LA CHAIS&DIEU
A reztérieur ^ il faut noter l'absence des arcs* boutants f que remplacent de grands contreforts , réunis entre eux par des arcades. Voilà encore un des caractères les plus fréquents des églises go^ thiques du Velay et de l'Auvergne. L'épaisseur des murs y et le petit nombre de vides laissés dans la fabrique y rendaient inutiles les arcs -boutants^ avec lesquels on donne aux constructions gothiques cette apparence de légèreté qui les dis* tingue. Tous ces détails prouvent au reste que le véritable système gothique ne s'est jamais natu* ralisé dans le midi de la France.
Il ne reste aujourd'hui des fortifications qui entouraient le monastère^ outre la porte dont j'ai ^jà parlée qu'une tour carrée, flanquée sur ses angles de contreforts saillants , et qui touche au chevet de l'église , sans toutefois que les deux constructions se pénètrent ; elles ne sont que juxtaposées. On la nomme la tour de Clément VI, j'ignore d'après quelle tradition. L'abbé André de Chanac (1378- i43o) fortifia le couvent; mais la position singulière de cette tour, qui masque deux des chapelles du côté Sud, prouverait qu'elle leur est antérieure, et peu,t-être date-t-elle en effet du temps de Grégoire VI. Le premier étage seulement est voûté. Au sommet, règne une suite de mâchicoulis disposés au-dessous de petites ouvertures carrées , pouvant à la fois servir de créneaux et de fenêtres à la plateforme, laquelle est couverte d'un toit.
Un cloître , très va§te et fort élégant , est séparé
lA ÇHAISE-MEU. 271
de Féglise par des bâtiments modernes, qu'occupe aujourd'hui la mairie du village. A mon avis , ce dottre appartient à deux époques. Commencé à la fin du xiv^ siècle , il n'aurait été achevé que dans les dernières années du xv®. C'est à l'abbé André de Chanac que l'on attribue l'érection de la galerie du côté Nord.
Les stalles en bois de la Chaise*Dieu sont renommées pour leur nombre , leur travail et leur conservation. On n'en compte pas moins de cent cinquante-six ; mais l'ornementation , assez simple d'ailleurs, m'en paraît par trop uniforme. En somme, je les trouve fort inférieures à celles de Rodez , beaucoup moins vantées. Je louerai pourtant sans réserve une très jolie frise flamboyante , qui en forme Tamortissement.
Sur la paroi Nord de la clôture du chœur s'étend une fresque , malheureusement fort endommagée , et qui représente une de ces compositions si communes autrefois , si rares aujourd'hui ; c'e^t une Danse des morts. Les différents sujets sont peints , en partie sur le mur de clôture , en partie sur les piliers mêmes. Le mur, en maçonnerie , est revêtu d'un enduit très poli, dans lequel on distingue quantité de paillettes de mica ; il n'y en a point sur les piliers, et les couleurs y ont été appliquées sur la pierre même. C'est à tort que j'ai parlé de fresques , car d'abord sur les piliers il n'y a jamais eu que de la détrempe, et partout on ne voit d'autre couleur qu'un fond rouge uni-
272 LA OÏAISE-DIEU.
forme, puis çà et là du noir et du jaune (i). Il se pourrait que cela n'eût jamais été terminé. Quoi qu'il en soit , toutes les figures se détachent aujourd'hui sur ce fond rouge , cernées par un trait noir tracé . au pinceau , d'ailleurs par une main timide, à en juger par les nombreux repentirs qu'on observe dans le dessin.
Suivant une pratique constante , la danse commence par une prédication , puis vient une longue procession , composée de différents groupes , chacun représentant une classe de la société , chacun entraîné par un fantôme décharné, qui semble insulter à ses victimes. Le dessin fort incorrect, et les costumes des personnages indiquent la même date que celle de toutes les danses des morts que j'ai vues, c'est-à-dire, la fin du xv* siècle. Sans doute la grande peste noire de 1 46o introduisit à la fois dans toute l'Europe le goût de ces lugubres compositions, qui d'ailleurs devaient merveilleusement servir l'éloquence des prédicateurs.
On montre, dans Téglise, deu*: tombeaux en marbre noir , avec les statues des papes Clément VI et Grégoire XI. Ces monunaents, horriblement mutilés pendant les guerres civiles du xvi® siècle , n'offrent plus ^'intérêt. Un autre tombeau , d'un abbé dont j'ignore le nom ( dans le collatéral Sud du chœur) , se distingue par des* ornements et des
(i) L*huinidité pouri:ait bien avoir détaché les aulivs couleurs qui n*ayaient point pénétré Tenduit. ''Les figures peînies sur les pUiers sont devenues presque invisibles.
statuettes gothiques qui , bien que très mutilées , se font encore remarquer par leur élégance.
L'église de la Chaise-Dieu a conservé une collection de tapisseries fort curieuses, quelques-unes tissues de fils d'or , qui lui ont été données par son dernier abbé régulier , Jacques de Senneterre. Les costumes , et je n'hésite pas à le dire, un mérite quelquefois très réel de dessin et de composition , donnent un grand intérêt à ces vieilles tentures , qui vont être publiées incessamment dans la collection de M. JubinaL Les personnes qui se plaisent à rechercher les petits détails de la vie commune chez nos aïeux, y trouveront ample matière à leurs observations. Ils jugeront, par exemple , des manières de la bonne compagnie au commencement du xvi^ siècle , en voyant dans la Cène un apôtre se curant les dents avec son couteau , tandis qu'un autre essuie le sien à la nappe. Voilà,.j'espère, de la naïveté et de la couleur locde.
( Montuterium CalmeUac€^ue,J
Tel est le nom évidemment dérivé du mot monasterium^ qu'a pris un bourg à trois lieues du Puy, et qui s'est formé autour de l'abbaye de Calmeliac ou Calminiac, ainsi appelée d'un saint
^74 LE MONESTIEB.
Calmmius son fondateur. Elle cbaagea bientôt ce nom pour celui de Saint-Theotfrède son second abbé , qui naounit , dit-on , martyr , égorgé par les Sarrasins en 732 , et Saint-Tbeotfrède s'est transformé à son tour en Saint^Chaffre i d'après les lois de l'eupbonie particulière au dialecte du Velay. Il parait que l'invasion des Sarrasins ne laissa dans l'abbaye que des ruines ; une seconde restauration eut lieu peu d'années aprçs leur retraite, puis une troisième , ou plutôt une construction toute nouvelle, vers la fin du xi' siècle, par les soins de l'abbé Guillaume III ( 1074 h 1086), £Ue subsiste encore aujourd'hui à l'exception du chœur et d'une partie des voûtes , rebâtis de i/tQ% à i5oo par l'abbé F, d'Estaing.
L'église étant construite sur un terrain qui s'élève très rapidement à l'Est, plusieurs marches séparent le chœur de la nef, et l'aire même de cette dernière a une pente très sensible. Le plan représente une croix latine avec des transsepts un peu allongés. Trois Jais plus large que ses collatéraux , la nef est bordée de piliers carrés fort épais, flanqués de colonnes engagées , souvent tronquées en console sur leur face principalci ( i ). Bien que les arcades inférieures ne présentent pas d'indices de réparations anciennes , leur forme n'est pas la même pour chaque travée. Plusieurs , surtout au Nord , sont des ogives a pointe obtuse, tandis que
(0 J*appellerai9ÎQsi la'parlîedu pilitir tournée vers la nefceo*
traie. . i
les autres, et c'est le plus grand nombre, décrivent un cintre régulier. Même différence dans les arcs doubleaux des nefs latérales. Quant aux moti& de cette bizarrerie , il ne faut pas , je pense , les chercher autre part que dans la maladresse des ouvriers.
J'ai dit qu'une grande partie des voûtes avaient été refaites au xy^ siècle; dans les collatéraux, quelques-unes cintrées et d'arêtes, appartiennent sans contredit à la construction du xi® siècle; celles des transsepts sont de la même époque; ces dernières , en berceau , me font supposer qu'avant la restauration de l'abbé d'Estaing , les vpûtes de la grande nef avaient la même forme.
Il faut noter, ici comme dans presque toutes les églises de cette province, la hauteur des nefs latérales ; mais, au Monestier, leur peu de largeur rend ce caractère encore plus sensible.
La nef est sombre, car elle ne reçoit de jour que par une seule fenêtre de la façade, et par d'autres , mais fort étroites, percées dans les collatéraux; avant la reconstruction des voûtes, je ne crois pas qu il y ait jamais eu de fenêtres au-dessus des arcades inférieures (i^.
(i) Il n*y a point et probablement il n*y a jamais eu de galeries supérieures. Les voûtes de la net, ogivales el d'arêtes, retombent sur les chapiteaux des colonnes engagées sur la face principale da pilier lesquelles dépasscMit de beaucoup le sommet des arcades inférieures. Entre ces arcades et le haut de la travée, il y a, par oonséquent, une grande surface nue, d'un effet désagréable^^
Ces fenêtres , ainsi que celle des transsepts , sont uniformément cintrées et flanquées de légères colonnettes.
Parmi les chapiteaux, on observe une assez grande variété de formes, cependant la plupart sont historiés; tous d'un travail médiocre. Plusieurs dans leur composition présentent comme des souvenirs de l'antique, et, sous ce rapport, offrent des rapports frappants avec quelques-uns de ceux que j'ai décrits dans l'église de Brioude. Dans ce nombre il faut citer des aigles fort inférieurs, il est vrai, à ceux de Saint-Julien , et des griffons, type que Ton rencontre presque partout en Auvergne.
Toutes les consoles sont historiées.
Dépourvu d'ornementation, le choeur n'offre aucun intérêt , car les défauts du dernier style gothique îie se font pardonner que lorsqu'ils se rachètent par la grâce et la bonne exécution des détails. Je dois louer pourtant les piliers, plus légers qu'il n'est d'ordinaire , et qui reçoivent , en les prolongeant jusqu'au sol, les nervures de la voûte, système infiniment préférable à celui des pénétrations, malheureusementbeaucoup plus commun en France. U fauf encore noter que le chœur n'a point d'apside, mais seulement des chapelles disposées sur ses côtés. Une seule m'a paru ornée avec quelque élégance. Elle porte la date de 1 547? ^^ toute son ornementation appartient au style de la Renaissance. Les armes de Senneterre , sculptées dans les caissons de la voûte , indiquent qu'elle
fut bâtie par Fabbé de ce nom, mort en i56o.
Trois portes conduisent dans l'église, l'une à roccident , une autre au midi ^ à peu près au milieu de la nef; la troisième , percée dans la muraille orientale du transsept Nord. Ces deux dernières n'offrent rien de remarquable. On ne peut malheureusement juger complètement aujourd'hui de l'effet de la porte occidentale, défigurée qu'elle est par des réparations toutes modernes. Ses bas-reliefs, ses moulures ont disparu , ses colonnes engagées sont ou détruites ou mutilées ; on a même poussé la barbarie jusqu'à couvrir d'un badigeon blanc les archivoltes décorées autrefois par des incrustations coloriées.
Malgré ces traits de vandalisme, la façade de Saint-C:haffre est encore très remarquable; et comme presque toutes les façades des églises bysantines d'Auvergne sont , par une espèce de fatalité, détruites aujourd'hui, c'est dans celle-ci qu'il faut étudier le système ancien particulier à la province.
Une corniche saillante , avec des billettes audessous, divise en deux parties le mur occidental. Dans la partie inférieure , la porte centrale dont je viens de parler est flanquée de deux grandes arcades cintrées faisant office de niches, vides aujourd'hui, mais qui paraissent avoir renfermé des bas-reliefs ou des statues représentant les vertus théologales. C'est du moins ce que l'on peut conjecturer d'après des inscriptions tracées
sur une moulure saillante , qui règne sur toute cette partie de la façade , à la hauteur des impostes de ia porte centrale. L'artiste, se défiant peut-être de son talent , ou , si l'on veut , de Tintelligence des spectateurs, avait accompagné chaque figure d'une légende explicative, ainsi conçue : Ecce figura PrudenciCy ecce figura Caritatis^ etc. J'ignore d'ailleurs à quelle époque ces figures ont été détruites.
Sur la partie supérieure de la façade ou son second étage , un peu en retraite , se détachent des contreforts que l'on pourrait considérer comme U prolongation des piliers qui portent les trois grandes arcades de Tétage inférieur (i). Les contreforts reposent sur leur entablement, et se trouvent dans le même plan que les piliers. Au centre , c'est-4-dire au-dessus de la porte , est une grande fenêtre cintrée, flanquée de deux colonnettes en grès rouge, qui se détachent sur le fond grisâtre de l'appareil. Deux archivoltes entourent le cintre, l'une intérieure, à claveaux noirs et blancs , l'autre extérieure , à claveaux noirs , blancs et rouges. L'espace compris entre cette archivolte et les contreforts qui s'élèvent jusque-là, présente une espèce de mosaïque noire et blanche, divisée en compartiments dont les dessins varient à l'infini, et dont l'effet est certainement très agréable. A droite et à gauche , au-dessous des
(i) La porte centrale et les deux grandes niches.
LE MONESHER. 279
niches , àenx arcades plus basses que la fenêtre ^ mais fort larges, montrent sufdeuic archivoltes ïes/ combinaisons des trois couleurs que nous avons déjà citées. Ces arcades bouchées , dès rorigiiid, comme le prouvent des mosaïques incrustées dans leurs tympans (i), n'ont qu'une petite meurtrière ajoutée après coup. Je dois remarquer ici que la clef des archivoltes supérieures porte Uîie figuré Sculptée efi relief, disposition très rare et dofît nous avons vu déjà un exemple dans le cloître âé Notre-Dame-dii-î^uy. Pour la fenêtre centrée ^ dette figure est très grande, c*est Une espèce dé statue. Toutes, d'ailleurs , sont tellement endommagées, que je renonce à les décrire oïl même à les comprendre.
Surbaissé, comme dans un temple antique, îê fronton est altéré par la ridicule addition d'un petit campanile fort semblable à une potence, et tel qu'on en voit dans les ermitages. Il interrompt une fort belle corniche rampante , ornée d*une infinité de caprices bizarres, mais sculptés avec une merveilleuse finesse. Enfin , une grande moèaïque composée de triangles iioirs et blancs occupe le milieu de ce fronton et surmonte la fenêtre centrale dont elle n'est séparée que par un intervalle assez étroit , lisse et sans ornementation.
Malgré la simplicité de sa décoration , cette façade ne laisse pas de produire une certaine im-
(i) Des étoiles iuscrîtes dans un cercle. J i
pression sur le spectateur , et , si ses proportions médiocres ne permettent pas de la comparer à celle du Puy, on la contemple avec plaisir même après avoir vu cette dernière. Je trouve au Monestier le mélange des mosaïques dans l'appareil plus sagement combiné peut-être que dans Téglise de Notre-Dame , en ce qu'il attire convenablement l'attention sur les parties principales, au lieu de la distraire par un papillotage général, si je puis me servir de ce terme d'atelier.
A l'extrémité du collatéral Sud , deux colonnes bysantines , hautes d'environ cinq pieds , soutiennent un tombeau dé pierre en forme de coffre avec un couvercle en dos d'âne. L'orgue de l'église en cache une partie , et d'ailleurs l'obscurité ne permet pas de l'examiner convenablement. Anciennement fracturée, cette tombe a été réparée très maladroitement , et attachée à la muraille occidentale par une large bande de fer. On voit, sur sa face inférieure , des rinceaux et un aigle de basrelief, et, sur un de ses petits côtés , le seul qui ne soit pas engagé , le Christ et les saintes femmes. Toutes ces sculptures , fort médiocres d'ailleurs , se rapportent au xi* siècle.
Peut-être ce tombeau a-t-il été déplacé, peutêtre, en le réparant , l'a-t-on retourné de manière à mettre en bas une de ses faces latérales. Au reste, il est possible que, destiné dès le principe à être porté sur des colonnes, on ait jugé à propos d'en orner la face inférieure. Quoiqu'il en soit, je vou-
drais qu'il fut enlevé , et transporté dans un lieu
, où Ton pût le voir. Je n'ai point appris d'ailleurs
qu'aucune tradition se rattachât à ce monument.
On conserve encore dans l'église de Saint- ChafFre un orgue fort ancien , qu'à ses ornements flamboyants on peut croire de la fin du xv^ siècle ou des premières années du xvi®. Il est fort petit, délabré ; mais on m'assure qu'il peut encore rendre des sons.
A une lieue enviix>n du Mone^tier, en retournant au Puy, j'ai visité un assez grand nombre de grottes taillées dans un rocher volcanique, et dont l'origine est inconnue. Dans la même montagne, et à la même exposition, on en trouve deux ou trois étages les uns au-dessus des autres. En général , chacune de ces grottes se divise en plusieurs chambres communiquant entre elles, et ayant une entrée commune. Quelques-unes sont assez vastes pour avoir pu contenir une nombreuse famille. On y voit des escaliers intérieurs pour communiquer à des chambres de niveau différent, puis des espèces d'alcoves , des bancs ou des lits. Toutes ont des niches carrées qu'on pourrait prendre pour des armoires. Tout cela est taillé dans le roc , rien n'est bâti. L'entrée est placée toujours sur une pente fort raide et d'accès difficile.
La nature de la roche , qui me paraît un tuf volcanique fort tendre , explique comment avec des outils grossiers on a pu pratiquer ces grottes profondes et si nombreuses, que si elles étaient habi-
tées , leur réunion formerait un gros village. Dans aucune je n'ai tu de cheminée, ni aucun moyen de donner passage à la fumée, si Ton faisait du feu à Fintérieur. J ai vainement cherché aux environs des débris de poteries, et je ne sache pas qu'on en ait Jamais trouvé, Jion plus qil'aucun instrun^ent de bronze, de fer ou de silex.
Une tradition qui ne repose sur aucun témoignage historique , attribue aux Gaulois , premiers habitants du Velay, la construction de ces cavernes dont on trouve un grand nombre sur d'autres points du département. On sent qu'il est impossible de prouver la vérité ou la fausseté de cette assertion , car un travail de cette nature ne porte aucun caractère qui en détermine l'époque. Pourtant la haute antiquité que l'on donne à ces grottes, me semble suspecte, lorsque j'en considère l'arrangement intérieur, presque confortable. Que les gens qui les ont faites aient été pauvres , cela n'est pas douteux; mais ces escaliers, ces alcôves, ces niches indiquent déjà à mon avis un certain raffinement de civilisation bien étranger à des sauvages , tels que je suppose les premiers habitants du Vélay. Il y a bien loin des trous creusés en terre, de ces misérables tuguria des environs de Dieppe, espèces de bauges où couchaient les paysans gaulois, à ces grottes creusées avec art et même avec une sorte de coquetterie , et un sentiment du bien-être assez caractérisé. L'absence de cheminées ne conclut rien en faveur d'une origine
LEMPDE. 283
très ancienne, car dans plusieurs parties de TEu-* rope et même dans quelques cantons de la ^France les paysans allument encore le feu au milieu de leurs cabanes; mais les armoires et les alcôves me paraissent annoncer une époque déjà assez avancée du moyen-âge.
LEMPDE*
C'est le premier village qu'on rencontre sur la route de Èrioude à Clermont. Petite église romane quon répare actuellement, et qui n'est remarquable que par deux modillons fort obscènes, sculptés à l'extérieur de l'apside. Je n'en saurais donner la description qu'en latin ; sur la premijère:
HpmunculuSy tonso capite^ nudo corporCj %^M<f£k\Q>fprœgrandem ostentat manibusque tractât.
Senex quidam sedens^promissâ harhâ veneranduSj muliebrem annulum ante pedes in imâ mutuli (modillon) parte exsculptum malleo obtundit. Je ne sais si dans ces sculptures quelqu'un ne verra pas une allusion mystique. Ce sont à mon avis de très-grossières plaisanteries , et le vieillard du second modillon me parait jouer le rôle du c}^ien du jardinier.
284 ISSOmE.
(Iciodurum )
L'église de Saint-Paul à Issoire présente un type très-fréquemment reproduit en Auvergne pendant la période bysantine, et j'aurai bientôt occasion de citer d'autres monuments qui en paraissent ou les copies ou les originaux. Sur la date de presque tous ces édifices règne la même incertitude , et, quant à Saint-Paul, les seuls renseignements que j'aie trouvés sur son origine m'inspirent beaucoup de défiance. On rapporte que quelques moines de Charroux, fuyant les barbares, avaient trouvé un asile dans le château de Saint-Yvon ou de Pierre-Incise, où ils avaient déposé, avec de précieuses reliques , la tête de saint Austremoine. Un seul des fugitifs survécut , nommé Gbislebert, lequel voulant se soustraire à l'autorité de son supérieur , l'abbé de Charroux, imagina de se faire abbé lui-même. A cet effet il recruta des moines parmi les paysans du voisinage ( quos monacha* itérât) j leur persuada de détruire le château qui leur avait servi de refuge et de se bâtir un beau monastère avec les matériaux, comptant sur la tête densaint Austremoine pour le mettre en réputation*. Ce monastère, un évêque de Clermont, « nommé Bernard, le consacra en qSô ou gSy, et ç'e^t )e s^ul f^i( de son épiscopat dont le souvenir
SMNT.PAUL. 285
ait subsisté. D'ailleurs, nul renseignement sur le temps que dura la construction ou sur les accroissements que dut prendre l'abbaye. D'un autre côté, aucune personne familiarisée avec l'architecture du moyen-âge n'ad?3iettra que l'élégante fabrique de Saint-Paul puisse se rapporter à une époque de barbarie s'il en fut. ETailleurs, quelle apparence que d'une construction exécutée à la hâte , au milieu d'une ruine et avec de vieux matériaux , il soit résulté un monument régulier remarquable par l'harmonie de son plan et la richesse de ses détails? Ajoutons qu'une autre église peu éloignée, offrant les mêmes caractères généraux et jusqu'aux mêmes détails , bâtie avec de grandes ressources, la collégiale d'Ennezat , ne fiit fondée que vers la fin du xi^ siècle. Or , la grande ressemblance de ces deux édifices est déjà une forte présomption en faveur d'une date commune. Autrement , si l'on admettait la tradition , il faudrait supposer , ce qui est contraire à l'expérience de tous les temps, que l'architecture, développée par extraordinaire et tout d'un coup en Auvergne . y serait restée absolument stationnaire pendant une période d'un siècle et demi.
Le plan de Saiiit-Pâul rappelle celui de Saint- Julien de Brioude ; c'est uïiecroix latine avec cinq apsides à l'Orient , mais à Issoire l'apside du milieu est carrée, tandis qu'à Brioude elles sont toutes semi-circulaires. Le choeur est séparé de ses bascôtés par des arcades en plein cintre surélevé re-
286 ISSOIRË.
tombant sur des colonnes, tandis que dans la nd les arcades s'appuient sur des piliers cylindriques avec quatre colonnes engagées, alter-nant avec d'autres carrés, flanqués de trois colonnes, la Jàce principale restant nue. Je note comme caractéristique cette disposition bizarre et contraire aa principe presque général qui donne à la grande nef une décoration plus élégante qu'à ses bas*côtés. Au-dessus des collatéraux règne une galerie qui en occupe toute la largeur; mais ici, au lieu de hautes arcades , telles qu'on en voit à Conques/ soutenues par des colonnes élancées, ce ne sont que des arcades basses, cintrées ou trilobées (i), retombant sur des coloqnettes courtes , dont les chapiteaux, par Tévasement de leurs tailloirs, offrent une choquante disproportion avec le diamètre de leurs fûts. Je ne puis me rendre compte de l'irrégularité qu'on observe dans la forme de ces arcades. Du côté Sud de la nef, il y a de travée à travée une alternance, à peu près régulière, d'arcades trilobées avec d'autres simplement cin* trées ; mais au Nord , nulle correspondance , nulle symétrie.. Au reste, le système remarquable de voûtes décrivant un quart de cercle et servant d'arc-boutant aux murailles de la nef, ce système que l'on a déjà observé à Conques, se reproduit dans ces galeries supérieures. Même disposition
(i) n y en a trois, quelquefois deux par travée , et, contre r usage et le bon go4t^ elles ne sont pas comprises dans une arcade maîtresse.
dans la partie des transsepts compris entre les collatéraux de la nef et ceux du choeur. Cette voûte , beaucoup plus élevée que celle des galeries, contribue puissamment à la solidité du clocher élevé au milieu du transsept. Pour la nef, elle a une voûte en berceau , de même que les parties Nord et Sud des transsepts. Une voûte d'arêtes couvre les bas-côtés ; dans la nef, il n'y a qu'un seul arc doubleau qui la divise à peu près par la moitié ^ mais dans les collatéraux des arcs doubleaux répondent à tous les piliers.
Les transsepts sont courts, sans autre décora» tion que des colonnes engagées, et trois niches figurées sur leurs murailles Nord et Sud. La niche du milieu a son amortissement en triangle ; les autres en plein cintre. On voit dans le transsept Nord une petite apside ; sans doute elle avait sa correspondante au Sud ; mais on l'a remplacée par une sacristie moderne.
Au milieu des transsepts s'élève une coupole, surmontée d'une tour moderne et d'un goût détestable. Il ne reste de l'ancienne qu'une base carrée. U paraît que la tour d'Issoire offrait beaucoup de rapports avec celle de Brioude. On y monte par un escalier qui , bien que très ancien en apparence, masque les fenêtres de la galerie , ce qui pourrait le faire regarder comme une addition au plan primitif.
Je n'ai pas besoin de dire que toutes les fenêtres sont en plein cintre; celles de la galerie, de
288 , KSOmE.
tous temps fort étroites et bouchées aujourd'hui, ne donnent point de lumière à la nef, qui n'en tire que de ses collatéraux , où il y a une fenêtre par travée. Le chœur est un peu mieux éclairé , mais ce n'est pas beaucoup dire.
Le chœur, dont l'aire est un peu plus élevée que celle de la nef , n'a point de galeries supérieures, comme celui de Conques ; à cette hauteur sont des fenêtres , flanquées de colonnettes élégantes et alternant régulièrement avec des niches figurées.
A l'intérieur de Féglise, l'ornementation se réduit aux chapiteaux dès colonnes, qui, suivant les pratiques bysantines, offrent la plus grande variété de formes et de motifs ; cependant, le galbe corinthien domine , accompagné dé feuillages barbares; parmi les chapiteaux historiés , en petit nombre, quelques-uns, dans lé chœur surtout, sefont remarquer par leur belle exécution. Entre ces derniers , je citerai une composition qui couvre toute une corbeille, et qui représente les Maries au tombeau, avec l'Ange devant les sentinelles endormies. La gracieuse naïveté des figures, le bon ajustement et l'élégance des draperies surprendront les personnes mêmes qui ont vu les meilleures sculptures du moyen-âge. Une des saintes femmes surtout, m'a frappé par la noble simplicité de sa pose, et par la noblesse de sa longue draperie , qui rappellent vraiment la statuaire antique. A part ce chapiteau et quelques autres du chœur , les sculptures dlssoire sont inférieures à celles de Brioude , surtout
pour rexécution ; je remarquerai en outre , , qu'à rexception des griffons ^ si fréquents dans les chapiteaux de FAuvergne, eUes ne montrent, nuls souvenirs antiques. Les chapiteaux des galeries supérieures sont des plus grossiers et des plus laids que j'aie vus.
Une vaste crypte existe sous le chœur et les apsides dont elle répète le plan; on y descend par deux escaliers qui s'ouvrent dans les bascôtés. Des piliers cylindriques, trapus et d'un énorme diamètre répondent aux colonnes du chœur , et leur servent de base en quelque sorte. Au centre de la crypte , quatre autres piliers paraissent destinés à renforcer la voûte, peut-être à soutenir le poids, du maitre-auteL Point de chapiteaux à ces piliers , . seulement une espèce de tailloir , grossièrement épannelé , réunit à ces massifs cylindriques les retombées carrées des voûtes qui viennent s'y appuyer. Entre les quatre piliers du centre , la voûte est percée d'une ouverture^ carrée, recouverte par une large dalle. On observe encore d'autres ouvertures semblables dans les bas-côtés de la crypte , entre chaque apçide. Je ne puis deviner le motif de cette disposition.
Si maintenant l'on examine l'extérieur de Saint- Paul, on remarquera d'abord la régularité de l'appareil autour des apsides, et sur la plus grande partie des faces latérales; ailleurs, surtout à l'Orient , il se compose de gros cailloux roulés , entremêlés de pierres d'un échantillon plus ou moins
Î90 ISSOIHE.
fort, toutes fort mai taillées, et assemblées sans aucun égard pour la symétrie* Je reviendrai tout à l'heure sur cette partie de Fédificë.
Pour la décoration extérieure , le ohevet et les apsides dé Saint-Paul ressemblent de tout point aux mêmes parties que j'ai décrites dans l'église de Bfidudeé Même placage de mosaïques autour du chetet^ et , sauf la différence que j'ai déjà signalée entre l'apside centrale d'Issoire , qui est ^arrée^ et celle de Brioude ^ qui est semi-circulaire ^ l'aspect à distance est presque le même< Cependant on ne voit point ici de claveaux alternant de couleurs ^ ni là large bande rouge, qui forme à Brioudeun cordon autour des chapelles du chceuri Lès archivoltes aussi sont moins oniées à Saint-lPaul , et sutv tout moins variées qu'à Saint-Julien. En revanche, oii y trouve uh motif nouveau ; ce sont douze médaillons représentant les signes du zodiaque, encastrés sous la corniche des apsides dans Un ordre , régulier , figurés avec la bizarrerie ordinaii*e , et d^ailleurs sculptés assez grossièrement^ Deux signes seulement , la Vierge et la Balance , sont accompagnés de leurs légendes, en lettres onciales : VIRGO , LIBRÂ , la Vierge une palme à là tnain, et la balance portée par un ange. Ce zodiaque est, à ma connaissance , le seul qui ne soif pas sur une façade.
Il n'y a qu'une seule forme pour tous les modillons , quelle que soit la place qu'ils occupent autour du chlevet, des aspides ou des faces latérales.
Vas de coté , ils figurent une suite de volutes ; de face y ils ressemblent à un faisceau de cylindres j disposés en encorbellement les uns au-dessus des autres.Ce t}pe particulier à l'Auvergnes'y reproduit presque constamment , tandis que les modillons historiés y sont extrêmement rares.
L'aspect des murs latéraux de Saint-Paid rappelle les églises rhénanes par Tarcature figurée qui en orne la partie supérieure. Après une galerie réelie, comme celle de Spire, je ne connais point de motif plus élégant. Au-dessous, les contreforts réunis par des arcs présentent une autre arcature; en un mot, la disposition intérieure dé la nef se reproduit à l'extérieur. Dans chacune des arcades inférieures est percée une fenêtre, entourée d'une archivolte continue à biUettes. Une décoration analogue , mais plus riche , couvre les faces Nord et Sud des transsepts, où se voient deux grandes archivoltes à carreaux noirs et blancs, entourant des tympans ornés de mosaïques. Telle est l'ornementation des fenêtres inférieures du transsept , et je regrette qu'un système de décora^ tion si simple, et d'un si bon effet, n'ait pas été employé sur toute l'étendue des faces latérales.
Au-dessous des fenêtres basses du transsept Nord, deux bas-reliefs d'un mètre carré à peu près , représentent l'apparition des anges à Abraham et à Sarah , et le sacrifice d'Isaac. N'ayant jamais vu de bas-reliefs placés de la sorte, je me demande si ceux-là n'ont point été trans-
posés. Peut-être proviennent-ils de l'ancienne façade.
On ne sait, au reste, si cette façade a jamais existé, ou si, comme il est possible, les travaux ont été interrompus avant son achèvement. Aujourd'hui, le mur occidental, tout nud, est plâtré du haut en bas , et Ton y a badigeonné , de la façon la plus ridicule , un portique dorique. Voilà ce qu'on appelle une restauration; celle-ci a été exécutée sous la direction d'un officier supérieur du génie, qui, de ce non content j a encore refait la, tour^ centrale, de manière à lui donner toute l'apparence d'un pigeonnier.
On reconnaît que, dans le plan primitif, deux tours devaient flanquer la façade occidentale; mais, quant aux dispositions intérieures de ces tours et des salles qui devaient surmonter le narthex, je n'ai pu , après un long examen, m'en rçndre compte en aucune façon. Il m'a paru seulement que ces tours n'étaient point voûtées , et qu'anciennement des modifications avaient eu lieu dans le plan original ; car on observe plusieurs cloisons ajoutées, qui ne pénètrent pas les murs anciens, et qui forment quelques salles bizarres , irrégulières et de niveau différent. J'ai déjà parlé de la grossièreté de l'appareil sur ce point. Cet appareil, très remarquable , m'engagerait à croire que, dans la reconstruction qui, à mon sentiment, aurait eu lieu vers la fin du xi® siècle, quelques parties de l'église, bâtie par GhisleJ^ert, se seraient conservées;
et^ par exemple ) si Ton compare la base des tours occidentales et tout le mur de ce côté avec le chevet ou les transsepts, ou ne peut les croire du même temps.
Le toit de Saint-Paul est surmonté d'une arête de comble en pierre, formée de cercles entrelacés; de loin, l'effet en est on ne peut plus agréable. En guise d*antéfixes , on voit aux apsides , des croix grecques très bien découpée^
Outré la porte principale, à l'Ouest , il en existe une autre au Nord , à peu près vers le milieu de la nef. Son tympan , orné d'un petit bas-relief, a été peint à Vhuile en couleur de bronze.
Après les traits de vandalisme que je viens de citer, j'éprouve un vif plaisir à vous annoncer, Monsieur le ministre, qu'aujourd'hui l'égUse d'Issoire n'est plus exposée à de pareils outrages. Les répa* rations, auxquelles vous avez bien voulu contribuer , ont. été exécutées avec intelligence par M. Bravard, architecte de la ville, qui a mis ]a plus louable attention à copier d'après des types existants toutes les parties qu'il a dû restituer. Beaucoup de modillons , quelques croix grecques, et une grande partie de l'arête de comble ont été refaits avec tant de soin et de précision , que leur couleur seule les distingue des parties anciennes. Si l'on considère que M. Bravard n'avait pour exécuter ces travaux que les ouvriers de la ville , quïl a dû former lui-même , et surveiller de manière à ne pas leur permettre d^ donner un seul' coup de
ciseau d'après leur routine y le résultat obt^m paraîtra bien plus ^tra<NHlinaire. Je ne dois point oublier les soins et le zèle déployés à cette occasion y par M. Trioson , maire d'Issoire. Plus que personne il a contribué à ouvrir les yeux à ses concitoyens sur l'importance de leur église , et la sage économie qu'il a su apporter dans radtni*< nistration des dépenses lui a permis de pousser les réparations beaucoup plus loin qu'on n'aurait osé l'espérer, U reste encore pourtant bien des travaux à terminer y non pas pour que la restauration de Saint^Paul soit complète , mais pour que la conservation de l'édifice n'inspire plus aucune inquiétude. lia voûte du collatéral Sud est horriblement lézardée, et tout ce coté de la nef se trouve dans un état déplorable. Plusieurs arcs doubleaux x sont entièrement déformés f et semblent près de se rompre. U serait ui^ent de les refaire , et de reprendre également le soubassement extérieur du côté Sud, qui est à moitié détruit; enfin, l'aire de la nef est seulement pavée , et si mal qu'on n'y doit marcher qu'avec précaution. Il serait bien à désirer qu'dle fût entièrement dallée ; mais la nature de cette dé* pense regarde plus particulièrement la fabrique de Saint-Paul ou le conseil municipal d'Issoire ; je me bornerai donc , Monsieur le ministre , à vous prier de vouloir bien continuer, pour Tannée prochaine(}838),rallocatioaque vous avez accordée, en 1 837 , à l'église d'Issoire*
Quelques verrières modernes viennent d'être
. SAINT^PAUt. 805
placées d^ms le chœur. A proprement parler , ce n'est qu'un ouvrage de vitrerie, un assemblage de verres de couleur. Iicur plus grand défaut c'est un manque complet d'harmonie. Cette harmonie , qui fait 1^ charme principal des verrières anciennes, consiste non seulement dans l'heureuse combinaison de certaines couleurs, mais encore dans la manière de répartir les tons les pjius opposés > en sorte que de leur ensemble résulte comme une teinte générale d'un effet agréable. ^Les schalls de VlBdù f les tapis de Turquie ^ bien que cqi^pQsé^ de couleurs très brillantes^ n'attiri^t poiiit l'œil sur une place particulière , aux dépens des autres; mais leurs mille petits détails se fondent, pour ainsi dire , en une masse qui plaît et qui réjouit la vue. Malheureusement nos ouvrier^ modernes n'ont ppint cet art ou plutôt cet instinct de l'barmonie , et leurs ouvrages ne présentent ^u^ de larges surfaces de couleurs éclatantes qui Êitiguent l'œil , loin de lui faire éprouver le moindre plaisir. Je ne doute pas cependant qu'avec peu de dépense, mais avec beaucoup de soins et d'étude, on ne parvint, au moyen de verres coloriés , et re^ haussés de noir, à rétablir dans nos églises, surtout dans les égUses bysantines , Fejjfet général que savaient produire les artistes du moyen-âge^ par leurs beUes verrières. Ce point est plus important qu'on ne pense ; car si l'on ne remplace les verrières détruites qui contribuaient si puissamment k ffiiire valoir l'architecture, les restaurations les plus coûteuses ne seront jamais qu'incomplètes.
GLERMOINT.
(Aitgustonemetum^J
CEcçhsîa beaia Harim Portas )
Les détails^ peut-être lafaiùtieux , daDs lesquels je viens d'entrer, au sujet de Saint-Patd dlssoire , me dispenseront de donner une description complète de l'église du Poirt, qui offre avec la précédente la ressemblance la plus singulière. Même plan, même détails. On y retrouve jusqu'à certaines bizarreries de construction dont les motifs nous iéchappent , et qu'on ne s'attendrait pas à voir reproduire avec fidélité. Telles sont ces arcades de la gsderie , trilobées au Sud et cintrées au Nord ;' tels sont ces piliers carrés, flanqués de colonnes, excepté sur la Êice principale. A Clermont pourtant l'alternance de forme entre ces piliers n'est point aussi marquée qu'à Saint-Paul. On n'en voit qu'un seul cylindrique et flanquée de quatre colonnes , au miliiéu de la nef. Les galeries et leurs voûtes, Élisant office d'arcs-boutants, se retrouvent àNotre- Dame; seulement, les premières sont un peu plus élevées, et conduisent, de chaque côté, à une petite chambre voûtée en coupole, et donnant sur
le transsept, destinées peut-être à servir.de tribunes aux dignitaires du chapitre.
La crypte de Glermont et celle dlssoire sont absolument identiques ; la première , toutefois , est un peu plus haute , mais d'ailleurs, on y observe les mêmes piliers dont j'ai déjà signalé la forme singulière.
Le chevet de Notre-Dame-du-Port , orné extérieurement de mosaïques incrustées dans l'appareil, ne diffère de celui de Saint-Paul que parle nombre , de ses chapelles. Ici , il n'y en a que quatre , par conséquent point d'apside à proprement parler, et c'est une singularité digne de remarque (i).
Autrefois, deux chapelles s'ouvraient dans les murs orientaux du transsept , mais elles sont aujourd'hui en partie détruites.
Je continue de noter les petites différences qui distinguent les deux églises. A Notre-Dî^me-du- Port l'arcature appliquée le long des murs latéraux n'existe que du côté Sud. De l'autre côté, elle ne manque peut-être que par suite de nombreuses réparations que l'église a subies à différentes époques (a).
(x) On sait que l'apside centrale est en général dédiée à la Vierge; il se peut que, toute 1 église du Port lui étant consacrée » on ait jugé cette apside inutile.
(a) En voyant à Saint-Paul l'escalier qui conduit au clocher, masquant les fenêtres des galeries , j'avais été conduit à le regarder comme un« addition relativement moderne. Je retrouve la même disposition à Notre-Dame ; or, il est difficile de croire que les travaux de réparation aient été conduits de la même manière dans
L'appareil de Notre-Dame est moins régulier que celui de Saint-Paul : le soubassement , les angles , quelquefois le couronnement des murs , sont en pierre de taille, tandis que la partie moyenne est en pierres brutes noyées dans un ciment épais , et pourtant rangées avec uiie certaine précision par assises, de manière à rappeler de loin le petit appareil antique.
La &çade occidentale de Notre^^Dama est insir gnifiante et presque nue ; un clocher la surmonte, moderne, mais de style bysantin , et c'<3st un pas:tiche exécuté avec plus de goût qu'on n'en montre souvent dans les réparations qui se font mijour^^ d'hui.
Le narthex intérieur est parfaitement caracté* risé par des arcades basses , au-des$us desquelles se trouvent plusieurs chambres ou tribunes , assez semblables à celles de Brioude. On y monte par un escalier en hélice très étroit , dont la voûte porte encore l'empreinte des planches qui en ont formé le cintre, et sur lesquelles s'est moulé le ci-
ment qui la recouvre. D'ailleurs, l'exécution de cette voûte annonce une grande barbarie.
Un caractère commun à toutes les églises bysantines d'Auvergne, caractère que j'ai déjà signalé dans l'église de Conques , et que j'ai retrouvé à Brioude, à Issoire et enfin à Clermont, c'est Télan-
les deux églises. Il me parati donc plus probable que clans les deui cas la position singulière de cet escalier n'a été qu'un vice de construction qui remonte à l'origine de Téglise.
cernent des piliers, la hauteur des voûtes. A Notre* Dame*du-Port surtout, piliers ou colonnes isolées sont notablement min^ces et presque grêles. Au fond du chœur, des arcades surélevées ne ressemblent nullement aux mêmes arcades , telles qu'on les voit dans les monuments du Nord de la France. Peut-être cette légèreté extraordinaire, qui semble contredire, en Auvergne , le système bysantin, doit s'attribuer à l'excellence des matériaux. Le granit, en effet, offre des garanties de solidité que n'a point la pierre calcaire. Il ne faut pas non plus s'exagérer cette disposition à relancement. Comparés aux lourds et robustes piliers du Nord , * ceux de l'Auvergne présentent une exception très remarquable ; mais il y a encore bien loin de leur forme allongée , à la légèreté qui devint générale lors du complet développement du système gothique.
Parmi la grande variété des chapiteaux du Portu on peut cependant distinguer deux types princi-». paux , les chapiteaux à larges feuilles de galbe co« rinthien , et les chapiteaux historiés ( i ). Les sujets qu'offrent quelques-uns de ces derniers m'échappent , mais il me semble pourtant y apercevoir des allusions mystiques. Un , entre autres , m'a paru représenter un combat des Vertus contre les Vices, traité à peu près de la même manière qu'une
(x) Oq m'assitre que, dans les dernières réparations de Téglise, plusieurs chapiteaux auraient été déplacés ; d'autres retouchés oiv refaits.
composition semblable que j'ai décrite dans la chapelle Saint-Michel, à Brioude. Mais ici les Vertus sont revêtues d'une armure de mailles ; elles ont des casques et de forts boucliers, tandis qu'à Brioude , l'artiste ne leur a donné que des drape^ ries légères. On voit ici l'enfance de l'art qui ne sait caractériser une supériorité morale que par une supériorité matérielle. Quelques inscriptions accompagnent ces bas-reliefs, mais des couches de badigeon , accumulées depuis des années , les rendent presque indéchiffrables. Peut-être dois-je accuser en partie cet odieux badigeon de l'infériorité que je remarque dans les sculptures du Port; lavées et nettoyées convenablement, il se peut que le travail en parût meilleur.
La porte méridionale de l'église est surmontée d'un large tympan sculpté, représentant le Christ entre deux chérubins ayant chacun six ailes. Audessous, sur le bandeau d'imposte, on voit d'un côté l'adoration de^ Mages , de l'autre le baptême de Jésus. Deux espèces de pendentifs accompagnent le tympan ; à droite paraît la Vierge couchée, et deux anges soutenant le Sauveur nouveau-né ; à gauche , un évêque , peut-être saint Austremoine , recevant sa crosse des mains d'un ange. Enfin, sur les piédroits de la porte sont scidptées deux grandes figures de saints , dont les noms sont devenus illisibles. L'un , m'a-t-on dit , est saint Jean , l'autre saint Mathieu. Tous ces bas-reliefs ont beaucoup souffert, et de plus, un tambour en charpente.
placé devant la porte sans nulle précaution y en cache la plus grande partie. i
J'ai vu avec beaucoup d'intérêt, dans l'église du Port, des vitraux modernes exécutés par M. Thévenot, de Clermont. Ce n'est encore qu'un premier essai ; mais il montre que son auteur est dans la bonne voie, et il n'a plus qu'à persévérer. Une verrière de sa composition , placée à l'Orient du chœur, â peut-être le défaut d'ofïrir de trop larges surfaces de la mêno^e couleur ; mais la bordure , d'un bon style et parfaitement exécutée, se fait remarquer par une très heureuse harmonie.
Depuis plusieurs années , M. Thévenot se livre , avec un zèle admirable, à des expériences fatigantes et coûteuses, mais qui chaque jour le font approcher davantage du but qu'il se propose.
Obligé de tout faire lui-même , dessins , peintures, préparation des couleurs et cuisson même du verre , il est parvenu , à force de patience et de soins, à des résultats véritablement extraordinaires. Il ne lui manque plus aujourd'hui qu'une occasion d'appliquer en grand les procédés que ses longues études lui ont appris ; et si cette occasion se présentait , Monsieur le ministre , s'il s'agissait de grands travaux de peinture sur verre, je ne pense pas que la direction pût être confiée à un artiste plus zélé ou plus habile.
L'histoire de Notre - Dame - du - Port est aussi obscure que celle de Saint-Paul. Tout ce qu'on en sait, c'est que, détruite par les barbares
au Yiii® siècle, elle fut rebâtie vers 86a , par saint Sigon , évéque de Glermont ; mais ici , de même qu'à Issoire, on ne peut attribuer à une époque aussi reculée la construction d'un édifice dont la plupart des détails se rapportent au style bysantin 9 déjà complètement développé* Comment, par exemple , ces chapiteaux historiés , ces arcades élancées et ces colonnes si légères , commelit les croire antérieurs à la fin du xi® siècle? Telle est aussi la date qui m'a paru la plus probable pour l'église du Port; pourtant , il n'est pas impossible qu'une partie de la basilique de Sigon subsiste encore aujourd'hui. J'ai fait remarquer l'appareil singulier de la façade de Saint-Paul, et ses tours occidentales si grossièrement bâties ; ici les mêmes caractères, ou des caractères analogues, se re-f présentent , et doivent mener aux mêmes conclu* sions.
Il n'est pas douteux que les églises de Saint-Paul et de Notre-Dame-du-Port ne soient à peu près contemporaines; mais évidemment lune a servi de modèle à l'autre. Il me paraît plus probable que Saint-Paul soit postérieur à Notre-Dame; mes seuls motifs au reste sont les suivants : Notre- Dame est sensiblement moins grande que Saint- Paul; or, il parait invraisemblable que, dans une ville aussi importante que Glermont , on eût ré^ duit la copie faite diaprés un original bâti dans un simple village. J'ajouterai, en outre, que la différ rence entre les deux édifices consiste principale-
CATHÉDRALE. 30â
ment dans, lar régularité de Saint^Paul et la supé^ riorité de âes sculptures. A Notre-Dame, le défaut de symétrie dans, les piliers , la médiocre exécu^ tion des chapiteaux me parait une présomption en faveur 4'mi^^ priorité de date. Enfin , cette dernière considération peut paraître de quelque poids, c'est dans la capitale d'une grande provincev» plutôt que dans un village qui en dépendait, qu'on a dû trouver des artistes ; et des ressources pour exécuter un plan original, plan qu'on à pu ensuite perfectionner en le copiant.
La cathédrale fut commencée vers le milieu du xiii® siècle , et les travaux , dit-on , furent poussés avec tant d'ardeur , qu'en 1 266 le chœur était déjà terminé. L'histoire a conservé le nom de l'architecte , maître Jean Deschamps Johannes à Cam^ pis; j'ignore le lieu de sa naissance. Si les dates que je viens de citer sont exactes , cette église serait d'autant plus remarquable, que, bien que bâtie dans une province où l'architecture gothique ne s'est jamais parfaitement naturalisée, et fort peu de temps après l'apparition de ce style, elle en offre cependant un type complet et très pur. Rien n'annonce la transition , et l'on ne trouve nul souvenir du style bysantin , si profondément enraciné dans
304 GLERMONT.
toutç FAuvergne. Par exemple on ne voit point dans cette cathédrale, comme à Reims et à Bourges même , ces lourds piliers cylindriques flanqués de grosses colonnes; ce sont au contraire de longs faisceaux decolônnetfes légères, telles qu'on les adopta généralement au xiv^ siècle. Ici , depuis le plan jusqu'aux moindres détails d'ornementation , tout annonce un système bien arrêté , et déjà parvenu à son complet développement.
L'examen de l'édifice, d'accord avec la tradition, prouve que la construction en a été rapide^ et pour ainsi dire d'un seul jet , car il n'y a que les transsepts qui ne se rapportent point au gothique fleuri. Il faut . encore excepter quelques dét^ls d'ornementation , dont le caractère , relativement moderne , jette de l'incertitude sur la date de leur exécution. Tels sont, par exemple, la plupart des chapiteaux des colonnettes, composés de doubles bouquets de feuilles écrasées , maigres et mal découpées, de tout point fort médiocres. Ces doubles bouquets, qu'on ne voit paraître dans le Nord qu'après le commencement du xiv® siècle, doiventils être considérés comme un ornement irwenté dans l'Auvergne ? ou , ce qui est plus probable , n'auraient -ils pas été taillés sur place, quelque temps après l'achèvement de l'édifice? Je dois pourtant noter ici que plusieurs des verrières du chœur portent dans leurs bordures les armes de France et de Castille réunies (elles furent données par saint Louis à la cathédrale) ; or, il paraît sur-
prenant que Ton se soit occupé des vitraux avant de terminer les sculptures.
A part ces chapiteaux et quelques détails de mauvais ^oût, qu'on trouve dans les transsepts, on admirera avec raison la grande harmonie de Fordonnance générale et l'excellent effet qui en est le résultat. Les caractères les plus importants du système gothique, la légèreté et l'élancement, se manifestent ici de la manière la plus éclatante , et dès l'entrée on est frappé dé la hardiesse des voûtes et de la légèreté de piliers. Je ne trouve qu'une . seule critique à faire à la disposition intérieure. La galerie qui règne entre les arcades inférieures et les fenêtres me parait mesquine et disproportionnée. Comprise entre ces arcades et ces fenêtres d'une hauteur prodigieuse, elle est en quelque sorte écrasée par leur voisinage, et se confond avec les fenêtres, au lieu de former un membre distinct de la fabrique. Cette faute , car je ne puis l'appeler autrement , est d'autant plus extraordinaire que la nef , ayant des collatéraux doubles (i), semblait inviter à donner aux galeries un développement considérable.
Dans toutes les parties de la construction , la forme constante de tous les arcs est l'ogive en tiers point, excepté dans l'amortissement des travées dé la grande nef, où elle devient excentrique et très aiguë; mais à Clermont, cette forme me
(i} Ced collatérauTi d*ane égale dimension sont tous deux fort élevés.
parait amenée en quelque sorte par hasard , et non point j comme en Champagne , le résultat d'un système calculé.
Généralement la décoration intérieui^ des fenêtres se compose de roses, de quatrefeuilles et de combinaisons variées de courbes ogivales. La rose du transsept Sud et une grande fenêtre dans le haut du mur occidental forment les seules exceptions que j'aie remarquées , et il n'est pas douteux qu'elles n'aient été. exécutées longtemps après toutes les autres fenêtres.
Il y a lieu de croire que les travaux furent suspendus assez promptement après lé premier efifort qui produisit le chœur , et seulement trois travées delà nef (t). Puis, il semble qu'au lieu de suivre le plan primitif on ne se soit plus occupé que d'additions mesquines , . tout à fait inutiles ou même nuisibles à l'effet de l'ensemble. Ainsi deux tours latérales ajoutées au xv® siècle , d'ailleurs inachevées, ainsi que les portails qui s'y lient, contrastent d'une manière assez fâcheuse avec la sévérité des anciennes constructions qui leur sont contiguës. Dans la révolution , ces deux portails furent cruellement mutilés. Celui du Nord , qui a souffert un peu -moins que l'autre , est heureusement le mieux orné et le plus ancien. Il se fait remarquer par de jolies sculptures et surtout par une balustrade où se voient découpés à jour quantité
(i) Peut-être ces travées ne remontent-elles qu'au commencement du xive siècle.
CATHÉDRAIJE. 307
de monstres et de fantaisies grotesques au-dessus d'une corniche en saillie que soutiennent des modillons à têtes grimaçantes. On prétend que ces bizarres caprices rappellent les processions bouffonnes et les mascarades "en usage à la fête des fous y qui parait s*étre célébrée à Germont long^ temps après qu'elle eut été supprimée^^dans tous les autres diocèses. Le portail du midi , aujourd'hui à peu près nu et de tout temps fort médiocre d'ornementation , ne remonte , à mon avis, qu'aux premières années du xv* siècle. A l'occident il n'y a point de façade , mais seulement un mur provisoire qui ferme la nef de ce côté. On observe dans ce mur quelques vestiges de l'ancienne église, sur l'emplacement de laquelle s'est élevée la cathédrale actuelle. Ce sont des colonnes noyées dans la maçonnerie et dont les chapiteaux bysantins m'ont paru du xi* siècle. Les étages inférieurs d'une tour engagée dans un des collatéraux de la nef, et contiguê à ces colonnes, appartiennent probablement à la même époque. H est facile de reconnaître que la nef de l'église bysantine était beaucoup moins large que la nef gothique, et qu'elle avait un axe différent. Ces restes de l'ancienne cathédrale auraient disparu si les travaux de l'église actuelle n'eussent été suspendus , probablement en raison de la dépense qu'eût entraînée son achèvement. A partir de ce mur , en effet , le terrain s'abaisse en pente fort raide, et, pour prolonger la nef en conservant le niveau de l'aire,
il eût fallu élever ses murs à une hauteur démesurée , et , comme au Puy ^ soutenir sur des voûtes toute la partie occidentale de ses travées.
Les fenêtres du chœur sont garnies de. magnifiques vitraux du xiii^ siècle encore assez bien conservés (j). La plupart représentent des légeAdes de saints, et chaque sujet remplit un cartouche compris et encadré dans un fond général qui donùe à toute la verrière sa teinte dominante ; car chaque verrière a une teinte générale qui d'abord saisit Fœil et lui fait éprouver une impression particulière ; et, quelles que soient les couleurs répandues dans les cartouches à figures, pourvu qu'elles soient mêlées ^ l'expérience prouve que celle du fond les domine toujours, quand même sa surface totale serait inférieure à celle des cartouches. Cette observation n'avait point échappé aux anciens peintres verriers ,^t l'on ne peut trop admirer l'art avec lequel ils ont su varier à l'infini leurs combinaisons d'ornements et de couleurs, tout en conservant à leurs verrières un effet général calculé.
Les vitraux de la nef sont du xvi® siècle et de tout point inférieurs aux précédents. Une grêle furieuse a détruit presque entièrement, en 1 835^, tous ceux des fenêtres au Nord de la nef, tandis que le chœur n'a presque point souffert , sans doute en
(t) Plusieurs verrières ont été réparées par M. Theveoot avec une scrupuleuse fidélité , et souvent avec tant de bonheur qu'il est très difficile de distinguer les vitraux modernes de ceux du xni® siècle.