‹ Notes d'art et de littérature: avec une notice biographiqueChapitre 46 sur 80 · VERS LA JOIE · texte numérisé non relu

VERS LA JOIE

gauloisi!. Le comique en esipris chez les moins innocents des modèles et les plus éloignés du genre bucolique.

Ici, c'est une scène de médecins empruntée sans façon à Molière et qui a perdu dans le transvasement toute sa chaleur de ridicule. Là, ce sont des personnages d'opérette auxquels manquent Tesprit de Meilhac et !a musique d'Offenbach. Tantôt sonne le vers à rime riche et à panache bariolé, le vers de Tragaldabas et de Don Japkel d'Arménie. Vous imaginezvous une berquinade rimée par Scarron et par M. Auguste Vacquerie? Et tantôt c'est un couplet sentimental qui serait si joli s'il n'y manquait un je ne sais quoi de fondu et de mouillé; écoutez Jouvenette, la douce et vaillante paysanne :

Ce que j'éprouve est douï et triste loul ensemble. C'est votre voix surtout qui me trouble, il me semble... C'est comme ces chdnsons que parfois on entend. Lointaines, dont le sens vous échappe et pourtant Dont l'air vous prend au cœur et d'un accent si tendre Que sans avoir compris on pleure â les entendre.

Et tout cela ensemble, l'innocence du sujet et la robustesse de la forme, la naïveté de la morale et l'habileté de la versification, ce qu'il y a de gentiment idéal dans le thème et de crûment matériel dans la manière dont il est développé, le contraste du bleu du conte avec le timbre, le geste et l'accent du conteur, fait un mélange amusant pour les gens du métier, horrible pour les dédaigneux qui n'aiment que l'exquis et l'harmonieux, de quel effet sur le simple public, celui qui se laisse prendre par les entrailles? l'avenir de la pièce nous le dira. M. Richepin sait la langue et la syntaxe, il est clair et trivial, vigoureux et sain.

C'est un bien portant. C'est un « mâle ». Il est fort possible que les spectateurs des représentations ordinaires lui soient plus maniables que les beaux esprits du monde et de la critique.

Dans l'ordre des choses littéraires, M. Richepin me fait penser à ce qu'est M. Carolus Duran en peinture, un artiste exubérant et tout extérieur, avec certains dons de nature que les profanes tiennent obstinément pour une sorte de génie, en dépit des hochements de télé et des sourires pinces des connaisseurs. Allez donc persuader à un promeneur du Salon pris dans la masse que la virtuosité de M. Duran à traiter les étoffes n'est pas la science d'un Titien, ou essayez donc de convaincre un auditeur de la Comédie-Française choisi entre cent que la frappe nette et sonore des vers de M. Itichepin n'est pas de la fabrique cornélienne. Vous ferez la figure d'un ignorant ou d'un jaloux.

Est-ce un événement parisien que l'apparition, aux vitrines des libraires, du premier livre de M. Charles Maurras : le Chemin de Paradis? C'est un événement en tout cas pour les lettrés qui savent se rendre compte. 11 n'a pas atteint son premier mt7/e, ce volume nouveau, et peut-être bien ne l'atteindra- l-il pas. C'est une destinée d'une grande humilité à côté des Lourdes au prodigieux tirage, des Demi-Vierges au

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succès électrique. El cet ouvrage ne paraîtra pas, aux rares qui l'aborderont avec soin, d'une entière originalité :.M. Charles Maurras est très jeune et il est trop intelligent pour ne pas avoir subi des influences. II appartient à l'école romane de Jean Moréas, dont il est le prosateur et le philosophe, et il a reçu surtout pour sa pensée et pour sa langue les exemples d'Anatole France et de Maurice Barrés. On ne lira pas ce recueil de Mythes et Fabliaux (lui-même le nomme ainsi, marquant leur double source, grecque et provençale), sans songer à Thaïs et au Jardin de Bérénice. De France, le nouvel écrivain apprit le rythme et l'harmonie ; de Barrés, le tour sophistique, il est quelqu'un, cependant, et tout autre chose qu'un disciple très distingué.

Si l'on avait le loisir de parcourir lentement son livre, on y chercherait les parties les plus neuves, les plus personnelles : on les trouverait. Mais ce qui fait à nos yeux le prix pour ainsi dire historique de ce début dans les lettres, ce qui nous faisait prononcer le mot d'événement, c'est la révolution dont il témoigne dans l'esprit de la jeunesse pensante et écrivante. Nous sommes à mille lieues de nos devanciers. Le symbolisme n'est plus le fait d'un cénacle, il est devenu la façon de concevoir de la généralité des jeunes hommes. « Si l'art est une fable, a dit Vigny, ce doit être une fable philosophique. » Notre génération pourrait se choisir cette devise. M. Maurras, cherchant plus haut ses modèles et reculant jusqu'au sublime les origines de son art, a voulu pour épigraphe ces vers du père des poètes : « Il répondit à la déesse non dans la pure vérité, mais en fori/eant sur-le-champ une fable. «(Od'/ssée, m, il.) '

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Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer quel abîme ce dessein proprement mythologique sofQt à creuser entre les écrivains au-dessous de trente ans et la plupart de leurs prédécesseurs. Non seulement ceux-ci n'enveloppaient d'aucun voile leur pensée dernière, mais, à vrai dire, ils ne pensaient point, ou à peine. Nous parlons ici des artistes, des écrivains d'imagination'. Ils eurent assez affaire, trente ans durant, de sentir et de peindre, lis no connurent point la beauté des idées, trop occupés de celle des choses.

France, le premier {pour les profanes, car M. Louis Ménard l'avait devancé et il sait qu'il doit beaucoup à ce précurseur), France unit les deux amours : il embrassa à la fois les ombres de la caverne et la clarté éternelle, il interpréta l'une par les autres, il mit la sagesse en paraboles. C'était la sagesse d'Epicure, à tout prendre, plutfttque celle de Platon, et la morale gauloise et le libertinage de l'esprit moderne et toute sorte d'alliages s'y mêlaient dans un composé, « plus riche, a-t-on dit, que le métal de Corinthe ». On pouvait croire le cas unique, la rencontre fortuite. On mit longtemps à s'apercevoir de l'importance d'un tel exemple. D'autres essais, d'un succès plus éclatant, détournaient la vue : les tentatives des Vogiié, des Bourget, et de moindres seigneurs, pour ramener, eux aussi, dans l'art le souci de penser. Mais ceux-là s'exprimaient directement, didactiquement, par des plaidoyers et des sermons. Ils enseignaient une morale par raison démonstrative. Ils ignoraient le secret des

1 tout, el qui renouvela le pre-

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fables harmonieuses. Leur art — protestant peut-être de tendance — certainement venait du Nord : de Russie, d'Angleterre.

Les premiers poêles symbolistes s'inspiraient aux mêmes sources troubles. On raffolait du lyrisme anglais, connu par bribes. Ibsen exerçait une action extraordinaire. Les dissidents, fondateurs de l'école romane, le zézayant Jean Moréas, paraissaient d'inoffensifs joueurs de flûte... Tout à coup germa la graine discrètement semée par Anatole France. Le goût de la clarté, de la brièveti^, du morceau exquis et plein de sens, se fit sentir en même temps chez les débutants les plus divers.

Maurice lîarrès enfermait ses ironies, ses subtilités, dans des œuvres courtes, écrites d'une langue élégante et elliptique, dont le dessin demeurait précis et fin, autour de l'idée retorse et compliquée. Teodor de Wyze^va reprenait le récit du xvui'^ siècle et le conte philosophique, y versait un lolsloïsme dépouillé de toutes brumes et retrouvait le style fluide et léger qui est le cachet de l'atticisme dans la prose française. Marcel Schwob composait des idylles, des tableaux, d'un raccourci tout nouveau. Et ici arrive M. Charles Maurras, qui nous avertit de son ambition d'artiste en ces termes empreints d'un conscient et délicat orgueil : u J'ai écrit un livre de fables... Fuyant le sublime à la mode, fat lâché de répandre partout une égale lumière. C'est un abri et un bouclier que la lumière; elle est impénétrable aux curiosités du commun. Les mystères qu'elle recouvre ne seront jamais divulgués. Je lui ai confié les miens. Vous les verrez voilés de la pure clarté de leur évidence... »

Celte fois la parole décisive a été prononcée. Ce

jeune Provençal a renoué la tradition française. Idées, philosophies, morales, mythes même et formes d'art du Nord, — de chez les Scythes, comme s'exprime M. Maurras, — tout cela peut bien traverser la cervelle laline, l'accroître, la fortifier et l'enrichir; mais un jour vient où elle transvase et assimile ces acquêts étrangers et les revêt de formes lumineuses, les circonscrit en des contours finis : « L'Infini, le sentiment de rinfinil — s'écrie, injustement du reste, mais c'est le propre des réactions, l'auteur du Chemin de Paradis, — rien que ces sens absurdes et ces formes honteuses devraient induire à rétablir la belle notion du fini. Elle est bien la seule sensée. Quel Grec l'a dit? La divinité est un nombre, tout nombre est terminé. »

Et de cette esthétique il tire une morale. La Némésis des (irecs n'est-elle pas la vengeance des actions excessives et des pensées démesurées? La béatitude est dans la modération. La vie doit être une harmonie simple comme l'art... Mais je traduis mal l'enchaînement de ces idées, disposées et promues en harmonieuses séries. Il faut les aller recueillir dans ces récits symboliques, qui sont neuf comme les Muses, et groupés par tirades, sous les titres de ; Religions, Voluptés, Harmonies. Je n'ai pu que m'atlacherj et bien à la hâte et sans la nuance voulue, à la préface. Elle datera dans l'histoire des doctrines esthétiques.

Je salue l'entrée, aux lettres françaises, d'un jeune sophiste platonicien.

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A propos de la n

On a biun vu, à la mort de Leconte de Liste, par l'éraotion de quelques lettrés, par la grande indifférence du public, même lisant et pensant, quel abime séparait aujourd'hui les poètes et la poésie d'avec la société. La lyre n'éveille plus de résonance universelle. Les jeunes gens et les femmes, comme au temps de Lamartine et de Musset, ne vont plus chercher la façon d'aimer et de le dire chez les porteurs de laurier. La foule, la nation ne vibrent plus d'accord à certaines notes vaticinantes, comme au temps des ïambes et des Chàlimnnts. S'il n'était si vain de prédire, je gagerais que les âges de large circulation du courant poétique ne reviendront point. Failes attention qu'il ne suffit pas d'en accuser nos poètes, plus étroits, plus compliqués, plus singuliers ou plus secrets. Les poètes de l'époque précédente, avec leurs œuvres encore voisines et d'un si grand souffle d'humanité, loin de passer classiques au sens vivant et populaire, sortent eux-mêmes du commerce familier.

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