UNE HEUREUSE RENCONTRE
Janvier 1889.
nfîn, moi aussi j'ai eu une aventure — j'allais dire une bonne fortune. — Il était temps ; songez donc, courir le monde pendant plus d’un quart de siècle sans le moindre accroc, sans le moindre incident qui fût capable d’éveiller l’attention du lecteur : c’était profondément ridicule.
Une aventure, voyez-vous, c’est un chevron pour le touriste : ça le pose, comme un Normand à son premier procès.
“ On peut être héros sans ravager la terre „ aussi, béni soit le jour où, armé de mon parasol de Tolède, j’enfourchai ma bourrique favorite, qui frétillait d’impatience ainsi qu'un chien de chasse au moment du départ ; jamais je ne l’avais vue si alerte, si animée, Rapidement, l’une portant l'autre, nous traversons les ruelles sordides du Caire pour nous diriger vers la
NOTES D’b’N FRILEUX
partie inculte de l’Égypte, où nous arrivâmes sans encombre vers les sept heures et demie du matin (1).
O moment délectable ! Je respirais à pleins poumons, loin des cloaques pestilentiels et des parfums d’Arabie : l’heure était propice, un temps à souhait pour prendre la clé des champs.
Déjà les clartés rayonnantes du soleil levant baignaient le désert qui se développait à l’infini avec ses vallons âpres, chaotiques, comme une mer figée dans un accès de colère. A droite, dans la plaine aride, les tombeaux des Califes découpaient leurs dômes gris, poussiéreux, sur la chaîne du Mokattam dont les lignes sévères s’estompaient dans l’azur éthéré.
Plus d’habitations, plus de culture : partout du sable mêlé de galets tout ruisselants de rosée.
Je poussai ma monture vers les ruines d’une mosquée faite de plâtras, une de ces machines banales que l’on aime à voir... par terre. La coupole, pareille à un crâne défoncé, gisait parmi des débris de poteries et de briques crues. Autour, sous la poussière crayeuse, quelques sépulcres arabes, dans le délabrement de l'oubli, marquaient la limite du monde des vivants et des morts.
Résolûment, je mis le cap sur le désert afin d'atteindre la route des pèlerins de la Mecque qui part de l’Abassieh et se dirige vers les ruines d'Héliopolis. Heureux de vivre, fasciné par la vaste étendue silencieuse, je m’en allais de l’avant, le cœur léger, sans autre guide que le soleil, comptant d'ailleurs sur l’instinct merveilleux de ma bête pour me tirer d’affaire si je venais à perdre la boussole.
Après une heure de marche, les derniers contreforts du Mokattam, avec leurs renflements aux tons fauves, se perdaient dans les éboulis de gravier cristallin semé d’or moulu. Devant moi, sur les grèves éblouissantes striées par le vent,
(1) Cette excursion ne pouvant se faire en un jour, et mon ânier ayant manifesté le désir d’aller prévenir sa famille, je pris les devants, persuadé que le brave garçon ne tarderait pas à me rattraper, mais ce ne fut que vers midi, après une course très pénible, qu’il parvint à me rejoindre.
nulle empreinte ne rappelant la vie : la dernière tourmente avait tout balayé.
Au milieu du calme solennel répandu sur ces mornes solitudes, l'imagination s’égare, la sensibilité percevante se trouble; tout est vague, indécis comme dans un songe. Et tandis qu’un charme irrésistible m’entraînait vers l’inconnu, la brise du désert se traduisait en modulations insaisissables qui bourdonnaient à mes oreilles comme le murmure d'une harpe éolienne: l’ouïe aussi est sujette au mirage.
Peu à peu, sous l’action des clartés aveuglantes illuminant l'espace, je perdais le sentiment des proportions, des distances. Tout semblait avoir la même valeur de ton, le même éclat dans la fluidité phénoménale de l’atmosphère. Accablé, en quelque sorte, par la grandeur des choses, et la folle du logis battant la campagne, je me voyais sur un infime canot allant à la dérive vers la haute mer, tant les vagues se creusaient et s’élevaient sans cesse autour de mon frêle esquif : l’illusion était complète.
Aux approches de midi, les vibrations de la chaleur couraient en ondulations diaphanes dans la plaine embrasée, les lignes de l’horizon oscillaient, et de temps à autre un souffle puissant rasait la crête des flots poudreux qui s’éparpillaient comme des lames déferlées.
Dans la torpeur d’un soleil blanc, implacable, je ne distinguais plus que l'ombre de mon parasol se découpant à l’emporte pièce sur le sable surchauffé, réverbérant...
Depuis longtemps déjà, comme de larges sillons, les replis ondoyants du désert se succédaient avec une monotonie fastidieuse, hypnotisante, lorsque je m’aperçus que ma monture courait la prétantaine et cherchait à s’orienter.
Gomme des cornets acoustiques, ses longues oreilles se braquaient vers l’avant avec une persistance singulière. Les nasaux ouverts, prenant le vent, elle reniflait, sautillait joyeuse, délirante en louvoyant d'un air indécis : “ La pauvre bête a un accès de folie par insolation „, pensai-je en lui tapotant la nuque pour la calmer; caria perspective de devoir m’en retourner à pied ne me souriait guère.
nanti tout à coup un être étrange, une espèce de centaure apparut au loin sur un monticule ; un braiment lamentable retentit clans l'immensité, tandis que le cavalier fantastique se dirigeait vers moi bride abattue. Bientôt nos deux coursiers, lancés à fond de train, se trouvèrent en présence : mais, -ô surprise ! le cavalier était une femme arabe. Son âge? dix-huit ans au plus. Elle était à califourchon sur un âne, et moi sur une ànesse. Tète à tête, nez à nez, nos deux bêtes se caressaient avec amour, s’éventaient mutuellement de leurs oreilles soyeuses. Le baudet, avec des trémoussements de plaisir, gambadait autour de l’ânesse, la flairait, l'enveloppait de son œil doux, langoureux; il se cabrait, faisait le beau, el battait l’air de ses pieds de devant comme un cheval de cirque.
Impossible, malgré tous nos efforts, de mettre un terme à ces doux épanchements : menacé d’un assaut, et à moitié désarçonné, ma position devenait fort critique. De ses jambes nues et nerveuses, l’inconnue serrait les flancs de sa monture, et tordait
la bride avec tant d’acharnement qu’elle oubliait de se voiler devant un infidèle.
Elle était vraiment belle ainsi, d’une beauté sauvage, endiablée. Grinçant les dents, bousculant mon ànesse, elle me lançait des regards féroces, et plus elle rageait, plus je riais.
Enfin, au comble de la fureur, elle sauta sur le sable en m’invectivant “ escoute ! kalb! ernchi! emchi! „ (1). Puis, à coups de pied, à coups de poing, et en poussant des coudes, elle parvint à séparer nos deux amoureux...
Longtemps encore je l’entendis rugir, et, se retournant une dernière fois, elle cracha de mon côté avec un suprême mépris...
Et tristement, l’oreille basse, ma pauvre ànesse reprit la direction d’Héliopolis, en suivant, pas à pas, les traces du baudet de ses rêves qui avait fait le même trajet en sens inverse.
(1) “ Silence, chien ! va-t-en ! va-t-en ! „