‹ Notes d'une infirmière, 1914Chapitre 3 sur 33 · DE L'UN A L'AUTRE · texte numérisé non relu

DE L'UN A L'AUTRE

11 est réconfortant de les entendre parler de leurs chefs comme vient de me parler de son capitaine un soldat du 149' d'infanterie : " Ah ! je puis le dire, mon capitaine il a du sang au front. Chez lui, ce n'est pas du i< chiqué » . Je l'ai vu, debout sous les balles qui sifflaient, donner ses ordres sans broncher, sans reculer d'un centimètre, comme s'il avait été assis à son bureau et que des mouches aient bourdonné autour de sa tête. Et gentil avec ça, bon pour les hommes, toujours gai. On a de la chance de marcher avec loi ! »

Je l'interroge sur sa campagne, et il parle volontiers, n'ayant que de bonnes

choses à dire ; les taciturnes sont ceux qui cachent de tristes souvenirs.

« C'est nous qui étions chargés de prendre le village de S . . . où se trouvait l'ennemi. Mon capitaine, qui faisait l'office de chef de bataillon, nous a rassemblés et nous a dit : « Paraît qu'il y a deux i< ou trois Boches là dedans. On va les « sortir, n'est-ce pas? » On savait bien de quoi il retournait; mais on riait et on y allait de bon cœur. Quels combats ! Deux jours de batailles sanglantes dans les rues. Enfin, le village a été nôtre. Nous avons passé une nuit de repos, dans une ferme aux trois quarts démolie. En y arrivant, nous avons découvert dans un coin un malheureux porc qui s'était réfugié là, épouvanté par la fusillade. Ça tombait bien, nous avions l'estomac creux. » En u avant encore sur ce Boche-là! » a com-

mandé le capitaine. Après avoir mangé, dormi, nous avons été rassemblés le lendemain : " Eh bien! mes enfants, nous « risquons de moisir ici! Si on allait un « peu voir ce qui se passe plus loin? » On a marché en avant, mais l'ennemi qui était en nombre a commencé tout de suite à nous tirer dessus. Mon capitaine ne nous expose jamais inutilement. Il nous a fait coucher dans des tranchées abandonnées.

Il y avait là des cadavres, des chevaux pourris et de l'eau ! de l'eau ! Il pleuvait sans cesse. Nous avons passé la nuit, baignés jusqu'à mi-corps. Ce qu'on riait! »

On riait. . . , ce mot revient à chaque instant dans leurs récits et de la manière la plus inattendue. Ah! ce courage français qui n'est pas seulement l'âpre lutte avec le danger, mais qui en est aussi le dédain, la moquerie, ce courage élégant de nos

pères, comme on l'a vite retrouvé chez nous.

Mon fantassin du 149^ a été saisi d'mie émotion touchante quand je lui ai appris que je connaissais bien u la dame » de son capitaine : ^ Dites-lui qu'elle peut être fière et que je retournerai volontiers là-bas, à cause du pays comme de juste, mais aussi et beaucoup à cause de mon capitaine. » Je lui appris alors ce que je réservais pour la fin de notre entretien, à savoir que son capitaine, si jeune fût-il, venait de recevoir le grade de Chef de bataillon et la croix de la Légion d'honneur et que, grâce à lui sans doute, le régiment tout entier était porté à Tordre du jour. Je renonce à dépeindre la joie désintéressée et émouvante du soldat.

J'ai vu, près du n** 3, une paysanne du Cher en coiffe blanche et un vieillard qui

porte sur sa poitrine la médaille de 70. " Ce sont les parents, m'a expliqué sœur Gabrielle. Je les ai fait avertir. Ce pauvre enfant est en danger. Heureusement, je viens d'obtenir de l'administration la permission de laisser la mère passer les nuits ici. »

Je fais donc connaissance avec les Mèchin, paysans français de l'ancienne race, irrévocablement attachés à la terre. Ils espèrent, ils sont sûrs que leur enfani guérira. Le malade ne dit rien. Ils sont ainsi, nos soldats. Pas d'attendrissements inutiles; pas de peine faite aux parents. Qui sait, d'ailleurs, à quoi se réduit leur regret de la vie, après le tragique voyage accompli aux frontières? L'âme, qui s'est élevée jusqu'à l'absolu sacrifice, doit posséder un détachement nouveau. Le petit soldat ne se fait pas d'illusions, sœur

Gabrielle me Ta dit, et comme je témoigne mon admiration pom' l'étrange force morale dont il fait preuve, elle me répond fièrement : " Mais ils sont tous ainsi! »

Au moment où je vais quitter la salle, le malade m'appelle des yeux. Je m'approche et me penche vers lui : « Avezvous besoin de quelque chose? » Il fait signe que non et, avec un grand effort, il soulève sa main hors du lit et me la tend en murmurant : «Merci. » Je comprends..., c'est un adieu. Il pense que peut-être il ne sera plus là demain quand je reviendrai.

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