‹ Notes d'une infirmière, 1914Chapitre 13 sur 33 · UN FIANCE A L'HOPITAL · texte numérisé non relu

UN FIANCE A L'HOPITAL

Je sais maintenant d'où provient l'expression de joie intime, le reflet d'intérieure lumière qui illuminent le visage du n"* 17, même au milieu de cruelles douleurs. Je ne devrais peut-être pas le dire, car c'est un doux secret, dont j'ai reçu la confidence : le n° 17 est fiancé. Oh! cette Marie, rustique habitante de nos montagnes, comme elle est aimée! Je crois que peu de femmes auront reçu autant de lettres touchantes, imprégnées d'une tendresse plus délicate, plus profonde. Ces lettres sont la grande occupation de Pierre. Profitant de la franchise de poste, il en écrit deux par jour. Il faut bien se rattra-

per, n'est-ce pas? On a su se priver même du souvenir — trop attendrissant — de Marie, pendant la dure campagne, alors que ce fiancé au cœur plein d'amour était devenu par devoir un terrible guerrier, semeiu' de mort. Mais à présent, sur le lit d'hôpital, où il n'y a plus rien à faire qu'à souffiir, qu'elle revienne, la chère pensée, chargée de douceur et de promesses, qu'elle revienne ! On est tout à elle ! Certes, il lui appartient véritablement. Pour lui, l'ombre de Marie est toujours là; elle embellit les moindres scènes, les heures les plus grises de cette vie d'hôpital. Il m'avoue — à voix basse, comme chaque fois qu'il parle d'elle, — qu'il ne s'ennuie jamais : « Même quand je n'écris pas, j'y pense. » Car il ne peut s'en distraire une seule minute; d'une manière ou d'une autre, il faut qu'il s'occupe d'elle. Vrai-

ment un sentiment rare fleurit dans ce cœur honnête et simple qui s'est donné si profondément. Beaucoup de g^randes dames envieraient peut-être Marie... Et Marie, plus tard, si elle sait comprendre, remerciera la terrible guerre qui l'a tant fait pleurer. Elle n'épousera plus un simple paysan, mais un héros, un de ceux qui y étaient, donc ^ Français de premier choix» , suivant la belle expression de M. Barrés. Malgré l'obscurité dans laquelle rentrera la vie de ce jeune homme, il restera toujours vrai que ses actes, à un moment donné, auraient inspiré Virgile ou Homère. Dans tous les rangs de la société, les tristes fiancées d'aujourd'hui seront bien fières au jour du retour. J'en connais qui mettent une vaillante coquetterie à l'être déjà, quoique vivant encore l'heure incertaine et menaçante du péril. Il est émouvant de

voir la jeunesse de France, à l'âge où le bonheur semble un droit, se hausser sans peine jusqu'à de telles hauteurs de sacrifice. Mais, patience! On sera payé en bonheur. La revanche s'étendra jusque dans l'intime des cœurs. Séparés par le danger de mort, on aura tressailli les uns pour les autres de sentiments nouveaux que l'on n'oubliera plus. Les affections, trempées dans ce bain fortifiant d'héroïsme et de renoncement, reviendront enrichies de dévouement et de tendresses plus profondes. Le n° 17 le sent, quand il écrit à sa chère Marie : « Vois-tu, Marie, je t'aimais beaucoup ; mais je crois que, sans la guerre, je n'aurais peut-être pas su t'aimer comme je t'aime à présent. » Jamais d'expression douteuse, d'allusion grossière dans ces lettres écrites par un soldat, fils de cultivateur. Chacune reproduit les

mêmes expressions de tendresse, un peu naïves, qu'il répète sans les varier jamais. Il est vrai qu'en cette matière la monotonie est une qualité. On devine le plaisir extrême éprouvé par Pierre à écrire souvent le nom de la jeune fille :

« Ma chère bien-aimée, hier j'ai reçu ta lettre avec un grand plaisir. Je croyais que tu m'avais oublié. Et puis, je me suis dit : ou elle est malade, ou elle a trop à faire avec les blessés. Chère Marie, tu me dis que tu voudrais être auprès de moi pour me soigner. Oh ! que je serais content si tu pouvais venir, si je te voyais là près de mon Ht, comme la Sœur. Et nous parlerions du temps passé (il a vingt-trois ans; elle en a vingt et un; il est vrai qu'ils sont fiancés depuis cinq ans).

« Merci de la photographie; ta sœur représente très bien à côté de son promis ;

on dirait de ces images qu'on voit dans les petits illustrés. Tu m'excuseras, je te prie, si mes lettres sont mal faites; dans le lit, tu sais, ça ne va pas trop. Toi, oui, tu écris bien! C'est un plaisir de lire tes lettres. Pour le cache-nez, fais à ton idée; ce qui te plaira me plaira toujours à moi. — Marie, il me tarde de recevoir encore de tes nouvelles. Il me semble que je lis déjà ta lettre; fais-la très longue; que je mette deux heures pour la lire. Et ce ?noi'ceau de rose de chez nous que tu m'as envoyé, Marie!

« Ma chère bien- aimée, je voudrais t'écrire de longues lettres intéressantes, comme sont les tiennes; mais je ne vois rien de mon lit. Mon pied continue à être en bonne santé, toujours de mieux en mieux. Aujourd'hui un mois que je suis couché. Tu penses si j'ai souffert; mais ce

n'est rien, puisque je marcherai et que je ne serai pas obligé de te dire : u Marie, je " suis infirme ; je ne gagnerai pas la vie « d'une femme; nous ne pouvons plus u nous marier. » Oh! s'il avait fallu te parler ainsi..., pense un peu, Marie! Je t'assure que je n'avais jamais pleuré là-bas, mais que j'ai pleuré plus d'une fois dans mon lit, en y songeant. Pourtant, je te l'aurais dit, car je n'aurais pas voulu que tu vives dans la misère à cause de moi.

« Quand j'ai reçu ta lettre, hier, à quatre heures, la sœur Gabrielle était près de mon lit. Alors, je la lui ai montrée et elle m'a dit : u Vous pouvez être content; « elle vous en écrit long! » Je lui ai répondu : " Elle m'écrit toujours comme ça. » Elle m'a dit de te donner le bonjour de sa part, et de te dire que tu sois bien sage. Tu m'écris que tu es guérie; je pense que

c'est bien vrai? Prends garde maintenant, il fcdt froid. Sui^out, je t'en prie, ne sois pas malade. Tu me demandes combien nous sommes dans ma salle? Soixantedouze, et le plus vieux a vingt-neuf ans.

« Ne te tourmente pas; je me guéris et dans peu de temps nous serons ensemble. Quel bonheur, ce jour-là, Marie! Je ne puis y croire. La nuit, quand je ne dors pas, je me répète tout bas : «Je la verrai « bientôt. Je la verrai bientôt » , et, quelquefois, je suis ennuyé de voir arriver le jour, parce que je suis moins tranquille pour penser. Quand nous serons tous les deux, je te dirai ce que j'ai souffert, et tu me diras que c'est impossible. Pourtant, c'est vrai; mais il vaut mieux ne pas en parler encore. Tu me demandes si je t'avais oubliée, tu sais bien que non, seulement il fallait faire son devoir. Quand même je

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voudrais t'oublier, Marie, mon cœur ne le pourrait pas, parce que je t'aime.

« Tu me dis que ça te fait plaisir de m'écrire de longues lettres, pour me contenter; et moi je suis si heureux quand je les lis ! Je vois que tu as toujours des choses à me dire; ça me montre que tu penses avec moi, et je puis dire aussi que je pense toujours avec toi. Tu me dis que tu m'as rêvé. Moi, il y a au moins cinq nuits que je te rêve, et je n'osais pas te l'écrire. . . Je vois que tu me le dis; alors, moi aussi. Marie, tu sais ce que c'est qu'un rêve... Et veux-tu que je te l'avoue? Chaque jour je lis tes lettres deux ou trois fois; comme ça je les sais presque par cœur pour la nuit où nous n'avons pas assez de lumière pour pouvoir lire. A bientôt le bonheur de nous revoir, chère bien-aimée. Encore une fois, je t'aime, Marie. »

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