‹ Notes d'un frileuxChapitre 9 sur 17 · LA VIE DANS LE DÉSERT · texte numérisé non relu

LA VIE DANS LE DÉSERT

u fond des abîmes ténébreux, insondables de l’Océan, dans les neiges étemelles de l’Himalaya comme sous le soleil écrasant du désert, la vie est répandue à profusion sous toutes les formes imaginables : “ Le néant absolu n’est pas de ce monde

Partout des êtres animés, si infimes, si imperceptibles qu’ils soient, s’agitent, se transforment et se multiplient dans le milieu où la nature les a semés.

Si la gazelle parcourt les grandes échappées lumineuses du désert d'Egypte, si le vautour y fait son aire, c’est que tous deux y trouvent la nourriture qui leur convient.

La plante y amène des oiseaux, des insectes : mouches, scarabées, criquets et coléoptères; l’ouragan enfin y apporte des

graines qu’une goutte de rosée fait germer dans le sable où l’alouette dépose son nid.

Abrité sous un bloc de calcaire friable, je songeais à toutes ces choses (car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe?) en voyant un petit escargot à coquille nacrée qui se glissait sous une touffe de chardon argentin ornant l’entrée de mon campement.

Tout en creusant les grands mystères de la vie, je songeais aussi que, pour vivre, hélas! il faut manger; c’est la loi fatale : dura lex sed lex. Sous ce rapport, j’ose affirmer que la pauvre ânesse en savait tout autant que votre serviteur très humble.

La bride sur le cou, elle s’en allait à l’aventure, tondant de ci de là quelque maigre touffe de graminées dures et pointues comme des lames de canif ; d’autres plantes encore, de la famille des Mésembryanthèmes et des Euphorbes semblaient lui plaire particulièrement.

Pour ma part — le grand air m’ayant mis en appétit — je me contentai d’un petit pain fourré flanqué d’œufs durs; quelques oranges (pour la soif) complétaient ce menu qui eût fait le bonheur d’un anachorète. En fait de récréation, le spectacle le plus grandiose, le paysage le plus empoignant qu’il soit donné à l’homme de contempler; que faut-il de plus?

A première vue, les détails vous échappent. Comme couleur, deux tons seulement, ou, pour mieux dire, deux immenses teintes plates, légèrement graduées, d’une richesse et d’une harmonie parfaites : la teinte fauve du sol brûlé, et le bleu émaillé du ciel; on dirait une coulée d’or sur un fond de lazulithe. Et, quelle grandeur ! quelle majesté dans cet océan de sable d’où émergent çà et là des masses rocheuses, stratifiées, dont les plis, comme des rides gigantesques, semblent marquer les années de ce vieux monde !

La flore, plus variée qu’on ne pense, est peu apparente dans l’ensemble; il faut y regarder de près. Il en est de même de la faune qui, par sa couleur, se dérobe aisément aux yeux du voyageur. Sous ce rapport, la gracieuse perdrix du désert est la mieux pourvue parmi la gent emplumée : lorsqu’elle est blottie, il est impossible de ne pas la confondre avec le terrain.

NOTES D’üN FRILEUX

Un duel. Au moment de me remettre en route, deux éperviers enlacés s’abattirent à quelques pas devant moi. Les ailes étendues, les plumes hérissées, l’un des combattants renversé sur le dos, les serres en arrêt, essayait de parer les coups de son adversaire qui, frappant d’estoc et de taille, lui labourait la poitrine. Le sang coulait sur le sable, les plumes rougies volaient aux alentours : c’était une lutte sans pitié, un duel à mort. Tout à coup le blessé agonisant battit de l’aile, sa tête s’affaissa, tandis que le vainqueur, avec un cri de triomphe, reprit son vol, plana un instant au-dessus du champ de bataille, puis disparut dans l’espace.

“ Hélas! „ me disais-je “ c’est partout la même chose, la paix non plus n’est pas de ce monde !... „

LES ALMÉES A KENEH (Haute Égypte)

Page 1