I. terrain s'offrait à son évolution parlementaire : celui
■ de la gauche. Il s'y plaça par le discours du 27 jan-
' vicr 1843. 11 est permis, au point de vue pour ainsi
j dire esthétique, de regretter qu'il ail franchi cette
; étape : il y laissait roriginalité de son altitude, en
î dehors et au-dessus des compétitions trop accusées
I des partis. Mais c'était la condition même d'un rôle
actif et positif. On lui reprochait volontiers de pour-
■ suivre des chimères irréalisables ; il accepta les réa-
' lités.
, Depuis longtemps convaincu que l'avenir apparte-
nait aux idées libérales et démocratiques, les ayant
'constamment défendues, il lendit la raaia au partiqui / les représentait ; « Oui, il faut le dire, s'écriail-il, ! quand les fautes du gouvernement, quand les déviations deviennent un système, l'opposition doit devenir un parti!... Eh bien, cette opposition, vous la verrez en France , comme vous la voyez dans un pays voisin. Est-ce qu'en Angleterre, dont on citait tout à l'heure les tories, on ne pourrait vous citer une opposition de cette nature, qui ne travaillât pas à rassurer
1. • Songez, écrivait-il, qu'il n'y a d'idées sociales que celles
D,gnz^=bfG00gIc
LAMARTINE PARLEMENTAIHE
complètement le pays dans ses jours de crise et de désespoir? Est-ce que l'Angletcire se trouble? est-ce ^ue les fonds publics baissent? est-ce que la crainte de la guerre saisit la Grande-Brelagnc, quand les whigs sont près d'entrer au pouvoir? Pas le moins du monde. L'Angleterre sait ce que la France apprendra k son tour ; c'est que les whigs ne font pas la révolulion, c'est qu'ils portent avec eux les m6mes intérêts conservateurs, les mêmes garanties d'ordre, de paix, de ferme administration que les tories; et voilà pourquoi le sol ne tremble pas sous eux! Eh bien! nous voulons être les whigs de la Révolution de Juillet!... »
Même dans ce rûle d'opposition déclarée, il restait au surplusjm—indépendant. La nouveauté de son altitude se faisait sentir dans le ton général, non dans / l'adhésion intéressée à des idées qui n'étaient pas les siennes. Il maintenait hautement son programme pacifique : « La France, heureusemenl, est ainsi placée dans le monde , qu'elle n'a aucun intérêt sérieux incompatible avec les grands intérêts européens avec lesquels elle a à traiter et à se tenir en harmonie. Le gouvernement de Juillet, dès le premier jour, a voulu la paix, .le lu i en fais un éternel honneur. Moi aiissT7"
j'ai toujours été et je serai toujo urs partisan de l a
paix. Je n'ai jamais partagé, et je ne partagerai jamais \ ~ ce iiùéralisme menteur qui affecte de ne voir la liberté que dans la guerre, et qui voudrait marcher à travers la fumée et la gloire à un despotisme militaire cer- 1 tain. )) On le voit, il avait le droit d'écrire : «Je prends le terrain et non jes hommes de la gauche. Le terrain \ est à moi parce que j'ai su le conserver dix ans dans I toutes lès questions libérales; ils ne peuvent pas m'en ' chasser, a Cela était si vrai que la gauche resta
, défiante et lui-même isolé encore. Mais il savait quelles
I forces nationales s'accuinulaienl derrière lui. « J'ai
^ plus d'affaires qu'un ministre spécial, disail-il dès
1841, avec une nuance de fatuité, car je suis ministre
dune opinion. » Et en 1843, après la rupture : «... Je
ne croyais pas la désaffection si profonde, et Je m'en
effraye. A ce coup de tocsin, les forces me sont accoii-
. rues de toute part avec fanatisme. »
f S'en effrayait-il beaucoup, à la vérité? On l'a nié'
j et l'on a voulu voir en lui l'auteur, ineonscient peut-
I Stre, mais responsable, de la chute de Louis-Philippe.
[ Sainte-Beuve a donné de ce jugement une formule
saisissante : <. Lamartine, dit-il, appelait l'orage pour
y briller héroïquement sous l'éclair ». J'avoue que
I l'on peut extraire de sa correspondance, ou même de
I ses discours, des passages nombreux qui révèlent plus
j d'attrait personnel pour les grands rôles que d'hésita-
\ tion devant les périls publics. J'en ai déjà cité; j'en
i pourrais réunir de nouveaux et d'aussi caractéristiques. " Une tempête ourien a, écrivail-il un jour'. Il semble que le mirage de la dictature de 1848^ ait
1. Thureau-Dangin, HIst., t. V, — et le livre de M. de Maïade.
S. Sojivenirs de M, Legouvé, t, IV. — Voir aussi le discours de réception à l'Académie, la visite à lady Slanhope dans le Voyage en Orient, le récit, donné plus lard, d'une conversation avec Talleyrand en 1831, une page curieuse de \i l'olilique ralionnelle (dans te 1" volume de M, de Ronchaud, p. S3), etc., etc.
3. « Oh! Être un Napoléon sans épée! ■ s'écriaiWl un jour. Le : -souhait est Bten""ïïpressîr'd'uri état d'esprit. Qu'on relise, là-desauB, l'admirable analyse du napoléonjsme par J.-J. Weiss {Le Théâtre et tes Mœurs, p. 91-100) : • Le uapolëonisme a bouleversé et perverti l'Ame individuelle. Il a ébloui l'Ame nationale. Chaque Français de la classe de ceux qui ont reçu tanl soit peu le reflet de l'histoire, a rêvé d'Être dans l'État Napoléon.,. ■I^martine a résisté à l'éblouissement national : il a subi — comme Hugo, Balzac, Thiers — la contagion du napoléonisme individuel.
marché devant lui pendant toute sa carrière politique, 1 Son imagination aimait les crises; son caractère 1 n'était pas pour les redouter; sa philosophie de l'his- i toire lui en montrait la nécessité, « Ce pays est mort. ; Rien ne peut le galvaniser qu'une crise. Comme bon- j note homme, je la redoute; comme philosophe, je la -désire. — J'aime mieux l'échafaud pour un peuple que les simonies des fonda secrets'. » 11 oubliait que si l'histoire peut, à longue distance des événements, marquer dans le plan général l'œuvre nécessaire des révolutions, l'homme public n'a pas le droit de familiariser sa pensée avec elles. L'avenir seul peut dire ce qu'elles rapportent; le présent paye toujours ce qu'elles coûtent. Lamartine se fiait trop à l'avenir. Ceux qui ont soufîert de la Révolution de i848 pourront le lui reprocher. Mais lui attribuer autre chose qu'une complaisance d'imagination, voir dans sa conduite le dessein suivi de susciter une crise violente qu'il serait seul à dénouer, ce serait être aussi malveillant pour l'homme qu'inintelligent de son caractère.
Il sentait lui-même les tentations de sa nature quand il se rendait ce témoignage qui paraîtra d'autant plus sincère : « Je les attends (les grands événements), mais Dieu sait que je ne les souhaite pas et que je mourrai 1 pur de faiblesse môme à cet égard ». On n'a pas \ relevé l'apparence d'une complicité de sa part avec | les tentatives et les revendications républicaines. En 1845, dans un article retentissant intitulé : Pourquoi^ M.de-LamartineesLssulZ.passaul en revue les différents groupes politiques , il écartait d'un mot les
1, Coït., pamm.
D,gnz^=b,G00gIc
332 NOTES d'art et de LITTÉHATURE
Irépublicains cl les légitimistes, « qui sont, disait-il, len dehors de la constitution ». Plus tard ', il est vrai, après avoir exposé la théorie républicaine, il disait : Il Voilà encore un parti qui parle haut. Répondez, si vous savez répoudre! Si quelques-uns de ses indignes et faux apôtres n'avaient pas écrit ses théories à l'encre rouge, s'il avait rassuré au lieu de menacer l'avenir, l'avenir s'approcherait peul-èlre de lui. » I Mais ni dans ses lettres, ni dans ses discours de [ 1843 à 1848, on ne trouve une prévision positive de I la République : on sait cependant s'il aimait à pro- \ phétiser! La crise qu'il attendait et à laquelle il se préparait était plutôt celle de la mort du roi et d'une minorité orageuse. Ce serait pour la démocratie, , pensait-il, l'occasion d'entrer en scène sans briser la constitution et de réaliser le mot fameux de La Fayette len faisant d'une moaarcliie ea iutetfc-T- la - me ifteTire \des républiques ». De là son ardeur à combattre la loi qui écartait toute part du principe électif et de la volonté nationale dans la désignation d'une régence. De là sa passion croissante contre la politique dynastique, appuyée sur une petite a oligarchie. gouvernementale », et sa persistance à demander l'avènement régulier de la démocratie. Ces idées étonnaient dans sa bouche les contemporains, mais nous les avons vues largement exposées dans sa brochure de 1831 : il les exprimait seulement avec une franchise et une véhémence d'attaque qui leur donnaient une portée très différente. Ses menaces allaient jusqu'à dire: « Nous ramènerons par les voies de la persuasion pacifique le gouvernement de 1830 à la ligne dans