LES « RÉSIGNÉS
un vieux garçon qui ne paie pas de mine ; Henriette non plus n'est pas brillanle, elle a vieilli, les pauvres amoureux I II n'y a que leur misère qui n'ait pas changé. Henriette n'a toujours pas de dot, et Bernaud ne gagne encore que deux mille francs. Mais leur amour a grandi, comme une vivace fleur de ruines. Ils l'ont connu à l'épreuve; ils savent qu'il est inévitable et plus fort que la douleur. Alors, ils se tendent la main et ils s'embrassent le plus tristement du monde, fiancés sans illusion, résignés h leur pâle bonheur et à leur souffrante tendresse.
J'ai beaucoup abrégé et simplifié, dans le récit qui précède, la comédie lente, sérieuse, nuancée de gris subtils et de roses fanés, maladroite et obscure par endroits, mais toujours loyale, réfléchie et attachante, que M. Henry Céard a intitulée de ce beau titre humain et mélancolique : les Hésignés. Klle fut donnée il y a cinq ans au Théâtre-Libre. Le Vaudeville a bien mérité des lettres — une fois de plus — en la remontant pour ses soirées d'abonnement, soirées de grand goût qui nous avaient déjà valu la reprise de la Parisienne deBecque, avec M"''Réjane, et qui nous promettent encore la Maiion de poupée d'Ibsen et les Lionnes pauvres d'Emile Augier.
Les Résignés sont une des trois ou quatre pièces durables etoriginales du répertoire du Théâtre-Libre. Ils forment la meilleure part du bagage littéraire de M. Céard, lequel n'est pas très lourd. Le cas de cet esprit curieux et chercheur intéresse d'autant plus qu'on sent qu'il n'a pas rempli — et que probablement il ne remplira pas — tout son mérite. Ainsi de beaucoup d'écrivains d'aujourd'hui, combinaisons incomplètes et rares de qualités qui ne trouvent leur heu-
reux et harmonieux emploi, talents supérieurs à leurs œuvres, individualités remarquables dont le nombre et la distinction nous consolent de l'absence des génies : j'aime, je l'avoue, dans ces notes rapides, vous signaler à la rencontre ces « originaux ». Henry Céard débuta dans les Soirées de Médan : il n'y a pas de plus forte preuve de la contagion des modes littéraires. Que M. Céard i^i naturaliste et zoliste, comme l'a été M. Edouard Rod, c'est qu'il fallait qu'à cette date tous les jeunes gens le fussent. Le véritable naturalisme, avec toute la vigueur de tempérament et toutes les qualités de franchise que vous voudrez bien lui reconnaître, n'en était pas moins — et cela s'accorde aisément — la grossièreté, l'ignorance et la simplicité mêmes. M. Céard, lui, sait tout, il possède la langue et les classiques, il n'ignore rien de ce qui a été écrit avant l'Assommoir : et sa pente esl au subtil, au compliqué. Tout ce qu'il fait porte la trace d'un lettré érudit et d'un styliste tourmenté. Sa vraie place dans la littérature contemporaine eût été celle d'un moraliste à l'ancienne mode, faiseur de « maximes », de « caractères » et de « portraits », - disciple moderniste de l'immortel La Bruyère. Les personnages des Résignés parlent — c'est un peu leur défaut — avec un soin minutieux d'exactitude psychologique, n Cela est ainsi, — dit Bemaud troublé comme d'un vol du mariage d'Henriette, — on peut quelquefois nous prendre ce qui ne nous appartient pas. » Voilà une " maxime >>. Et, si vous allez chercher, enfouis dans le journal VEvénemenl, les feuilletons dramatiques où s'emploie aujourd'hui M. Céard, vous verrez comme l'analyse des pièces dont il rend compte tourne aisément chez lui au « portrait » et au