LA VIEILLE EGLISE
Si jamais il vous arrive, dans une de vos excursions nautiques, de cotoyer, à marée haute, le rivage du St. Laurent vis-à-vis la paroisse de St. Thomas, vous appercevrez de loin, près de l’embouchure d’une modeste petite rivière appelée la Eivière-à-la- Caille, une masse blanchâtre ressemblant à un monceau d’os calcinés que le reflux aurait jetés sur le rivage.
A mesure que vous approcherez, cet amas revêtira des formes plus distinctes et vous arriverez devant des pans de murailles éparpillés dans un rayon d’une quarantaine de pieds seulement.
Si vous êtes etranger à la paroisse, il ne vous sera pas facile d’expliquer la présence de ces débris de murs, dans ce lieu baigné deux fois par jour par les flots du fleuve et distant de plus d’un mille des plus proches habitations.
Voulez- vous avoir le mot de l’énigme ? Questionnez le premier petit écumeur de mer que vous rencontrerez sur le rivage ; il vous dira : — c’est la Vieille Eglise, monsieur.
Ces vieux quartiers de murs, que le temps et le flot n’ont pu démolir, sont en effet les ruines d’une église.
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Il n’y a pas, dans tonte la paroisse de St. Thomas, nn seul chasseur, un seul pêcheur qui n’ait lié une connaissance intime avec ces ruines éparses auxquelles on a conservé, bien pieusement, le nom de Vieille Eglise.
Lorsque le vent de Nord-Est, soufflant avec violence, fait moutonner la mer, c’est derrière ces débris d’un autre siècle que le chasseur attend, l’œil au guet, le doigt sur la détente, que les camps de canards et de sarcelles, poussés par le reflux vers le rivage, arrivent à la portée de son fusil.
C’est là que, par un beau soir d’automne, le patient pêcheur attend, à côté d’un bon feu de copeaux du rivage, que les flots de la marée montante viennent baigner les pierres de la Vieille Eglise , sur lesquelles il établit ses quartiers de pèche.
C’est autour de ces ruines que j’allais, enfant et jeune écolier, folâtrer avec mes petits camarades lorsqu’arrivaient ces jours tant désirés des vacances. C’est sur ce pan de muraille à moitié ensablé cpie nous nous rangions en oignons , lorsque le conteur de la bande interrompait nos courses sur le sable par l’annonce d’un nouveau conte appris, la veille, d’un mendiant.
C’est encore là que, plus tard, à l’âge où la passion des jeux d’enfance fait place au désir d’apprendre
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j’écoutais, avec l’avidité du jeune âge, l’histoire de ces vénérables ruines racontée par mon père.
Ali ! c’est que, voyez-vous, pour moi, ces vieilles ruines ont plus d’un attrait, à part de l’attrait religieux qui s’attache à toute ruine et surtout aux ruines d’un temple du vrai Dieu ; c’est que la vieille église était construite sur une terre propriété de mes ancêtres maternels ; c’est que cette terre est devenue depuis le bien paternel ; c’est que ces ruines sont celles de l’église où mes aïeux ont été baptisés et mariés, où leurs restes mortels ont été reçus par le clergé et le peuple avant de retourner à la terre. C’est que ces vieilles ruines ont été depuis qu’elles sont ruines, réunies à la terre de la famille ; que ces ruines, enfin, sont nos ruines.
Il y a de cela près de deux siècles, le 24 août de l’année 1679, au lieu même où gisent ces précieuses reliques du bon vieux temps, les habitants de la paroisse alors très petite de St. Thomas de la Pointeà-la-Caille (*), célébraient en un même jour deux grandes fêtes : c’étaient l’arrivée, tant et depuis si
(*) La paroisse de St. Thomas a emnruntô la dernière partie de son nom à la pointe sur laquelle était bâtie la Vieille Eglise.
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longtemps désirée, d’un missionnaire résident et la bénédiction d’une nouvelle chapelle de pierre, achevée depuis peu et qui avait coûté bien des sueurs, bien des sacrifices aux pauvres colons.
Comme ils étaient joyeux ces braves enfants de la France devenus enfants des bois ! A vec quels transports de bonheur ils serraient dans leurs mains endurcies par les travaux du défrichement les mains du prêtre que leur envoyait la Providence !
Toute la population de l’endroit, hommes, femmes et enfants était réunie dans la petite église dont le clocher, tout pavoisé aux couleurs de la France, dépassait à peine la cime des arbres environnants.
Comme il devait être touchant le spectacle que présentait l’intérieur de la petite église ! Comme ils priaient avec ardeur ces pauvres exilés de la terre natale !
La cérémonie de la bénédiction solennelle de l'Eojise fut suivie d’une touchante fête de famille : c’était le baptême du premier enfant du donateur du terrein de l’Eglise, Sieur Guillaume Fournier, dont l’épouse, dame Françoise Hébert était la fille de la première française vernie en Canada. Ainsi, c’est dans la pauvre chapelle de St. Thomas de la Pointeà-la-Cailîe qu’a été baptisée la petite fille de la hardie aventurière qui osa, la première, franchir le grand océan pour venir habiter les solitudes du Canada.
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Après le baptême, le nouveau missionnaire, M. l’abbé Morel, et tous les colons de l’endroit au nombre d’environ une vingtaine, furent invités par l’heureux père de famille, à un dîner donné sous les rameaux des grands érables qui encadraient la coquette petite chapelle dans leur réseau de feuillage. On causa de la France, des parents et des amis restés là-bas. On chanta les larmes aux yeux les vieilles chansons de la Normandie et de la Bretagne. Une formidable décharge de mousquetterie, répétée au loin par les échos de la foret, couronna selon l’usage du temps le frugal banquet.
Le soir de ce beau jour du 24 Août, le nouveau curé invita à son tour ses paroissiens à venir faire le petit bout de veillée à son presbytère, et la prière du soir, faite en commun, vint clore religieusement cette
fête si religieusement commencée.
S’il était donné aujourd’hui à un des braves convives de Guillaume Fournier de sortir de sa tombe, quasi bi-séculaire, et de revenir visiter la Pointe-à-la Caille, il ne lui serait pas très facile de retrouver l’emplacement de la petite église bénie par M. l’abbé Morel. Quelles transformations î quels changements depuis le jour où les bons colons de St. Thomas, assis à la table du généreux donateur du terrein de l’église,
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s’entretenaient familièrement avec leur nouveau missionnaire de la vieille et de la nouvelle France.
Alors la forêt dominait encore en maîtresse sur la Pointe-à-la-Caille et à peine apercevait-on, de ci de là, de petites brèches faites par la hache du colon dans les rangs serrés des érables, des épinettes et des pins.
Aujourd’hui la forêt a disparu et la charrue sillonne paisiblement ces lieux où, il y a deux siècles, le sauvage farouche, un genoux sur la poitrine de son ennemi vaincu, lui enlevait la chevelure. Aujourd’hui, un guerrier iroquois chercherait en vain, à plus d’un mille à la ronde, un arbre derrière lequel il put se mettre en embuscade.
La Rivière-à-la-Caille qui, alors, charroyait à plein lit l’eau rougeâtre de la forêt, n’est plus maintenant qu’un petit ruisseau qui, en été, traîne péniblement vers le fleuve ses eaux bourbeuses et ne sort de sa léthargie qu’au printemps ou à l’époque des grandes pluies d’automne. La Rivière- à-la- Caille a été, comme bien d’autres cours d’eau, victime du déboisement.
Près d’un siècle après la bénédiction du premier sanctuaire élevé à Dieu sur la Pointe-à -la-Caille, St. Thomas présentait l’aspect d’une petite colonie en pleine prospérité. De jolies maisonnettes avaient succédé aux cabanes de bois rond ; de beaux champs
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s’étendaient le long du fleuve, depuis l’emboucliuro de la Itivière-à-la- Caille, jusqu’à l’embouchure de la Kivière du Sud, et la petite église, naguère isolée, était maintenant le centre d’un beau village à la physionomie riante et heureuse.
La population de la paroisse s’était aussi considérablement accrue, et on reconnut bientôt la nécessité de bâtir une nouvelle église plus vaste et plus spacieuse. Pour des raisons que nous allons voir, les colons décidèrent d’un commun accord de ne pas rebâtir le nouveau temple sur le terrein de l’ancien et choisirent l’emplacement même qu'occupe aujourd’hui, sur les bords de la Rivière du Sud , la belle et vaste église de St. Thomas, à un mille environ de la Pointe-à-la- Caille.
La raison du déplacement de l’église paroissiale tenait à un fait dont on n’avait pas assez tenu compte dans le choix premier d’un site, savoir, au travail irrégulier mais constant que les grandes eaux du fleuve opèrent chaque année sur ses bords dans cet endroit.
En effet, chaque printemps, et l’automne à l’époque des grandes marées accompagnées de tempêtes, des portions notables des escarpements de la cote son enlevées pour aller se déposer sur les vastes battures du voisinage. Yoilà comment les débris bouleversés de la Vieille Eglise, bâtie à une distance considérable
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des hautes eaux, se trouvent maintenant baignés deux fois par jour par la marée.
Lorsque la nouvelle église fut terminée, le curé de la paroisse transporta ses pénates à son nouveau presbytère et on laissa au temps, qui ronge toutT le soin de détruire à sa guise la Vieille Eglise , dont, par respect, pas une pierre ne fut dérangée par les pieux habitants.
Vers 1770, le village entier avait disparu, et la Pointe-à-la-Caille était de nouveau devenue déserte ; il n’y restait plus qu’une seule maison, laissée là comme pour servir de garde d’honneur à la Vieille Eglise. Tous les colons avaient transporté leurs foyers au haut de leurs terres, tant pour se rapprocher de la nouvelle église que pour pouvoir continuer, avec plus de facilité, leurs travaux de défrichements dont le théâtre s’éloignait de plus en plus du St. Laurent.
Bientôt la garde d’honneur disparut à son tour et la vieille et vénérable masure resta seule sur la rive déserte.
Bien des années passèrent encore sur les murs de la Vieille Eglise sans les entamer, jusqu’à ce que le
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flot du St. Laurent entreprit l’œuvre de destruction que cent cinquante ans n’avaient pu opérer. A force de ronger la falaise, le flot était arrivé, petit à petit, jusqu’à l’endroit où étaient jetées les fondations de l’église.
En 1837, année mémorable sous bien d’antres rapports, le pan gauclie s’éboula entraînant dans sa chute le rond point et la façade. Quelques années plus tard, le fleuve, jaloux de voir le pan droit encore debout et qui semblait le défier, fit un dernier effort et en sapa si bien les bases qu’il ne tarda pas, lui aussi, à tomber du haut de la falaise sur le rivage.
On voit maintenant que ce n’ect pas sans raison que les colons de St. Thomas avaient renoncé, bien à contre cœur sans doute, à bâtir leur nouvelle église sur le terrain de l’ancienne ; car dans l’espace d’un siècle, pas moins de quinze arpents de côtes avaient été dévorées par le flot du fleuve géant.
Les cultivateurs des environs avaient suivi avec intérêt les différentes péripéties de cet assaut désespéré livré par les eaux du St. Laurent à la Vieille E<jlise. J’ai connu particulièrement un vieillard qui venait tous les printemps visiter sa vieille , comme il l’appelait, et qui, après avoir scrupuleusement examiné les ravages du flot, disait en toisant la distance
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qui séparait l’église du rivage : “ Je ne sais lequel, de moi ou d’elle fera le premier la culbute. ” Le vieillard a survécu, mais de quelques mois seulement, à la clmte du dernier pan de muraille.
Chose étonnante, le flot rongeur, satisfait sans doute de son triomphe, a cessé, depuis, d’attaquer la falaise à cet endroit, pendant qu’il continue ses rava- .ges sur les autres points du rivage.
Les personnes qui n’ont jamais suivi de près les envahissements du flot du St. Laurent au détriment des champs des cultivateurs du littoral, en certains endroits, peuvent difficilement s’en faire une idée.
Tous les ans le lit du grand fleuve s’élargit de quelques pieds par les éboulis de la falaise et en certains endroits, plus exposés à l’action de la mer, on voit quelques fois des masses entières de terrein s’effondrer le printemps à l’époque des grandes mers des syzigies.
Des deux côtés du fleuve on remarque sur les côtes, de distance en distance, les vestiges de ces empiétements que les navigateurs appellent des
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écor chis, quand la côte élevée montre au loin ses flancs bouleversés par les grandes eaux.
D’autre part, ces terres ainsi prises aux falaises, se déposent sur les liants fonds du fleuve, soulevant, par cette opération de colmatage, les immenses battîmes sur lesquelles croissent les herbes marines qui attirent vers le bas du fleuve ces innombrables volées d’outardes, de bernèehes et de canards qui s’y donnent rendez-vous.
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