SIMPLE RECIT
Je transcrirai ici, tel que je l'ai entendu, sans risquer de le déformer par des réflexions personnelles, l'admirable récit du petit Turco aux jambes brisées que j'interrogeais sur son aventure.
NOTES D*ONE INFIRMIERE 59
u A la guerre, il faut naturellement se dire qu'il n'est pas toujours possible d'avoir à manger; mais je crois bien que nous avons souffert largement notre compte, sous ce rapport-là. Le plus dur, c'a été dans l'Argonne, une fois. Depuis trois jours et demi nous n'avions rien touché; on commençait vraiment à se sentir disparaître. Mon lieutenant — un qu'on aime et qui sait marcher, vous savez, — nous a rassemblés, et a demandé : " Qui a encore des vivres de « réserve? » Personne ne répondait, parce qu'il faut bien avouer que, quand on les a, on aime autant les garder. Enfin, je me suis décidé ; j'ai dit : « J'ai une boîte de « singe, mon lieutenant, la voilà. » Trois autres, après moi, ont donné leurs boîtes. « J'en ai une aussi, a dit le lieutenant, je « vous la donne, avec ce pain que j'avais
êO NOTES D'UNE INFIRMIÈRE
« gardé. Vous êtes vingt; vous allez par- « tager chaque boîte en quatre et vous « mangerez ça, avec un petit morceau de « pain chacun. Ce n'est pas beaucoup; " mais ça vous soutiendra toujours un »' peu. » Pendant qu'on obéissait et qu'on faisait le partage, le lieutenant est allé s'asseoir à l'écart. Il a même mis la tête dans ses mains, et j'ai compris que c'était pour ne pas nous voir manger. Il était pâle, pâle. J'ai été devant lui et je me suis mis au port d'armes. « Eh « bien, qu'est-ce que tu veux encore? » il m'a dit avec impatience : " Excusez, mon u lieutenant, mais vous avez mal fait le t< compte ; nous ne sommes pas vingt. — i< Comment, vous n'êtes pas vingt? — « Non, mon lieutenant, nous sommes « vingt et un, et je ne toucherai pas à •< cette portion, si vous n'en prenez pas la
« moitié. » Les officiers sont sensibles, quelquefois, c'est extraordinaire ! J'ai vu de grosses larmes sur la figure de mon lieutenant, et il ne voulait pas accepter! Ça, par exemple, c'était un peu fort. Mais quand il a compris qu'il me rendait furieux et que, vraiment, comme je le lui disais (car je suis têtu), je ne mangerais pas, il a changé d'avis, brusquement, et m'a dit : « Assieds-toi là, merci. Nous mangerons « ensemble. » Pensez si j'étais fier d'être à la gamelle avec mon lieutenant ! »