‹ Notes d'une infirmière, 1914Chapitre 12 sur 33 · CAMARADES · texte numérisé non relu

CAMARADES

Je m'arrête devant le n° 67, un vigoureux colonial qui a pris part à une charge héroïque. Ayant reçu quatre balles aux jambes, il est demeuré sur le champ de

bataille, où deux Prussiens sont venus le voler en lui disant avec cynisme : « Nous ne te tuerons pas, si tu nous laisses tout prendre sans crier. » — La bourse ou la vie — « voleurs de grands chemins » , un titre de plus à donner à ceux cjui s'appellent déjà : assassins de prêtres, de femmes, d'enfants, incendiaires d'églises. Après le départ de ses lâches agresseurs, le soldat français s'est traîné sur les coudes jusqu'à une chaumière un peu isolée, où il a retrouvé cinq autres de ses camarades, encore plus grièvement blessés que lui. Ils ont vécu là, pendant quatre jours, perdant leur sang, tremblant de fièvre. Chaque soir, à la faveur de la nuit, le colonial sortait de la maison, en rampant. Il allait secouer les pommiers du jardin et rapportait aux autres les pommes qu'il avait réussi à faire tomber. On buvait l'eau de

la pluie. Enfin, comme deux des blessés semblaient près d'expirer, le soldat dont je parle s'est dévoué pom^ aller chercher du secours : « J'ai dit aux autres : " Si « personne ne vient, les amis, vous saurez « que j'ai eu mon compte. » Je me suis glissé dans les bois. Je rencontrais des sentinelles prussiennes; alors, je restais des heures complètement immobile, jusqu'à ce que la sentinelle soit endormie ou qu'elle s'éloigne un peu; puis je reprenais mon chemin. J'ai dû faire au moins 6 kilomètres avant de retrouver un soldat fran çais et que de fois j'ai cru ne plus pouvoir avancer! Mes bras s'enfonçaient dans la boue, s'accrochaient aux buissons, je n*avais plus de forces pour les dégager. Ah! ce n'est pas commode à manœuvrer comme des jambes! Et puis il faut bien dire que, depuis quatre jours, je n'avais

que des pommes vertes et de l'eau dans l'estomac. Enfin on a pu sauver les camarades, c'est l'essentiel. » — Il avait ri plusieurs fois avec insouciance, en me racontant sa tragique histoire ; mais son visage devenait sérieux et ému, dès qu'il nommait « les camarades » . C'est qu'il faut voir tout ce que ce mot représente pour eux ! — « Il faut bien dire qu'avec les camarades on était heureux partout » , concluait le n° 10 en terminant le récit des dures privations qu'il avait endurées. Un autre, à qui je passais des fruits et qui allait en prendre avec joie, — car ils ne sont pas gâtés en fait de dessert, — s'arrêta sou dain : u II vaut mieux que vous fassiez d'abord le tour des camarades, madame.

Il peut y en avoir de plus malades que moi, j'en prendrai s'il en reste. "

Un jeune soldat de vingt ans me ra-

conte^ hélas ! la retraite de D : « Nous

avons dû courir quatre jours et cinq nuits, ne nous arrêtant que cinq minutes toutes les deux heures. Les Allemands étaient si près de nous que le sifflement des balles nous empêchait d'entendre les commandements, et nos officiers devaient parler par gestes. J'étais en aussi bonne posture que possible, car je cours bien. Tout à coup, mon voisin a été blessé au pied. Il est tombé en criant : « A l'aide! » Naturellement je ne pouvais pas le laisser prendi^e par les Boches. A deux, nous l'avons saisi sous les épaules et traîné avec nous. Mais, à partir de ce moment, il nous a été beaucoup plus difficile d'avancer, et vraiment pour que nous en soyons sortis, il faut qu'il y ait eu une protection. » Une protection. . . , l'ombre victorieuse de la sainte guerrière n'escorte-t-elle pas in visiblement

nos armées? « L'épée au poing, l'éclair aux yeux, la France au cœur », toujours comme autrefois. . .

Il ne faut pas chercher à féliciter nos soldats de leur dévouement aux « copains» . Il est tout naturel de s'entr'aider, n'est-ce pas? sous le feu des Allemands, comme au village, — mieux, bien mieux qu'au village, — car sous le feu des Allemands, l'égoïsme journalier, les absorbantes préoccupations d'intérêt disparaissent. Il ne reste plus que le noble caractère français, celui qui sait porter jusqu'aux risques suprêmes la camaraderie un peu vulgaire d'autrefois, devenue ici sainte et héroïque.

J'en ai trouvé peut-être l'expression la plus élevée, en même temps que la plus profondément humaine, dans cet autre récit du même soldat :

« Un jour, les Boches étaient en fuite;

nous les poursuivions à la baïonnette dans les bois. J'en visais un particulièrement. Il était gros et lourd et s'empêtrait partout, tandis que moi je sautais facilement audessus des obstacles (voyez- vous cette image des deux races?). Je l'ai atteint enfin et, d'un seul élan, je lui ai enfoncé ma baïonnette dans le dos, le transperçant de part en part. Ah! j'étais ému; c'était le premier — et même le premier homme, je vous prie de croire! — que je tuais de ma main. J'en cherchais un second, quand j'ai entendu bouger dans un fourré. Je me suis élancé, baïonnette en avant; mais une voix mourante, lamentable, a crié vers moi : « Camarade, camarade français. » Nous savons bien que souvent, chez eux, ce mot est une ruse ; mais que voulez-vous? quand ils nous appellent ainsi « camaù rades » , c'est impossible, nous ne pou-

vons pas nous décider à les tuer. Pour cette fois, j'ai bien fait; c'était vraiment un mourant, un agonisant même, je crois bien. Il me tendait ses mains, déjà froides. Je les ai serrées, en lui disant aussi : « Gac( marade. » Puis j'ai appelé un fourrier pour lui donner à boire. Moi, j'aimais mieux aller de l'avant; la France d'abord, n'est-ce pas? »

Ce qui vous remue le plus profondément en écoutant de tels récits, ce qui vous met de force des larmes dans les yeux, c'est l'émouvante inconscience de ces enfants si éloignés de songer à la guerre il y a trois mois et qui parlent aujourd'hui tout naturellement un langage d'épopée. La France sera toujours la terre des miracles. . .

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