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240 NOTES d'art ËT de LITTÉHATURE

Musset, je le veux bien, plaît toujours aux adolescents dans les collèges de province : ceux de Paris lisent, dit-on, Verlaine, Mais quel usage est-il fait des autres, de notre admirable pléiade lyrique de 1820 à 1860? Des chefs-d'œuvre d'une essence et d'une forme aussi rares que \'Eloa de Vigny ou les Émaux et Camées du merveilleux Gautier furent toujours négligés : n'en parlons pas. La flamme des ïambes a pâli avec le soleil de juillet, et on n'a jamais voulu s'apercevoir du génie fruste et beau qu'il y avait dans le Pîanlo de ce bourgeois, visité deux fois par le feu céleste, qui fut Auguste Barbier : mettons que ce n'était pas à nous de reviser cette injustice. Mais croyez-vous qu'on lise Lamartine? Une sorte d'auréole s'est reformée autour de sa vie, de sa personne; on s'est remis à aimer la belle légende de sa carrière mortelle. Encore une fois, cela fait-il qu'on lise Jocelijnl Et, en vérité, ne devrions-nous pas rougir — en songeant au culte des Allemands, des Anglais, pour leurs lettres poétiques — de l'oubli où nous laissons ce Jocelyn sans pareil, le seul grand poème de la France, et un poème intime et par endroits presque domestique, qui nous devrait être aussi cher, aussi présent que l'Hermann et Dorothée aux gens d'outre-Rhin? M. Auguste Vacquerie, qui tient la comptabilité de la gloire posthume de Hugo, assure qu'elle ne cesse de se répandre et de fructifier. Quand on le taquine là-dessus, il cite et produit les livres marchands des éditeurs du maître. Seulement, il faudrait défalquer le bilan particulier du théâtre hugolesque avec sa popularité de mélodrame; du roman de Notre-Dame, des Misérables, ces prodigieux feuilletons. Ajoutez le dernier remous de l'idolâtrie pour

l'homme, le vieillard; le dernier rayon perdu de l'apothéose du politique. Pesez la part de tout cela. Que reste-til de certain dans le privilège de Jouvence revendiqué pour les vers et les visions du vieux poète? On m'objectera : Tédileur Lemerre a gagné fortune à imprimer des lignes inégales ; les rimes riches ont enrichi leur joaillier; il est sorti du Parnasse un Pactole. Il faudrait voir. M, Lemerre est un habile homme. Il y a les poètes qu'il paie et qu'il vend; il y a ceux qui le paient pour être vendus ou pour le croire. Mais il a de bonne heure adjoint le roman à son domaine. Quelques-uns de ses poètes étaient des prosateurs en puissance dont il a pu se louer d'avoir flatté la première vocation et le caprice de jeunesse. Je doute que tes vers de M. Paul Boui^et, si intéressants qu'ils soient, aient donné des rentes au libraire du passage Choiseul. Mais celui-ci n'aurait-il pas amèrement regretté la grise mine montrée au poète de la Vie ingiiièle le jour où le romancier du Disciple eftt mené la vogue et le succès dans une autre maison, plus hospitalière aux débutants? M. Lemerre m'affirmerait que Leconte de Lisie, Sully-Prudhommc, Jean Lahor, sont des poètes de bon rapport, des valeurs littéraires, de tout repos : je tiendrais pour considérable le témoignage de cet estimable commerçant, mais je n'arriverais pas à me persuader de l'extension véritable et du rayonnement un peu lointain de leur œuvre. Verlaine est pour les gens un peu au courant une figure excentrique et singulière : on ne les pousserait pas sans indiscrétion sur les Fêles galantes ou les Romances sans paroles. Dans les nouvelles écoles, il est bien possible que le monde connaisse le nom de Mallarmé {qui d'ailleurs a passé la cinquantaine)

parce qu'il a le mérite d'avoir incarné et de symboliser rininlelligibililé même des poètes actuels; celui de Laurent Tailhade, parce qu'il a failli demeurer vielime d'un mot truculent et d'un beau geste; ou celui encore de M. de Montesquiou-Fezensac parce qu'il est gentilhomme, qu'il s'habille bizarrement et qu'il se montre chez lui, à Versailles, et chez Bodinier, à Paris. D'en citer un vers, j'en voudrais tenir le pari négatif avec quelqu'un qui ne soit pas du cénacle et du métier : je parierais cher.

Combien de personnes savent que M. André Theuriet, M. Anatole France, ont écrit des vers d'une grande beauté, dignes d'orner à jamais les Anthologies? Sans ses petites interprètes, les marionnettes de la rue Vivienne, qui se douterait du chant si fluide et si pur de M. Maurice Bouchor? Après un instant de renommée que lui procura (ô ironie des choses!) l'émerveillement expansif de M. Albert 'Wolff, Maurice RoUinat est rentré dans l'ombre des crépuscules berrichons, oii sa silhouette se discerne à peine. Je ne conteste pas que M. François Coppéc ne jouisse d'une grande notoriété : est-ce bien à cause de ses qualités les meilleures? et du reste ne rougit-on pas, môme dans les salons, d'admirer encore la Grève des Forijerons et les Bijoux de la délivrance'! Ou ne le coofond-on pas quelquefois, dans une môme admiration, avec M. Jean Rameau, ce Basque cocasse qui récite lui-mSme ses machines en roulant des yeux blancs sous des cheveux crépus?

J'admetsencorequeM. Jean Richepin et M.Edmond Haraucourt sont parvenus à se faire entendre plus loin que le cercle de leurs confrères? Mais M. Richepin, après avoir débuté par le scandale concerté, a pris la

voie frayée du théâtre <c littéraire », cl M, Haraucourt s'est attaché à la suite voyante de M"" Sarah Bernhardt, Encore ces deux hommes de talent, mais sans beaucoup de délicatesse artistique, ont-ils fait remarquer plutôt leur puissance ou leur adresse de développement verbal que la qualité de leur invention. Si !"on y regarde de près, le dernier succès de poète qui soit un succès pour la poésie, a été la publication des Sonnets de Hérédia : c'est-à-dire que le goût public en cet ordre de choses retarde d'une vingtaine d'années sur le mouvement et l'actualité lyriques.

Si vous le permettez, je chercherai si l'heureux et éclatant auteur des Trophées n'a pas des frères, des émules et des successeurs qui mériteraient de partager avec lui un peu de la gloire poétique si parcimonieusement distribuée aujourd'hui parle peuple des lecteurs.

Les poÈtcs français en 1S94. — Hérfdia et Catulle Mcndès. — Anatole France et André Thcurîet. — Jean Lahor. — Slllly- Priiilhomme et François Cappée. — Etigènc Mannel, Albert Méral, tiabriel Vicaire.

Je vous ai dit qu'on ne lisait plus beaucoup les poètes, à ce qu'il me semblait, dans le public mondain et ce qu'on appelle la société, et qu'il en restait cependant assez pour honorer et orner le couchant de ce siècle, si riche, à ses débuts, en génies lyriques.

Ne pourrait-on grouper les poètes d'aujourd'hui selon leur Age, leur origine, le mode de leurs chants,

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et distinguer dans leur assemblée plusieurs cénacles {'l cercles particuliers qui ne se confondent point, mais que relient des anneaux intermédiaires, — comme l'ont les peintres quand ils veulent représenter les sages de V£cole d'Athènes ou justement les poètes autour de Dante et de Virgile?

On mettrait au centre, à l'ombre des chênes romantiques et prés du marbre de Leconte de Lisle, les survivants et les continuateurs du Parnasse de 1860. M. José-Maria de Hérédia y apparaîtrait en gardien somptueusement armé du sanctuaire des rimes riches l't de lart impassible, fièrement campé sur une épée courte dans la pose d"un hidalgo conquistador un peu vain et relenlissant. Les Trophées seraient à ses pieds. Ils ne consisteraient qu'en un petit nombre de bijoux où l'œuvre surpasse la matière; sonnets rythmiques et décoratifs qui ne sont que couleur et que bruit avec très peu dame et jamais de mollesse et d'imprévu. Mais quelques-uns de ces joyaux rutilants et brefs, étant portatifs par nature et d'un art achevé en sa taille, ont plus de chances d'aborder l'avenir dans l'écrin des Anthologies, ce qui légitimerait la fierté castillane dont paraîtrait animé le visage de leur avare et lenl producteur.

A côté de ce superbe ouvrier, on verrait Vimpresario de l'ancien Parnasse, le souple mime Catulle Mendès, montrant la figure et l'adresse d'un Grxculus de la décadence, — et le doctrinaire de l'école, le vrai fondaleur du néo-hellénisme, le vénérable poètemythologue Louis Ménard, laissant lire dans ses yeux bleus de Celte la nostalgie de la vie athénienne. si l'on peut choisir ses niélempsjchoscs,

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Quittant à demi ce gi'oupe primitif et s'avançanl vers les terres de la prose d'une marche qui garde l'inceîsus divin et le rythme secret, M. Anatole France et M. André Theuriet se rattacheraient au Parnasse par des liens brillants. L'auteur des Idylles et Poèmes, des Noces corinthiennes, de Leuconoé, devrait figurer un Grec alexandrin, curieux de tous les cultes et nourri de toutes les sagesses, un convive du banquet de l'haïs, couronné de roses mûres, et versant dans une coupe d'or une goutte des liqueurs orientales. Il s'intéresse, ce philosophe pyrrhonien, aux inquiétudes religieuses des comédiennes et des femmes d'amour, de Thaïs et de Leuconoé ;

Cherche, 6 Leuconoé, va d'auberge en auberge

Voir si le mage errant passe et n'apporte rien;

En quêlc de ion dieu, visite sur la berge

Le Chaldéen obscur et le vil Syrien,

Courbe ta belle tête aux pieds du Juif immonde.

Ces impurs étrangers, humbles agitateurs,

Que travaille en secret ta haine du vieux monde.

Sont tes bons conseillers et tes consolateurs.,.

Et derrière M. France et un peu confondu dans une émulation et une amitié toutes proches, j'aperçois M. Frédéric Plessis, l'auteur de la Lampe d'argile, artiste studieux et laborieux qui unit les souvenirs de Properce à ceux de Pétrarque dans des vers d'une grûce savante.

Mais comment se peindre l'André Theuriel d'autrefois? C'est un idyllique, un poète agreste et sylvestre, le Théocrile des forêts des Vosges. Il a chanté le Bleu et le A'oir des arbres et du ciel, mené l'éternelle oarystis au Chemin des Bois. Je le veux couronné d'une branche verte, avec une corne naissante de faune, et la flûte aux doigts. Tous ses petits poèmes

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se ressemblaient par la fraîcheur du sentiment et la neltelé élégante de la forme. Il y en a un qui est profond dans sa légèreté comme du Heine. Je ne résiste pas au plaisir d'en citer le bel allegro final. Le poêle est couché dans les bois l'automne, auprès de son amie; ils entendent les cloches.

Vers le passé brumeui:, je me crois revenu...

En écoutant vibrer ces voix aériennes.

Je crois depuis l'enfance avoir toujours tenu

Ces petites mains dans les miennes...

mirage produit par ce pur timbre d'or!

Cliarme du rythme lent, Ijerceur et monotone! C'est ce magique amour qui nous enchaîne encor

Dans les bois qu'embaume l'automne.

Ah: qu'il plane lonjitemps sur nous, le jeune Dieu! Qu'il nous suive partout, au soleil ou dans l'ombre. L'été parmi les bois, l'hiver au coin du feu,

Partout durant des jours sans nombre!

Qu'il joigne encore nos mains et rapproche nos fronts, Quand su tond du tombeau, comme sur les bruyères, Câte à c6te étendus nous nous endormirons

Au chant des cloches mortuaires; Et puissent dans le ciel nos dmes voyager, Comme les sons jumeaux de ces cloches paisibles, Qui s'en vont deux à deux avec le vent léger

Vers les étoiles invisibles.

N'est-ce pas que l'air de flûte païenne s'élargit ici tout à coup et atteint la grande éloquence du lyrisme moderne? M. André Theuriel devrait vivre, ne fût-ce que pour ces beaux vers. Il n'a pas dit adieu sans regrets et sans retour à la poésie. On annonce en ce moment un recueil de Vers d'automne de lui, un regain ou une dernière coupée.

Mais tout à part, triste et noble, perdu dans une nepenthès bouddhique, laissant tomber des cantilènes larges comme les soupirs de la mer, voici le plus méditatif des parnassiens. Il lient dans la main une

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Heur de lotus aux blancs pétales, et de l'autre, il grave sur son œuvre pure et caressée d'un rayon de lune le mot de sa songerie ; Illusion. II y a, dans 1'//- Ivsion de Jean Lahor, une harmonie magnifique et calme où se déraidit la lyre. Ce médecin bouddhiste a des bercements voluptueux pour la douleur de vivre :

II a une façon moins orientale qu'il ne le croit de participer à la fuite illusoire des choses et au déroulement de la Maya universelle. Son livre (dernièrement réimprimé) exhale des parfums balsamiques. C'est un orgue profond dont il ne faut que tirer un registre au hasard pour en entendre sortir des plaintes amples, sonores et prolongées, plus douces que les hymnes de joie et les éclats des cuivres.

Dans cette assemblée des poètes vivants que je veux me figurer, selon le goût de la peinture allégorique, par groupes équilibrés et contrastés, nous avons reconnu déjà les derniers musagètes sous les bosquets de l'ancien Parnasse et, autour de ces fidèles, quelques voyageurs qui s'éloignaient sans se détacher tout à fait.

Voici, plus loin encore et en images nettes et distinctes, deux hommes qui ont été du Parnasse et qui l'ont assez quitté pour se faire une gloire à part et un domaine poétique propre, Sully-Prudhomme et François Coppée.

Le délicat Sully qui fit les Solitudes appuie au marbre d'une statue de la Vénus Uranie une tête abstraite et méditative. Son regard est voilé et replié

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sur le problème intérieur, et bien qu'un myrte encore orne son front baissé, sa main qui lient un compas comme celle de ce personnage de VÉcole d'Athènes, semble appartenir à un métaphysicien-géomètre plus qu'à un chantre du cœur de Thomme. 11 le fut pourtant. Il mit à nu, d'un instrument délicat et compliqué, les fibrilles les plus tendres et les plus ténues d'un cœur sensible et pensif. C'était le temps des Slances et Poimes, des Epreuves, des Suliluiies, des Vaines tendresses. Lo lyrisme sentimental y poussait des fleurs de serre. Jamais on n'avait réuni tant d'analyse à tant de rrémissanlc vie intérieure, une si grande acuité de réflexion à une si grande préciosité d'expression. Cela rappelait à la fois l'hôtel de Rambouillet et les cours de psychologie scientifique. Vous vous souvenez des petits vers :

Partout scintillent les couleurs.

Mais J'où vient cette force en elles?

Il existe un bleu dont je meurs Parce qu'il est dans les prunelle».

Tous les corps offrent des contours.

Mais d'oi'i vient la forme qui touche?

Comment fais-tu les grands amours.

Petite ligne de la bouche?

N'est-ce pas que cela ressemblait à une leçon sur la relative des connaissances, mise en poésie par un Voiture philosophe?

11 restera, de ce premier âge de M. Sully-Prudhomme, plusieurs de ces ouvrages menus, précieux et achevés, du travail le plus rare et infiniment plus distingué que celui des sonnets, par exemple, de M. de Hérédia. Le Vase brisé, dont le succès a pesé sur la renommée de M, Sully, a eu, dans l'œuvre de ses débuts, plus d'un pendant au moins égal de

l'orme et de matière. Tous les amants devraient savoir ]e IVom par cœur. Le /iendez-vous convient plutôt à quelques-uns. Qui n"a retenu la pièce adorable :

ou la cantilène presque simple :

Vous qui m'aillerez dana mon agonie,

Ne me dites rien, Failes que j'entende un peu d'harmonie,

Et je mourrai hier»...

Depuis, cet esprit candide et paisiblement tourmenté a versé dans le pur intellectualisme, c'està-dire dans la prose : il a continué par malbeur d'y adapter laborieusement des coupes lyriques et môme parfois la coupe étroite du sonnet. Le poème de la Justice réalise une tentative plus extraordinaire que " l'histoire romaine en rondeaux » : c'est la Critique de la raison pratique en sonnets. Les derniers fruits de la veine difficultueuso de M. Prudhomme forment des tissus de rébus philosophiques. Malgré certains beaux accents d'éloquence virile dans quelques courts poèmes de sa période de transition, comme le Vœu (dans les Vaines tendresses), on regrette que l'idéaliste et l'idéologue en lui ne se soit pas borné à soutenir et à renforcer la voix féminine du scnsitif. La curiosité de l'Etna l'a perdu.

Que M. François Coppée est à l'abri de semblables catastrophes! Sa poésie est de plain-picd avec la terre, et s'il lui arrive à elle aussi de rejoindre la prose, c'est par de tout autres voies. M. Coppée n'est rien qu'un conteur, mais c'est un conteur accompli.

2S0 NOTES D'AIIT ET DE LiTTERATURE

Je préfère peut-être ceux de ses contes qui n'ont point de rimes, bien que ses rimes aient toujours été riches et sa phrase poétique des plus souples. Je goûte la dose savante de sincérité attendrie et d'adresse moqueuse qu'il mêle à sa prose aussi bien qu'à ses vers, et je ne saurais me plaindre qu'il ait en vieillissant prononcé sa vocation du côté de la prose, et même de la prose de journal. Son franc-parler y est très à l'aise, et sa coquetterie naturelle. Je ne sens un peu de regret véritable que pour l'élégiaque des Intimités et de V Arrih'e-saison , son dernier recueil dont il a dit :

Oh! si par bonheur doil survivre Un humble poème de moi, Qu'il soit donc choisi dans ce livre Que j'ai, mignonne, écrit pour toi!

Les vers d'amour, printaniers et automnaux, de M. Coppéc, ne valent pas évidemment Vlntermezzo, mais ils y font parfois songer par une certaine note de tendresse ironique, et c'est une grande gloire. Et, si je dis qu'il a aussi des sons de la vielle de liéranger. J'aurai donné sa mesure. Il est populaire. On n'aura pas de peine à le reconnaître tout de suite parmi ses confrères plus nobles, plus retirés, plus rares : sa figure sautera aux yeux, un net et nerveux profil qui, en s'accusant et en s'emplissant, n'a pas perdu la fermeté élégante de son dessin, une tête jeune et grisonnante, des yeux bleus dans un teint de bile (le teint du journaliste, les yeux du poète). Évoquez derrière un paysage de banlieue ou de campagne parisienne, un chat à ses pieds, et dans les fonds un cortège d'ombres qui finiront par se fixer en une simple Lisette.

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M. Coppée est là dans son cadre avantageux et familier. Il n'y ressemble qu'à lui-même parmi les vivants. Peut-être faudrait-il cependant ne pas l'éloigner de M. Eugène Manuel, le juif éducateur, le poèt« intime et populaire qui a en commun avec lui le goût des sujets, mais pas l'ironJe, par exemple. M. Manuel est sérieux comme un rabbin et comme un pédagogue. Il a, dans son drame des Ouvriers, répandu un optimisme civique et progressiste dont M. Coppée, esprit fort et aristocrate au fond, sourirait. Mais il a eu d'heureuses rencontres de sentiment servies par une forme simple et droite, et môme dans le genre personnel et élégiaque.

Je ne suis pas bien sûr que M. Albert Mérat, qui est peu connu, existe encore. II a débuté avant Coppée. Il a passé aussi des sommets du Parnasse aux prés fleuris de la Seine et au ruisseau des rues de Paris. Les Poèmes de Paris sont le cahier et l'album d'un peintre promeneur. Ce petit poète est (ou il fut) avec Coppée, France, Daudet, un de ceux qui connaissent intimement la grande ville. II aime les rôtisseries autant que France :

Des ilin'lunneauî en cliapelets.

Des girandoles de poulets,

Une rangée épaisse d'oies,

FoDt un spectacle sans égal.

Pour la bouche c'est un régal.

Et pour les jeux ce sont des joies.

Ce beau sentiment culinaire doit rapprocher de M. Mérat M. Gabriel Vicaire, le poète des Émaux bressans et (lu Mystère de Saint-Nicolas, qui est provincial avec la même saveur et la môme science quoique avec moins de finesse naturellement que M. Mérat

est Parisien, et qui est avec cela Gaulois sans effort à la vieille façon, capable de chanter le vin, le boudin grillé et les « belles », et encore les vieilles légendes. Il faut l'asseoir sous une tonnelle de cabaret villageois, comme un buveur de Téniers, dans un rayon de soleil. Ce sera le coin gai, le bout de kermesse, dans notre assemblée poétique.

Les poètes régionaux. Maurice Rolllnat, Ctiarles Le Gofllc, Georges Rodenbach. ^Auguste Dorchain, Charles de PomairoJs, Paul BourgclelJulcs Leinaiire, Jules Tellier.

Tout près de François Coppée, nous avons reconnu des chanteurs d'un accent naturel, Albert Mérat le Parisien, Gabriel Vicaire le Bressan. N'est-ce pas ici le lieu de grouper les poètes de terroir, les minores provinciaux? Je laisse à part et dans leur langue étrangère — ^ morte ou vivante encore? il y aurait làdessus à discuter — les félibres, derrière leur grand patron Mistral sous son chapeau de paysan virgilien. Mais, de ce cflté-ci de la frontière des lettres françaises, moins nombreux que les Allemands sans doute et moins vraiment locaux, voici pourtant de petits lyriques de région et de contrée.

Comme Gabriel Vicaire a la Bresse, Maurice Rollinat a le Berry. Il promène dans les brandes, là même où George Sand rencontrait ses belles et cordiales idylles d'un si large sentiment rustique, une âme bizarre et hallucinée de campagnard baudelairîen : il erre entre chien et loup, voit des formes dans !e

crépuscule, s'intéresse, comme Hugo, aux ôtres inquiétants, au crapaud, à la vipère, à la chauvesouris, note les frissons de la nature. Sa voix est brutale à la fois et artificielle, et l'on devine qu'il passera par Paris, qu'il y aura des succès de chanteur macabre dans les cénacles littéraires, et que nous le retrouverons sur le bord d'un autre groupe de poètes, le moins naturel et le moins aimable. Mais c'est d'abord un Berrichon, un gars du pays, un berger un peu sorcier. Le fonds est tel et toujours reparaîtra. II se replongera vite dans le sein de la terre, y repuisera des forces comme Antée. El ce disciple de Poë aura la gloire d'avoir écrit un chapitre des Géorgiques, ce poème du Taureau que tous les amateurs connaissent : du Virgile brutal, du Virgilegâté de Zola, mais s'il y reste quelque chose du grand modèle latin, n'est-ce pas assez pour faire encore un morceau mémorable, une copie magistrale?.

Que plus simple est mille fois le poète breton, Charles Le GofficI II a dans le cœur ses claires fontaines celtiques, bleues et profondes; il entend, comme le vieux Renan, les sonneries sous-marines de la ville d'Ys. L'amour qu'il a chanté est un amour d'Armoricain, comme en inspira la petite Emma Kosilis. Mais l'Emma Kosilis du poète est venue dans la capitale, elle est une grande jeune fille bretonne aux nattes blondes, perdue dans Paris avec son ami qui ne respire qu'en elle le nostalgique parfum des grèves et des landes :

Hélas! tu n'es plus une [laysanne.

Le mal des cités a pâli ton Front, Mais tu peux aller de Paimpol & Vanne, Les gens du pays te reconnaîtront.

t ET DE LITTlSKITUnE.

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254 NOTES d'art et de LITTÉIIATURË

Car ton corps n'a pas de grices serviles.

Tu n'as pas perdu ton pas nonchalant, El ta voix rebelle au parler des villes A gardé son timbre augurai et lent.

El je ne sais quoi, dans ton amour même, Un geste fnyant, des regards gênés.

Rappelle à mon cœur le pays que j'aime, Le pa>'3 très chaste où nous sommes nés.

Le mince cahier des lieds bretons de M. Le Goffic sent la fraîcheur de sa terre natale, comme ceux de Heine sentent le tilleul des villes allemandes.

Près de ce jeune Celte aux yeux bleus qui garde dans les doigts un brin du gui sacré, et non loin de Vicaire attablé devant une poularde de Bresse, et de Rollinat drapé dans sa limousine, je me représente les autres provinciaux réunis : François Fabié, l'honnHe ami des bûcherons et des sabotiers du Centre; Camille Delthil, le poète du Quercy et de ses paysans, ceux dont Éjpile Pouvillon est le romancier et dont Léon Cladel fut le peintre épique; André Theuriet, déjà rencontré, le forestier des Vosges, le pêcheur de truites dans les torrents écumeux; Paul Mariéton, le drof/man provençal, qui est félibre avec les gens d'oc et français avec nous, à volonté, reliant et fondant l'assemblage de sesamoursparun enthousiasme généreux.

Et voici les poètes d'une ville : Clair Tisseur, le Lyonnais, poÈte fils de poètes, qu'il faut se figurer, sous son nom héréditaire et symbolique, en brodeur de soie, en subtil ouvrier versificateur, continuant sur le métier la chaîne de cette poésie lyonnaise, précieuse et un peu alambiquée à l'italienne, des Maurice Scève et des Joséphin Soulary; et les Parisiens que j'ai dits : Coppée, Mérat; et, dans l'enceinte élargie

NOS POETES 2oH

de la France littéraire, le chanteur du silence, le rêveur bercé sur les canaux endormis, le béguin de Bruges-la-Morte : Georges Rodenbach.

Celui-là, si grand poèteen son étroit cercle magique, toujours il y restera enfermé et envoûté comme un trouvère pris dans un lieu enchanté, je vous ai parlé ailleurs à loisir. Je veux, au fond de notre fresque, l'évoquer plutôt que ie peindre, une image blanche éclairée du clair de lune, de Bruges qui

Promène ses pieds blancs sur les toits léthargiques.

François Coppée nous a reconduits jusqu'en Flandre, d'où sa propre famille nous était venue. Autour de son émule Sully-Prudhomme, qui n'a pas davantage de disciples, mais des semblables ou des frères puînés, je regarde passer des jeunes gens délicats qui voilent de pensée leurs troubles et leurs émotions : Auguste Dorchain, c£ page de Shakespeare, tenté et scrupuleux; Charles de Pomairols, plus âgé, sorte de Laprade très pur, très candide et très réfléchi, dont l'âme mériterait d'être toujours aussi éloquente qu'elle est moralement belle... Paul Bourget traverse ce coin de poésie spiritualiste, en venant de la région anglaise des lakistes et des esthètes, non sans laisser traîner derrière lui des lambeaux de tunique baudelairienne, robe de Nessus qu'il n'arrachera jamais de sa chair. Son port a cette gravité soignée et cet apprêt dans le sérieux qui le marquent déjà pour l'office de moraliste mondain et pour les travaux de la critique et de la prose. Mais sa diction poétique, fruit d'une culture profonde et relevée d'un léger accent d'outre- Manche, plaît aux oreilles raffinées. Le poète de la Vie inquiète^ d'Edel,

des Aveux, dit en vers distingués son élégante mélancolie :

A cetle heur^ indécise et troublante du soir,

Réponds, 6 mon [lassél quel magique pouvoir

T'a fait te relever de ta funèbre coucheî

La pSIeur de la mort est sur ta froide bouclie.

Dans tes yeux sans regards et grands ouverts je lis

L'irrévocable paix des espoirs abolis.

Pourtant c'est la pitié qui vers toi me ramène,

fantûme d'une âme et d'une vie humaine!

Tu m'apportes, du fond de nos jours d'autrefois,

Une rose qui tremble entre tes frêles doigts ;

Rose du souvenir, cueillie au cimetière

Ob dorment les espoirs de la jeunesse alLière

El ses nobles désirs et ses chagrins aimés.

La rose ouvre ses blancs pétales parfumés

Et doucement les voix de jadis font entendre

Leur musique dans cet arôme triste et tendre.

Ce dandy élégiaque croise, dans les environs de M. Su lly-Prud homme, un autre futur prosateur, lettré habile qui ne fait non plus que parcourir les sentiers des Muses. M. Jules Lemaîtrc, dans les Médaillons, a imité les Éprennes de Sully, comme, dans les Petites Orientales, il s'est souvenu des Emaux et Camées de Gautier, Il est bien trop habile et trop modeste pour attacher de l'importance à ces jolis ouvrages d'amateur, et vous lirez sur son visage malicieux qu'il ne s'aventure qu'avec mille précautions dans ces parages sacrés où Paul lïourget se sent plus à l'aise avec son autorité précoce et entend, bien que ne s'y tenant pas, être toujours chez lui.

Enfin, derrière Jules Lemaltre, flotte l'ombre du regretté Jules Tellier, son élève, ce jeune homme qui aima trop la Mort et l'appela avant l'âge.

le délivra trop tôt du mal de vivre. Elle l'arracha au culte des poètes qu'il chérissait avidement et dont il suivait les traces avec bonheur, M. Anatole France a enchâssé dans la Vie littéraire un beau sonnet de lui, d'un tour unique, le Banquet de Platon. Ainsi fut-il payé d'avoir lui-même extrait avec intelligence et recueilli les fleurs des jardins des autres, dans son charmant volume sur les Poètes, qui m'a beaucoup servi pour ce voyage dans les îles fortunées de la poésie.

Stéphane Mailarmé et le symbolisme.

Nous n'avons cessé jusqu'ici de tourner autour du Parnasse de 1860 et de demeurer sous son ombre; ou, si nous avons rencontré des poètes originaux détachés du groupe primitif, un François Coppée ou un Sully-Prudhomme, ils ne formaient pas centre d'écoles nouvelles, leur œuvre n'était pas port d'attache et de départ pour des explorations et des conquêtes réitérées sur l'océan poétique. Rien ne datait d'eux qu'eux-mêmes.

Nous voici venus à deux hommes qui, séparés à leur tour du tronc parnassien et faisant souche à part, ont engendré des écoles et des cénacles et marquent une école capitale dans l'histoire de la poésie du xix" siècle. Le mouvement que l'on a nommé décadent et symboliste, avec tous ses accidents particuliers et ses ramifications jusqu'à l'école romane de M. Jean Moréas, procède bien de Mallarmé et de

Verlaine, Ces deux masque:; bizarres s'aperijoivent à l'entrée des voies poétiques nouvellement frayées, comme deux dieux termes gardant Tavenue d'un parc, et montrant, l'un, la face mystérieuse d"un Hermès, et Tautre le visage un peu fou d'un Faune joueur de flûte.

Hermétique et mystérieux, tel est M. Stéphane Mallarmé, tel il a voulu être de plus en plus. Il s'est enfoncé dans l'ombre en avançant. 11 a écarté le vulgaire avec un redoublement de préméditation tout à fait superllu. Le fd était bien perdu de ses labyrinthes pour les non initiés. Il ne risquait de voir sa retraite troublée par aucune curiosité profanatrice. Les lettrés les plus intrépides — à moins qu'ils n'eussent reçu la grâce d'une révélation quasi religieuse — renonçaient en toute humilité à pénétrer dans le dédale tortueux de cette pensée à sextuple repli. Cependant, M. Mallarmé multipliait toujours les circuits autour d'elle et tissait secrètement les voiles superposés dont il enveloppait son Isis.

Cela lui valut une autorité sacerdotale. L'ombre autour de sa tète fit une tiare. 11 incarna, pour les profanes mêmes, tout l'abstrus et l'abscons des jeunes écoles. Le plus long et le plus indéchiffrable de ses rares poèmes, l'Après-midi d'un Faune, acquit une notoriété d'énigme. Mallarmé devint dans le langage courant ce que Lycophron était pour les Grecs alexandrins. Son nom signifia l'inintelligible. Quant aux jeunes gens avides de grand art et de nouveauté, ils subirent profondément sa fascination : tous ceux du moins qui l'approchèrent. Car cet interlocuteur de la Bouche d'ombre, ce mage difficile à entendre, est, dit-on, dans le commerce ordinaire et dans la conver-

satioii, un causeur merveilleux dont l'esprit singulier jeltc (les éclairs. Ses entreliens fondèrent le symbolisme. Il enseigna à des disciples volontaires — par ses propos bien plus que par ses exemples — le prix de l'ésotérismc.

Cela devait être. Le Parnasse aimait trop la lumière. Fondé et soutenu par des descriptifs, il répandait sur des choses trop magnifiques une clarté trop ruisselante. Une fatigante splendeur émanait des œuvres d'un Lecoote de Lisle, d'un Hérédia. Et à force de beauté matérielle, ces poèmes durs et polis manquaient parfois de tout sens spirituel. Quand même il leur arrivait de signifier quelque chose, du moins n'avaient-ils qu'un sens, et le plus simple et le plus apparent. M. Mallarmé apprit à ses jeunes amis que l'œuvre d'art en devait renfermer plusieurs et que les images et les métaphores n'avaient de vertu qu'autant qu'elles voilaient et dévoilaient tour à tour ces multiples secrets d'une pensée obscure et profonde, toujours suggérée, jamais exprimée. L'expression est une dégradation, disait-il; l'incarnation est une chute; le mot et la phrase violent le mystère divin de la pensée. La conclusion de ces hautaines leçons de paresse eût été logiquement le vers de Vigny :

Seul le silence est grand; tout le reste est Taiblesse.

M. Mallarmé n'eût dû enseigner à ses disciples qu'une seule chose : à se taire.

On ne va jamais jusqu'au bout de son système. M. Mallarmé n'osa pas borner son génie à imiter le fameux Conrart. Il eut l'imprudence d'en donner quelques preuves et manifestations extérieures, très peu fréquentes à la vérité, h' Après-midi d'un Faune —

Dignz^îbfGoOglc

ce logogriphe — fut l'œuvre-lype du symbolisme. Elle est faite pour nuire à la doctrine et à l'école, auprès des esprits sans superstition, et pour les inquiéter sur ce que l'une et l'autre leur paraissaient d'abord apporter de spéciosité séduisante et de réaction légitime. Ainsi la Franciade put décourager les lecteurs enthousiastes du manifeste de la Pléiade.

11 y a pis. M. Mallarmé a écrit jadis, au Parnasse, d'assez beaux vers, comme le Guignon ou les Fenêtres, et de curieux poèmes en prose, imités de Baudelaire et de Poë, dont la Pipe est le chef-d'œuvre. Or, avec une perception très subtile des correspondances mystérieuses entre l'âme et le milieu sensuel, ces œuvres de jeunesse accusent cependant chez leur auteur la clarté d'un esprit sain. De sorte que, rapprochées des difficultés dont se hérisse son dernier poème, elles inspirent un soupçon affreux. M. Mallarmé ne serait-il pas né, hélas! avec un cerveau clair? Et toute l'obscurité de sa manière symbolique ne révélerait-elle que l'effort laborieux d'un artiste en révolte contre la désespérante simplicité de son génie naturel? Les quelques articles publiés çà et là par le Maître sur des sujets accessibles confirment malheureusement cette désagréable impression.

Il arrive au poêle, quand il descend à la prose du journal, d'employer tout ù coup une langue voisine de celle de tout le monde, par un besoin grossier et irrésistible d'être corapiis, mais, à peine averti de cette défaillance instinctive, il reprend son rôle et ses instruments de torture : la phrase alors subit des mutilations et des contorsions féroces, l'ordre logique du discours est patiemment et minutieusement renversé, les mots hurlent dans des accouplements

D,gnz^=b,G00gIc

contre nature. Seulement, ces exercices ne nous causent plus la stupeur sacrée. Le charme est rompu. Nous apercevons ce que Técrivain voulait nous dire, chose bien impossible quand il s'agit de ses poèmes, et il nous semble que tout son procédé consiste à mettre à. l'envers une opinion qui à l'endroit passerait pour un simple truisme.

Alors le souvenir importun vous revient de cette scène de Molière : Marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour... M. Mallarmé aurait-il simplement inventé deux ou trois façons supplémentaires de retourner, si je l'ose dire, cul par-dessus tête, la déclaration de M. Jourdain?

Ne rions pas. Le rire est toujours un peu inintelligent. M. Mallarmé n'a mérité que l'estime, parce qu'il a servi heureusement et sincèrement son art, !1 y avait dans sa chimère d'une nouvelle poésie secrète, suggestive et profonde, une pari de vérité qui ne sera pas perdue.

De son œuvre, rien peut-être ne restera, même pas ce vers qui ouvre un de ses morceaux choisis et que je trouve admirable, bien que très clair :

La chair est Iriste, hélas! et j'ai lu tous les livres.

Mais son enseignement aura marqué sur une génération distinguée qui elle-même n'a pas fmi de se produire. Sa chambre de modeste professeur d'anglais aura été un de ces petits cénacles où se forme de place en place l'avenir des lettres françaises. Des jeunes gens aussi intelligents, et sans, naïveté, que

262 NOTES D'ART ET DE UTTÉflATL'RE

M. Teodor de W'yzewa ont commencé par !e traduire et le commenter. Il a appris aux poètes à dédaigner le naturalisme en vers et la pure description, il leur a rompu la main aux belles ellipses e> aux savants raccourcis.

Paul Verlaine seul fil pour eux davantage.

On écouta et, vers 1880, on s'aperçut que cette voix, plus harmonieuse que celle du bulbul d'Orient, appartenait à un grand poète. Par la vertu d'un instinct tout -puissant, Paul Verlaine, le chanteur bohème, donnait aux jeunes gens des exemples qui passaient en efficace et en persuasion les leçons mômes de Stéphane Mallarmé, l'hiérophante. !1 fit davantage pour la ruine du Parnasse. Il en fondit les glaces brillantes au premier souffle de son haleine douce. Et de nouveau les eaux désemprisonnées se prirent à couler; et la source murmura des vers frissonnants et liquides :

De la musique encore et toujours!

Que Ion vers soit la chose envolée Qu'on sent qui fuit, d'une aile en-allée.

Vers d'autres deux k d'autres amours!

Qui donc, depuis Lamartine, avait soupiré et modulé de telle sorte ? Et Lamartine encore se contentait de

verser sa large mélodie dans le vers classique de 1810, le vers des tragédies de l'Empire et de la Ckule des Feuilles de Millevoye, auquel, pour le ryttime et la coupe, il ne changeait rien. Mais Paul Verlaine, bien autrement artiste avec tout son instinct, apportait en même temps un « frisson nouveau » et une nouvelle façon de rythmer et de couper le vers. 11 a le premier détendu la lyre, si montée de ton depuis Hugo. Pour l'invention dans la technique de son art, il n'est comparable qu'à un Ronsard, à un La Fontaine ou à un André Chénier.

C'est Verlaine qui a conseillé aux poètes de préférer Cîm^aii' et qui leur a montré comment on faisait de beaux vers de onze pieds :

Dans un palais, soie et or, dans Ecbalane...

C'est lui qui a déplacé la césure avec une liberté capricieuse, guidé par la seule finesse de son oreille, sans permettre à la cadence ces repos que Banville et Coppée lui ménageaient encore. Ceux-ci coupaient les vers en trois parties égales, mettant deux césures pour une, à l'imitation de Hugo, lequel ne se permit guère d'autre audace rylhmique, ou bien ils laissaient du moins à l'habitude du lecteur la possibihté d'un temps d'arrêt, si léger fût-il, sur la place de la césure classique. Quand Coppée écrivait ce vers du Passant : Je suis la froide et ta méchante si

il concédait, je présume, une pause, fût-ce d'un instant de raison, entre le sixième el le septième pied. Mais comment lire ou se réciter ce vers de Verlaine :

Je suis l'Empire h la fin de la décadence,

sans supprimer toute césure au second hémistiche ou

sans la metlre alors au premier pied de cet hémistiche, sur la seconde syllabe : fin, inséparable de son article? De sorte que le vers demeure coupé, quoi qu'on veuille, de la façon la plus inégale et la plus inusitée. Cependant hsez tout le passage :

Je suis l'Empire à la Dn de la décadence

Qui regarde passer les grands barbares blancs

En composant des acrostiches indolents

D'un stylet d'or où la langueur du soleil danse.

N'esl-il pas vrai qu'avec ses sonorités sourdes et traînantes, ses rimes éteintes, et son rythme languissant, qui mêle les coupes parnassiennes (second et quatrième vers) aux nouveaux modes de césure (premier et troisième) , ce quatrain suffirai t à révéler en Verlaine le musicien créateur, dont le talent technique est d'autant plus remarquable qu'il n'y entre pas de procédé monotone et d'habileté acquise, maïs seulement une aisance et une flexibilité instinctives de la faculté verbale et rythmique?

C'est donc Verlaine aussi, comme il appert rien que de ces quaire vers, auquel on doit la révolte contre la rime uniformément riche, tapageuse et voyante. C'est lui qui, à une sorte d'art poétique machinal, praticable par tout lettré un peu adroit, substitua les vraies règles souples et délicates, faciles aux seuls poètes, et qui se résument en une dernière loi subtile : harmoniser l'expression avec le sentiment exprimé; varier les rimes comme les rythmes selon le mode et le Ion du morceau. Ainsi lui arrive-t-il de rimer avec des adverbes et des infinitifs, et de mettre à la K place royale » du vers des mots humbles et des syllabes faiblement retentissants, et ce fut une grande révolution. Car un ou deux lustres n'étaient pas

écoulés que, derrière Verlaine, d'autres venaient, qui s'avisaient que la rimeétait destinée à plaire à l'oreille et non pas aux yeux, et qui allaient accoupler sans hésitation des singuliers avec des pluriels ou même des masculins avec des féminins : la simple assonance auditive risquait de remplacer ainsi la tyrannique rime visuelle.

De même les exemples de Verlaine, qui de plus en plus dénouail la ceinture de son vers et adoucissait la marche et la voix de sa muse, devaient entraîner des novateurs plus jeunes à s'affranchir des règles rigides, proscrivant encore l'hiatus, les rencontres de certaines syllabes, Télision de la muette à l'hémistiche. Les derniers venus des poètes, délivrés des contraintes du Parnasse, ne connaissent plus, grSce à Verlaine, d'autre maître que leur oreille. Et ce n'est pas encore le lieu de rechercher si celte liberté ne laisse pas d'avoir ses inconvénients. « Il faut apprendre à faire difficilement des vers faciles «, disait l'école au temps des Racine et des La Fontaine. Le Parnasse s'écartait du précepte en apprenant à faire facilement des vers difficiles. Pau! Verlaine, dans ses plus récentes chansons, pauvres comme des romances populaires, a commencé de pécher dans un autre sens : il risqua d'apprendre à ses imitateurs à faire trop facilement des vers trop faciles. Ce qui est certain, c'est qu'en bien ou en mal, le poète des Fêtes galantes et de Sn^esse a changé pour longtemps la musique du vers français.

Il lui a suffi pour cela de souffler dans son roseau. C'est qu'il avait du génie. Ses soupirs résonnaient à l'unisson de son âme, une âme légère et sacrée, comme Platon la voulait aux poètes. Ce mauvais garçon, à

travers ses vices et les accidents de sa vie extérieure, gardait une sensibilité ingénue d'enfant divinement doué. Son instinct frissonnant le menait vers le joli, le tendre, le mystique et le sensuel.

D'abord, le paradis de Walteau, le décor rococo et mélancolique des Fêles galantes : des duos nocturnes, des sérénades, de la raillerie triste et d'ironiques tendresses, dans les parcs et sous les charmilles, au fil des barques et au bruit des jets d'eau,

Del grands jets d'eau, svelies parmi les marbres.

Puis cetteritoumelle expirée, ce fut la Bonne chanson, un soudain caprice — très sincère — d'amour simple, tiède et bourgeois :

Le foyer, la lueur étroite de la lampe...

Puis toute sorte de sensations; un voyage en Angleterre, avec des visions de cottage; des aventures à la Villon; la vie regardée de l'autre côté d'un mur de geôle ou d'hôpital :

Enfin, le coup de la grâce, le miracle de Sagesse et d'Amour, une éclosion humble et fleurie de la Foi, les cantiques à la Vierge, les prières à Jésus, les litanies du repentir, les plus beaux versets catholiques que l'on ait jamais récités en français ;

Mais dans le pénitent qui faisait songer à saint Frangois d'Assise, le vieil homme, l'incorrigible Villon, est demeuré. Et, Parallèlement aux cierges qu'il

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allume en l'honneur de Notre-Dame, voici qu'il élève des chapelles aux idoles de chair et des lieux de refuge pour les mauvais désirs. Il en est là de sa roule oblique. C'est un dévot plein de hontes et de scandales : il ne faut pas le montrer aux esprits superbes. Etc'estun ingénu qui commence à se savoir regardé. Le mélange de son habit de bohème avec son rosaire mystique et son bâton de pèlerin lui procure à luimême quelque plaisir. Ce Pauvre Lèlian qui a pu dire jadis :

Je suis venu, calme orphelin, Riche (le mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes ; Ils ne m'ont pas trouvé malin,

il y a maintenant de la malice dans son cas. Les hommes des grandes villes s'en sont bien aperçus. L'un d'eux a peint pour toujours son visage socratique et lu jusqu'au fond dans ses yeux verts. Si vous voulez placer dans notre cortège de poètes une image véritable de Verlaine, prenez le Gestas et le Choulette d'Anatole France.

Richepin, Rouchor, Rollinal. — Les destinées de la poésie.

Nous avons achevé de former notre assemblée des poètes vivants. Les derniers venus y ont reçu leur place, plutôt même avec largeur et complaisance, et nous avons voulu qu'il y eût beaucoup de demeures sur la montagne sacrée. Si quelqu'un fut laissé dans l'ombre, ce ne fut point au nom d'un dogme d'école

et d'une foi poétique '. Nous n'avons relégué personne sur le seuil.

Une lacune, pourtant. Nous n'avons trouvé à mettre nulle part quelques versificateurs d'une grande renommée et d'une réelle puissance. Jean Ricliepin, en première ligne. Par le scandale volontaire et assez grossier de son entrée dans les lettres, par le succès bourgeois de ses récentes œuvres de théâtre, l'auteur assagi du Flibustier, des Blasp/ièmes, a conquis une célébrité en partie double d'une solide qualité parisienne. Le grand public le connaît, presque à l'égal de François Coppée. On l'étonnerait, ce public, si on lui affirmait qu'il y a des fâcheux qui dénient à M, Richepin le nom même de poète. Ils remarquent qu'il manque d'invention, de délicatesse et de fantaisie, que son vers — généralement l'alexandrin — est monotone et brutal, et ils le tiennent pour un normalien déguisé qui applique à des sujets trop voyants les habitudes d'amplification prises à l'école.

Normalien, c'est incontestable, et demeuré tel en dépit de ses prétentions de jadiS à la sauvagerie touranieime et à la bohème indomptée, Richepin représente du moins quelque chose de distinct ; ce que l'on pourrait appeler l'art de faire en français de bons « vci-s latins », au sens scolaire. Il possède une certaine vertu dé développement sur un thème donne qui est une force : il y a, dans la Chamon des Gueux et dans la Mer, dans Monsieur Scapin et dans le Flibustier, des passages excellents de vigueur et de clarté. Et il semble que le goût de ce faux réfractaire,

i. Je me reproche d'avoir négligé, parmi les Provençaux, le sjmpatliique Jean AicBrd, l'auleur de Miellé et Noré, improvisnleur chaud et abondanl qui a se

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bon homme au fond, pour les gens de peu, qui vivent durement et librement, sur les routes, sur les côtes, au large, ne manque pas d'une certaine sincérité d'intinct populaire. Il a commencé par célébrer les gueux dangereux et il a fini par aimer les gueux bonnotes. S'il renonçait au drame romantique, où l'imagination el le grand tour lui font défaut, pour cette veine un peu grosse, mais franche de pathétique el de gaieté, inaugurée dans Monsieur Scapin et le Flibustier, il serait le poète le plus capable d'agir au théâtre sur le public par la forme du vers. Cela n'est point commun.

Sur les poètes mêmes el les lettrés, il n'a guère (l'action. On ne sait dans quel groupe le faire figurer. A SCS débuts, au temps de la poursuite correctionnelle contre les Gueux, on crut qu'il allait introduire dans la poésie, avec ses amis Raoul Ponchon el Maurice Boucher, une sorte de naturalisme. Comme on avait la « httérature brutale », c'était la « poésie brutale « qui s'annonçait. Mais on découvrit bientôt l'artiflce. Richepin, après de bruyantes et théâtrales aventures, dériva vers l'idylle et la vertu. Raoul Ponchon laissa paraître le fumiste éminent qu'il portait en lui et il se mit à fournir le Chat Noir de coqà-l'âne prodigieux, dont le vers suivant sur la Trinité est un exemplaire remarquable :

Le premier qui fui trois fut le célèbre Dieu.

Quant à Maurice Bouchor, sa jeunesse et les hasards l'avaient seuls pu engager dans cette compagnie. 11 ne tarda pas de la quitter pour devenir le poète très facile, très gracieux et très fluide qui a écrit des drames pieux et mythologiques pour les

petites marionnettes de la galerie Vîvienne et qui y a fait courir tout Paris. M. Bouchor a la légèreté et l'esprit et il a la noblesse et le sens religieux. 11 n'est n'est pas symboliste, mais il a chanté les Symboles. 11 n'est pas néo-grec, mais i) a fait jouer à ses marionnettes les Mystères d'Eleusis et une traduction des Oisea'ij:. II ne lui faudrait peut-être que plus d'arête et de dessin dans le style pour être un plus grand poète et se classer à part et très haut : car on n'est pas plus naturellement de la race divine et chantante.

Si la poésie brutale eût été quelque chose de sérieux, Maurice Rollinat y eût pu se ranger par une libre affinité. Les J\ifvroses elVAbîme nelaissaieatrien àdésirer comme morceaux sensationnels dans le genre du baudelairisme. Ceux qui les ont entendu chanter à l'auteur, sur une musique de sa composition, sont unanimes à rendre la puissance et l'étrangeté de l'effet produit. 11 est plus difficde aux autres de goûter à froid dans le livre ces exercices macabres. Je vous ai déjà dit que M. Rollinat avait prouvé depuis la sincérité de son humeur bizarre en retournant dans ses brandes du Berry, oii il continue à s'halluciner en face de la nature campagnarde.

Bollinat et Richepin, sans faire le vers tout à fait de la môme façon, le font l'un et l'autre dru, plein, carré, monotone et fort, à la Malherbe ou à la Boileau. Et c'est encore ainsi que le fait M. Edmond Haraucourt, qui montrait dé la vigueur sentencieuse et quelque chose de cornélien dans ses premiers recueils, avant qu'il inclinât malheureusement vers la poésie de commande et le mysticisme à la taille de M°" Sarah Bernhardt. Il a commis un drame de la Passion que les gens de goût ne lui pardonneront jamais.

Si l'on voulait absolument composer un dernier groupe des poètes que je viens de nommer, on pourrait reconnaître en MM. Richepin, Rollinat et Haraucourt une parenté fondée sur la tournure latine et rhétorique de leur versification et sur le parti pris de musculature qu'ils donnent à leurs œuvres comme ces élèves affectés de Michel-Ange. On séparerait d'eux Maurice Bouchor pour le rapprocher de SuIIy- Prudhomrae, de Jean Lahor et d'Anatole France.

N'ai-je pas cette fois achevé ce voyage de lente circumnavigation autour des lies fortunées de la poésie? Si j'avais le courage et la présomption nécessaires pour oser prophétiser, on attendrait de moi peut-être que j'indique du doigt les terres nouvelles, TAtalanle mystérieuse, où prospéreraient ses futures destinées. Un des jeunes adeptes des écoles nouvelles, et le plus doctrinaire, M. Charles Morice, a donné un livre curieux et plein de vues sur la Lictératvre de tout à l'heure, ie ne me crois pas informé de ce que sera le Poésie de tout à t heure. Il me semble seulement qu'il y en aura toujours une. Nous irons encore au bois sacré des Muses : les lauriers ne sont pas coupés.

Que la démocratie et la science, nos reines, ne procurent pas, sans doute, à la poésie, des conditions d'existence et de floraison très favorables, et qu'elles contrarient surtout l'éclosion d'une poésie large, expansive et nationale, qui soit comprise et sentie par' de grandes collectivités d'âmes sympathisantes, on en conviendra avec M. Paul Bourget, qui a souligné très fortement ce point de vue dans un dialogue pessimiste. Encore l'apparition, toujours possible el toujours inattendue, du génie peut-elle réserver à

ces déduclions critiques d"heureux et éclatants démentis. Qui donc allendaïl Lamartine en 1819? C'est après coup que nous retrouvons la trace des infiltrations' obscures qui précèdent le jaillissement brusque des sources, et le phénomène garde, quoi qu'on imagine de subtil pour l'expliquer, un air de soudaineté miraculeuse.

Mais la poésie demeurerait-elle intime, particulière, un peu secrète, sans communication qu'avec des groupes restreints et des catégories d'élite, — comme il parait aujourd'hui que telle doive être désormais sa destinée, — ce serait bien pourtant la poésie. Et de nouveau l'on est amené à se demander indiscrètement : avec ce caractère et ce succès, intime, particuHère, peu répandue, quelle sera-t-elle encore, la poésie de demain? Et par quoi ressemblera-t-elle à celle d'à présent? Et puisque enfin, quand on a une idée, mieux vaut s'en délivrer, je dirai la mienne.

La poésie s'éloignera de plus en plus du type parnassien. Le genre descriptif et le genre didactique seront abandonnés non sans dédain. La régularité et la fixité des formes rebuteront les esprits délicats. L'exemple de Verlaine fructifiera et les essais rythmiques des jeunes gens ne seront pas en vain. L'art poétique redeviendra quelque chose de plus libre, de plus souple, et sinon de moins savant et de moins difficile, mais d'une science moins scolastique et d'une difficulté moins matérielle. Ces décadents et ces symbolistes, qui n'ont pas la réputation d'être simples et qui ne la méritent pas, auront frayé la voie à un retour de la simplicité des maîtres. Ils ont libéré la forme du vers autant qu'il était possible.: cela conduira insensiblement à libérer le sentiment poétique.

Si le génie désiré paraissait, il trouverait un instrument rompu à toutes les fugues musicales; il n'aurait qu'à y promener ses doigts inspirés. Que nous manque-t-il qu'un La Fontaine pour tirer du vers libre tout ce qu'il contient?

Telle est ma prédiction. Ce n'est pas pour la Taire que je me suis laissé entraîner à cette revue des poètes vivants. J'ai voyagé avec vous pour voyager, non pour arriver. Il y a quelque chose de moins vain que de prédire : c'est de goûter la fleur du moment qui passe. C'est, en 1894, de s'assurer qu'il existe des poètes français, n'en dùt-il plus exister en 1893 ; que l'un au moins a des parties de grand poète ; que d'autres ont bien du charme, de la science et du talent, que quelques-uns atteignent à l'accompli dans leur genre, et que les novateurs tâtonnants ne sont pas eux-mêmes de simples grimauds de lettres, mais qu'ils méritent qu'on leur applique ce que La Bruyère dit de Ronsard en le comparant à Balzac : « Ronsard et Balzac ont eu, chacun dans leur genre, assez de bon et de mauvais pour former après eux de très grands hommes en vers et en prose. »

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Lorsque Lamartine, au mois de janvier 183i, entra' pour la première fois dans la chambre des di'putés, ses amis lui demandèrent à quelle place il allait s'asseoir : <( Au plafond, répondit le poète, car je ne vois de place pour moi dans aucun groupe. »

La réponse fil fortune; on la simplifia, comme il arrive toujours, et les mots « au plafond » demeurèrent seuls. L'opinion se figura vite Lamartine poli-' tique dans cette attitude qui pouvait paraître olympienne ou un peu ridicule, selon les imaginations. Quand il aborda la tribune au cours de discussions techniques, on lui dit « qu'il plantait des betteraves dans les nuages, que sa conversion des rentes ne valait pas la conversion de Joccljn, et autres niai- -series semblables '». Cependant à partir de 1839, do 1813 surtout, il fallut bien se rendre compte que le poète sortait parfois de ses nuages et qu'il portail sur les affaires des vues très originales, en attendant qu'il

1. Publié pour la première fois, en 1890, dans les Annales de l'École libre des sciences politiques.

3. Leltres du vicomle de Launay (M" de Girardin), t. II, p. 160.

278 NOTES D'AUX ET DE LITTÉRATCItE

y mil lui-même une main très hardie. Puis vint la grande faveur de 1847, la dictature morale de 1848. Non seulement les jeunes gens ', qu'il avait toujours sentis avec lui, mais l'opinion tout entière, même l'opinion bourgeoise, s'abandonnèrent à sa conduite.

La confiance fut courte, la déception profonde. Luimême se vit vaincu et, à partir du 2 décembre, laissa les événements s'accomplir, avec la facilité orientale qu'il avait à se résigner. Alors commencèrent pour le pauvre grand homme cette lamentable liquidation de ses fautes, cette vieillesse oubliée dont la fin fut une délivrance.

Cinq fidèles conduisirent son rr- \.i'-\ i\ i , icn.' natale de Saint-Point. L'Empire ih' ■ -.lit. ' "i m' -i>^i gea plus au poète; je crois qui-. •'■ ]>;.i-- !'■. ':-''.■! ...déjà, on avait cessé de le lire. ,\ ! .•-•li. iii^ li. ■'n.i:>nouvelle République, qui s'annonçait comme Ires différente de l'ancienne, aucune faveur ne revint vers sa mémoire, bien que quelques-uns rappelassent son rôle de précurseur '. La démocratie avait trouvé une autre idole dans le satiriste implacable des Chàl'imenls et de l'Année terrible. La gloire de ce dernier venu suffisait à remplir l'horizon. Cependant, celui-ci disparu à son tour, brusquement on s'aperçut de

1. • J'ai pour moi les femmes et les jeunes gens, je puis me passer du reste. ■ (Sainte-Beuve, Lundis, t. XII.)

2. La politique de Lamartine (Discours et écrits politiques), par M. de Ronchaud. — Lamartinf, par M. de Mazade (publié d'abord dans la Revue des Deux Mondes, iSlO). Voir aussi, sur Lamartine : Ph. Chasies, Mémoires; — Balzac, Modeste Mignon (ic personnage de Canalis est une satire du poète); — Legouvé, Soixante ans de souvenirs; — Ch. Alexandre, Souvenirs sur Laviwline; — Désiré yisard. Noies et sowenirs;— le livre récent de M. de Pomairols; — sans parler des études de Sainte-Beuve, de Scherer et de MM. Bourget, Bruncliëre, Em. Fagtiet.

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l'AltLEMEXTAlRE 279

l'injustice. Jusque dans l'éloge académique de Victor Hugo, Lamartine eut plus que sa pari. Mais le poète seul a profité de ce retour des choses; on continue d'ignorer l'homme politique, et de le juger pourtant en des formules acceptées. Pour l'opinion courante, Lamartine est resté le rêveur égaré dans les réalités de la politique, qu'on raillait à ses débuts parlementaires; seulement, Février et Juin 1848 ayant passé dans l'intervalle, les railleries ont fait place à une sévérité sans appel. Son incapacité pratique, sa témérité, ses chimères, le mal qu'il nous a fait avec inconscience, tel est le thème obligé quand d'aventure on parle de lui. 11 y a toujours du vrai dans ces jugements brefs et absolus du vulgaire. D'ailleurs l'image qu'un homme politique a laissée de lui dans l'esprit public est une forme encore de son influence, et qu'on ne peut négliger. Mais que de nuances nouvelles, d'adoucissements ou de rehauts il faut melire à ces portraits sommaires pour être juste envers l'original et fidèle à la vérité historique. Si Lamartine fut un po^te en politique, c'est peut-être dans un autre sens qu'on ne-i'cntend et, poète, il y porta des qualités qu'on ne soupçonne point, des ressources propres qui étonnèrent les plus prévenus de ses contemporains.

Pour le connaître sous ce point de vue, il ne suffit pas de le prendre à l'heure passagère du triomphe, dans ces trois mois héroïques de 1848, Depuis 1830, il se préparait au pouvoir dans des luttes de tribune et de presse, où pour les bons juges — Tallcyrand, Boycr- Col lard, Huraboldt — il avait donné samesure. C'est là qu'il faut chercher ses origines politiques, l'enchainement de ses idées ou de ses rêves, ce qu'il y eut dans ses desseins de caprice ou de conseil, et le

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secret de son rôle fmal : même ces hommes de fortune, dont l'étoile surgit brusquement et passe, n'échappent qu'en apparence à la loi du développement continu; leur destinée s'est faite sans hasard, les causes en sont profondes et lointaines, mais la foule inattentive est surprise de l'effet soudain comme d'un accident. « C'est une comète dont on n'a pas encore calculé l'orbite », disait Humboldt de Lamartine en 1843. Le grand savant marquait bien ainsi ce qu'il y avait d'inexplicable à première vue, et de nécessaire, de logique, au fond, dans la carrière politique du poète. A suivre cette carrière, dès ses débuts jusqu'à son terme éclatant, les proportions se rétablissent; on peut « calculer l'orbite ». Il ne semble pas que personne ait tenté jusqu'ici celte élude; Lamartine parlementaire est peu connu; il vaut la peine de l'être, môme pour ceux qui professent l'indifférence en matière de politique. Si l'on n'a pas le goût de comprendre une crise de notre histoire et de revoir j sous un certain angle toute une période parlemen- \ taire, n'y a-t-il pas du moins un attrait singulière- \ ment profond à vivre en quelque sorte dix-huit ans ^ de la vie de ce poète : « l'âme la plus royale et la plus haute que le siècle ail vue ' » ?

I La révolution de 1830 trouva Lamatinc légitimiste

jet engagé dans la carrière diplomatique.

I Par une lettre très digne ', il envoya sa démission

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au comte Mole, tout en se déclarant prêt à <■< servir le \ princfi et le pays auxJoiir&jiu-J>iEiI ». El il se portait candidat à la députation dans le déparlemenUii,, Nord, où sa sœur s'était mariée. « Mon élection, ' écrivait-il, sera le produit d'une alliance entre les rojaljstesjjuulérés et feï libéraux très élevés etji manche large du pays; letouTrën forcé de trois cents électeurs des campagnes qui ne veulent pas plus que moi qu'on abatte la croix de nos églises '. >■

II, échoua de très peu, avec 181 voix contre 188 données à son adversaire : la cause de l'insuccès fut i sans doute le refus de signer une phrase sur la I dynastie nouvelle, qui aurait impliqué la néf^atîon du I principe de la légitimité. Il publia la brochure de^ I I Politique rationnelle (octobre 1831), qui passa inaper- I çue. Puis, quittant la France {1832}, il réalisa le voyage d'Orient, rêvé depuis de longues années.

Un cavalier arabe lui apporta en Syrie (1833) lai nouvelle que les électeurs de BerguesJ' a valent élu ; député, celle fois en son absence, il venait de perdre sa fïUe unique ; découragé, il hésilail à se jeter dans la vie politique ; il accepta cependant, mais comme malgré lui. Au mois de janvi er 1&3 <| 4I .entrait à la/ Chambre. Il eut bientôt pris goût à la lutte. /

Quelles étaient à ce moment ses idées politiques et quel avenir rôvait-il dans sa voie nouvelle? On a dit que le goût de la politique fut, chez Lamartine, un caprice, une intidélité trop prolongée à la poésie, et TefTet de cette illusion funeste qui, après 1830, en flattant l'imagination des hommes de lettres, fit dévier leur vocation et leur vie. Combien cette illusion fut

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