SAINT-ÉTIENNE, CATHÉDRALE
Peu de villes ont eu un aussi grand nombre d'églises que Limoges , mais la révolution les a détruites pour la plupart, et malheureusement les plus anciennes et partant les plus curieuses. C'est ainsi que de l'antique abbaye de la Règle ( fondée
en 8140 U ^^ ^^^^ P^^^ ^^ quelques fragments sculptés y épars çà et là par la ville; et sur l'emplacement de Saint-Martial, la plus ancienne basilique de Limoges (elle datait de 804)9 ^^ travaille à élever un théâtre (i).
Aujourd'hui l'église la plus remarquable à tous
(x) On trouve dans tous les quartiers de la ville des débris provenant de ces églises et de beaucoup d'autres. Snr la place de l'hôtel de ville, devant l'ancien hôtel de l'AIgle-d' Argent, on a placé en guise de bornes plusieurs chapiteaux bysantins d'un travail assez curieux. On trouve entassés péle-méle , dans les cours du séminaire, des chapiteaux , des clefs pendantes , des morceaux de corniche, etc. , provenant de l'abbaye de la Règle; enfin, pour ne citer qu'un seul des nombreux bas-reliefs dispersés aujourd'hui, et dont l'origine s'oublie tous les joUrs, je choisirai le plus ancien en apparence. Il se voit à l'angle d'un chantier, près du pont Saint- Etienne , et représente saint Jean baptisant le Christ. Je le crois du commencement du xi« siècle. Les travaux de terrassements qui
égards, c'est la cathédrale. Commencée sur un plan grandiose au xni^ siècle (i), elle est restée inachevée au xvi% ^[K>que i laquelle les travaux poursuivis avec beaucoup de lenteur s'arrêtèrent définitivement. Cette cathédrale' gothique remplaçait une église plus ancienne commencée au XI* siède , laquelle succédait elle-même à la première cathédrale bâtie, dit-on, par saint Martial, car on sait que l'histoire de toutes les églises considérables offre une suite de constructions plus ou moins complètes et toujours sur le même emplacement. Hilduin , qui mourut en avril loia, avait jeté les fondements de la seconde cathédrale qui ne fut dédiée qu'en logS. Quelques portions de cet édifice subsistent encore enclavées 4ans la cathédrale moderne, et ce n'en sont point les moins intéressantes pour l'antiquaire.
Dans son état actuel, Saint-Etienne se compose d'un chœur qui parait avoir été terminé dans le XV* siècle et d'une nef du xvi*, dont deux travées
se faisaient lors de mon passage à Limoges, pour la constnicUoa da théâtre » avaient mis à découvert les fondations de l'apside de Saint-Martial, autour de laquelle on trouvait un assez grand nombre de tombeaux, presque tous d'une seule pièce, ayant la forme d'un 'trapèze allongé. Dans plusieurs, on voyait la place de la tète, marquée par un creux particulier. De tous oestofnbeaux^ le seul qui se distinguât par quelque richesse , était taillé dans un bloc de serpentine polie, avec un couvercle en dos d'âne, portant des imbrications figurées; une croix grecque était sculptée da côté de la tête ; d'ailleurs nulle inscription ni indice quelconque qui put fiaiire connaître le rang de la personne qui y fut ensevelie. (i) En 1^73.
aettlement attenant au traussept, om été achevées. Puis y des fondations se prolongent ckns l'aligne^ n^nt des bas^côtés Nord de la ndF, jusqu'à ce qu^elles se lient à un porche bysantin surmonté d'une tour très élevée. Là était la façade de l'église amcienne , et il en reste assez pour montrer que sa lai^ur était moindre que celle de la cathédrale gothique. On voit aussi qu'elle n'avait pas le même axe; le sien passerait dans l'alignement des piliers Nord de la nef moderne. Quelques arcades ou portes en plein cintre engagées dans la clôture grossièrement maçonnée , qu'on a bâtie au xvi® siècle à l'entrée de la nef, ont peut-être appartenu au transsept de l'église bysantine ou bien à des bâtiments de sa dépendance. Ce porche et ces arcades, voilà tout ce qui reste de la construction du XI* siècle.
Le porche forme une espèce de vestibule carré, au milieu d'un énorme massif, renforcé, suivant toute apparence, à l'époque* où l'on a bâti la tour, ou plutôt lorsqu'on l'a surélevée. Quatre grosses colonnes occupent les angles rentrans du carré. Hormis un seul , tous leurs chapiteaux ont été mutilés à plaisir; mais celui qui reste est assez bien conservé. Deux têtes en bas-relief sont appUquées sur la corbeille , et séparées par une palmette; malgré le badigeon, on reconnaît un travail assez soigné et yn style qui ne manque pas d'une certaine noblesse ; je trouve même à ces têtes un caractère antique, et quelques archéologues
mêmes ont cru que ce chapiteau provenait d'un édifice romain ; pour moi je ne le pense pas, et pour expliiquer l'apparence singulière de ces sculptures, il suiffit de se rappeler que Limoges a été une ville romaine très importante , et qu'au XI* siècle- elle devait avoir conservé encore quantité de modèles antiques , pour inspirer les sculpteurs du moyen âge. Les voûtes du porche sont ogivales. Quant aux portes, il faut remarquer leur étrange amortissement, qui se compose de deux arcs ; lé premier, en retraite, ogival; l'auti^e, au-dessous, en plein cintre. A-t-on voulu réunir dans ces portes la solidité de l'ogive , et la forme noble' et consacrée du plein cintre ? c'est ce qu'il est difficile d'afiQrmer aujourd'hui , car rien de moins certain que la date de ces arcs, tout le porche ayant été retouché évidemment à plusieurs reprises, et n'ayant conservé, à l'exception du chapiteau dont j'ai parlé , aucune trace d'ornementation qui aurait pu fournir quelques lumières sur l'âge de ses dijfférentes parties. .
Carrée à sa base , la tour prend dans les étages supérieurs la forme octogone. Quatre tourelles , qui s'élèvent des angles du carré , cachent assez heureusement le passage d'une forme à l'autre et se prolongent jusqu'au sommet de la tour; en même temps eUes servent de cage d'escalier. On dit que cette tour fut bâtie au xii^ siècle ; mais elle fut trois fois considérablement endommagée par la foudre , et successivement restaurée en i483, i484et 1571.
loulela partie octogone a conservé les caractères de l'époque de transition. Sa flèche est détruite depuis long-temps, et toute la masse de la tour, fort délabrée et hors d'aplomb, penche d'une manière réellement efirayante.
Je trouve l'église gothique assez médiocre , et je ne vois rien dans sa disposition qui la distingue de la plupart des grandes églises de la même époque (i). Bâtie en granit, je n'ai pas besoin de Vdire que Tornementation y est fort commune. Les chapiteaux , composés en général de larges feuilles à double bouquet, n'ont point la grâce ni la légèreté qui caractérisent souvent l'ornementation gothique. Les frontons et les autres ornements extérieurs ne prouvent que l'impossibilité de tirer parti de matériaux sur lesquels les sculpteurs ont usé leur patience sans produire de résultats satisfaisants. Il faut pourtant faire une exception à ces critiques, en faveur de quelques statues placées dans les contreforts au Nord du chœur, entre autres un groupe représentant le Martyre de saint Etienne, d'un très beau travail. Ces statues, en pierre calcaire , m'ont paru appartenir à la fin du XII® siècle ; elles prouvent que ce ne sont pas les-
(i) Les meneaux des fenêtres semblent se prolonger dans les galeries qu'elles surmontent, et en pénètrent les encadrements horizontaux. Je n'aime pas ce système qui a prévalu en Angleterre , et dont pn trouve de nombreux exemples en France, surtout dans les provinces qui ont appartenu aux Anglais. Il faut louer la hardiesse des voûtes et des arcades, mais ii n'y a point d^église gothique qui n'ait ce genre de mérite.
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ouvciers qui ont manqué à roraemenlatimi de Çaînt- Etienne, mais seulement des matériaux convenables.
On voit également la pierre calcaire emjiojét pour quelques tombeaux adossés aux pâiers en chœur. Le plus ancien (il remonte, je crois, au commencement du xiv® siècle ) passe pour celiti de Févéque Regnault de la Porte , qui prit une grande part à la construction de la cathédrale. Sa alatue, dont la tête est en marbre , est couchée dans uner niche, et placée sur un soubassement orné de huit figurines admirablement sculptées. Dans la niche, plusieurs cartouches, maUieureuseioeDt fort mutilés, contiennent des bas*reliefs d'un travail précieux,, et que l'on peut comparer aux meilleure^ sculptures gothiques (i). Plus loin on trouve le tombeau d'un autre évéque, Bernard Brun, neveu de Regnault de la Porte (2), d'une disposition à peu près semblable , mais bien inférieur quant à l'exécution des bas*relie£s et des ornements. Deux anges, placés à droite et à gauche de la niche, tirent un rideau (de pierre) pour laisser voir la statue. Ces figures, et celles des bas-relie& qui garnissent l'intérieur de la niche, sentent déjà la manière , et sont loin de la nsaveté gracieuse des précédentes.
(i) Ils représentent le Christ couronnant la Vierge; — le Christ entre saint Martial et sainte Valérie ; — le Christ crucifié; — saint Martial administrant la communion à sainte Valérie.
(3) 1\ était évèque de Noyon,
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Ub troisième ton:d>eau ^ beaucoup plus moderne, en d^it des mutilations dont il porte de cruelles traces , se fait encore remarquer par la richesse et Mégance de sa décoration; c^est le tombeau de Févéque Jean de Langeac, mort en 1 54 ' • Lui-même le fit élever de son vivant , et mit un soin particulier à en diriger la construction. Tai vu peu de monuments de la Renaissance qui m'aient frappé davantage. Des arabesques délicieuses, et qui me rap* pelaient celles de la maison Lallemand, à Bourges, des attributs heureusement agencés, plusieurs bas-reKefs d^tme composition et d'une exécution admirables, attestent le goût de ce prékt, et le talent rare des artistes qu'il sut employer. Dans les bas-reliefs, je reconnais plusieurs sujets tirés de l'Apocalypse, et le sculpteur, avec une merveilleuse énergie , en a rendu les scènes les plus terribles. On ne peut voir sans émotion le basrelief qui représente la Mort sur le cheval pâle , accompagnée de ses terribles acolytes, chargeant bride abattue une multitude d'hommes fuyant épouvantés. Bien qu'un pareil sujet semble prêter . davantage à la peinture qu'à la sculpture , lé tableau de West perdrait assurément beaucoup à être mis en regard du bas-relief de Limoges. J'ai fait de vains efforts pour trouver le nom du sculpteur : quel qu'il soit , ses ouvrages méritent une place honorable dans nos musées , et je vous proposerai de les faire mouler pour la collection de Técole des Beaux-Arts.
St2 LIMOGES.
Le même évéque avait Ëdt constrctiré tin gt^ïiA jubé à l'entrée du chœur , mais* en 1789 on eut la malheureuse idée de le déplacer pour l'appliquer contre le mur qui ferme la nef à l'occident , et dans ce déplacement il a beaucoup souffert. On lit sur un petit écusson la date de i433. Pour une église les motifs principaux de l'ornementation paraîtront assez singuliers , car on y voit représentés les travaux d'Hercule , mais ils font allusion à la devise du prélat : IN OQO MARCESSIT Vffi- TUS. Quatre colonnes soutiennent une tribune qui s'avance en encorbellement , et six grandes niches occupent les intervalles qu'elles , laissent entre elles. Aujourd'hui les statues qu'elles renfermaient ont disparu, et le vandalisme révolutionnaire n'a pas respecté les bas-reliefs païens. Si l'on compare ce jubé au tombeau de J. de Langeac on le trouvera certainement très inférieur pour la composition et même pour le travail. ïjes ba^ reliefs sont maniérés , et les arabesques n'ont ni la grâce y ni la [fantaisie dé celles que j'admirais tout à l'heure. En général les rinceaux et les ornements courants semés sur tout le nionument manquent de relief, et l'effet en est perdu à distance. *De plus ils sont mêlés de têtes d'animaux d'une très forte saillie, et il en résulte un contraste qui n'a rien d'agréable. Je ne trouve point non plusde système arrêté dans l'ordonnance générale. On ne sait à quel style la rapporter, ou plutôt on y voit un combat entre le goût gothique et celui de la
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renaissance. L'extrémedivision des parties rappelle le système gothique, mais tous les détails pris en eux-mêmes appartiennent à l'architecture classique; or, on le sait, elle se prête mal aux capriceà qui conviennent au style flamboyant. Au lieu d^ pinacles par exemple , de dais et de clochetons , ce sont<les frontons contournés, de petits' temples à oolcmnes corinthiennes d'un effet assurément beauooup plus Inzarre qu'agréable. Du contraste entre ces ornements et leur position résulte pour le spectateur ime espèce de mécontentement du même genre que celui que l'on éprouve à la vue d'une mascarade inconvenante. Je terminerai ces obser- Tatlons en citant une des nombreuses bizarreries de ce jubé. Le dessous de la tribune , son soffîte si l'on veut, est oblique, et les rosaces et les de& paidantes qu'on y a semées à profusion sont obliques aussi, et leurs formes, au lieu d'être cylin*driqaes , deviennent légèrement elliptiques. En un mot , il semble qu'on ait cherché à produire une illusion d'optique , et par une perspective simulée à &ire paraître ces objetsbeaucoup plus grands qu'ils ne sont en réalité.
Quelques chapelles du chœur autrefois peintes à fresque contenaient de grandes compositions que le temps a effacées ou rendues à peu près méconnaissables. Mieux conservées, les nervures du choeur sont encore couvertes de jolis arabesques entremêlés dé petits anges.
M LDtoGtS. •