‹ Notes d'un condamné politiqueChapitre 16 sur 62 · CALUMET ET DE LA DANCE · texte numérisé non relu

CALUMET ET DE LA DANCE

Tandis que toutes les nations vivoient dans une profonde paix, et que l’anglois toujours attentif à ses intérêts s’emparoit insensiblement des terres abénakises, ce qu’il remplissoit beaucoup mieux par la voye de la négociation et par le moyen d’un commerce fort aisé, qu’il n’auroit pu le faire par une guerre ouverte et par le bruit du canon ; et que* ses progrès allarmant le françois celuy-cy travaillait à brouiller ees deux nations et n’omettoit rien pour engager l’abénakis a obliger l’anglois à s’éloigner de sa terre.

En ce temps là, et en l’année 1119, les renards envoyèrent une parole aux abénakis : cette parole estoit exprimée sur un tableau, dont un côté représentoit quelques villages fort grands et fort nombreux,

LA DANCE DU CALUMET

des hommes et des femmes de haute stature, des enfants bien nourris, des champs très fertiles, des bois remplis de cerfs, d’origneaux et d’autres bêtes sauvages, et enfin des rivières pleines de castors et de poissons ; l’on voyait dans l”autre côté du tableau quelques petits villages qui à peine paroissoient, les personnes qu’on y retnarquoit, étoient si maigres qu’à peine pouvoient-elles se soutenir ; l’on n’y appercevoit ni champs qui produisissent du bled, ni bois remplis de bêtes sauvages, ni rivières qui pussent fournir du castor et du poisson, mais seulement un gros dragon qui sortoit à moitié de l’extrémité du tableau, dont la gueule béan'e menaçait d’engloutir ces misérables petits villages. Yoicy l’explication du tableau ; Mon

frère tu vois que ma terre est immense par son

étendue, très fertile par la production de toutes sortes de grains, que mes bois, et mes rivières me fournissent en abondance toutes sortes de bêtes sauvages et de poissons ; aussy regarde de quelle manière je me porte, etc.; j’apprends avec douleur que tu es réduit dans le coin d’une terre ingrate et stérile ou toutes les choses nécessaires à la vie te manquent : voilà le principe de ta maigreur, et de la mort de tes enfants que tu ne peux élever ; mais ce qui augmente infiniment la compassion quej’ay pour toy, c'est de voir ce gros dragon à gueule béante qui est prêt à te dévorer ; et dont tu ne peux éviter la fureur que par une prompte fuite. Comme je prends parta tout ce qui te regarde, et que je ne puisse souffrir que mon semblable (une chair noire comme moy) périsse

LES SOIRÉES CANADIENNES

malheureusement faute de secours, je t’offre ma terre, tu la trouveras assez grande pour t’y établir, assez fertile pour fournir abondamment à tous tes besoins, et enfin assez éloignée pour vivre, en sûreté et hors de la portée de tes ennemis.

L’abénakis donna connoissance de cette parole à son missionnaire et la lui expliqua assez naturellement, la seule chose en quoy il manqua de sincérité fut de luy faire entendre que l'anglois seul estoit représenté par le dragon. Ce missionnaire comptant toujours sur l’ancien attachement de l’abénakis à la nation françoise, crût avoir grand sujet de s’applaudir de voir qu’il paroîssoit entrer avec plaisir dans le projet de réponse qu’il lui suggéra d’envoyer aux Renards ; qui estoit de mettre les villages Renards et Abénakis aux deux côtés d’un tableau, dans le haut de ce tableau un crucifix d’où sortissent des rayons éclat tans qui répandissent une admirable lumière sur les villages abénahis, et au contraire les villages des Renards couverts d'un nuage obscur qui répandit d*’ épaisses ténèbres sur toutes leurs terres, ce que l’explication du tableau seroit ; mon frère je te suis fort obligé des sentiments de compassion dont tu es touché à la vue de ma misère ; il est vrai que je la ressens telle que tu te la représente. Je t’avoûray cependant que, si je ne suis pas tout à fait insensible à ma pauvreté, du moins je la souffre patiemment et meme avec joye, j’ay le bonheur de vivre icy, avec le françois qui m’a fait

LA DANCE DU CALUMET

connaître l’auteur de mon être, ce que dois craindre et espérer après cette courte et misérable vie. Je préfère les avantages d’une vie immortelle à toutes ms richesses et à tous les plaisirs que tu m’offres. Je ne puis mieux te marquer ma reconnoissance qu’en te priant d’ouvrir les yeux à la lumière que le françois a apportée dans ce pays etc. Ce projet fut donc reçu en apparence avec applaudissement. L’on ne pensa plus qu’aux présens qu’il fallait envoyer en échange de ceux qu’on avoit reçus et à députer des personnes pour les porter. Le tout s’exécuta, mais quel en a été le succès. L’abénakis a-t-il rejeté la parole des renards, les renards ont-ils accepté celle de l’abénakis ? Pourquoi perdre du temps a examiner ce dernier article? Les hostilités continuelles qui s’exercent depuis plusieurs années entre les françois et les renards font assez sentir que ceux-cy n’ont point été touchés de la parole de babénakis supposé même qu’elle leur ait été portée, mais l’abénakis après avoir reçu d’abord la parole des renards, l’a-t-il rejettée dans la suite? Les faits suivants en feront juger sûrement. Environ deux ans après ces paroles on fut à la veille de voir partir les deux tiers de la nation abénakise pour s’aller réfugier dans le pays des renards, et s’estoit dans le commencement que la guerre s’allumait entre l’abénakis et l’anglois. Le missionnaire inquiet de ce . qui se tramoit secrettement, en donna promptement avis a feu M. de Yaudreuil alors Gouverneur Général de ce pays, qui para heureusement le coup. Il n’y a pas encore cinq ans que les abénakis renouvellèrent

LES SOIRÉES CANADIENNES

leur premier projet. Le chef de la mission de St. François ennemy du françois a voit si bien pris ses mesures que ses desseins auroient infailliblement réussi, si Dieu ne l’avoit enlevé de ce monde par une mort également prompte et tragique, je ne sçais qui a donné avis à la Cour de l’union des abénakis avec les renards, j’ignore les traits avec lesquels on a représenté cette union, et les preuves qu’on en a apportées. Tout ce qui est venu à ma connoissance, est queja cour qui n’agit point sans connoissance de cause, sans avoir aucun égard à l’ancien dévouement des abénakis à la nation françoise, sans faire aucun fonds sur ses bienfaits qui vont presque jusqu’à la prodigalité à l’égard de cette nation barbare, a fait deffense de l’employer dans les partis que l’on envoie contre les renards.

Un an après que la parole des renards fut apportée aux abénakis, la dance du calumet parut. On tint pendant un an entier le calumet caché et l'on ne parla point de la dance. Celui qui en estoit chargé avoit sujet d’appréhender que ni l’un ni l’autre ne seroit pas bien reçu, il sçavait que dix-huit ans auparavant il les avoit apportés inutilement soubs Le P. Vincent Bigot qui s’opposa fortement et avec succcz à ce que l’on reçut ce calumet de dance parce qu’il en connoissoit tous les tenans et tous les abontissans, il fallut donc choisir un temps favorable, et ce fut lors qu’il

LA DANCE DU CALUMET

vit que feu M. De Vaudreuil avait été informé de toutes ses rnénées et après en avoir reçu une bonne mercuriale, il leva le masque et pour se venger et marquer son ressentiment il fit enfin paraître le calumet et la dance. Le missionnaire de St. François qui avoit été témoin de ce qui s’étoit passé soubs le P. Bigot voyant paroître tout à coup cette dance, surpris de la nouveauté entendit dire à quelques sauvages que des chrétiens ne pouvoient se divertir à ces sortes de jeux ; il s’informa donc avec soin de ce que se pouvoit être, et voicy ce qu’il en upprit :

1 ° . Que cette dance estoit un vray culte de religion non-seulement parmy les renards, mais encore parmy presque toutes les nations d’en haut : qu’elle s’appeloit la dance du génie ; que l’on ne disoit point dancer avec le calumet, mais dancer en l’honneur du calumet ; En un mot que e’estoit le Dieu de ces nations.

2 ° . Que les paroles dont on se sert pour le chant de cette dance sont une invocation du génie.

3 ° . Que lorsque dans les conseils on fume avec ce calumet, l’homme dont la femme est enceinte doit •s’abstenir de fumer avec ce calumet, parceque sa femme ne mettroit pas heureusement son fruit au monde, et qu’il périroit infailliblement.

4 ° . Que bon se sert de cette dance pour appeller les âmes de ceux contre qui l’on va en guerre, et par ce moyen tuer infailliblement ses ennemis.

LES SOIREES CANADIENNES

5 ° . Pour se concilier les nations étrangères et ennemies et faire avec eux une bonne paix.

6 ° . Pour obtenir du beau temps et de la pluye3, suivant les besoins de la terre.

Y ° . Pour avoir un vent favorable dans la navigation.

8 ° . Que c’estoît enfin un spécifique pour éloigner toute sorte de mal et pour obtenir toute sorte de- Bien.

Suivant l’esposé cy-dessns un missionnaire demande s'il peut permettre comme une chose indifférente dusage de la dance du calumet à ses nouveaux chrétiens. En voicy de quelle manière il expose sa demande i peut-on permettre à de nouveaux chrétiens l’usage d’une chose qui soubs l’apparence de chant et de dance est un exercice de religion parmi les peuples idolâtres d’où est apporté ce chant et cette dance : ses raisons de douter sont prises de la nature de la chose même, du caractère de ces nouveaux chrétiens des circonstances^ et enfin dès- suites..

1 ° . Que cette dance parai y les nations idolâtres soit employée pour toutes les fins marquées cy-dessus, c’est un fait qui se prouve par le témoignage de tousles françois qui ont voyagé dans les pays à’ en-haut y tous nos sauvages l’avouent, et je ne pense pas qu’aucun missionnaire le révoque en doute, mais que les?

LA DANCE DU CALUMET

paroles du cliant soient une invocation du génie, e’esce qu'il n’est pas facile de prouver par un grand nombre de témoins ; parce qu’il faut entendre parfaitement la langue de ces nations pour en pouvoir juger ÿ et c’est ce dont a assure autrefois le P. Chardon.

Les abônakis ont demandé cet été à AI. le marquis de Beauharnois qu’il leur fût permis de se servir de cette dance ; ils ont employé toute leur éloquence pour luy persuader qu’il ne s’agissoit que d’une bagatelle, mais cependant ils luy ont avoué qu’ils regardoient cette dance comme un pavillon, un étendart, un symbole, ils ont cru faussement surprendre la sagesse de M. le Gouverneur en se servant d’un mot qui pût échapper à sa pénétration, mais la réponse qu’ils en ont reçu les a convaincu qu’on ne le trompoit pas aisément. Qu’on fasse donc attention a la signification du mot de pavillon, d’étendart, de symbole, on connoit assez les sauvages pour sçavoir qu’ils aiment a s’exprimer en termes figurés et qu’ils entendent parfaitement tous les sens des mots qui représentent quelque image à leur esprit. Les abénakis ont reçu des renards la dance du calumet ; cette dance du calumet procure l’union et la paix des nations, l’ abônakis veut conserver ce pavillon des renards, il veut donc vivre en bonne intelligence avec les renards. Si cette conséquence est juste, celle-cy le sera-t-elle* moins ? La dance du calumet est un culte de religion parmi les renards ; l’abénakis veut conserver cette dance comme un pavillon, comme un étendart,. comme un symbole, l’abénakis veut donc au moins

LES SOIRÉES CANADIENNES

paroître à l’extérieur avoir le Dieu et la religion des renards. Aussi le missionnaire n'a point été surpris lors qu’au retour des abénakis de Montréal déclarant au chef de la conjuration présente que la religion chrétienne et cette dance idolâtrique ne pouvoient subsister ensemble, qu’il falloit choisir l’ime ou l’autre, il entendit le sauvage lny répondre froidement et résolument : puisque ces deux choses sont incompatibles, il faut donc retenir préférablement la dance du calumet.

2 ° . On croit pouvoir dire sans calomnie que les sauvages sont des hommes à peine ébauchés, des hommes très grossiers, livrés à toute la corruption du cœur et abandonnés aux plus épaisses ténèbres de l’esprit, surtout par rapport à ce qui regarde les choses de Dieu ; des hommes par une suite nécessaire superstitieux à l’excès ; Enfin des hommes attachés au-delà de tout ce que l’on peut dire à leurs anciennes coutumes et aux vieilles traditions de leurs pères. Le missionnaire persuadé que la semence de la parole divine ne peut- germer ni pousser dans des cœurs ainsi disposés, croit suivant l’ordre que Dieu donna aux fils du prophète, qu’il doit arracher, détruire, dissiper et perdre auparavant que d’édifier et de planter, il imite la sage conduite du laboureur industrieux, et avide d’une abondante récolte. Nous ne voyons point ce laboureur semer indifféremment son grain au

IA DANCE DU CALUMET

milieu de ces épaisses forets qui nous environnent, il ne le confie pas meme à ces terres plus exposées en apparence aux bénignes influences du soleil lorsqu’il les voit remplies de ronces et de baillis, il commence par abattre, arracher, détruire et dissiper tout ce qui peut s’opposer à sa récolte ; et ensuite, il sème. J. C. qui s’est servi de la parabole du grain de semence qui tombe en différons endroits, n’a pas prétendu donner des leçons aux laboureurs ; l’on estoit de son temps fort instruit de la manière de cultiver la terre ; mais cet Homme Dieu s’est servi d’une chose fort connue pour apprendre aux hommes les dispositions avec lesquelles ils doivent recevoir la parole de Dieu pour qu’elle fructifie. Le missionnaire qui gémit sur le peu de progrès qu’a fait la religion dans la nation abénakise depuis environ soixante ans, qui remarque toujours dans cette nation la meme fureur pour toutes ses anciennes pratiques, demande s’il peut permettre en conscience une chose nouvelle et qui est sûrement un culte idolâtrique parmi les nations qui ne commissent point le vray Dieu.

Un des grands obstacles à l’établissement de la religion parmi les sauvages est le rapport, l’union, les entrevues que ceux qui ont embrassé la religion veulent toujours conserver avec les idolâtres. On le souffre, on le tolère. Cependant on ne peut ignorer la deffence expresse : et si souvent réitérée que Dieu faisoit

LES SOIRÉES CANADIENNES

autrefois à son peuple d’avoir aucune communication et de faire aucune alliance avec les nations voisines qui estoient idolâtres, parceque leur exemple l’entraîneroit infailliblement dans l’idolâtrie. En vain des personnes d’une humeur facile et accommodante répondront que nous ne sommes point juifs et que la loy de Moyse a été détruite par la loy de grâce : Cette réponse ne peut satisfaire que ceux qui ne sçavent pas de quoy il s’agit. Il n’y a point de catholique pour peu qu’il soit instruit, qui ne sçaclie que dans la loy de Moyse Dieu fit des loys pour régler les cérémonies, la forme des jugements, et les mœurs : que ces loys qui ordonnoient des cérémonies ont cessé à la mort du fils de Dieu ; parceque ces cérémonies n’estoient que les ombres et la figure de ce sacrifice qui a consommé l’ouvrage de notre salut ; et que les loys qui prescrivoient la forme des jugements ont aussy fini, parceque la rigueur de ce premier testament ne se pouvoit accorder avec la grâce du nouveau ; mais que les loys qui ne régloient que les mœurs, n’ont point été abolies, et qu’elles n’obligent pas moins sous la loy de grâce que sous la loy de Moyse, parce que le Dieu est toujours Dieu et le mal toujours mal. Dieu pour préserver de l’idolâtrie un peuple qui jusqu’alors n’y avoit gueres été sujet lui deffend tout commerce avec les nations voisines idolâtres ; un missionnaire défend à ses néophytes de prendre de nouvelles coutumes qui sont idolâtriques parmi les nations idolâtres, ou est ld mal ? L’Eglise catholique a en horreur tout ce qui ressent le judaïsme ; mais cette meme Eglise deffend

LA DANCE DU CALUMET

avec soin à ses‘?enfants de lire les livres des hérétiques de se trouver à leurs assemblées et de s’allier avec eux, parce qu’elle prévoit que par ce moyen ils perdroient bientôt leur foy, cette sage précaution de l’Eglise n’est-elle pas fondée sur la loy de Moyse. Que penserait-on parmy nous d’un homme qui ayant de frcquens entretiens avec des hérétiques assisteroit souvent à leur prêche, et qui feroit de tems en tems la scène avec eux. Ces hommes d’un caractère facile et accommodant le jugeroient-ils assez bon catholique pour le recevoir aux sacrements sur la parole qu’il leur donneroit qu’il ne pense point de mal à tout cela, et qu’il n’en agit de la sorte que pour son plaisir et par pure curiosité. Mais que penseroit-on d’un homme qui après avoir fait abjuration du calvinisme continueroit à faire ce que l’on vient de dire du catholique ? l'application est aisée à faire.

S ° . La légèreté et l’inconstance des sauvages ; leur éducation qui les rend ennemis du travail, et de toute gêne et contrainte, l’amour de l’indépendance et de la liberté, la dissolution dans la jeunesse, l’infidélité dans les mariages, leur intempérance et leurs excès dans la boisson, tous ces défauts ne sont que des vices de l’homme ; l’évangile a des remèdes infaillibles pour les corriger, comme elles les corrige effectivement dans toutes les autres nations du monde qui croyent à l’évangile ; mais voicy une playe d’une nature

LES SOIRÉES CÀNxYDIENNES.

particulière ce qui est propre de tous les sauvages ; c'est de faire passer ce meme évangile par le tamis des conseils. Accoutumés dans leurs moindres affaires à tenir des conseils pour en délibérer, ils font la même chose par rapport à la parole de Dieu qu’on leur annonce, s’ils entendent parler le missionnaire sur une vertu particulière dont il démontre la nécessité ; un sauvage dira bientôt après dans sa cabane ou dans une assemblée que ce que l’on a entendu dans l’église est à la vérité bien beau, mais que sûrement Dieu ne demande pas cela des sauvages ; s’ils entendent déclamer fortement contre quelques vices, quelqu’un apportera bientôt le correctif et dira : oh ! à coup sûr Dieu ne nous demandera pas compte de cela et il ne nous jugera pas là-dessus : sûrement Dieu ne damnera pas un sauvage pour telle chose. L’arrêt est prononcé, c’est un ancien qui a parlé ; la sentence est en dernier ressort et sans appel : le missionnaire à beau tonner dans son Eglise, et protester qu’il annonce la parole de Dieu toute pure ; les antiprédicateurs semblables aux vénérables magistrats de nos parlemens qni sont insensibles aux injures des personnes a qui ils viennent de faire perdre le procez, laissent crier le missionnaire et ne démordent point de ce qu’ils ont avancé. Quels sentimens de pitié et d’indignation n’exciteroit pas dans le cœur d’un homme sensé, la vue d’un de nos dogistes qui après avoir mandié toute' la journée son pain de porte en porte et s’estre contenté des restes d’un petit enfant ; qui s’érige tout à coup en docteur et décide les cas les

LA DANCE DU CALUMET

plus difficiles. Yoylà ce dont un pauvre missionnaire est souvent témoin il a pour le moins autant à combattre les discours qu’on tient contre la parole de Dieu, qu’il a à se reerier contre la dépravation desmœurs.

L’année dernière se tint dans cette mission un célèbre conseil dont le but estoit de se soustraire entièrement au missionnaire. L’on proposa qu’il estoit à propos de choisir deux ou trois sauvages qui reconnus pour gens prudens fussent établis par les chefs pour veiller à ce que le bon ordre fut gardé dans cette mission ; que lorsqu’ils auroient été revêtus de leur charge, l’on ne pourroit plus les déposer, et qu’ils* jugeroient indépendamment du missionnaire de ce qu’il faudroit permettre ou deffendre. Par bonheur un chef sur la religion duquel je crois qu'on peut compter appercevant qu’une telle création d’office pourroit avoir de mauvaises suites en donna avis au missionnaire et l’on vint à bout de rompre ce projet par runion des quatre chefs, il ne fut pas difficile de leur faire comprendre que s'ils consentoient à la création de ces nouvelles charges, ils n’auroient plus que le nom des chefs et que toute leur autorité seroit détruite. Cette année nos chefs ont été dispersés en différens endroits : deux sont allez porter des paroles aux aniers, un autre aux misisakis, pendant leur absence nos jeunes gens soutenus de leurs partisans ont gagné le jeune chef q,ui restoit, ils l’ont surpris et par leurs*

LES SOIRÉES CANADIENNES

belles paroles et par la flatteuse espérance qu'il seroifc comme seul chef dans cette mission par le parfait dévouement que la jeunesse auroit pour luy, la tentation estoit trop forte pour qu’un sauvage y put résister.

Le missionnaire peut assurer avec sûreté que tous ceux qui sont les plus déclarés pour cette dance, les uns sont très corrompus dans leurs mœurs, les autres n’ont point de religion et qu’aucun d’eux n’est attaché au françois, quand bien même cette dance n’anroit point d’autres inconvénients que toutes les autres dances devroit-on la tolérer dans ces circonstances ?

Mais les abénakis doivent avoir quitté toutes leurs superstitions depuis soixante ans qu’ils ont embrassé îe christianisme ?

Ah ! plût à Dieu, que chaque année ne nous donnât pas des preuves qui ne sont que trop convaincantes du contraire.

Un sauvage vint ce printemps icy, il y apporta une parole de la part de quelques sauvages d’orange appréhendant qu’on ne luy accordât pas ce qu’il demandoit, il dit que ceux de la part de qui il venoit menaçoient d’envover une médecine sur le village de

St. François, et qu’on y verrait bientôt un grand nombre de morts, si l’on ne les écoutoit pas, je ne sça's s’il y eut une seule personne qui ne fut effrayé de la menace, mais je sçais bien que quoy que l’on accordât ce que l’on demandoit, plusieurs se retirèrent

LA DANCE DU CALUMET

dans le bois sonbs d’autres prétextes ; que d’autres obligèrent certaines personnes de sortir de leur cabane quoy que parens et qu’ils les y eussent reçus volontiers quelques jours auparavant, et qu’enfin tous croyoient que la médecine de ces idolâtres d’orange causeroit infailliblement quelque grand malheur. Le missionnaire ne demande qu’une grâce, qu’on le laisse travailler a détruire les anciennes superstitions propres de cette nation et qu’on ne l’oblige pas a en recevoir de nouvelles ; surtout dans un temps ou l’on apprend icy avec douleur que l’on ne voit plus que deux choses parmy nos sauvages qui sont du côté de l’anglois, l’yvrognerie et toutes sortes de jonglerie. Le missionnaire de !Nanrants8ak mande que deux sauvages qu’il nomme font plus de mal dans ce pays là que dix missionnaires zélés n’y pourraient faire de bien.

4°. Je ne me prévaudray point du témoignage des messieurs du Séminaire de St. Sulpice qui ont soin de la mission du lac des Deux-Montagnes, n’y de celuy de nos pères qui demeurent au Sault ; les uns et les autres s’accordent parfaitement sur ce chapitre, ils n’attribuent point à d’autre cause la décadence du christianisme dans leurs missions, ces témoignages cependant pourraient faire impression ; mais voicy, ce me semble quelque chose de plus fort.

Si l’on accorde à nos sauvages l’usage de la dance du calumet sonbs prétexte qu’il n’y a aucun danger

LES SOIRÉES CANADIENNES

pour l’idolâtrie, je soutiens que par là même l’on introduit dans cette mission non seulement toutes les superstitions des peuples idolâtres mais encore toutes celles qu’on. estoit venu à bout de détruire ; et en voicy la preuve qui est fort naturelle. Nos sauvages ont une parfaitte connoissance de toutes les choses pour lesquelles les nations idolâtres employent la dance du calumet, ils sçavent que c’est le Dieu de ces peuples ; on la leur permet cependant cette dance, parcequ’ils assurent qu’ils n’y entendent point de mal, et qu’ils ne s’en servent que pour leur plaisir ; ils pourroient tenir le même langage pour faire revenir les festins à tout manger et toutes les autres superstitions qu’il est inutile et qu’il seroit trop long de détailler. Nous avouons diroient-ils que toutes ces actions sont idolâtriques parmi les peuples qui ne commissent point Dieu ; mais il n’y a aucun danger et pour nous qui sommes chrétiens ; car enfin toutes ces choses ne sont pas plus idolâtriques en elles mêmes que ne l’est la dance du calumet ; l’on nous permet celle-cy pourquoy nous defiendre les autres ? quelle réponse? pour moy j’avoue que je n’en vois point. Cependant une mission se remplit de superstitions et d’idolâtrie.

Je sçais que l’esprit de la plus part des gens se renotte ; ils ne peuvent concevoir que des jeux des dances des festins puissent être des actions idolâtriques, delà cette liberté de blâmer la conduite

LA DANCE DU CALUMET

du missionnaire, etc., mais l’esprit du missionnaire ne se renotte pas moins à la vue de leur témérité et de leur ignorance. Ces personnes devr oient sçavoir que la première idolâtrie des juifs lorsqu’ils se furent fait un Dieu, c'estait le veau d’or qui consista en festins, en cliants et en dances. Sedit populus manducare et bïbere et surrexemmt ludere, St. Paul dans sa première épitre aux Cor. c. 10, explique ainsy ces paroles : neq : idolatræ ejficiamini , sicut quidam ex ipsis quemadmodum Scriptum est : sedit populus manducare et libéré , et surrexerunt ludere.

Mais j’entends quelqu’un murmurer de ce que je tronque le passage du chapitre de l’Exode, et que je supprime les paroles qui précèdent, les voicy : Sur gemtesq ; manè obtulerunt holocausta et hostias pacificas , dfc., c’est, me dit on, dans ces paroles précédentes, et non pas dans les suivantes, que l’idolâtrie consiste.

J’avoue que je ne m’attendois pas à ce reproche; et je ne sçache pas qu’on se soit jamais avisé de le faire à St. Paul car il l’a tronqué comme moy, ou plutôt je le cite à son exemple comme la chose en quoy il fait consister l’idolâtrie. Ce qui est beaucoup plus sensible dans les sacrifices que les idolâtres de ce pays offrent à leurs génies. On ne voit point ces génies, comme on voyoit le veau d’or. Les Israélites veulent adorer le veau d’or, que font-ils pour cela, ils tuent des animaux, ils les font cuire, ils les présentent devant le nouveau Dieu qui est visible et pour consommer le sacrifice ils mangent les viandes qu’ils

LES SOIRÉES CANADIENNES

ont offertes et ensuite chantent et dansent à l’exemple des Egyptiens chez qui ils avaient vu pratiquer ce culte idolatrique. NTos sauvages voulant obtenir quelque grâce de leur génie ; tuent des animaux, les font cuire, les présentent en esprit à des génies qui ne se voyent qu’en Esprit à cette offrande et ne les voyant point consomment le sacrifice en mangeant les viandes, et en chantant et en dansant. De sorte que faire cuire ses viandes, les présenter, les consumer, dancer et chanter tout cela n’est qu’une meme action qui fait le sacrifice.

S'il y avoit parmy les chrétiens des fauteurs de la dance du calumet, ils ne pourroient se retrancher que sur la protestation que font les sauvages qu’ils n’y entendent point de mal, les faits suivants vont renverser ce dernier retranchement.

1er fait. Celuy qui apporta il y a environ quinze ans cette dance fit entendre qu’en la recevant l’on se mettoit a couvert de toutes les funestes suites de la guerre, et qu’en la rejettant l’on seroit infailliblement détruit par les ennemis. Dans toutes les tentatives que l’on a faites depuis ce temps-là pour établir cette dance dans cette mission on a entendu cent fois proférer ces paroles par les fauteurs de cette dance : nous sommes morts, l’on nous tue ; on nous ôte le

LA DANCE DU CALUMET

seul moyen que nous ayons de nous conserver ; ces paroles ont été entendues par le missionnaire proférées à l’Issuedela messe par un ancien au milieu du village.

2ème fait. Un abénakis distingué dans sa nation par ses exploits et principal fauteur de cette dance désespérant de l’établir par son crédit à Saint François se retire comme par dépit du côté de la baye dans les pays d’en-haut : Il tombe malade, se sentant à l’extrémité, il fait appeler le P. Chardon ; il se confesse, ce n’estoit pas un saint, mais rien ne l’inquiette plus dans l’état oh il se trouve que tout ce qu’il a fait pour faire recevoir à St. François cette dance dont il avoue connaître tout le mal, et prie son confesseur de donner avis au missionnaire de St. François de la douleur qu’il ressent du mal qu’il a fait dans sa mission, et qu’il le répare comme il peut à la mort.

3ème fait. L’on a entendu dans cette mission les jeunes gens se disposant à cette dance dire à ceux qui les avertissoient de ne le pas faire : pourquoy voulezvous nous empêcher de faire ce que nous faisons, c’est comme si nous faisions une procession du St. Sacrement.

4ème fait. L’on apporta encore icy il y a deux ans les plumes du calumet, on les distribua en secret à toutes les cabanes de cette mission, pour les recevoir,

LES SOIRÉES CANADIENNES

l’on choisit les personnes de chaque cabane sur qui l’on pouvoit compter, l’on s’adressa à une nouvelle baptisée d’orange : En vain on lui représenta que ces plumes estoient reçues dans toutes les cabanes, que la sienne périroit infailliblement si elle ne recevoir pas cette plume ; elle persista à dire qu’en se faisant baptiser elle avoit renoncé à toutes les superstitions des sauvages, et cette bonne femme, qui n’est pas

lorsque son missionnaire luy donne quelques avis, sçait bien luy répondre qu’il n’y a que sa cabane dans la mission ou l’on ne souffre point d'Idolatvie.

5ôme fait. Le chef dont j’ay parlé qui périt si misérablement il y a 3 ou 4 ans ; auparavant que d’aller en chasse pour la dernière fois, remit entre les mains de sa niesse, les plumes du calumet en luy recommandant de les bien conserver dans sa cassette comme l’unique ressource du village et un moyen infaillible de le conserver. La niesse obéit à son oncle. Quelques' temps après elle tomba malade, se voyant près de mourir, elle appelle son missionnaire, et luy déclare la faute qu’elle a faite de se charger d’une chose si abominable et qu’on regardoit comme le Dieu protestant du village.

La dance du calumet estant telle qu'on vient de la faire voir ; les chrétiens qui l’ont reçue estant tels

LA DANCE DU CALUMET

qu’on les a dépeints ; les circonstances ne manquant que d’autres faits assez détaillés pour en faire voir toute la grieveté ; les suites estant nécessaires et enfin les abénakis conservent cette dance dans les mêmes vues et dans les mêmes idées qu’elle a été établie, ou du moins qu’elle est employée chez les nations idolâtres, peut-elle être autorisée, permise ou soufferte ?

Page 1