LE MIRAGE
’est d’ordinaire dans les régions où le désert est le moins accidenté, et, par conséquent, le plus accessible aux caravanes, que les mirages apparaissent dans toute leur splendeur.
Aux environs des ruines de Péluse, non loin de l’ancienne bouche pélusiaque du Nil, alors que le soleil du matin échauffe rapidement les grèves sableuses, ces phénomènes prennent parfois une telle intensité qu’ils déroutent complètement l’imagination.
Dans la plaine unie comme un lac, on voit surgir peu à peu des roches sombres, monstrueuses, ayant l’aspect d’une longue chaîne abrupte qui semble barrer tout l’horizon. Puis, à mesure que la température s’élève et s’égalise, les rochers s’entr’ouvrent et se dispersent comme des ballons dégonflés.
Quelquefois aussi, aux abords de l’isthme de Suez, les mirages se rapprochent tellement de la réalité que la plupart des voyageurs qui passent par le canal n’y font pas' la moindre attention.
Le croquis ci-contre a été pris aux environs d ’El-Kantara, sur la route de Syrie, à la droite du canal en venant de Suez. Un accident survenu à notre bateau me permit de descendre à terre pour quelques heures, en compagnie de cinq ou six passagers désireux de se délier les jambes, après quinze jours de mer.
Il était huit heures du matin, le soleil montait lentement dans le ciel bleu parsemé de flocons argentés bordés de rose. Devant nous, à perte de vue, de légères ondulations molles, arrondies bornaient le désert, tandis qu’à droite les dernières sinuosités du lac Ballah se perdaient dans le sol aride, spongieux.
Je connaissais le pays depuis longtemps, rien n'y arrête la vue ; ce sont partout des dunes friables, un peu inclinées de l’est à l’ouest, entourant de vastes arènes dénuées de végétation.
Nous marchions allègrement comme des écoliers en vacances par cas fortuit, heureux de pouvoir fouler ce bon plancher des vaches que chacun de nous guignait de l’œil depuis notre entrée dans le canal. Un ténor de province, en rupture d’engagement, prit la tête de la colonne en chantant à gorge déployée l’air des Diamants de la couronne :
“ Je déteste une paix profonde,
Le vrai plaisir est de changer.
Qu’il est doux de courir le monde, Qu'il est beau de voyager ! „
A peine avions-nous fait une centaine de mètres dans la direction du levant, que nous nous trouvâmes tout à coup en présence d’une sorte de marais semé d’énormes blocs de rochers noirâtres, se reflétant dans l’eau, et égrainés en rang d’oignons comme un gigantesque chapelet.
andis que j’en faisais le croquis, les fortes têtes de la bande discouraient à perte de vue sur la nature et la provenance de ces roches.
“ C’était „ , disait un gros personnage abrité sous un parasol, et suant commme un melon sous cloche, “ c’était „ disait-il, “ des blocs erratiques de l’époque glaciaire, enfouis dans la vase depuis des milliers d’années. „
“ En effet „ , reprit un grand sec, “ je reconnais parfaitement leur nature ; ce sont des roches granitiques provenant de la chaîne du Liban. On en trouve des quantités sur la côte de Syrie, aux environs de Jaffa.
Un troisième, enfin, y voyait les ruines d'une construction hébraïque, une espèce de camp retranché : il y en avait pour tous les goûts.
“ Et vous, monsieur „ , me dit un naturaliste portant des lunettes vertes qui lui procuraient le plaisir de voir des prairies en plein désert “ qu'en pensez-vous ? „
— “ Révérence parler, je pense que vous avez la berlue. 11 n'y a là ni roches ni marais ; l'époque glaciaire et les Hébreux ne sont
pour rien dans tout ceci, car, là où vous croyez voir quelque chose, il n’y a pas le moindre objet qui soit palpable. „
— “ Comment?... pas possible!... puisque nous voyons tous la même chose, et vous-même... ce dessin ? „
— “ Je dessine un effet de mirage, voilà tout. On en voit souvent de plus bizarres, mais faute de grives on tire des merles. „
— “ Ainsi, selon vous, ces grosses pierres et ce marais agité par le vent ne sont que fictions ? „
— “ Pas plus de marais que sur la main ; rien de plus facile d’ailleurs que de vous en assurer. A vue de nez, ces eaux devraient se trouver à cent cinquante ou deux cents mètres de nous, c’est l’affaire de quelques minutes, et, le bateau ne repartant que dans deux heures, dit-on, nous avons le temps : marchons ! „
— “ Je croyais, moi, „ reprit l’homme aux lunettes, “ que le mirage était tout simplement un effet de réfraction qui faisait paraître au-dessus de l’horizon des objets lointains se trouvant en dehors de notre point de vue, à cause de la sphéricité de la terre. La science, monsieur, démontre que ce phénomène est dû à la différence de densité de l’air, qui, dans ce cas, au lieu d’être plus dense vers les couches inférieures, l’est davantage à mesure qu’on s’élève. „
— “ Cela est parfaitement vrai, mais il y a fagots et fagots, car, bien que les causes physiques du mirage soient toujours de même nature, les effets qu’elles produisent varient à l’infini. Pour ce qui regarde les objets réfléchis, nous sommes d’accord. Ainsi, en mer, de même que sur nos fleuves d'Europe, pour n’en citer qu’un ou deux exemples, le marin est souvent dérouté en voyant apparaître des villes, des villages ou des côtes qui, géométriquement, auraient dù se trouver hors de vue, mais dont l’image exacte se montre sur la ligne d’horizon, dans la position des objets réfléchis. Ou bien, c'est la double reproduction d’un navire se montrant dans le vide ; l’une des images étant droite, comme à l’ordinaire, et l’autre renversée, se plaçant comme une seconde épreuve au-dessus de la première. Tandis qu’ici, le mirage se forme pour ainsi dire à fleur de terre, à peu de distance du spectateur ; seulement, dès qu’on se déplace, soit pour l’atteindre soit
pour le contourner, il se disperse et s’efface. De plus, ce ne sont pas des images renversées ni réfléchies qui frappent nos yeux en ce moment, cela est matériellement impossible puisque ces objets n’existent nulle part. „
Tout en causant, nous avions fait pas mal de chemin sans rencontrer autre chose qu’une plaine de sable légèrement humide dans les creux, de même qu'une plage à marée basse. L’homme aux lunettes donnait sa langue aux chiens. Au loin, seulement, on voyait une grande buée vibrante ayant l'aspect d’un lac agité par la brise. Puis, tout à coup, les roches reparurent, pareilles à des flocons de nuages opaques, aux contours irisés, fantastiques, flottant devant nous, à quelques mètres du sol, et s’enroulant comme des lambeaux d’étoffe.
Deux heures après, on ne voyait plus rien ; du reste, il était près de midi, et les mirages, ici, ne se produisent que le matin, par beau temps, alors que les couches d’air s’échauffent et se dilatent d’une façon inégale, selon le degré d’humidité des terrains avec lesquels elles se trouvent en contact.
En somme, ces phénomènes sont plus fréquents qu'on ne pense : les mirages se produisent dans tous les pays du monde, mais, comme nulle part ils n’ont autant d’éclat que dans le désert et sur les plages d’Égypte, il se fait que la plupart du temps ils passent inaperçus.