CHAPITRE VI
A BORD DU “ BANGALOR „ (1)
1 est dix heures du matin.
“ Ring tlie bell! „ hurle le commandant en roulant les yeux, comme s’il arrivait un malheur. C'est tout bonnement le signal du dernier coup de cloche avant le départ. Puis, lentement, avec la prudence du serpent, nous nous engageons dans la lagune en contournant les bouées qui indiquent la passe.
Un vent glacial siffle dans les mâtures, et met des touches de vermillon sur le nez des voyageurs.
Par le mouvement du navire, le givre, couvrant les cordages, se détache et s’éparpille sur le pont, comme des paquets de gros
(1) Vapeur de la Compagnie péninsulaire et orientale, que je connaissais de longue date ; il se perdit corps et biens, il y a trois ans, dans le golfe d’Aden.
sel. Faute de parapluies, nous recevons cette giboulée de cristaux sur nos parasols, lesquels, avant peu, nous rendront des services plus en rapport avec leur destination.
Tout à coup, comme fiche de consolation, le soleil met une traînée lumineuse et pétillante sur le panorama de Venise qui se déroule à l’horizon. C’est d’un effet prodigieux !
Puis, en nous éloignant, les îles vénitiennes : Malamocco, le Lido, Saint-Lazare et Chioggia, nous aparaissent semblables à des radeaux mouillés dans les lagunes.
Insensiblement ce décor, unique au monde, bleuit et s’enfonce dans les lames empanachées d’écume.
Nous sommes dans l’Adriatique.
Brise carabinée : çà et là, quelques embarcations — des Bra- « fozzi — aux voiles blanches, tendues, frémissantes, fuient devant le temps et bondissent sur la crête des vagues. Le Bangalor prend des allures penchées et folâtres, mais peu rassurantes poulies passagers novices qui vont se recueillir le long du bord avec des airs de saules pleureurs.
Et pendant que le roulis bouleverse la vaisselle avec un bruit de tessons et un cliquetis d’argenterie, on sonne le déjeuner (crève-cœur pour les malades qui trouvent que c’est une mauvaise plaisanterie).
Beaucoup d’appelés et peu d’élus; plus de couverts que de convives; une économie pour le maître d’hôtel. Demain, les reliefs des chapons rôtis seront métamorphosés en poulet chasseur.
Malgré le mauvais temps, nous n’aurions pas trop à nous plaindre, si une légion de rats vénitiens, en voyage de noce, ne venaient parfois troubler notre quiétude. C’est par la chaîne de l’ancre que ces touristes, conduits par de vieux routiers malins comme des singes, ont escaladé hier soir notre hôtel flottant. Il est vrai que nous avons aussi des chats, mais pour la parade seulement. Ce sont des philosophes “ bien fourrés, gros et gras „, qui se contentent de ronronner autour du poêle après leurs repas, jugeant inutile, sinon dangereux, de jouer à cache-cache avec ces terribles rongeurs capables d’intervertir les rôles et de les exterminer.
Nous fîmes escale à Ancône pendant la première nuit, et ce
ne fut que le surlendemain, en entrant dans la mer Ionienne, au sortir du canal d'Otrante, que l’hiver voulut enfin nous lâcher.
La Méditerranée est sujette à des accalmies pleines de volupté qui font oublier aisément ses accès de colère. Plus un souffle de vent, plus une ride sur la mer endormie ; le navire dodeline mollement sa lourde masse, tandis que l’hélice semble dérouler un large ruban de soie blanche qui s’allonge sans cesse et se perd à l’infini sur la nappe d’azur.
Tout revif, tout s’anime à bord, comme dans une fourmilière aux premières ardeurs de l’été.
Effet magique du beau temps ! A peine sortis de leur cellule, quelques passagers, encore tout pâles et les jambes flageolantes, papillonnent déjà autour d’un groupe de jeunes voyageuses, qui, elles aussi, ont payé le tribut à la belle Amphitrite. Mais personne ne veut en convenir ; cela s’appelle, paraît-il, “ écrire à ses parents „.
On a dû écrire des volumes ces jours-ci, car je vois là des figures blêmes qui m’étaient totalement inconnues.
En un rien, le navire prend un air de gala ; on déménage les poêles, mis au rancart pour suppression d’emploi ; le piano est hissé sur le pont ; on frotte, on astique à tour de bras pour fêter le blond Phébus. Déjà les paletots ont disparu ; tout le monde porte le costume d’été, blanc ou nankin. Et les chats, installés sur le gaillard d’arrière tout ensoleillé, s’empressent, eux aussi, de faire un bout de toilette
Le 20 janvier ; après une excursion dans le désert de la Syrie, j’essayai de faire un plongeon dans la mer Morte, et n’obtins d’autre résultat, vu la densité de l’eau, que de me cogner la tête, comme un hanneton se jetant contre une vitre.
Le soleil comblait mes vœux : 36 degrés centigrades à l’ombre!