M. CHARLES MORICE
lour à tour sa Sagesse courte, son Bonheur de repentant, et Parallèlement, ses rechutes et ses fautes. Le tout avec une grAce et un abandon ! Il est impossible même de faire soupçoDuer ce que sont ses distractions /idraf^e/^s : lui les raconte avec une tranquillili^ qui désarme. Son vers brisé, l'imprévu de ses images et de son rythme, en ont fait le maître de la jeune école. Sa poétique lient dans une strophe célèbre :
De la inu^itjue, encore et loujourd!
Que ton vers soil la cliose envolée Qu'on sent qui fuit, d'une aile en allée,
De la musique : c'est bien cela. L'idéal des symbolistes n'a été réalisé jusqu'ici que par Wagner ou par les peintres dont l'imagination est suggestive à la façon d'un motif musical : un Gustave Moreau en France, un Burne-Jones en Angleterre. Cet idéal, tel que le définit le livre de M. Morice, c'est de " suggérer tout l'homme par tout l'art », d'abandonner l'analyse el la prose pour la synthèse et la poésie, de mettre dans des symboles très larges assez d'humanité pour qu'ils soient un thème à toutes les grandes rCveries.
M. Morice, qui semble le plus clair et le plus volontaire, le plus français des symbolistes (parmi lesquels on compte beaucoup d'étrangers), a essayé de réaliser son esthétique dans une pièce intitulée Chérubin el jouée jeudi après un petit acte de Verlaine.
Trois personnages principaux, symbolisant sans doute trois générations : Harpagon le père. Don Juan le fils. Chérubin le petit-fils. Don Juan court les
20 NOTES D'ART ET DE LlTTÉRATURi:
grandes routes et les aventures. Chérubin est venu vivre avec son aïeul. Le vice du vieillard revit en cet adolescenl joli comme une femme. Plus jaloux de l'or sacré qu'Harpagon lui-même et plus dur aux misérables, il partage l'œuf à la coque de l'avare. Il attend : le vieux baisse tous les jours et son or sera à lui. Mais la mort tarde. Ou annonce le relour de Don Juan, le père prodigue : Chérubin, inquiet, se hâte; il tente de tuer, de ses blanches mains, le giand-père qui dure trop longtemps. Alors le vieux qui va mourir deman<le une grSce suprême : revoir l'or une seule fois. Chérubin consent : il va chercher la cassette fameuse et l'agonisant met ses yeux et ses mains sur les pièces sonores et luisantes. Son désir de vivre se réveille furieux. Il lutte désespérément contre l'assassin au doux visage. Celui-ci, qui a peur du bruit, trouve un moyen diabolique d'en finir : il jette h pleines mains par la fenêtre l'or d'Harpagon. L'avare en meurt. Chérubin touche au but rêvé, quand un débilcur qu'il a fait vendre lui plante un poignard dans la gorge, pendant que s'entend au loin la chanson folle de Don Juan qui arrive.
C'est une heureuse idée d'avoir familiarisé le public avec le symbolisme, en prenant à Molière et à Beaumarchais trois personnages typiques et populaires. Il y a de la puissance, sinon de la profondeur, dans cette simple intrigue où le vice héréditaire descend de l'aïeul à l'enfant, par-dessus l'insouciante passion dont on n'entend que la mélodie lointaine, et M. Morice a mis au service d'une conception forte ou ingénieuse, qui tantôt fait songer à Balzac et tantôt à Musset, le sens des moyens scéniques, avec une langue excellente.
" l'intruse » DE M. MAURICE M:€TE:RLi.NCK 21
Le public, un peu dérouté par cet art nouveau, a témoigné cependanl que la pièce ne le laissait pas indifférent. Succès d'eslime, .tout au moins : M. Moricc mérite mieux encore.
La salle tout à coup s'est remplie quand on a donné Vlntruse, de M. Maurice Mîelerlinck. Ce jeune Belge, plus favorisé que les simples Français, a des amis intolérants qui seraient capables de mal disposer la critique impartiale pour des reuvres d'une valeur réelle ; mais la critique, même traitée à'oie gloussante (textuel) par les organisateurs d'un spectacle de charité où elle a donné son obole, la critique oublie, sur le seuil, les injures qu'elle a reçues aux fauteuils d'orchestre. Donc V/nlruse est un acte original, où la terreur est obtenue par des moyens nouveaux {dont il sera facile d'abuser).
Autour d'une lampe pSle, dans une chambre baignée de clair de lune, une famille est réunie : l'aïeul aveugle, le fds et les trois petites-filles, plus un personnage dont la filiation est horriblement difficile à établir; car tous ces gens parlent mystérieusement, sans nous dire qui Us sont. Oh I l'usage des expositions pesantes est bien passé. Ils parlent d'une malade, la femme du fils, qui dort dans la pièce voisine. L'ateul s'inquiète : on a peine à le rassurer. Puis tout à coup, il se dresse : n'a-t-il pas entendu entrer, marcher? Le fils lui-même croit entendre : il interroge en vain, de la scène, une domestique invisible. Le groupe des trois jeunes filles, inséparables, s'approche lentement de la fenêtre ; elles regardent dans la nuit : les feuilles tremblent, un cjgne s'envole, le vent s'élève. Puis, de nouveau, ce sont des craquements de parquet, des bruits de pas. L'aïeul s'agite de plus en plus.
On veut le tromper, mais il est sur qu'il y a quelque chose : « Je vous vois, vous ôtes tous pales ». Cela dure, s'arrête, recommence. Et tous parlent bas; et il fait sombre. Enfin, la porte s'ouvre : la religieuse garde -malade parait ; sa présence silencieuse et son geste disent que la mort est venue. La famille, avec lenteur, se dirige vers la chambre funèbre, laissant seul dans la nuit l'aveugle, le voyant qui avait senti passer IYn(riise.
Tout le trouble vague, le pathétique immatériel des terreurs nocturnes est réalisé dans cette pièce singulière par des moyens scéniques d'un effet indiscutable. Il sérail toutefois prudent de ne pas Irop parier de Macbeth. Il y a quelque distance entre un tableau vivant, même réglé par un poète, et la grande tragédie humaine. Attendons pour juger M. MEeterlinck, la Princesse Malewe, qui est un drame moins simplifié.
Ce qu'on ne saurait trop louer, c'est la mise en scène et l'inlcrprétalion du Théâtre-d'Art. Comme les classiques de l'empire avaient Talma, comme les romantiques eurent M"' Dorval et Frederick, comme les réalistes du Théâtre-Libre ont Antoine, les symbolistes ont M"° Camée, un nom symbolique lui aussi, et une artiste douée. II y avait, dans le décor et le jeu de Chérubin et de Vfnti-use, un mélange de réalité et de poésie, une sorte de simplicité solennelle qui donnait du recul à l'action. Toute forme d'art trouve ainsi des interprètes appropriés. Le Théâtre-d'Art est désormais classé parmi les choses qu'il faut connaître, au seul point de vue de l'apparence et de la méthode.
Je vous en ai parlé peut-être longuement. Mais l'originalité, même un peu trouble, est si rare! Et