qu'il a au bout des doigts. C'est un jeune stendhalien d'il y a dix ans. Au demeurant, fort honnête homme, et délicat ; il goûte profondément le charme discret d'Henriette Lalurange et il s'oublie volontiers dans le petit salon de banlieue où la jeune fille les accueille en camarades, Bernaud et lui.

Beraaud est un petit employé qui gagne deux mille francs par an : il est fort ami de Charmeretz et c'est vous dire qu'il est fort supérieur à sa condition. Au fond, ces deux garçons sans foyer aiment cette fille très honnête, très libre, de goûts élégants quoique pauvre, dont ils forment Tesprit dans un lent commerce insensiblement attendri, et qui est un peu leur élève et un peu leur sœur. Mais ils ne savent pas qu'ils l'aiment — môme l'analyste Charmeretz — ni elle qu'elle est aimée, et, dans la camaraderie presque quotidienne, ils ont gardé sans effort envers leur petite amie la délicatesse la plus respectueuse.

Un jour, un certain Piétrequin, libraire, et que l'on croit riche, demande à M"' Harquenier la main d'Henriette. L'excellente dame parle à sa nièce selon la raison : « Je suis vieille et ne me porte pas bien. Je ne te laisserai pas un sou. Songe à l'avenir et vois ce que t'offre d'inespéré cet homme. Tu ne l'aimes

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pas, c'csl vrai. Moi, non plus, je n'aimais pas l'homme qu'on me fit épouser. J'ai pourtant été une honnête femme, et, sans être plus heureuse qu'on ne l'est d'ordinaire en ce bas monde, j'ai vécu. Je ne regrette rien... » Henriette, qui n'a pas d'illusions sur la vie, se résigne. Elle laisse Piétrequin se déclarer : le commerçant lui conte qu'il a besoin d'une bonne ménagère et que les filles élevées sans fortune font justement les épouses économes. Henriette, avec un grave sourire, répond doucement à ce madrigal. La voilà fiancée.

L'effet de cette nouvelle sur le couple Charmerctz- Bemaud est foudroyant. Ils sont désemparés et confondus. Tout leur échappe. Leur vie leur apparaît mutilée. Ils ne peuvent supporter non plus l'idée de leur camarade mariée à ce Piétrequin, qui, de plus, ils le savent, est un secret coquin, et mal en ses affaires. Ils ne voient à cela qu'un refuge : que l'un d'eux demande la main d'Henriette. Et comme Charmerelz, déjà connu et presque célèbre, est Seul un parti présentable, l'écrivain se décide à proposer le mariage à la jeune fille.

Très nettement elle refuse. Elle a de l'amitié pour le je.une analyste, elle doit le trouver distingué, mais son bon sens de femme l'avertit que celui-là n'est pas de ceux qui peuvent aimer à fond, ex imo, patiemment et fidèlement, comme il faut aimer pour épouser une fille pauvre quand on a la célébrité et l'avenir devant soi. Elle a peur de n'être pour cet homme d'esprit qu'un sujet d'étude et une fantaisie intellectuelle. Elle lui dit ses raisons, avec sa liberté ordinaire. Lui, s'y rend assez vile et on devine qu'elles le flattent par quelque côté. Alors Bernaud s'emporte et il leur

reproche de n"avoir pas réussi à s'aimer. Il est si violent qu'Henrietle laisse échapper un i « C'est vous quej'airae et quej'ai toujours aimé «. Mais Bernaud : " C'est impossible, ce serait une folie, vous le savez bien!» El, parce qu'il aime lui-même Henriette et que pour cela il songe à ce qu'elle peut souffrir, il lui peint ce que serait leur vie mesquine et contrainte de petit ménage d'employés : les deux mille Jrancs d'appoinlemenls pour unique ressource, la maison sans bonne, la maigre chère, les toilettes défraîchies qu'on porte toujours, les humbles plaisirs, la crainte des enfants, peut-être l'aigreur et le dégoût. Et, comme elle insiste, il lui dit qu'il n'est pas libre, qu'il a une liaison. « J'épouserai M. Piélrequin », conclut Henriette.

Cela, Bernaud ne peut le souffrir. Il appelle Charmeretz à son aide. El tous deux lui dénoncent la vilenie du libraire, ils la conjurent de se souvenir d'eux, de l'esprit qu'ils lui ont façonné, des goûls qu'ils lui ont donnés, de ne pas les trahir pour ce bourgeois malhonnête. Ils parlent en maîtres, ils croient avoir des droits, ils sont sincères dans leur indignation : mais M"" Harquenier, qui les entend, les trouve indélicats et inconvenants, et elle les met à la porte.

Charmeretz revient le premier, au bout de trois mois : il a réussi à empêcher le mariage en provoquant la faillite de Piélrequin, Il se rencontre avec ce dernier, qui sort, ayant rendu sa parole. Les dames lui demandent des nouvelles de Bernaud : Charmeretz raconte que son ami a failh mourir et qu'il a beaucoup changé. En effet, Bernaud arrive à son tour : il est paie, il a maigri, pris des rides et grisonné. C'est

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