UNE SYMPHONIE ET UN HARICOT DE MOUTON
’était à Ceylan, l’ile merveilleuse dont la brillante vision illumine mes songes et vient raviver, de temps à autre, les meilleurs souvenirs de mon voyage dans l'Inde.
Je n’étais pas seul ; un jeune malais, fort intelligent, nommé Ali, m’accompagnait depuis mon débarquement à Colombo après une traversée de vingt jours.
N’ayant pas alors la moindre idée du pays que j’allais parcourir, et le besoin d’expansion me poussant, un guide, et surtout un interprète, m’était de toute nécessité.
Ali me convenait sous tous les rapports: moyennant une roupie par jour, plus ses frais de voyage, il me servait de cicerone, de brosseur et de confident. Je l’avais choisi parmi plusieurs postulants indigènes pour le plaisir de cultiver un dialecte, très répandu à Ceylan, et qui, par un heureux hasard, était enseveli
depuis nombre d’années dans l’arrière-boutique de ma mémoire, déjà fort encombrée.
Le cerveau est comme la cire molle du phonographe, une foule de choses s’y impriment mécaniquement à notre insu. Une fois l’appareil en mouvement, les mots les plus bizarres, les locutions les plus expressives et les plus laconiques me revenaient comme par enchantement : au bout de quelques jours de pratique, tout marchait à merveille.
Pour le moment, nous sommes à Kandy, l'ancienne capitale de l’île. “ C’est ici que le fameux Arabi-Pacha est interné pour services rendus au gouvernement anglais „, me dit Ali avec une gravité comique.
Il serait difficile en effet, sinon impossible, de trouver en ce monde un climat plus agréable, un sol plus fertile que celui de l’antique Taprobane où la légende arabe plaça, à juste titre, le paradis terrestre.
De la véranda de son cottage, ce sinistre farceur d’Arabi peut contempler les montagnes éthérées, resplendissantes, couvertes de bois d’oranger, de massifs de bambous, de tamarins, et d’élégants cocotiers se mirant dans le lac qui étale ses eaux limpides et rafraîchissantes sur le plateau de Kandy.
Rien non plus ne l’empêche de circuler librement sous la feuillée ombreuse et embaumée dont les effluves odorants se répandent au loin avec une telle intensité que le marin passant au large peut sentir les approches de l’île fortunée à plus de 50 milles de la côte.
ont s’accorde en ce milieu magique et séducteur, et l’on peut se faire une idée de l’aspect que devait avoir le paysage pendant la brillante période tertiaire, lorsque la nature préparait le berceau de l’humanité sur la terre attiédie magnifiquement parée.
Aujourd’hui encore, la faune et la flore, d’une richesse prodigieuse, s’harmonisent avec la beauté plastique des cinghalais et
avec leur carnation, chaude et puissante, portant l’empreinte du soleil des tropiques.
Kandy est la résidence du gouverneur général de l’île, il est nommé directement par la reine d’Angleterre et 11e dépend, en aucune façon, du vice-roi de l'Inde britannique.
La ville proprement dite se trouve à 500 mètres au-dessus du niveau de la mer. Température moyenne : 22° 8. Un rêve !
Le palais du gouverneur est situé sur le versant d’une colline couverte d’une végétation splendide ; au bas de la côte, non loin du lac, s’élève une pagode bouddhiste assez pittoresque, vue à distance en un cadre merveilleux, mais n’offrant rien de remarquable comme architecture.
A l’intérieur tout est peinturé d'une manière barbare ; des fresques aux tons criards, flamboyants, s’étalent sur les parois d’une enfilade de réduits sombres et macabres. Ces barbouillages grotesques représentent l’enfer béant où des diables hideux, armés de fourches et de grapins, embrochent les réprouvés et les précipitent dans les flammes éternelles.
Ce temple est une véritable boîte à musique — et quelle musique ! — Du matin au soir, et du soir au matin, les jours fériés, la trompe beugle ou mugit, le rebec miaule, les hautbois nasillardent tandis que les gongs, les tam-tams tonnent et détonnent en une cacophonie lamentable, assourdissante.
Le bouddhisme a perdu complètement son caractère de simplicité : peinture et musique, tout semble combiné à souhait pour abêtir les fidèles.
C’est jour de fête, à ce qu’il paraît ; le tintamarre est à son comble : “ c’est le moment d’aller voir ça „, me dit Ali. “ Ada bâgousse scali „ (c’est très beau), je vous conduirai jusqu’à l’entrée du temple ; c’est tout ce que je puis faire. Comme la plupart des malais, je suis mahométan, et l’accès de ce lieu m’est interdit ; mais ne craignez rien, vous serez très bien reçu „.
Devant la porte, donnant sur une longue terrasse, un groupe de bonzes, à faces glabres, vêtus de jaune et drapés comme les anciens Romains, me souhaitèrent la bienvenue. Il y en avait de tout âge : des grands, des petits, des maigres, mais point de gros.
ls ne se coiffent jamais ; les plus jeunes de la bande portaient les cheveux courts, les vieux, tout desséchés, avaient la tête rase comme des noix de cocos.
Pendant les salamalecs d'usage, et tandis que je tournais le dos : “ Je vous recommande ce noble étranger „ leur dit mon cicerone, un peu roublard de sa nature. “ Itou touhanne besaar ada saïa pougna sôbatte „ (ce grand seigneur est mon ami) ajouta-t-il à mi-voix, en manière de confidence.
Aussitôt le chef des bonzes suivi de ses acolytes, jaunes comme des serins, m’introduisit dans la place et me fit voir tous les bibelots et reliques que renferme la pagode : ex-voto artisteinent ciselés, statue de Bouddha en argent, colliers de perles fines, cloches en bronze, d’un beau travail et enfin, par grâce spéciale, il daigna découvrir la châsse contenant la fameuse dent de
Bouddha qui me fit tout l’effet d’une dent de ruminant. “ Nous ne pouvons, sous aucun prétexte, manier de l’argent „, me dit-il en malais tandis que son regard béat allait de la dent sacrée à un énorme plateau rempli de monnaies de toutes sortes.
“ Bai , s ai a mengarti „ (bien, je comprends) répliquai-je avec un petit air naïf et gobeur que j'ai l’habitude de tenir en réserve pour les circonstances solennelles. Mais, craignant de nouveaux subterfuges plus ou moins ingénieux, je me décidai à rompre les pièges du bonhomme. Puis, jetant une roupie dans le plateau, j’opérai ma retraite vers la sortie de cette caverne rugissante où je retrouvai mon guide au milieu d'une ribambelle de bonzes qui m’offrirent des branches de jasmin, en me gratifiant de leurs meilleurs souhaits. “ Salâmat, djâlang enne salâmat Kombâli touanne „ (bon voyage et bon retour, monsieur)...
n'otes d’un frileux