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UN BUNGALOW

Gampola, 4 décembre 1880.

e prix des hôtels s’élève à mesure que l’on monte, mais nous ne fûmes pas trop écorchés dans le bungalow (1) de cette localité, grâce à l'intelligence de mon guide qui, au lieu de me présenter pompeusement comme un grand seigneur, me fit passer pour un simple gentleman farmer en

(1) Dans l’Inde, le nom de bungalow s’applique généralement aux habitations des Européens. A Ceylan, on les nomme rest-house. On donne aussi le nom de bungalow aux hôtels à l’usage exclusif des étrangers, fonctionnaires anglais ou colons.

quête de terres. Car si d’ordinaire la considération ne figure pas en ligne de compte avec la bougie, elle n’en fait pas moins enfler singulièrement la note des hôteliers. Le rôle de planteur me donnait en outre toutes les apparences d’un être raisonnable ; personne ici ne pouvant s’imaginer que l'on fasse deux mille lieues pour voir de la verdure.

Le lendemain matin, mon brave Ali, très au courant des us et coutumes du pays, parvient à me procurer une carriole fort rustique, attelée de deux petits chevaux indigènes, dont nous pourrons disposer pendant trois jours, moyennant un prix relativement modéré.

L'affaire conclue et les avances acceptées, un jeune cinghalais, très peu vêtu, aux formes un peu grêles, mais beau connue un bronze antique, pousse les bêtes, et nous filons à toute vitesse dans la direction de Ramboda, où nous comptons arriver vers quatre heures du soir — à cette époque de l’année les jours sont, à peu de choses près, égaux aux nuits : de six à six. —

u sortir du rest-house, la route passe sur un pont jeté sur une belle rivière qui contourne les hauteurs avoisinantes dont les sommets empourprés se découpent sur n bleu de saphir. Autour de nous, le paysage encore noyé dans l’ombre crépusculaire, laisse entrevoir des vallons et des coteaux ombragés de bois majestueux formant des masses vigoureuses qui se déroulent en ondoyant comme un immense tapis de velours.

11 est sept heures du matin, la température est délicieuse; le thermomètre marque tout au plus vingt-quatre degrés centigrades. Bientôt, par une bonne voie empierrée, nous entrons en pleine forêt.

Déjà le soleil dore la cime des cocotiers dont les palmes lustrées frissonnent sous la brise du matin. Partout la rosée scintille — non pas une de ces petites rosées glaciales, rappelant le givre, comme dans les contrées du nord — ce sont des

diamants, gros comme des œufs de fauvettes, qui rayonnent dans les corolles des fleurs et ruissellent, avec un bruit de grêlons, sur les feuilles des bananiers. A la première montée, nous quittons notre équipage épileptique qui nous suit clopin-clopant tandis que notre jeune automédon entonne une mélopée, d’un caractère étrange, dont les notes aiguës et plaintives réveillent les vautours et les paons endormis, tout en haut, sur les branches des manguiers.

Il est des moments où l’on aime à fouler le sol pour mieux se sentir vivre, pour aspirer à pleins poumons l’air embaumé qui vous grise et vous transporte en un monde primitif, plein d’harmonie. Et l’on s’attarde par les chemins ombreux, dans le silence des bois, pendant des heures inoubliables, en se disant avec orgueil : “ toutes les merveilles de la création, depuis les fleurs les plus surprenantes jusqu’aux arbres majestueux qui font songer aux cathédrales gothiques, je puis les toucher, les contempler à loisir; cet Eden m’appartient, car son image, si vive, si absorbante, est tellement fixée dans ma mémoire que rien désormais ne pourra l’effacer „...

Ali est décidément un guide précieux; comme bon nombre de gens de sa race, il connaît non seulement toutes les plantes du pays, leurs propriétés curatives ou vénéneuses, mais encore leur mode de culture.

Dans la zone intertropicale où l’enfant est parfois tenté de cueillir des fruits ou des graines nuisibles, les principes de botanique appliquée forment la base de son éducation. “ J’ai vingtquatre ans, „ me dit-il, “ mon fils en a sept, et je puis vous assurer que, sous ce rapport, je n’ai plus rien cà lui apprendre „...

ar malheur, d’année en année, ce splendide jardin se dénude; des trouées énormes dénotent que la fièvre du lucre n’épargne pas même le paradis terrestre : les bûcherons défricheurs ne connaissent point d’obstacles, et l’on éprouve un serrement de cœur à la vue de ces vastes clairières

où les plus beaux arbres, avec leurs palmes sèches, jonchent le sol comme des rangées de colonnes corinthiennes. Tout cela pour faire place à des arbrisseaux de peu d'apparence, plantés symétriquement dans la forêt dévastée, amoindrie : c’est à vous dégoûter du café !

En ce moment toutefois, il y a un temps d’arrêt ; les terres sont à la baisse, une maladie contagieuse s’est abattue sur les caféiers : c'est la ruine pour beaucoup de planteurs et le triomphe prochain de la chicorée, qui déjà se débite traîtreusement sous forme de grains de Moka, grâce aux progrès de la chimie et de la mécanique.

epuis ce matin les montées se succèdent ; le paysage prend un aspect des plus pittoresques. Une quantité de chutes d’eau, étagées dans le ravin, mêlent leur gai murmure au bruissement soyeux des palmiers tandis que le crincrin monotone des cigales retentit de toutes parts au bord des talus surchauffés.

Nous sommes au milieu du jour; les rayons du soleil tombent d’aplomb sur la route poudreuse et réverbérante. C’est l’heure où la plupart des animaux se réfugient à l’ombre, et, comme il serait imprudent de ne point se conformer à cette règle salutaire, nous prenons le parti de cheminer sous bois : le spectacle de la nature chez elle vaut bien, ce me semble, un surcroît de fatigue.

En présence de ces magnifiques solitudes où l’œil n’aperçoit qu'un enchevêtrement de plantes aux formes étranges, gracieuses, et délicates comme les végétations sous-marines, où les teintes les plus riches, les plus éclatantes : malachite, émeraude, pourpre et ors pâles se fondent et s’harmonisent dans la magie du clairobscur; en contemptant ces quantités d'animaux de toute espèce vivant en parfait accord au milieu de cette végétation merveilleuse, où les oiseaux mouches et les papillons aux ailes diaprées des plus vives couleurs, voltigent dans l'air embaumé, on se croit transporté comme par enchantement en un monde féerique tout

palpitant de sève, où tout rit, tout chante dans l’éternel printemps.

De distance en distance, au milieu de la pénombre verte rayée d’argent, les ruisseaux vagabonds forment des bassins paisibles, cristallins, où les daims et les singes viennent se désaltérer pendant que les ibis, les flamans roses et les grues antigones, au plumage d’azur, se livrent à la pêche parmi les plantes aquatiques. Et tout en haut, des essaims de brillantes perruches bavardent sous la feuillée épaisse se développant en arc de cercle comme une voûte étoilée.

Peu à peu, dans la pesanteur amollissante d’un midi tropical, la brise tombe, les oiseaux se taisent, puis, doucement, sous le charme d’une ineffable volupté, la nature s’assoupit... et s’endort.

Ces lieux agrestes, ce calme profond inspirent un sentiment de pieux respect ; on hésite tout d’abord à troubler l’harmonie de la forêt immense et mystérieuse qui vous fascine et vous anéantit. Mais, comme en un rêve extravagant, une force invincible vous entraîne dans l’inconnu : enfiévré, haletant, préoccupé de périls imaginaires, on cherche à s’orienter et l'on s’égare avec une rapidité désespérante. Aux clartés diffuses, tamisées, épandues dans les taillis, succèdent des ombres fantastiques où les arbres tordus se massent et s’étreignent en un fouillis inextricable, à l’aspect farouche ; de temps à autre, le ravin dans lequel nous cheminons se rétrécit et se divise en coulées de fauves sillonnant les broussailles hérissées d’herbes sèches : tout est vague, indécis, en ces labyrinthes obscurs et tortueux qui semblent peuplés de bêtes monstrueuses.

Par une aberration des sens, on prend des enroulements de lianes pour des serpents entrelacés, les arbres renversés et vermoulus se transforment en hideux sauriens, et l'on s’attend à se trouver tout à coup en présence de quelque mammifère gigantesque errant, solitaire et impassible, dans la quiétude des grands bois (1).

(1) L’ile renferme encore, dit-on, plus de vingt mille éléphants sauvages, qui consliluent la réserve destinée à l’année des Indes. Dès qu’on s’aperçoit que le nombre de ces précieux animaux tend à décroître, on suspend les chasses destructives pour plusieurs années.

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