‹ Notes d'un condamné politiqueChapitre 3 sur 62 · AYANT DE PARTIR · texte numérisé non relu

AYANT DE PARTIR

Vers le milieu de l’été de 1855, nous étions réunis une quinzaine dans une auberge située non loin du bureau des Postes, à Rome. Il y avait parmi nous des Français, des Belges, des Anglais, des Allemands, des Italiens, des Suédois, des Américains, aussi un Savoisien, que nous appellions quelquefois Savoyard par mégarde, oubliant qu’il n’y a de Savoyard qu’à Paris, où l’on trouve de tout. Tous ces sujets de pays divers, qui étaient venus se toucher la main sur ce point du globe par un besoin ou par un hazafd de leur existence, avaient des titres et des occupations aussi différents que l’était leur langage : quatre ou cinq étaient peintres de genre ou d’histoire, les mystiques étaient mêlés aux profanes. On comptait un sculpteur et un architecte, un homme de lettres, un musicien de V Ordre de Grégoire le Grand , deux journalistes correspondants, un capitaine de la garnison française, un rentier seulement et un Napolitain qui faisoit à peu près rien, comme beaucoup de ses compatriotes. Assis tous ensemble autour d’une table commune dans le meilleur esprit de famille possible, nous attendions le départ d’une diligence.

Borne est à tous les titres la capitale du monde

SOUVENIRS DE VOYAGE

«chrétien. Elle n’est pas tellement le centre d’une nationalité particulière, pour que les sujets d’autres 'origines sy trouvent entièrement négligés ou noyés. A cause des rapports intimes et nécessaires de son gouvernement avec les peuples catholiques, chaque catholique y arrive avec des privilèges et des droits respectables, qui lui donnent lieu de croire que, hors de sa patrie, c’est à Rome où il est le plus chez lui, il en était encore ainsi quand j’y séjournai. Cette ville doit tout aux étrangers, ses trésors de science, ses richesses, ses splendeurs, ses chefs-d’œuvre incomparables elle leur doit presque tous ses enfants de génie. L’univers l’a doté de tout cela à cause du Pontife souverain qui est son roi. Et aujourd'hui encore, ce sont les étrangers qui lui apportent sa vie de chaque jour. Le grand nombre de ceux que leur goût, l’intérêt de leurs études, leur richesse ou les munificences de leur gouvernement y attirent, font une partie importante de sa population et de son revenu. jVous sommes donc désirés et respectés à Rome, et quand nous y arrivons, il semble que nous venions nous asseoir à une table de famille, chez notre tenancier avec cette petite différence cependant, que nous en payons bien les frais.

Mais pour ceux qui aiment et qui cultivent les lettres et les arts, Rome est encore plus particulièrement une patrie commune. Les liens qui naissent des mêmes goûts, des mêmes besoins et des mêmes habitudes, font de tous ces types de races antipathiques où en état de guerre, un petit peuple étroitement

LES SOIREES CANADIENNES

nui. Si bien que lorsqu’on s’entre-déchire, lorsqu’on se baigne dans le sang, sous les murs de Sébastopol ou dans les champs de Magenta, l’on voit des Russes, des Français, des Anglais et des Autrichiens s’embrasser étroitement sur les bords du Tibre, en se disant an revoir.... La diplomatie n’est pour rien dans ces charmants rapports internationaux. Et, malgré que, pour des raisons d’état, les grands gouvernements croient pouvoir se jeter des mensonges énormes,, jusqu’au-delà des latitudes les plus éloignées, pardessus vingt peuples que l’intelligence et que la morale éclairent ; leurs petits sujets de Rome ne se disent pas moins ouvertement, ce qu’ils pensent, ce qu'ils aiment, ce dont ils ont besoin ; Et si jamais ils articulent quelque chose qui ressemble à un mensonge ; c’est quand se quittant, après un séjour de deux on trois ans et une amitié bien cimentée par des services ou des dévouements réciproques, ils promettent de se revoir à tel endroit du monde, à telle époque de leur vie. . . . Combien j en a-t-il qui se revoient jamais ? . . . .

De tous ceux que je laissai, au banquet d’adieu, à ce jour dont je viens de vous parler (car c’était à mon tour de partir) je n'en ai revu que trois par hasard ; l’im à Cenise, l’autre à Paris,, et le troisième

à Londres.-

SOUVENIRS DE VOYAGE

Page 1