‹ Notes d'ethnographie musicaleChapitre 6 sur 11 · ST · texte numérisé non relu

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Mais la chanson arménienne ne se tient pas exclusivement dans ces régions simplement agréables. Elle sait s'élever jusqu'à celles où le chant populaire devient chant national. La poésie épique y est cultivée encore, sous une forme peut-être rudimentaire, pourtant non encore absolument indigne des nobles traditions de l'antiquité. Il est telle ville où, jadis, lorsqu'un habitant se faisait remarquer par une action d'éclat, les aèdes locaux composaient sur le héros une chanson qui se répandait

vite parmi le peuple: aux jours de fête, les hommes et les jeunes lihes, se tenant par la main, à la manière des anciens chœurs de danse, la chantaient en s'avancant d'un pas cadencé.

L'amour de la nature en général, mais bien plus encore l'amour du pays natal, se peint dans un grand nombre de chansons arméniennes, même parmi celles qui n'ont pas cet objet comme principal. Parmi les morceaux du recueil do Chants populaires arméniens, il en est un, qu'a harmonisé M. Ernest Reyer, et dont le sentiment était en accord parfait avec celui qu'on pouvait supposer à l'auteur de la Statue et du Selam : c'est une charmante mélodie rêveuse, en mineur naturellement, évoquant de très près le souvenir d'une mélodie de La/la Roukh, de ce Félilicien David qui avait eu une si géniale intuition de la musique orientale. Les paroles sont des paroles d'amour : elles célèbrent le printemps, le ciel bleu, la douceur du chant de la tourterelle, la splendeur des forêts de cèdre, et le poète subordonne toutes ces beautés à celle d'un objet dont la fin du couplet va nous révéler le nom. Ce nom, quel sera-t-il? Kilikia, nous dit enfin le poète; et nous songeons déjà à nous demander quelle femme aimée ces trois syllabes veulent désigner. Mais non : Kilikia, ce n'est point une femme, c'est un pays, la Cilicie; et l'exilé, devenu Arménien, ayant adopté les idées de cette nouvelle patrie, évoque par le chant la pensée de l'ancienne : c'est vers elle que va sa rêverie.

M. Georges Marty a harmonisé un autre de ces chants (moderne, de même que les Larmes de l'Arax) : Herik Vordeak, et celui-ci est un véritable cri de bataille. On chantait autrefois en France, sur une musique fâcheusement banale : « Guerre aux tyrans, etc. » Le chant arménien est comme une paraphrase de la même idée, mais avec un accent musical d'une autre énergie! Je ne vois guère que certains chants hongrois, comme ceux dont la Marche de Racoksy offre le prestigieux modèle, qui puissent l'égaler, — et, de fait, par un rapprochement que je ne chercherai point à expliquer, non seulement l'accent, mais même certains rythmes présentent quelques analogies avec le chant de guerre arménien.

Voici enfin une dernière mélodie, proclamant l'indépendance de la patrie, dont les Arméniens conservent pieusement le souvenir.

Andante Moderato.

Hab.rèoik sour.pa . zaD, ira. si\ rouo ach-harh.

Thir-tcboomeradè-bi . kez hog.vovés an-da . dar.

Traduction. — Sainte Patrie, ù mon pays aimé, — mon âme s'envole vers toi sans cesse.

Ta destinée fait toujours mon tourment; en mon cœur résonne le bruit de tes fers.

Près de braves compagnons il est doux de combattre, — et pour l'œuvre sainte il est doux de mourir.

Mais hélas! dans cette prison enfermé, loin du monde, — sur les champs de bataille je manque à l'appel !

Par sa forme, sa tonalité, son aspect général, cette mélodie pourrait nous sembler moderne, — inspirée de quelque « hymne russe », exprimant au moins des sentiments de l'âme contemporaine. Or, celui qui me l'a chantée m'affirme l'avoir entendue, dans sa plus tendre enfance, dite par des vieillards, qui eux-mêmes l'avaient toujours connue, et n'en savaient point l'âge. C'est le chant d'amour des Arméniens pour le pays natal, et ils le répètent avec ferveur dans l'adversité comme dans la joie. Sous sa forme très simple, ce chanta de l'envergure, de l'envolée. Il exprime une foi sincère : il vibre ! Puisse-t-il être, pour ceux qui en ont conservé la mémoire, un gage d'espérance; puisse-t-il avoir pour eux cette signification, qu'ils seront bientôt appelés à le chanter joyeusement en des jours meilleurs !

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