‹ Notes d'un frileuxChapitre 10 sur 17 · LES ALMÉES A KENEH (HAUTE-ÉGYPTE · texte numérisé non relu

LES ALMÉES A KENEH (HAUTE-ÉGYPTE

n bateau coquettement paré, rappelant plus ou moins la dahabieh traditionnelle, est amarré à la rive droite du Nil, en face de Denderah, à 640 kilomètres en amont du Caire ; une planche branlante sert de trait d’union entre le bateau et la berge, composée de limon séché et crevassé sous l’action d’un soleil flamboyant.

La pendule du bord marque midi : une chaleur à faire éclore des œufs d'autruche, et pas la moindre brise, pas une ride sur la surface du fleuve qui miroite comme une immense coulée d’argent dont la réverbération met des stries ondulées et fulgurantes sur la coque surchauffée du navire.

C’est l’heure de la sieste : les voyageurs ont déserté la salle à manger — une rôtissoire — où les mouches bourdonnent et font ripaille sur la table desservie. Sous la tente ombrageant le pont,

personne ne bouge ; on n’entend que les ronflements mesurés des touristes qui, inertes, affaissés comme des marionnettes, dorment sur leurs sièges en rotin, les bras pendants, les jambes en l’air — côté des hommes — et présentent des effets de raccourcis grotesques, où les extrémités semblent se toucher, où des bottes dont on ne voit que les semelles offusquent des têtes congestionnées, tandis que les anglaises, les jambes repliées, dissimulent leurs longs pieds sous des flots de mousseline.

On dirait un déballage informe d’étoffes claires, chiffonnées, au milieu d’une boutique de parasols de toutes couleurs qui papillotent dans le clair-obscur.

Couché à plat-ventre sur le gaillard d’arrière, un jeune Écossais aux cheveux rouges s’est endormi en guettant les crocodiles légendaires, bien que ces affreuses bêtes aient déménagé depuis que leur domaine est envahi par les bateaux à vapeur.

Au bord du fleuve, un essaim de petits Arabes, borgnes, chassieux, complètement nus, grouillent dans la vase comme une éclosion de têtards, et nous assomment, sur l’air des lampions, de leur sempiternel “ bakchich, Giaour ! „

Montons sur la berge, et voyons le paysage : des deux côtés du Nil, les cultures plates, découpées en échiquier, s’étendent jusqu’à l’entrée du désert, qui se développe à l’horizon comme une bande d’or mat plaquée sur le ciel bleu. Au second plan, à cinquante mètres du fleuve se profilent, semblables à des fours à briques, quelques masures en torchis, à moitié écroulées, sans portes ni châssis — on y entre par des trous — et dont la toiture se compose de quelques bottes de paille de maïs ou d’arundo d’onax.

Comme végétation un groupe de sycomores, d’un vert opaque, crevant de soif, et des palmiers dattiers raides, efflanqués, découpant leur panache en brosse sur le ciel d’azur, monotone, énervant : de loin en loin, des pigeonniers, crépis à la chaux, mettent une note crue dans cet ensemble d’un gris terreux.

Le printemps est inconnu en ces parages, où le sol ne se refroidit jamais : l’eau et la chaleur, les deux forces primordiales de la nature, y prodiguent les moissons. Nous sommes en mars, et déjà la récolte est faite.

Au loin, dans la plaine toute vibrante de lumière, de longues files de chameaux transportent les céréales dorées : orge, froment et maïs : partout on resème, on bêche, on laboure la terre brûlante, poudreuse, toujours pressurée, mais toujours féconde.

Et malgré le soleil écrasant, implacable, les fellahs, répandus par la campagne comme des fourmis noires, poursuivent leur éternel labeur ; on dirait des êtres spéciaux, incombustibles , attachés à cette vieille terre d’Égypte, à ce limon du Nil dont ils ont pris la couleur.

“ Quand ils se lèvent sur leurs pieds, „ comme ces paysans de La Bruyère, “ ils montrent une face humaine ; et. en effet, ils „ sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où „ ils vivent de pain noir, d’eau et de racines ; ils épargnent aux „ autres hommes la peine de semer et de recueillir, et méritent „ ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé..... „

a première masure que l’on rencontre en tournant le dos au fleuve est une école arabe ; une cinquantaine d’élèves, accroupis sur le sol battu, débitent leur leçon avec des coassements de grenouilles. J’aime à suivre le mouvement intellectuel : j’arrive fort à propos. Debout, au milieu de la salle, le pédagogue distribue les corrections. Devant lui, un jeune moricaud, renversé les quatre fers en l’air, compte tout haut, en souriant, les coups de bâton que le magister lui applique sur la plante des pieds. La nouvelle génération s'habitue ainsi tout doucement à recevoir sans broncher les coups de courbach

que le gouvernement distribue à ses contribuables pour faciliter la rentrée des impôts. C’est une façon de simplifier les rouages administratifs et d’épargner les paperasses ; dix coups de courbach sur les reins ou sur la plante des pieds, c’est comme qui dirait un “ premier avertissement „ ; pour la sommation ou la contrainte, les coups se multiplient à l’avenant....

Le courbach, vieux comme l’Égypte, mérite de figurer en première ligne parmi les appareils dont les constructeurs se sont servis pour édifier les pyramides. C’est une sorte de cravache faite en peau d’hippopotame, très flexible et d’une solidité à toute épreuve. On sait que le pachyderme en question était l'emblème du Nil et de l’Égypte.

Désireux de m’instruire, je poussai la tête dans l’ouverture de cette espèce de ruche ; tout s’apaisa comme par enchantement ; le maître interrompit sa besogne, déposa son bâton, et tendit la patte de mon côté, en murmurant d’un air papelard la formule consacrée : “ bakchich Giaour ! „ que toute la marmaille répéta à l’unisson : et cinquante menottes toutes noires se tendirent de mon côté avec un ensemble merveilleux....

“ Soudain qu'il fut né, Gargantua s’écrioit à aulte voix : „ à boire ! „ En Orient, l’enfant nouveau-né crie bakchich !

Vers quatre heures, tandis que le soleil décline, la brise s’élève, et fait flotter les banderoles ornant la mâture du bateau : les passagers sortent de leur léthargie, les dames rajustent leur toilette, les hommes s’étirent avec des bâillements à se décrocher la mâchoire.

„ Je comprends maintenant, „ me disait l’Écossais d’une voix „ pâteuse, “ pourquoi les Pharaons séchaient d’ennui dans cette „ triste contrée, avec son éternel soleil, plus assommant, plus „ insupportable que nos brumes et nos pluies d’Écosse. Ne me „ parlez pas d’un peuple qui renfermait ses bestiaux dans des „ sarcophages de granité très coûteux et très confortables, au „ lieu de les dépecer, pour en faire du roastbeef ou de Yox tail „ soup ! Je méprise ces dynasties de rois stupides qui passaient „ leur existence à préparer leurs tombeaux, estimant que la mort „ était le plus agréable de la vie, avec la perspective d’être „ embaumés comme des plum-puddings, et farcis de scarabées

„ dont nous faisons aujourd'hui des breloques et des chaînes de „ montres. J’en ai assez de toutes ces ruines perdues dans le „ sable brûlant, de ces hypogées sombres, puant la chauve- „ souris, et où j’attrape le spleen ! „

A son point de vue, ce brave homme était dans le vrai, et je n’eus garde de le contredire.

Car enfin — à part ses monuments grandioses et mystérieux — la vallée du Nil offre peu de ressources aux touristes désœuvrés et superficiels ; c’est le pays des artistes et des rêveurs : une vaste nécropole, imposante, silencieuse, où le vent du désert soulève sans cesse, comme des vagues, la poussière de tout un monde tombé dans le gouffre de l’oubli....

“ Un climat, “ ajouta M. Murray en s’épongeant la nuque, “ où le moindre mouvement vous transforme en fontaine, où „ tout le sport consiste à pêcher de mauvais poissons dans l’eau „ trouble, et à faire des courses à baudet le long de la berge du „ fleuve. Quant à la chasse, n’en parlons pas, le gros gibier a „ suivi les crocodiles ! „

A ce moment, en effet, quelques chasseurs, armés jusqu’aux dents, rentrent bredouille ; quand je dis bredouille, c’est, un peu exagéré ! un pauvre chien paria fut pris pour un chacal et paya les pots cassés.

Par tradition, histoire de tuer le temps, ces gentlemen jettent des sous aux mendiants qui se multiplient à chaque bordée. Tout aussitôt, les fellahs quittent leur chaclouff , et viennent renforcer la gent quémandeuse. On se bouscule, on s’empoigne, les turbans volent et se déroulent en longs rubans effilochés, on se vautre pêle-mêle dans le sable et dans la vase. Fort peu vêtus et n’ayant pas de poches, ils se servent de leur bouche en guise de tire-lire ; les plus favorisés semblent avoir des fluxions, et se dénoncent ainsi aux derniers arrivants, qui leur serrent le cou et les font dégorger ; les enfants piaillent, les femmes poussent des cris de paon : la bagarre est à son comble.

Bientôt la garde apparaît, calme, majestueuse ; elle se compose d’nn mélazem (caporal), et de quatre soldats armés de gourdins — Yultima ratio. — Ce sont des Ethiopiens, d’un beau noir, portant

la tunique blanche et le fez rouge ; trois notes criardes qui détonnent dans le paysage.

Ce qui est non moins fantastique, c’est leur chaussure : des souliers européens rattachés par des ficelles, et tellement avariés que saints Crépin et Crépinien, les patrons des savetiers, ne parviendraient pas à les radouber.

Aussitôt les coups de pleuvoir dans le tas, à tort et à travers, sur les têtes rasées, sur les épaules nues, zébrées, toutes luisantes de sueur. Clopin-clopant, les malheureux se frottent les reins et quittent le champ de bataille ; l'ordre triomphe, mais les sous lancés à pleine volée décrivent des courbes par dessus la tête des soldats, reluquant d’un œil d’envie la giboulée monétaire qui leur passe devant le nez.

Comme un chat à l’affût des mouches, le caporal, d’un geste rapide, attrape une pièce et se remet au port d’armes, comme si de rien n’était.

Hélas ! c’en est trop ! l’escouade, comme un seul homme, succombe à la tentation, tandis que le peuple revient à la charge avec une nouvelle ardeur.

Les soldats, complètement débordés, se confondent dans la bagarre ; mais chacun ayant eu sa part de horions et de bakchichs, tout finit par s’arranger à la satisfaction générale....

La ville de Keneh est située sur le chemin des caravanes se rendant, par le désert, à Kosseir sur la mer Rouge. C’est l’ancienne route commerciale de la Haute-Égypte, se reliant au Golfe Persique par les plaines de l’Arabie. Keneh et Kosseir formant les deux points les plus rapprochés entre le Nil et la mer Rouge, beaucoup de pèlerins suivent cette voie pour se rendre à la Mecque, en faisant escale à Djeddah.

L’endroit où nous sommes, et dont nous ne voyons pour le moment qu’un groupe de masures, renferme un caravansérail et un entrepôt où les caravanes se ravitaillent avant ou après la traversée du désert. Cette ville est renommée pour ses poteries, ses dattes et ses aimées — utile dulci — .

“ Ues aimées ! il y encore des aimées ? „ demanda M. Murray, l’Écossais devenant rouge comme ses cheveux. “ Et on peut les voir ? „ ajouta-t-il, en esquissant une gigue.

— “ Certainement, demandez au drogman Ahmed ; il est „ très bien avec ces dames. Mais on ne les voit que la nuit, et „ je vous préviens que la ville de Keneh est à une bonne heure „ de marche du Nil. „

— “ Ail right ! „

dix heures du soir, la partie est organisée. On débarque les provisions : douze bouteilles de vennout, trois cruchons de whisky, de l’eau gazeuse et bon nombre de paquets de bougies.

L’expédition se compose de dix Européens et d’autant d’àniers menant leurs bêtes respectives. Ahmed, lui, nous attend sur la berge en grignotant une canne à sucre qu’il manie comme une flûte. Tout le monde étant réuni, il prend la tête de la caravane, et donne le signal du départ en brandissant son bâton sucré.

La nuit est splendide; pas de lune ; sur le firmament d’un bleu indigo, les étoiles brillent d’un tel éclat que la terre, par contraste, semble d’un noir opaque qui donne la sensation du vide. Et dans la plaine immense, silencieuse, on n’entend que les grincements lamentables des Sakiehs tournant nuit et jour pour abreuver les terres ensemencées. Peu à peu, dans la nuit profonde, une rumeur vague, troublante, s’élève en aval du fleuve, et en remonte le cours de village en village, se répercute d’une rive à l’autre comme un écho sinistre, puis éclate tout à coup aux alentours en hurlements lugubres, tumultueux.

Une fantaisie des chiens parias : l’appel, parti de la Basse- Egypte, se transmet avec la rapidité du téléphone à tous les points de l’horizon, et va se perdre insensiblement vers les hautes régions du fleuve.

“ Lâchez la bride! „ crie tout à coup le drogman à quelques touristes qui s’égarent et chavirent, pêle-mêle, au bord d’un canal d’irrigation. “ Les baudets connaissent le but de notre „ expédition, laissez-les faire! pas de coups de poing, c’est inutile; „ ils ne comprennent pas l’anglais. „

Ces braves bêtes, en effet, nous conduisent vaillamment dans la nuit épaisse, à travers les champs labourés, où les cailles, réveillées en sursaut, se dispersent avec des froufrous d’ailes.

Après une heure de marche, nous côtoyons un cimetière arabe, un véritable charnier, dont les émanations empestent l’atmosphère. On distingue vaguement des tumulus hérissés d’herbes sèches, et des sépulcres blanchis, éventrés, avec des trous sombres où l'on voit luire des yeux de bêtes immondes. Nous pressons nos coursiers à longues oreilles ; la ville est devant nous (quand je dis la ville, c’est par euphémisme). Figurez-vous une agglomération de masures en briques crues, aux arêtes molles, arrondies, perforées comme des garennes. De lumières, nulle part ; rien qui décèle la vie au milieu de ce labyrinthe de ruelles sordides où nous cheminons, Ahmed en tête, à la découverte des Aimées. Nous avons l’air de chercher des perles sur un fumier.

Au bruit de nos baudets trottinant à la queue leu-leu, des mendiants, couchés en plein air, se dressent comme des spectres. Puis, des imprécations partent çà et là en cris rauques, hachés comme des aboiements furieux qui semblent surgir des murailles : “ Que le diable confonde ces Giaours, fils de chiens ! „ et autres gracieusetés.

Enfin, dans une impasse borgne, un nid à ribaudes, des têtes renfrognées, coiffées de turbans, et des tignasses de mégères apparaissent aux lucarnes. Le drogman parlemente, s’informe : des bras nus s’allongent par les brèches des masures et s’agitent en tous sens : “ C’est par là! non, par ici! là en face! „ tout le coupe-gorge est sens dessus dessous. “ Etla! „ (montez), glapit

tout à coup une horrible proxénète noire, édentée et sèche comme une momie. Nous y sommes !

Il est impossible de rêver quelque chose de plus sale, de plus horrible que le bouge devant lequel nous nous trouvons; mais n’importe, allons-y bravement. Nous confions nos montures à la garde d’Allah, on allume les bougies, et nous défilons un à un comme à l’offrande.

Après avoir gravi quelques marches en terre battue, la vieille pousse une porte disjointe, toute noire de crasse, donnant accès dans une sorte de grange sentant la chèvre ou la bouse de chameau — on ne distingue pas très bien. — Point de meubles; au fond de la salle seulement, sont disposées, le long du mur en torchis, des espèces de cages à poulets recouvertes de tapis en loques. “ Attention, liic jacent les puces! „ Elles vont festoyer à nos dépens. Ce réduit peut mesurer cinq ou six mètres de côté ; on s’entasse, d’autant plus que les âniers et quelques fellahs du voisinage nous ont suivis : en Orient, les portes restent toujours ouvertes quand on est disposé à se divertir ; entre qui veut. Deux femmes, couchées sur une vieille caisse d’emballage, se soulèvent d'un air hébété, et se vêtissent à la hâte du jasmah, — sorte de chemise en cotonnade bleue, à manches courtes et évasées ; — ce sont les filles de l’hôtesse ; celle-ci les envoie dehors à la recherche des Aimées et des musiciens. “ Osbor-andake (attendez là) „ nous dit-elle en indiquant les cages à poulets où, munis de nos bougies, nous prenons place comme autant de lampadaires.

Voici d’abord les musiciens : ils sont quatre, portant des instruments de torture dont la seule vue nous fait grincer les dents. Les deux premiers sont aveugles, le troisième n’y voit pas beaucoup, et le quatrième (le chef d'orchestre) n’a qu'un œil. Au pays des aveugles, les borgnes sont rois! (1).

Il tient une espèce de violon (kamanga) à trois cordes, rappelant plus ou moins le rebec : viennent la kittara, violon à une corde, et le tambour arabe. Ces pauvres diables se glissent en tâtonnant le long des murs, et vont s’accroupir dans un coin.

(1) L’ophtalmie égyptienne fait toujours de grands ravages dans la vallée du Nil.

Enfin, un léger bruit de sequins se fait entendre dans le couloir; ce sont les Aimées — j’en compte sept — ; elles entrent gravement comme des prêtresses, et nous font les salamalecs d’usage. Leur costume se compose d’une longue écharpe, artistement drapée, enveloppant la moitié des épaules et s’enroulant autour des hanches. Une profusion de bijoux d’argent et d’ambre met des notes pétillantes sur leur poitrine bronzée. Elles peuvent avoir de seize à dix-huit ans ; quelques-unes ont le type arabe : les yeux largement fendus, ombragés de longs cils recourbés — des yeux de gazelle — ; le nez droit, bien fait ; les dents petites, très blanches ; les attaches fines et des pieds ravissants, des pieds comme on n’en voit plus en Europe, si ce n’est aux statues grecques. “ For hired horses , they are ver// nice animais, „ dit l’Écossais.

Un morceau d’ensemble ouvre le concert; les instruments pleurent à fendre l’âme, le tambour fait rage, soutenant les voix nasillardes, suraiguës des aimées. Elles chantent une mélopée lugubre, une sorte de complainte endormante qui n’en finit pas. Désappointés, nous nous regardons ; mais Ahmed, très au courant de ce genre de réjouissances, s’empresse de faire circuler le vermout dont ces dames raffolent.

Bientôt le tableau s’anime, la fantasia Ghébir s’annonce ; pendant que les aimées se débarrassent de leurs écharpes, les musiciens expulsés vont racler dans le couloir derrière la porte vermoulue, d’où le chef, de son œil unique collé contre une fente, suit les mouvements cadencés des chanteuses; car, de même que les bayadères de l’Inde, les aimées ne dansent pas : tout leur art consiste à relever leurs chants érotiques par des poses, des gestes et des frémissements dont la signification n’est pas douteuse.

A ce moment, une superbe Nubienne couleur marron, forte comme une cavale flamande et souple comme une panthère, se glisse timidement parmi les chanteuses. Un murmure de satisfaction circule parmi les âniers à la vue de cette Vénus Gallipyge qui, paraît-il, est très renommée pour la danse du ventre.

Quelques rasades de vermout la mettent au diapason de ses

compagnes, qui vont s’accroupir des deux côtés de la salle, sur une sorte de banquette en limon séché qui leur sert de divan.

Rien de plus bizarre que le spectacle de cette Phrynée noire, plantée comme une statue devant un Aréopage d'insulaires flegmatiques, tout de blanc habillés. La lueur vacillante des bougies met des luisants sur le corps bronzé de cette créature étrange et farouche, arcboutée comme une bête fauve en arrêt. Immobile au milieu du cercle lumineux, son regard fascinateur semble chercher une victime parmi les Européens alignés comme des magots sur les cages à poulets. Lentement ses membres se détendent : elle secoue sa noire crinière, qui se déroule en torsades crépues ; son œil sombre s’alanguit ; elle a trouvé son idéal. Cet idéal, c’est M. Murray, le fulgurant Écossais dont la face apoplectique couronnée de cheveux rouges éclate en pleine lumière comme un pompon de grenadier. Le pauvre garçon est tout décontenancé devant les agaceries félines de sa noire conquête. Et tandis que les aimées entonnent un chant d’ivresse allant crescendo, la Nubienne en extase se cambre et frémit des pieds à la tète avec des spasmes de poulpe ; la poitrine se gonfle, palpite; les muscles de l’abdomen et leurs congénères postérieurs se tortillent en ondulant comme un paquet d’anguilles.

Terpsichore n’a absolument rien à voir dans ces contorsions et ces trémoussements musculaires ; c’est une démonstration anatomique sur le vif.

Le public — je parle des âniers — au comble du délire, brait aidane ! cüdane / encore ! encore !

Il est vrai que le vermout et le whisky, en dépit du Coran, sont pour beaucoup dans cette explosion d’enthousiasme, car nos provisions s’épuisent à vue d’œil. Bientôt la fantasia dégénère en une bacchanale répugnante, indescriptible ; les visages bronzés s’allument, les Arabes trépignent et bondissent parmi les aimées, ivres, échevelées, se démenant comme des furies dans la poussière nauséabonde qui tourbillonne et nous prend à la gorge.

Et, à mesure que l’air vicié s’échauffe, la frénésie se communique de proche en proche ; les innombrables insectes enfermés

dans ce chenil exécutent des charges à fond et se divertissent, à leur manière, en nous criblant de ventouses : la place n’est plus tenable. Par neuf voix contre une, on décide de leverla séance....

Au dehors le coq chante, et les cailles battent le rappel dans la plaine ensemencée ; il est temps de regagner le bateau, avant que l'Aurore, aux doigts de rose, entr’ouvre les portes de l’Orient.

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