‹ Notes d'une infirmière, 1914Chapitre 14 sur 33 · CE QU'ON VOIT A LA GARE · texte numérisé non relu

CE QU'ON VOIT A LA GARE

La gare de X. . . a été, depuis la mobilisation, le théâtre de dévouements fort méritoires et tout spéciaux : là on a veillé jour et nuit, pour attendre les trains de soldats à ravitailler ; là on a reçu à chaque instant, par téléphone ou télégraphe, des ordres brefs, tels que ceux-ci : du café pour cinq cents soldats dans deux heures; soixante dîners pour ce soir ; pansements à refaire dans un train sanitaire, etc., etc. C'était une femme du monde, improvisée à la fois cuisinière et infirmière, qui exécutait ces consignes rudes et variées, sans jamais compter avec la fatigue. Son dévouement trouvait le moyen de faire face

aux travaux les plus divers que lui offraient les hasards de la gare et, en véritable général français, elle faisait habilement manœuvrer le personnel zélé qui s'était mis sous ses ordres. Que de faits curieux se sont passés autour d'elle! Que de personnages intéressants ont défilé dans la petite pièce — infirmerie et cuisine à la fois — devenue son domaine ! On m'a présenté là un beau dragon qui faisait au front son troisième voyage. A chacun de ses retours, il se hâtait, à peine guéri, de faire agir toutes les protections possibles pour repartir au plus tôt. Il en était à sa dix -septième cicatrice. Quand il énonça ce chiffre, quelqu'un s'écria : « Mais ce n'est plus un homme, c'est une écumoire ! » Il rit avec les autres, de son clair rire français : « Tout de même ! me faire ainsi trouer la peau, pour m'entendre traiter d'écumoire. »

Une des heures les plus intéressantes de la gare a été celle où s'est produit le fait suivant : un train sanitaire de blessés arrive sans être attendu. Ce sont de grands malades, deux cents couchés. Ils ont besoin d'être ravitaillés. A la station précédente, on leur a donné du fromage et du pain. Quelle nourriture pour des gens qui ont la fièvre, qui sont sur le point d'être opérés! Mais on n'avait pas autre chose, et il faut s'incliner devant la bonne volonté. On doit user de diplomatie pour leur enlever ces provisions, dangereuses dans leur état. Ils protestent ; c'est trop naturel, ils n'ont rien pris depuis plusieurs heures. Ils demandent du lait; on leur en promet... fort imprudemment. Le poste de la gare, qui connaît des jours de véritable détresse, ne possède justement qu'une cruche de lait. Une seule cruche pour cinq cents ma

lades, et le train repartira dans une demiheure! On n'a pas le temps matériel d'aller en ville. Que faire? On se rassemble, on discute. Or, en face du convoi de blessés, se trouve garé un train de bestiaux qui partira tout à l'heure dans la direction opposée. Il y a là un wagon de vaches, dont les bonnes têtes, toujours aussi pacifiques en ces temps guerriers, s'efforcent maladroitement de s'insinuer à travers les claire-voies sans jamais réussir. Leur brave homme de bouvier, habitant de nos hautes montagnes, en blouse bleue, un grand bâton à la main, s'approche et salue gauchement : « Elles sont françaises, vous savez, dit-il en désignant ses bêtes, et elles donneraient bien volontiers leur lait pour les blessés. >'

On lui répond par des acclamations.

Tout le monde se met à traire, et le spec-

tacle de ces laitiers et laitières improvisés, qui faisait sourire nos chers blessés, ne manquait pas de pittoresque. Plus de cinquante cruches de lait bourru ont été distribuées ainsi. Voilà ce qu'on peut appeler un ravitaillement providentiel.

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