AU CA THE
epuis que les races européennes ont mis une partie de l'Afrique en coupe réglée, la capitale de l’Egypte me semble fort difficile à définir. Chaque jour y apporte des éléments hétérogènes formant un alliage de barbarie et de civilisation plein de contrastes ; l’appât du lucre y amène non seulement les aventuriers, les spéculateurs, les marchands interlopes de l'Asie, mais encore les ruffians et les décavés du monde entier. Les entreprises les plus folles, les plus abracadabrantes y prennent naissance et disparaissent rn quelques heures, comme les éphémères du Nil. La résignation succède à la débâcle : tel qui fut banquier se fait valet de chambre, ou se faufile dans un palais quelconque, à titre de gérant, pour cultiver le bacchiche; tel autre se fait musulman par ambition, quitte à se reconvertir plus tard pour le même motif.
Au-dessus de cette masse flottante de Grecs, de Levantins, d’italiens, de Français et d’Arabes de toutes nuances, les descendants des parias corvéables d’autrefois, les Israélites enfin, apparaissent comme des Bouddhas lamés d’or devant lesquels les masses s’inclinent en maudissant, in petto, leur puissance et leurs richesses : la terre d’esclavage devient peu à peu la terre promise aux fils d’Israël. Ainsi qu’en un profond labour la charrue ramène à la surface et au soleil les terres qu’un long repos a rendues fertiles, ainsi la race juive reprend le dessus après tant de siècles d’oppression et de misère.
Les temps sont bien changés depuis l’Exode : le Seigneur luimême ne s’y reconnaîtrait plus; c’est pour les descendants des tribus juives que les fils des anciens persécuteurs de son peuple s’éreintent à leur tour en taillant les plus belles pierres du Mokatam pour bâtir leurs palais et leurs maisons de banque. L’évolution des races humaines est parfois bien amusante à observer. Si Pharaon, après des vexations de toutes sortes, ne s’était pas avisé de contraindre les Hébreux à fournir la paille coupée pour fabriquer les briques crues (1), il est très probable que Moïse en eût été pour ses frais d’éloquence révolutionnaire : il a suffi de quelques charretées de paille pour bouleverser le monde.
De temps à autre la Providence se plaît à retourner les humains comme des crêpes dans la poêle.
“ Cosi va il mondo „ ; dans la sempiternelle balançoire des choses, une race s’élève pendant qu’une autre s’abaisse, à tel point que les pauvres Égyptiens seraient au comble de la joie si quelque cataclysme miraculeux pouvait anéantir les fils de leurs anciens esclaves devenus les maîtres.
En attendant — ils ne risquent rien d’attendre — ils s’écrient volontiers, les bras au ciel, comme les pasteurs allemands : “ Le temps est venu de briser les chaînes de l’esclavage que les Juifs font peser [sur les chrétiens, de même que le temps est venu de
(1) Les briques crues se font encore toujours de la même façon avec le limon du Nil mêlé de paille coupée pour leur donner de la consistance. Ce n’est qu’à partir de l’époque gréco-romaine que l’emploi des briques cuites prit de l’extension.
briser les chaînes des esclaves noirs de l’Afrique centrale. Mais, “ malèche „ (1), connue dit l'Arabe, autant en emporte lèvent. En vérité, Moïse doit rire dans sa barbe s'il entend les calembredaines qui se débitent ici-bas.
Au Caire, de même qu’à Alexandrie, le mouvement tumultueux de la rue est aussi étrange pour les yeux que pour les oreilles : ici les beuglements lamentables des chameaux et les braiments des baudets te mêlent aux sifflements des locomotives, dont les panaches de vapeur enveloppent les palmes aiguës des
teur du pétrole se joint par affinité aux émanations du gaz ; où les effluves écœurants des fritures à la margarine s’allient aux parfums d’Arabie !
Au dehors, une foule grouillante, demi-nue, loqueteuse ; chameliers et àniers se heurtent, se bousculent ou s’injurient en un dialecte abrupt, un assemblage de mots durs, hachés, qu'ils expectorent en roulant des yeux furibonds : on dirait une meute de chiens enragés.
dattiers ; là, une musique arabe confond ses accords plaintifs et endormants avec les flonflons d’un café-concert, où les dames viennoises s’époumonent et trombonent à tour de bras.
ses rues populeuses par une fraîche soirée d’automne alors que les nègres, les Bédouins et les Arabes dépenaillés s’entassent pêle-mêle dans les gargotes crasseuses, où la puan-
(1) Ça ne fait rien !
De leurs pieds nus, tannés et calleux comme des pieds de chameaux, ils soulèvent la poussière nauséabonde formant des tourbillons chargés de microbes : quelque chose comme des nuées de guano d’une densité à renverser une brigade de vidangeurs — si je puis m’exprimer ainsi.
Il faudrait chausser des bottes d’égoutier pour s’aventurer dans les ruelles de la vieille ville, parmi les boucheries sordides enguirlandées de charognes toutes noires de mouches ; pour oser frôler, en passant, les boutiques de charcuteries suifeuses étalées en plein vent, au milieu de la poussière qui fait corps avec des comestibles sans nom. Et lorsqu’enfin, pris de nausées, on veut s’échapper par la tangente, on s’égare en des carrefours tortueux, resserrés, véritables nids de cloportes puant la moisissure, car jamais un rayon du beau soleil d’Égypte ne vient illuminer ces réceptacles d ’im m ondices .
L’Orient des poètes m’a toujours semblé une mauvaise plaisanterie; à entendre leur rangaine sentimentale, toute femme arabe ou syrienne prenant de l’eau à une fontaine rappelle à leurs yeux un être idéal, à la fois simple et naturel, une Bœbccca enfin, au regard voilé, pudique, au teint ambré, aux attaches fines, et portant l’amphore avec la grâce et la noblesse qui distinguent les races primitives.
Sans vouloir débiner la fille de Bathuel qui engendra Jacob, j’imagine — au risque de me faire conspuer par les peintres classiques — que les femmes de la Bible ont été singulièrement surfaites. Le milieu et la manière de vivre étant restés tels qu’ils sont décrits avec tant de précision dans l’œuvre de Moïse, je ne m’explique pas comment il se fait que ces êtres privilégiés ne se rencontrent plus.
Vue à distance, cependant, la femme égyptienne séduit tout d’abord l’artiste : costume très simple, pas de corset ; une longue chemise en cotonnade bleue, ouverte sur la poitrine, et retombant sur ses pieds nus. Elle s’enveloppe en outre d’une sorte de mante sans coutures, de la même étotfe, dont elle se couvre la tête. Comme lignes, c’est parfait; mais, dès qu’on s’approche, l'illusion s’envole à tire d’aile, et l’on se trouve en présence — si c’est une femme mariée — d’un être vulgaire, malpropre, une virago à la
poitrine flasque, tannée, marchant le ventre en vedette, et dodelinant des hanches par l’habitude qu'elle a de porter des fardeaux sur la tête. Je parle ici de la fellahine : parmi la bourgeoisie, les jeunes filles adultes se montrent fort peu, tandis que chez les mahométans des hautes classes les femmes ne sortent qu’en voiture, et tellement empaquetées qu’on les prendrait pour des meubles de prix enveloppés de housses.
epuis que l'Égypte existe, la femme du fellah a toujours été considérée comme un être inférieur, une bête de somme ; les besognes les plus répugnantes lui sont dévolues par tradition. Dès l’aurore elle est aux champs, conduisant les buffles, transportant les récoltes, ou préparant le combustible.
— n En voici quelques-unes au travail sur la berge d’un canal d’irrigation.
Le soleil darde sur le limon poudreux, d’une couleur sombre, absorbante ; c’est la couleur qui domine en Égypte. Elles sont là une dizaine, à genoux devant des fossés creusés dans la terre légèrement humectée ; tout en bavardant comme des pies
— c’est la seule distraction qu’elles se permettent — elles gâchent, à la force du poignet, des monceaux de bouse de chameau et autres ordures mêlées de brins de paille, servant à relier le mortier et à faire office de copeaux. La pâte, suffisamment pétrie, est roulée en boule de la grosseur du poing, puis réduite en galettes sur lesquelles chaque ouvrière applique sa marque de fabrique en y imprimant les quatre doigts et le pouce.
Bientôt les éclaboussures de la matière gluante, empestée, marbrent leurs bras nus. L’opération se fait très rapidement ; tandis que les femmes font le moulage, des enfants emmoutardés comme des stercoraires étalent les rondelles qui, du jour au lendemain, se durcissent comme des biscuits de carême. “ Ce qui est digéré n’est pas perdu „ : c’est le combustible des fellahs ; il y a peu de bois en Égypte, et le charbon est hors de prix. Au village et dans le vieux Caire, les galettes sont plaquées tout simplement sur les murs exposés au soleil.
Cette esquisse au bitume semblera, je pense, un peu sombre, un peu brutale, aux yeux des touristes qui, étendus sur des sièges en rotin dans la tiédeur amollissante du climat, se bornent à contempler le brillant tableau de la ville moderne.
Rien de plus amusant d’ailleurs que ce spectacle vu de la terrasse de l’hôtel Shepheard. Chaque jour, à l’arrivée des trains, les omnibus amènent des bandes de touristes affairés sous la conduite de drogmans grecs ou syriens, qui les exploitent et les carottent avec un aplomb pyramidal.
Toutes les races, tous les types de la création : les nègres, les mulâtres, les blonds et les bruns, sont représentés dans le panorama mouvant qui se déroule aux yeux du spectateur désœuvré.
Chaque jour aussi, sous l’éclat d’un ciel incomparable, la multitude bariolée se presse, s’agite; c’est un tohu-bohu incessant de promeneurs venus des quatre coins du monde : marchands d’antiquailles, avocats sans cause, interprètes, brasseurs d’affaires en quête de dupes, amazones européennes avec leurs cavaliers portant le casque et le veston d’été — effet du climat — ; on flirte partout : à pied, à cheval, en voiture...
Dans la cacophonie des langues, chacun se débrouille comme
il peut., en l'idiome cpii lui est propre ; les Grecs, seuls, polyglottes par excellence, ne sont jamais pris au dépourvu...
De ci de là, comme des masques grotesques, on voit apparaître des femmes indigènes empaquetées des pieds à la tête dans de larges pièces de soie ou de cotonnade qui, à la moindre brise, se gonflent comme des aérostats.
Nombre de ces dames, arabes, berbères ou négresses, sont à califourchon sur des baudets fringants, ornés de colliers et de fanfreluches. Puis surgissent, pareils à des géants au milieu d’une cavalcade, les chameaux, les dromadaires pelés, crottés, allant à la queue leu leu, et longeant, avec une impassibilité fatidique, l’enfilade des brillants attelages.
Les couleurs les plus disparates, les costumes les plus étranges s’harmonisent dans le pêle-mêle ondoyant, carnavalesque, où l’Arabe et le Bédouin mettent la tache claire et vibrante de leur burnous à côté des Sais (coureurs) tout rutilants, qui papillonnent devant les voitures de maîtres.
Enfin, vers le soir, dans la lueur empourprée du couchant, dès que la température s’abaisse, chacun se hâte de rentrer : piétons, voitures, carrioles et baudets se mêlent, s’accrochent, s’embrouillent, quand tout à coup la foule s’entr’ouvre comme par enchantement ; ce sout les voitures des harems qui fendent la cohue avec la rapidité et le brouhaha des pompes à incendie dans les rues de Londres.
Chaque équipage est flanqué de cavaliers éthiopiens, des eunuques, noirs comme l’ébène, et fiers comme Artaban — hélas — mais heureux tout de même : ils n’ont pas de belle-mère!
A l’heure de la promenade, c'est dans les quartiers d’Ismaïlia et de l'Esbéqueh que le monde européen se concentre, non loin des grands hôtels, des banques, des consulats et du théâtre khédivial : toutes les grandes voies qui divisent ces quartiers sont ombragées d’énormes acacias à feuilles persistantes, dont les branches noueuses s’entrelacent au-dessus de la foule remuante.
La police du Caire se compose de cavaliers indigènes choisis pour la plupart dans l’armée égyptienne, et de plusieurs brigades de sergents de ville. Les cavaliers, fort bien montés, ont pour
mission de maintenir l'ordre dans les promenades publiques et les grandes voies, où l’encombrement des voitures tournerait bien vite en gâchis, si la circulation n’était pas réglée : tout attelage, quel qu’il soit, est obligé de prendre la droite.
Quant aux sergents de ville, bien que leurs attributions soient a peu près les mêmes que dans les corps de police des cités européennes, leur rôle ne laisse pas que d’être fort embarrassant, surtout lorsqu’il s’agit de conflit entre indigènes et étrangers. Pour ce qui regarde les Arabes, très turbulents de leur nature, cela se passe en famille : on crie, on s’empoigne ; la police, toujours impartiale, tape libéralement dans le tas, et tout finit par s’arranger. Malheureusement, il y a encore les soldats anglais dont la mansuétude et la tempérance laissent souvent à désirer ; c’est le plus mauvais côté du métier, car, si ces braves policiers sont chargés de reconduire les victimes du whisky avec tous les honneurs dus à leur plumet, ils n'ont pas toujours la poigne assez solide pour se faire respecter. De sorte qu’à la moindre bagarre ces pauvres diables, bourrés de coups de poing, s’en reviennent tout penauds, avec des yeux pochés, et quelques dents de moins.
Le grand défaut de la ville moderne, c’est son manque de caractère; n’était le beau ciel d’Égypte, on pourrait se croire tout aussi bien en quelque beau quartier de Paris que dans une cité orientale.
Déjà les rues s’alignent et se peuplent de camelots, de décrotteurs et de vendeurs de journaux ; le pays des Pharaons est dans le mouvement. Bientôt l'on ira au désert en tramway, et des machines funiculaires trimbaleront les touristes jusqu’au sommet de la pyramide de Chéops : le vieux monde s’en va, Allah Kerim ! Le Caire n’aura plus rien à envier à la modernité bourgeoise de Rome.
Au lieu de gracieuses constructions moresques rappelant les anciens cloîtres, avec leur patio entouré d'arcades et orné de fontaines, ce sont partout des villas et des hôtels genre français ou italien, dans lesquels on cuit à l'étouffé à partir du mois d'avril, et au bain-marie pendant la crue du Nil, de juin jusque dans les derniers jours de septembre.