‹ Notes d'art et de littérature: avec une notice biographiqueChapitre 6 sur 80 · LA FÊTE ANNUELU: DU FÉLIBRIGE · texte numérisé non relu

LA FÊTE ANNUELU: DU FÉLIBRIGE

j'aurai si souvent l'occasion de revenir sur les banalités qui ont du succès ! Il valait la peine de noter les symptômes de l'art à venir. Les essais de ces jeunes poètes ressemblent à ces préludes vagues qui courent dans les orchestres avant l'éclat de l'ouverlure. Euxmêmes, malgré leur naïf orgueil, sentent bien qu'Us ne sont que des précurseurs; mais nous pouvons saluer avec eux une « proche Renaissance ».

La fêle annuelle du Télibrigc. — M. Denan et la moralité du souvenir.

Les félibres de Paris célébraient, hier, à Sceaux, leur fête annuelle. C'est une simple promenade, avec couronnement infatigable de deux bustes, toujours les mêmes, celui de Florian et celui du félibre Aubancl. Puis, on dîne, dans quel éclat de voix et quel parfum de pur accent du Midi, vous pouvez le deviner! Et, sous les arbres prinlaniers, on mène des farandoles. Le programme était varié et relevé, hier, par la présence de M. Renan, Les devis et propos de table de ce grand professeur d'hébreu ont une saveur qui les fait rechercher, non seulement de ses compatriotes et convives fidèles du dîner celtique, mais de tous les amateurs de gai savoir, en quelque dialecte qu'ils célèbrent la joie de vivre. M. Renan a donc parlé aux félibres, il leur a servi une de ces harangues délicieusement incohérentes où il met un art caché et qui ont plus fait pour sa renommée parisienne que les livres de foi profonde, comme cet Avertir de la Science, écrit

en 1849, et gardé inédit jusqu'à l'an dernier comme trop touffu et trop raide pour la pensée française. Au surplus, M. Renan a du sang gascon : lui-môme nous l'a révélé, et je m'élonne qu'il ne l'ail pas rappelé hier, dans cette compagnie méridionale. C'est le Gascon qui domine dans ses œuvres les plus récentes et qui étonne un peu les admirateurs du Breton qu'il est aussi, qu'il est avapt tout, du Celte pleurant sur la ville d'Ys ensevelie, dont les marins entendent les cloches mélancoliques sous la mer profonde. C'est le Breton qui, hier, parlait de la " moralité du souvenir » et mêlait les plus hautes pensées à ses ironies coutumières : « Chacun vaut en proportion des joies qu'il a goûtées au début de la vie et de la dose de bonté qu'il a trouvée autour de lui... La science, la pensée abstraite poursuivant la vérité, n'ont pas de province, pas même de patrie. Mais la poésie, la chanson, la prière, le contentement, la tristesse, sont individuellement liés à la langue de notre enfance. »

Quand un homme parle ainsi, en dînant, et puis que tout à côté il plaisante sur « les choses auxquelles il pensera dans toute l'éternité » et sur la chance qu'a l'homme de répondre le mieux aux vues de rfiternel, en donnant ses heures à la joie, à l'amour qui est doux, et aux roses qui' sont belles, il donne l'impression de la plus riche complexion intellectuelle qu'un temps puisse produire. Au fond, l'optimisme ironique, auquel M. Renan a donné des formes un peu déconccrlanles, est le terme où se reposent presque toujours les artistes chez qui domine la pensée : Gœthe y était venu, et Shakespeare, serable-t-il, qui a dit ; « La vie est tragédie pour ceux qui sentent, comédie pour ceux qui pensent. »

Paul Masson. — Maurice Barrés.

Il fallait vraiment bien de la sévt^rité envers M. Boulanger pour lui attribuer le volume de Pensfes qui a paru, ces jours derniers, cliez l'éditeur Savine. Toute collaboration du général à ce singulier recueil est l'ormellement démentie : pour une fois, jen crois sa parole et celle de ses amis. On nomme môme l'auteur de la publication. Ce serait un farceur spécialiste, qui a déjà quelques peccadilles dans le même goût à son actif. 11 se nomme Paul Masson et est employé à la liibliothëquc nationale : ce dernier trait me semble tout ù fait vraisemblable, l'administration frannnisc étant une officine de drôleries traditionnelles. Tous nos vaudevillistes sont sous-chefs de bureau.' Parmi les gloires nées entre les cartons verts, on cite Henri Rochefort et Armand Sihestrc.

J'incline donc à croire M. Paul Masson coupable, d'autant que j'ai retrouvé, dans une petite revue décadente, V Èrmitagf {nmaitro de juillet ISOIj, sous ce titre : Yoghismesd'un penseur, et signée de son nom, une production parfaitemcnl analogue à l'ouvrage incriminé. J'y note dos aphorismes tels que : « Si jamais l'on trouve une ouvreuse coupée en morceaux, avec des raffinements de cruauté inouïs, qu'on ne cherehe pas : ce sera moi ». Vous voyen le style et la manière. Sous sa signature, ils auraient peut-Ctrc trouvé des amateurs : il y en a pour toute chose. Mais, sous la signature du général, la plaisanterie a une

vilaine tournure de spéculation. Elle pourrait bien finir devaflt les tribunaux.

Une des inventions précédentes du mCmc M. Paul Masson avait consisté à faire part de son mariage avec une Dahoméenne du Jardin d'acclimatation : Maurice Barrés devait être son témoin.

Le jeune député boulangiste ne lui a pas rendu sa politesse. C'est en dehors de toute camaraderie bohème, dans le milieu le plus choisi, qu'a été célébré le mariage de l'auteur du Jardin de Bérénice avec M"° Vaull- Conche, Remarquons, en passant, qu'on se marie beaucoup dans la littérature contemporaine. Le type de l'homme de lettres célibataire est estraordinairemenl vieux jeu. On peut philosopher là-dessus.

C'est un homme heureux que M. Barrés, et tout à fait à la mode d'aujourd'hui. Député et letln.^, mais en amateur, sans lourdeur prol'es.sionncUe, très apprécié dans les salons où l'on cause encore, le gros public sait son nom parce qu'il fut étiqueté comme boulangiste, et il a, dans un cercle restreint, uncjolie renommée d'écrivain. Il inquiète d'ailleurs les gens simples, ce qui paraît être le plus rare de ses plaisirs. Si vous voulez le goûter tout entier, lisez la petite plaquette qu'il vient de publier, sous une élégante couverture de papier bleu granité ; cela s'appelle : Trois stations de psi/ehot/iérapie, et se compose du récit de trois visites à Léonard de Vinci, à La Tour le pastelliste, et à M'" Baschkirtseff, la petite Russe morte poitrinaire, dont les lettres etle journal ont fait les délices de nos psychologues. De ces stations spirituelles, l'auteur rapporte d'utiles renseignements sur les trois façons de vivre qui constituent « le jeu complet du civilisé » : l'art dejouir des choses, l'art de connaître les hommes

Page 1