L'ÉVOLUTION LITTÉRAIRE
Réintroduire dans le vers français l'élément musical, le chant des mots, fut, en effet, la première volonté desnovaleurs. Beaucoup de leurs critiques s'obstinenl à les réduire k celte unique et parfois puérile ou bizarre fonction, l.c symbolisme serait ainsi une simple révolution prosodique, dont l'alexandrin sortirait détendu et souple; nous lui devrions encore le vers de quatorze pieds et la reslitulion de quelques rythmes anciens. Son grand homme demeurerait M. Moréas, pilleur de la vieille langue, pasticheur des chansons populaires.
Ni la justice distribnlive, ni l'amour-propre en éveil des autres symbolistes, MM, Ch. Morice, de Régnier, Quillard (je ne sais si ces messieurs acceptent tous le titre, mais il est permis de les grouper sous une étiquette pour la commodité du langage), ne permettent cette façon de rabaisser une tentative légitime. A l'exemple de leur maître Mallarmé, les jeunes poètes entendent traduire, en leurs vers, des symboles, c'està-dire (puisqu'il parait que le mot n'est pas clairet que la plupart des interlocuteurs de M. Huret se sont refusés à le comprendre) des inventions significatives, prises dans la légende et le mythe ou sorties tout entières du génie individuel, mais évoquant, dans leur généralité la plus haute, dans leur vérité universelle, les passions et les rêves de l'humanité. Pour cette œuvre, qui peut se révéler si diverse, selon les esprits et les races, classique ou romantique, grecque ou shakespearienne, les moyens employés auront cette ressemblance d'être synthétiques, suggestifs, et non plus descriptifs ou analytiques.
ici viendrait l'objection banale : toute celle esthétique n'a qu'une valeur contestable de théorie; où
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sonl les oeuvres où elle se prouve et se réalise? Les symbolistes, malgré des essais qu'on ne doit pas dédaigner , les Poèmes anciens et romanesques de M, de Régnier, la Gloire du Verbe et la Fille aux mains coupées de M. Quillard, n'ont point fait à cette question de réponse définitive. Mais ceus d'entre eux qui sont inlelligenis se retournent alors vers le passé et invoquent leurs Précurseurs. C'est la partie solide de leur plaidoyer.
Si on ne leur oppose pas, en effet, un refus systématique de les comprendre, peut-on leur dénier que la Comédie et la Vila nuova de Dante, les comédies fantastiques de la vieillesse de Shakespeare, le Faust de Gœthe, la Tentation de saitit Antoine de Flaubert, pour me liomcr à des œuvres célèbres, ne soient de considérables exemplaires de la sorte de poésie à laquelle confusément ils aspirent? Contestera-t-on davantage que les poètes anglais contemporains, de D.-G. Rossetti à Swinburne, n'en aient donné les modèles les plus récents? Confinuera-t-on d'ignorer, enfin, que c'est de la peinture et de la musique, dans cette époque oii tous les aris fraternisent, des toiles des primitifs italiens, de BolliccUi et de Mantegna, — de celles de (îustave Moreau, de Burne-Jones, — des drames lyriques de Wagner, surtout, que leur idéal est descendu? Parsifal, qu'écoulent en ce moment les fidèles de lïajreuth, reste l'œuvre-tjpe de l'art symbolique.
Les jeunes Français, dont l'effort tâtonne vers la beauté qu'il fut donné au grand compositeur allemand d'atteindre et d'embrasser, ont le pressentiment, en leurs jours de modestie, qu'ils préludent seulement avant l'cnlrée d'un maître. Si celui-là vient, que nous
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aitendons, les symbolistes de 1891 l'auronl annoncé, comme les eupkuUtes de l'époque d'Elisabeth préparaient Shakespeare, les pseudo-classiques sentimentaux de l'Empire préparaient Lamartine. Un critique plus indulgent que les autres a dit à M. Huret ces mots, paraphrase familière de l'Exoriare aliquis : « Je crois qu'il viendra un bonhomme qui, sans s'en douter pour un sou, ramasser» tout cela, les idées en l'air, les tendances et les théories des uns et des autres, fera en littérature ce que Wagner a fait en musique, et rendra, en mCme temps, la musique, la sensation, la peinture des choses. Oh! ce sera beau, celai » M. H. Céard ajouta : « Et je voudrais bien le voir! » Moi aussi.
L'éïolulion HlWraire (suite et fin). — La critiyje vn 1801.
Désiré Nisard, concluant sur le xix* siècle, y voyait, avant tout, le siècle de la critique. Et M. Anatole France a écrit dernièrement ; « La critique est tout», L'ne année littéraire peut se révéler pauvre en romans qui soient choses d'art et ne point porter ce que Phne le Jeune appelait une grande moisson de poètes, magnum proventitm poetarum : elle est rarement inféconde en œuvres critiques.
Les critiques, en 1891, comme les néo-réalistes et les psychologues dans le roman, comme les symbolistes dans la poésie, ont marqué et servi la réaction contre le naturalisme. Je vous ai dit tout le bien qu'on pensait, en France, des Idées morales du lemps
présent, oii votrt^ coinpatriole, M. Edouard Rod, sorti iui-mOme de la discipline de M. Zola, a recherché, avec une conscience et une pénétration singulières, comment et pourquoi sa génération avait tourné. Mais les choses d'âme intéressaient M. Hod plus que les choses de lettres pures, et c'est une crise morale plus qu'une évolution littéraire dont il a relevé les traits fondamentaux.
M. Bod a donné, dans ce beau livre, le meilleur exemplaire d'une des deux sortes de critique auxquelles on peut rattacher les manières diverses et particulières.
Pour M. Rod, et pour ses maîtres et ses semblables, la critique, plus ou moins, est une science. Elle a de la science les méthodes, qu'on s'efforce de rendre précises et d'appliquer constamment, les scrupules d'exactitude et d'information, l'objet, qui est la recherche des lois : lois de l'esprit et lois de l'histoire. Elle se classe entre la psychologie et la sociologie. Elle est, en tant qu'esthétique, une forme de l'une; en lant qu'histoire des lettres et des mœurs, une forme de l'autre. Sainte-Beuve l'a comprise et traitée ainsi, sans s'y tenir expressément. M. Taine, son disciple Paul Bourgel, M. Brunclière, avec des procédés propres, ont manifesté l'ambition commune de contribuer, par leurs essais critiques, à une œuvre de vérité.
Ni M. Taine, ni M. Bourget n'ont rien donné cette année, dans le genre des Essais de cntigue et des Essais de psychologie comlemporaine. M. Huret ne les a point interrogés pour son enqut>te : elle y perd beaucoup d'ampleur et d'intérêt. On supplée, à la rigueur, la réponse de M. Bourget : la déposition de M. Taine, si retiré des lettres actuelles, eût été d'un prix parti-
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culier. Le jeune reporter n'a poinl vu davantage M. Brunctière el ce n'est point seulement l'étendue, c'est le pittoresque de ses interviews qui en a souffert. Le maître de conférences de l'École normale a l'humeur forte et le caractère tranché : il a, sur toute chose, des opinions motivées, qu'il eût exprimées avec une éloquence vigoureuse. Mais ses revues littéraires, dans le périodique de M. Buloz, ne nous ont rien caché de sa pensée. Elle est tout hostile, et dès longtemps, au naturalisme de M. Zola; elle est la plus savante et la plus impartiale de celles (jui se sont prononcées, sans appartenir aux écoles nouvelles, sur la renaissance du romanesque et de l'idéalisme. M. Brunetière représente, vis-à-vis de la jeune littérature, la tradition des doctrines classiques, nourries el fortifiées de science moderne. Si l'on tient compte du goût de morigéner, qui lui est cher, ce successeur de Boileau a mis de l'indulgence dans l'appréciation du symbolisme. 11 l'abordait du bon côté, comme un signe et un prélude. Ce qui prouverait que les idées générales et la culture historique ne sont poinl indifférentes pour demeurer juste et intelligent au regard des choses du jour.
L'écrivain qui, depuis M. Taine, avait con^u pour la critique la plus haute ambition de progrés et de certitude scientifiques, Emile Hennequin, est mort avant trente ans, laissant trois livres dont la valeur est telle qu'ils n'inspirent pas seulement de douloureux regrets, mais que, pierres détachées d'un monument qui ne sera pas construit, ils suffisent encore à dominer toutes les voies de la pensée. On ne fera plus de critique scientifique sans recourir à ces livres ni s'en appuyer. Les écrivains nouveaux, parmi lesquels
Hennequin comptait tant d'amis et presque de disciples, ne retrouveront pas, il faut le craindre, un esprit de telle portée qui ait, pour leurs efforts, une sollicitude si avisée et si attentive. En dehors de M. Morice, voué à l'art pur et dont le livre n'était qu'une préface, on n'aperçoit pas un Sainte-Beuve du symbolisme.
La critique, pour les hommes que j'ai cités, est une science, ou tâche à le devenir. Pour les nombreux et distingués essayistes, dont quelques-uns sont les directeurs les plus écoulés du public lettré, la critique est un art : le plus rafflné et le plus avancé des arts, l'art de jouir par l'esprit et de tirer des livres et des choses les plaisirs d'un dilettantisme délicat. Si l'on voulait définir la nuance de goût et la sorte de talent principalement répandues chez les jeunes gens qui se mêlent d'écrire ou qui se contentent d'en raisonner, ce serait peut-être, plus que les facultés inventives ou les aspirations lyriques, cette compréhension variée et un peu égoïste que l'on rencontrerait.
Malgré des ambitions et des tentatives divergentes, ce sont, en dernière analyse, des dilettantes que M. Gustave Geffroy, le chroniqueur pénétrant, élégant, un peu triste et dégoûté, de la Justice, qui laisse se perdre, dans le journal de M. Clemenceau, de brèves et incisives analyses dont l'Art et la Vie font la matière; — que M. Henry Céard, dramaturge intei^ mittent, réaliste Indépendant, critique théâtral, délicat et subtil, du Swcle et, aujourd'hui, de l'Événement; — que M. Teodor de Wyzewa, l'ancien directeur de la Bévue indépendante, qui promène maintenant sur les choses étrangères, la peinture de tous les pays, les mouvements sociaux et intellectuels, une souple et mobile curiosité mêlée de goût paradoxal.
i JEUNES POETES
Les jeunes poêles
M. Anatole France a commencé de publier dans le Temps, avec de jolies nolices, dignes d'une anthologie alexandrinc, des extraits des jeunes portes. C'est la délicatesse d'un frère aîné qu'il montre à ces chanteurs obscurs. Malgré l'orgueil oii ceux-ci se raidissent, dédaignant l'encens banal du peuple, M. France, moraliste et poète, a vu leur peine secrète, et que la publicité des revues minuscules ne contentait plus l'étrange besoin qu'ils sentent, comme tout homme, de se révéler k leurs semblables. Aussi, dans la plus compacte de nos feuilles politiques, les jeunes gens de lettres reçoivent le large accueil que quelques-uns attendaient, sans doute, pour s'ouvrir et se donner toutentiers : M. France et le Temps méritent bien des écrivains nouveaux, de leurs amis et de l'art pur.
Si l'on lit ou relit ces morceaux choisis par un juge délicat, et si on les rapproche des programmes et des ambitions que j'ai essayé de définir ici môme, on est frappé que le symbolisme n'apparaît guère parmi ces mélodies ingénieuses ou riches. Plus voisins du Parnasse qu'ils ne le veulent avouer, les novateurs font, avec d'autres couleurs, des tableaux du même goût et de pareille froideur. Ou, plus redevables à Baudelaire qu'ils ne le disent communément, ils cherchent des Fleurs du mal, étranges et entêtantes, dans les voies mêmes que ce grand poète a frayées. Ainsi, les créations impersonnelles, les mythes philosophiques, ne viennent point ; mais on écoute une nouvelle varia-
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lion du lyrisme mêlé de luxe descriptif oii, de Chateaubriand à Jules Laforf^ue, la poésie n'a point cessé d'incliner. L'ame moderne ne saurait-elle sortir de soi, ni se mettre, du moins, dans des formes plus naturelles?
(I faut laisser les écoles se débrouiller, avant de nier tout à fait roriginalité des symbolistes. Mérae à titre de disciples, ils sont intéressants. Ils ont de l'invention dans les nuances el dans le ton : et l'on entrevoit ce qu'ils cherchent. Telle quelle, la poésie dont M. France a recueilli l'essence ne parait point négligeable. La science el l'aristocratie y sont fort répandues. Est-on plus habile cl plus distingué que M. Laurent Tailhade, ce visionnaire et ce railleur, au verbe exact et sonore? M. Paul Guigou fait songer à Heine. Je ne sais rien de plus drôle que les odelettes, dans le goût euphuisie, de M. Saint-Pol-Roux le Magnifique. Il n'en est pas un parmi eux qui ne donne couramment de beaux vers. Lisez-les, s'ils vous tombent sous la main. Vous pressentirez peut-être celui qui a l'étoile au front.
Reprise de ^/os indines, de Sardou.
Le vaudeville de Sardou, Nos intimes, a été fort applaudi. Si Ton doutait encore de la thèse si répandue dans la jeune littérature, que le théâtre n'est point nécessairement une forme de l'art, et qu'il peut se passer de tout : vraisemblance humaine, beauté des sentiments, naturel ou distinction du style, s'il sup-
RCPRlSIi: DE « r plée à ces mériles proprement esthétiques par un don spécial et inférieur ; celui du mouvement, on ferait une expérience intéressante, en allant écouter Nos intimes.
Vous savez qile celte pièce, célèbre depuis 1861, est bâtie sur une apparence de comédie de caractère : Scribe l'eût nommée les Faux amis; chez M, Antoine, on dirait aujourd'hui : Nos copains. Or, parti de cette donnée psychologique, l'ingénieux dramaturge a imaginé une série de fantoches, destinés à symboliser, par leurs gestes et leurs propos immuables, les différentes variétés du faux ami ou du copain canaille. Ce sont découpures de papier, d'invention facile : il y a une scène où Caussade, l'ami trompé, est dépouillé, en un clin d'œil, par ses quatre « intimes », de ses cigares, de son journal, de son chapeau de paille et de sa femme. Des trucs parallèles nous montrent en action l'ami envieux, l'ami indiscret, l'ami insolent, l'ami hypocrite, l'ami méchant. Enfin, un moraliste, à la mode du temps, commente et dénoue l'intrigue où ces marionnettes se meuvent avec la prestesse la plus drôle, parmi les plus industrieuses combinaisons de petits faits, dans une succession de sentiments absolument factices, qui cependant inclinent le spectateur moyen, tantôt à la pitié, tantôt à la terreur, tantôt à la grosse joie ou à la délicate admiration des surprises de la vie. Et tout cela, quoi qu'on y fasse, qui humainement n'existe pas, existe dramatiquement. Ces caricatures sont prises dans un mouvement qui les emporte et les anime; ces mots de théâtre se répondent et se précipitent à donner l'illusion de la voix vivante: ces petits faits, groupés par un arrangeur de coulisse, imitent la vie incohérente et variée; ces
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scènes de drame, ce viol presque consommé (qui choqua si fort en 1861, ô innocence!) ne détonnent point dans ce défilé de pupazzi. Cela est étrange et triste. L'homme aime si peu le beau el le vrai, il a si profond le besoin enfantin du fait-divers, que Sardou, ce prodigieux et pâle fils de Paris, l'héritier d'une longue lignée de prestidigitateurs dramatiques, lient en haleine, après trenle ans, avec un vieux vaudeville, tout un peuple qui manque d'amuseurs.
Les iran^rormatians d« ta censure.
On a distribué, au Parlement, le rapport, présenté par M. Guillemet, député, qui résume les travaux et appuie les conclusions de la commi.ssion des théâtres. C'est un volumineux document, d'une érudition par trop peu neuve, et d'une ordonnance bien confuse.
De Charlemagneà M. Bourgeois, l'histoire des relations du théâtre et de l'État s'y développe, par des tableaux empruntés au livre de M. Haliays-Dabot, ancien censeur sous le second empire. Il ressort, de cette vaste enquête, que la censure, ù litre d'institution régulière cl systématique, est d'origine fori moderne, tandis que l'intervention arbitraire et intermittente des pouvoirs publics dans les choses de la scène n'a point cessé de s'exercer à travers le moyen âge, jusqu'à la monarchie absolue. Sous Louis XIV, encore, la censure Ihéàlrale n'avait point, d'abord, ■d'existence organique : elle date seulement de la ■vieillesse du roi.
Dignz^îbfGoOglc
LBS TRANSFORMATIONS DE LA CENSUIIE 49
De 1706 à 189!, )a censure officielle fonctionne dans des conditions sensiblement uniformes, sauf trois périodes de liberlë radicale : de 1791 à 1794 (encore faudrait-il distraire les deux dernières de ces années, où la censure de fait, exercée par le jacobinisme soupçonneux, fut la pire et la plus ridicule de toutes); ~ de 1830 à 1833; —de 1848 à 1830. L'auteur du rapport ne donne point, sur ces trois périodes d'expérience, les détails précis ni la conclusion motivée qui étaient nécessaires. Mais après avoir analysé les opinions émises par les intéressés, soit en 1849, devant la commission de l'Assemblée nationale, soit en 1891, devant la commission qu'il représente, M. Guillemet propose une solution mixte ; la suspension pour trois ans de la censure dramatique, les œuvres ne restant soumises à l'examen préalable « qu'en ce qui concerne nos relations extérieures. Le service sera rattaché au ministère des affaires étrangères. »
L'essai vaudrait, certes, la peine d'être tenté. Il inaugurerait, dans nos lois, l'application de la méthode expérimentale, dont le Parlement anglais a fait d'heureux usages, notamment pour le Ballot ad de 1872. Et peut-être la réponse des faits à l'interrogation du législateur fournirait-elle les plus curieuses surprises. En effet, si l'on réduit à ses termes essentiels le rôle historique de la censure, tel qu'il apparaît dans la compilation de M. Guillemet, on trouve que lorsqu'elle a fonctionné avec plénitude, sous les deux Empires par exemple, elle a oscillé entre une tracasserie politique constante et une sollicitude morale fort inégale. Elle's'est ainsi révélée ou déplaisante ou insuffisante. La troisième République, qui l'avait
officiellement sacrifiée aux principes libéraux de ses chefs (parle décret du 30 septembre 1870, rendu sur la proposition de M. Jules Simon et jamais rapporté), la laissa revivre avec tant d'autres inslitulions monarchiques; mais on lui rend, de toute part, ce témoignage qu'elle en a usé avec bonne grâce et discrétion : aussi, la censure compte-l-elle plus de critiques aujourd'hui parmi les moralistes qui blâment ses indulgences que parmi les artistes qui ne souffrent guère de ses sévérités. Sa suspension changerait-elle ou ajouterait-elle beaucoup à l'étal de douce anarchie dont, dès à présent, jouissent les mœurs contemporaines? Cela n'est point probable, à première vue; et les moralistes seraient donc surpris.
Cependant, des philosophes assurent que la seule nécessité de subir le contrôle de quelques aimables chefs de bureau, obstacle si négatif qu'on le suppose; suffit à écarter de nos scènes et des tréteaux de nos cafés-concerts un millier de malpropretés annuelles, sur lesquelles on leur a fait l'honneur de ne point solliciter un avis trop facile à préjuger.
Le nom et, si l'on veut, le fantôme de la censure aurait ainsi la vertu de créer, chez ses justiciables, une certaine tenue morale, qui s'évanouirait avec elle; et son action serait plus efficace sur ce qu'on lui épargne que sur ce qu'on lui montre. Une analyse des conditions de la production dramatique, aux périodes de liberté, en 1830 et en 1848, nous eût précisément éclairés à cet égard. 11 est, du moins, remarquable que des auteurs tels que M. Dumas fils et M. Mcilhac aient manifesté leur crainte de la suspension projetée. Ces hommes experts redoutent que la justice répressive, qu'il n'est point question de
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désarmer, ne leur soit plus sévère, d'une sévérité plus soutenue et plus irréparable, que l'ancienne censure préventive. Cela est, sans doute, une sorte d'hommage rendu à la tolérance actuelle du gouvernement qu'on a justement nommé •<■ le moins conducteur de peuple » de notre histoire; mais cela est, aussi, expérience de gens du métier, peu gênés jusqu'ici en leurs libres propos par les Catons républicains, mais qui sentent bien que, Caton disparu, le sans-gêne, chez eux-mêmes ou chez leurs confrères, pourrait passer telles limites que le juge dût intervenir. Or, le juge est l'ennemi direct et personnel de l'homme de lettres ou de théâtre; et s'abaltant, non sur le scénario inanimé, mais sur l'œuvre montée, jouée, luxueuse et chère, sa main rude fera plus de mal que le ciseau hésitant du censeur. Voyez, dit Dumas, l'affaire de Thermidor, oii — pour des motifs d'opportunisme, il est vrai — la police arrêta une œuvre pourvue du sauf-conduit de la censure.
Il y a donc quelque défiance, chez nos auteurs, du présent qu'on leur veut faire; ils s'attendent à de l'imprévu. Certains, du moins, parmi les plus illustres. D'autres exigent la liberté, avec emphase : plusieurs vaudevillistes, notamment, au nom de 1' ■■■ art ».
Le procès-verbal vérifié des diverses réponses faites à l'enquête est imprimé, en annexe du rapport de M. Guillemet.
C'est une lecture charmante. Avec l'habitude de l'induction, on restitue la scène et sa couleur vivante : les auteurs, d'un côté, qui défilent, introduits dans le bureau aux meubles Empire, raidis ou jouant l'aisance, mais attentifs chacun à leur personnage, se souvenant qu'ils ont manifesté, leur vie durant, le
plua absolu dédain des parlementaires, mats un peu anxieux, tout de même, de recevoir leurs queslions les yeux dans les yeux, et de glorifier l'art parmi ces gentils ; — les autres, les membres de la commission, heureux, familiers, se sentant chez eux et dans leur cadre, mais se surveillant aussi, préoccupés de ne point paraître trop graves, ni trop curieux, ni trop étrangers à ces choses ; — et, entre les deux groupes, des cérémonies, des raines, échange d'esprit et de politesse. Il faudrait citer la déposition de M. Camille Doucet, le censeur « homme du monde », plein d'anecdotes, bénin, malin, le plus dégagé et le plus tranquille, au fond, de tous les hommes; — de M. Dumas fils, qui fait des mots, de l'acteur Got, qui en trouve, au hasard d'une des meilleures conversations que la commission ait entendues; — de M. Zola, surtout, éloquent, emporté, brutal, toujours en scène et au premier plan : « Je n'ai que remerciements à adressera la République : elle ne m'a jamais tourmenté. Mon exemple a produit bien des imitations de la part de gens qui croient que l'on peut gagner de l'aident en disant des saletés; toute cette effervescence se calmera... J'ai eu des démêlés avec la censure, et je ne lui ai gardé aucune rancune : cependant j'ai été très froissé de la manière dont un ministre a traité la littérature française en ma personne... Ce ministre m'a reçu du haut de sa grandeur (c'était le petit M. Goblet)... On m'a promené dans une série de bureaux et fait donner des réponses par des garçons. Il faudrait apprendre à ces ministres, qui arrivent de leur province, ce qu'est la littérature française. » N'est-ce point délicieux?
Tout compte fait et la cause entendue, il n'est
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point établi que la Chambre suivra le conseil que lui donne sa commission. La censure a bien des amis. Elle se défendra. M. Guillemet fait de la vie du censeur le joli portrait que voici ; « Avoir, au coin du feu, la primeur de toutes les productions dramatiques ; se trouver mélangé à tout ce monde si divers, si pilloresquc et si attachant du théâtre, le seul, peutêtre, avec lequel on ne se lasse pas de frayer; assister aux répétitions générales et avoir, avant la lettre, l'épreuve dont le Tout-Paris lui-même n'a que le premier état; se trouver en relation permanente et direcle avec le personnel des théâtres et des coulisses ; avoir à toutes les premières, quand même les fauteuils font prime de cent écus, sa place marquée; recevoir les actrices qui se dévouent par amour de l'art, lorsqu'un rôle scandaleux menace d'exercer les ciseaux, et viennent elles-mêmes implorer le saufconduit... Voilà bien des raisons pour expliquer les plaidoyers des censeurs en faveur de la censure. »
Il y a une lacune grave dans le rapport de M. Guillemet : proposant une « expérience », non seulement il a parlé trop vite des expériences déjà laites en France, mais il n'a rien dit de l'étranger.
Jules Grévy.
La nouvelle de la mort de M. Jules Grévy s'est répandue dans la ville sans y jeter d'émotion : les registres de l'hôtel de l'avenue d'Iéna ne se sont pas couverts de signatures empressées. La renommée n'a
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point d'ailes pour apprendre au monde ces disparitions silencieuses.
L'ancien président de la République était un lettré de vieille race. II goûtait le latin des cardinaux et répondait, à l'allocution des nonces, par des épigraphes choisies dans Tacite, Son auteur favori l'avait fortifié d'une philosophie de l'histoire amère et salutaire, qui lui rendit, après sa chute, la rencontre de l'ingratitude supportable, et l'abandon des courtisans presque doux. S'il prévit que sa mort laisserait indifférent le pays, dont il avait dirigé, non sans prudence, les destinées difficiles, il ne fit point d'efforts' pour rappeler sur lui, une dernière fois, le bruit et la controverse. Fermé aux reporters, il marquait seulement, par la publication discrète de ses discours, lettres et messages, qu'il n'avait point renoncé à demander à l'histoire le jugement dont parlent les Annales : sine odio et favore.
Ce jugement, il l'eût obtenu de ses contemporains s'il eût pris, en 1886, après sept années de présidence légale, une retraite volontaire, pareille à celle des sages antiques dont il lisait la vie dans le texte, ou si, mourant à son heure, felijc opporlunkale morlh, il n'eût point ouvert, par le scandale de sa chute, une crise d'impopularité formidable qui fadlit emporter, après lui, les hommes et les choses de la République parlementaire. On n'a point oublié ces journées misérables, où une faute d'ordre privé, l'erreur du père de famille, rejaillissait en conséquences honteuses sur la chose publique tout entière. Le bourgeois sensé et intègre, dont la réputation intacte avait fait, à l'Assemblée constituante de 1848, ti l'Assemblée nationale de 1871, aux Chambres de 1815 et de 1877, au Congrès de 18'39,
JULES GRÉVV 53
la haute fortune, Bnissait, à la suite d'un procès de coDcussion, son nom accolé à celui du Yankee marchand d'honneur.
Ce qui n'était, peut-être, qu'une faiblesse de vieillard, mais qui mettait la rougeur au front de l'État et de la patrie, fil oublier le reste et le passé : ces cinquante ans d'une carrière civique que le président chassé rappelait, dans le dernier de ses messages, avec une fierté douloureuse.
Le parti républicain, qui avait porté en lui au pouvoir un de ses plus anciens serviteurs, surpris ot meurtri de cet écroulement, n'osait plus défendre son choix. Il fallait le cours du temps, l'oubli et la mort pour qu'on pût redire que le Congrès de 1819, en élisant M. Jules Grévy, avait suivi les conseils et la désignation de l'opinion; que ses labeurs d'avocat et la confiance de son ordre, qui l'avait Fait bâtonnier sous l'Empire, l'unité de sa carrière politique et l'estime de tant d'Assemblées si diverses de composition et de couleur, qui l'avaient mis spontanément à leur tète, justifiaient assez ta dignité suprême dont l'avaient revêtu les vainqueurs du 16 mai.
Président de la " République des républicains », sachant la défiance démocratique, se souvenant sans doute qu'il avait autrefois proposé la suppression pure et simple du poste qu'il allait occuper, M. firévy se composa un rôle qu'il joua sans défaillance et en acteur consommé. C'était Votium cum dignitaie recommandé par ses auteurs. La finesse nonchalante du paysan franc-comtois, qu'on retrouvait sous la simplicité d'allures et l'esprit orné de ce bourgeois, avait part dans cette façon d'entendre la direction d'une démocratie. User les hommes, infiuer discrètement
sur les choses, évîler réblouissement et laisser sentir qu'on sait la précarité de son office : la conception manquait de grandeur, mais non d'habileté. Nous sommes mal placés, entre les visites royales et les manœuvres de l'Est, k cette date de l'été 1891, pour juger de son opportunilé, au mois de janvier 1879. Imaginez, à cette époque, le successeur du maréchal se faisant donner de rExcellencc, et l'effet qu'il eût tiré sur son parti d'une reprise des traditions monarchiques.
M. Grévy vit juste, mais il ne vit pas d'assez haut ni assez loin. Il oublia quelle ûme la race, l'histoire, la culture, en dépit des révolutions politiques, nous ont faite ; que nous aimons les apparences de la force chez ceux qui nous gouvernent et l'éclat chez ceux qui nous représentent. Ce chef de maison économe ne parut point assez chef d'État, et l'on trouva qu'il eût pu emprunter à Louis XVI autre chose que le goût d'une innocente distraction. Ses voyages n'étaient point proportionnels à ses frais de représentation et l'on recevait trop de monde à ses fêtes égalitaires. La légende s'en mêla. Tout le dépit des monarchistes trouva quelque consolation dans les caricatures de 7'riboulel et les saynètes de M. Albert Millaud, La légende n'avait point tout à fait tort. M. Grévy, recevant les ambassadeurs des puissances, traitait les affaires d'État et les cérémonies officielles avec une aisance supérieure, appréciée des seuls connaisseurs et qui n'a point été remplacée. Mais la foule ignorait ces qualités d'ordre délicat, et le président perdait de plus en plus le contact de l'opinion.
Dans les choses de la vie parlementaire intérieure, la légende fut tout à fait injuste et fausse, qui faisait
JULES GREVÏ
(lu châtelain de Mont-sous-Vaudrej* un roi soliveau, Louis-Philippe avait été victime un peu volontaire de la même confusion. Comme le monarque de Juillet, M. Grévy n'aimait du pouvoir que les réalités et il ea cachait avec soin la jouissance. L'ardeur aux afTaires et la compétence universelle de Thiers n'étaient point dans son humeur reposée. Il intervenait pour les décisions de portée et les coups de barre qui maintiennent la ligne essentielle. Il sut écarter obstinément tel leader radical dont il redoutait l'esprit dur; il avait, comme Louis-Philippe, son ministre préféré, le plus souple des esprits el (il le devait connaître) le plus indépendant des cœurs. N'eut-il pas quelque responsabilité, à peine sensible, mais réelle, dans la chute d'hommes d'État, dont la personnalité forte prenait tout l'espace autour d'eux sur les hauteurs? Au moins, il rendit à la France des senices plus dignes d'être retenus quand il sauvegarda la paix dans une occasion difficile et fit prévaloir sans faiblesse le bon sens et la dignité de la nation.
Il serait généreux que, devant la mort, on ne se souvint, partout, que de l'heure où M. (irévy nous donna cette chose sans prix, la paix, dont tant de souverains se glorifient aujourd'hui d'être les gardiens.
D,gnz^=b,G00gIc
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Les Mémoires de Delacroix.
On annonce la publicalion des Mimaires ou tlu Journal d'Eugène Delacroix. M. Andrieu, héritier des papiers du grand romantique, vient de mourir. Et sa veuve a confié à MM, Paul Fiat et René Piot la mise au jour d"un document si précieux.
Le peintre de la Prise de Conslaiitinople avait du lettré, du dilettante et de l'homme du monde. Il dominait son art et ne sentait point i^on métier. Dandy en sa jeunesse, gentleman toujours, il vit bien des hommes et des sociétés, dans celte glorieuse première moitié du siècle, cL, jetant autour de lui ces regards brusques et aisés dont parle quelque part Marivaux, il notait, le soir, ses libres observations. Les personnes qui ont eu communication du Journal en disent l'écriture très personnelle et l'intérêt très vif.
La publication annoncée ramènera une curiosité trop dispersée vers ce grand artiste, qui fut aussi un esprit hautain, un amateur délicat, et qui eut des idées. On sentira à quel degré il est original, supé-
I. Eilrails Jes lettres adressées au Journal de Genèoe en 1892.
rieur en tout, tfîl que nous devrions l'honorer, avec Poussin et Watteau, d'un culte national. Quelle nation, en effet, possédant ce monument de l'art décoratif, les fresques de la bibliothèque de la Chambre , sans analogues nulle part et n'ajanl d'égales qu'en Italie, n'en tirerait plus de vanité et n'en mènerait plus de bruit que notre insouciance — ou notre ignorance — ne sait le faire?
Hcnriquel-Dupont.
M. Henriquel-Dupont était le doyen des graveurs français et la personnification même d'un art auquel ce siècle n'a point clé clément : le ôurin. La crise que les succès de l'eauforte et la concurrence industrielle ont fait traverser à la taille-douce, l'âge même de M. Henriquel-Dupont (il avait quatre-vingt-quatorze ans), l'ancienneté de son renom, le caractère de quelques-uns des originaux qu'il a traduits, pouvaient donner le change aux amateurs peu informés, et ce maître passer pour un épigone, attardé dans les traditions vieillies. La vérité fut que le graveur de VHémicycle de Paul Delaroehe était un novateur en son art.
Il délaissa, un des premiers, la « belle taille » et le classique losange pour une facture libre et une grande souplesse d'interprétation : son moyen le plus original consistait dans une combinaison du burin avec l'cau-forte : c'est ainsi qu'il prépara l'Hémicycle. En homme qui aime la vie, il voulut graver ses con-
l'exposition des cent CHEFS-D'œUVRE 6t
temporains, et, s'il fit trop d'honneur à Paul Delaroche, il trouva dans l'Ingres des portraits un maître à sa taille et selon son cœur ; on regrette qu'un éditeur magnifique ne lui ait pas commandé la série entière ; l'école française eût compté une œuvre sans rivale. L'atelier d'Hcnriquel-Dupont a formé la plupart des burinistes subsistants : Gaillard seul eut une infiuence aussi heureuse et plus forte.
L'exposition des Ccnl chefs-d'œuvre.
Une association charitable, VUnion des ateliers de femmes, a organisé, chez Georges Petit, avec le concours de personnes du monde, une exposition des Cent chefs-dœuvre sur le modèle de celle qui eut tant de succès, ii y a quelques années, dans la même salle. Si c'est une coutume que l'on veut fonder, l'intention est louable : les amateurs et les collectionneurs français montrent peu de goût, d'ordinaire, à ouvrir la porte de leurs galeries au grand pubfic, ou à prêter les plus importantes de leurs toiles à des établissements nationaux, comme cela se passe en Angleterre. Nos richesses d'art sont ainsi peu connues et peu accessibles. Des expositions dans le genre de celle-ci, ou comme ces deux séries des Porli-nits du siècle qui ont laissé de si beaux souvenirs, remédient aux inconvénienls que présentent les habitudes réservées et un peu froides du dilettantisme national. La charité fait les affaires du bon goût.
II manque, parmi les cent et quelques toiles expo-
62 NOTES D'àIIT et DE LITTÏÎRATIIRE
secs rue de Sèze, des spécimens du xvii" siècle français, que Ton néglige vraiment Irop à son towr, depuis ([ue le siècle de Watteau (représenté ici par de chaudes pastorales ou scènes de parc de son élève, Pater) a repris dans la faveur générale la place qu'il avait ai injustement perdue sous le règne de la bourgeoisie censitaire et du romantisme. Pas un Poussin, pas un Claude, si j'ai bon souvenir; e(, tandis que des Natlier ou des Drouais sont sortis des salons de noble famille, pas un Hyacinthe Rigaud n'a quitté leurs vieilles boiseries. — Une des nouveautés de l'exposition, et l'un de ses intérêts les plus rares pour les Parisiens qui ne voyagent pas (s'il en reste), est dans la présence de toiles excellentes de la première école anglaise. Portraits du varié et éloquent Gainsborough, de l'habile Reynolds, de ce Raeburn, trop peu fécond ou trop peu connu, de Hoppner, de l'artificieux et sensible Lawrence; paysages de Constable qui voisinent sans effort avec un beau Hobbcma : c'est un aperçu heureux d'un art original, greffé sur la souche hollandaise et flamande.
Mais le succès et la grande place sont encore pour l'école des paysagistes de 1830. Au lendemain de tant de ventes, où la spéculation et la vogue se donnaient rendez-vous autour de ces maîtres contemporains longtemps dédaignés, l'esposition actuelle peut servir à fixer l'opinion libre, à bien marquer les niveaux et les rangs. Corot, le doux et voilé Corot, à la touche divine, règne ici, non seulement par le nombre des toiles, mais par le charme qui émane victorieusement de chacune. Le petit Passeur, la Charrette, les Vaches dans vn étang, luisent dans un éclat de perle, contre lequel ni les terreuses paysanneries de J.-F. Millet,
l'exposition de m. ( dont on aurait préféré voir quelques pastels ou dessins, ni les volontaires constructions de Th. Rousseau, ni les Troyon de la meilleure pâle, rien ni personne ne peut lutter. L'aisance du gt^nie se fait enfin saluer, même des profanes, et les plus méritoires ou les plus puissants efforts sont mis, comme il convient, au-dessous. Deux talents discrets se trouvent bien aussi de cette épreuve : Daubigny, exact cl limpide, mais Fromentin surtout, dont les scènes restreintes — chevaux arabes à la jolie robe , aux croupes baignées de lumière, aux mouvements vifs, dans une atmosphère d'ai^ent — ont la qualité même de la prose fine et ferme dans laquelle ce bon peintre a écrit trois chefs-d'œuvre de lettres.
L'eipoaitiun de M. Camille l'issarriv.
On est g<»né d'avoir à donner, hors frontières, des nouvelles consciencieuses et une juste impression de la peinture française contemporaine. Car, si l'on parle selon le goût de quelques-uns et selon son propre cœur, on risque de paraître, ou mal informé quand on néglige tant de renommées imposantes, ou faiseur de paradoxes (ce qui est aujourd'hui bien commun), quand on loue des choses et des gens dont la réputation n'est point bonne. Jamais, en effet, plus qu'à l'heure précise où nous sommes, la séparation ne fut plus profonde ni l'incompatibilité d'humeur plus irréductible entre ce que La Bruyère nommait déjà les habiles et ce qu'il nommait le peuple. Le peuple et les
habiles ne sentent de même ni sur les lettres, ni sur la morale, ni sur la musique : mais le domaine des arts plastiques est celui où ils ont le moins de chances de s'accorder. Schopenhauer classait les sciences et les arts, par ordre de dignité, en raison inverse de la difficullé même où le vulgaire est d'y entrer : au sommet il plaçait la métaphysique et, immédiatement au-dessous, la peinture'. On éprouve le besoin de se mettre à l'abri derrière une telle autorité pour heurter le jugement général, en traduisant ici l'opinion des habiles.
Cette semaine donc, le peuple {et j'entends par là les gens du monde) s'est empressé dans les petits salons de deux cercles où exposent des artistes arrivés, et dans la salle où les aquarellistes offrent annuellement les produits d'une manière élégante, mondanisée, coquette, provocation à la clientèle riche.
Les habiles (et j'entends ceux qu'un goût naturellement hardi, une longue éducation de l'œil et du cerveau, la possibilité et l'habitude des comparaisons multiples, ont formé à découvrir le neuf et à aimer le franc) sont allés, dans la galerie Durand-Ruel, revoir les fragments choisis de l'œuvre de M. Camille Pissarro, un peintre qui, à soixante ans d'âge, après trente ans de production, n'a réussi qu'à personnifier, pour le grand nombre, avec M. Claude Monnet et Sislcy, tout ce qu'il tient de ridicule accumulé dans l'épi t hèle i\'impressionnisle.
Quand ils exposèrent pour la première fois, en commun, chez M. Durand-Ruel (18T3), les peintres impressionnistes et les indépendants qui voisinaient avec eux (Degas, Renoir, Caillebotte, M"" Morizol,
l'exposition de m. CAMILLE PISSAIIItO 6\i
RafTaelli) épouvantèrent profondément les visiteurs : la peur se tourna, comme d'ordinaire, en raillerie. Les impressionnas (es restèrent marqués d'un renom de folie optique ou d'inacceptable fumisterie. lis continuèrent de travailler en face de la nature et de peser leurs partisans sans les compter. Dès cette époque, leurs toiles s'achetaient : et des amateurs éminenls leur prédirent la revanche que Delacroix, Corot, J.-F. Millet, Manet, avaient dû attendre tout les premiers. Il se pourrait que la revanche fût proche. Les peintres officiels, ou les faux modernistes, ont lassé les esprits les plus timides. Le goût public tourne sensiblement en toute sorte de choses. Si l'on fréquentait la salle Durand-Ruel, l'exposition de M. Camille Pissarro serait propre à frapper un esprit indépendant : cette série de toiles datées, chacune achevée ou préparée dans le plein air, d'après un site particulier de Normandie, d'Ile-de-France ou d'Angleterre, avec le souci indéniable de l'authenticité absolue; cet effort poursuivi de 1810 à 1892, selon des progrès et des variations que l'on aimerait à noter si l'on en avait la place ; ce bel amour de la terre, des verdures, des corps de paysans et, par-dessus tout, cette sensibilité à la lumière, aux nuances infinies de l'atmosphère et à leur reflet sur les eaux et les champs : si l'on demeure froid ou railleur devant ces essais et ces résultats, est-ce sincèrement que l'on dit aimer Ruysdael, Constable, ou ce Millet qu'on édifie aujourd'hui, après l'avoir laissé mourir dans la médiocrité et l'oubli?
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NOTES D'ART CT BK LITTliRATURE
Le salon de la Rose-Croix.
Dans le ciRquième des romans qui composent son « élhopée » de la Décadence latine, dans htor, le sâr Joséphia Péladan, se figurant lui-même sous les espèces de l'écrivain Nergal, conte qu'après une jeunesse recluse et de solitaires labeurs, JVergal, désireux de luxe et d'expansion et n'acceptant, « même dans le péché 0, rien que de noble autour de sa vie, chercha n des sœurs » de son âme et, à cette recherche, '• se mondanisa ».
Les sœurs mondaines du sâr sont venues, ces jours-ci, dans la galerie de la rue Le Peletier, h ce salon de la Rose-Croix ouvert sous sa maîtrise et avec l'assistance de son archonte des bcaux-arls : le comte Antoine de la Rochefoucauld. Les personnes qui ne connaissaient point Paris ni les mœurs de la décadence latine avaient pronostiqué dans leur sagesse que l'initiative esthétique de M, Péladan achèverait de ridiculiser son personnage et de discréditer ses méthodes de réclame. Elles ont pu voir celte semaine toute l'étendue de leur naïveté. Les équipages armoriés stationnant en file à la porte des Bose-Croix, l'épuisement prématuré du catalogue prouvent que les espérances même du bamum ont été dépassées; et l'on ne doute plus que les soirées prochaines, où la musique wagnéro-chaldéenne fera pendant au symbolisme plastique, n'obtiennent un égal et plus lucratif succès de vogue.
La presse elle-même, le chœur de ceux que le sâr