‹ Notes d'une infirmière, 1914Chapitre 25 sur 33 · CHEFS ET SOLDATS · texte numérisé non relu

CHEFS ET SOLDATS

Je racontais, il y a peu de jours, de quelle manière enthousiaste un certain fantassin me parlait de son jeune chef, M. X. . . , qui, promu capitaine il y a seulement onze mois, se trouve aujourd'hui, par son courage et sa valeur militaire, devenu chef de bataillon et chevaUer de la Légion d'honneur. Et voici maintenant dans quels termes le commandant X... lui-même envoie du front ses remerciements aux félicitations si largement méritées qu'on lui adresse : « Dites bien que je dois tout à l'héroïsme de mes soldats, au courage désintéressé et admirable de ces hommes qui travaillent modestement à des beso-

gnes gigantesques, pour T accomplissement desquelles nous, les chefs, nous ne sommes guère que des spectateurs. Ce sont eux que l'on récompense en nous et c'est vers eux que devraient aller toutes les félicitations. .. "

La France entière sait bien quels héroïques faiseurs de victoire elle possède dans ceux-là surtout de ses officiers qui se déclarent modestement " spectateurs de leiu^s hommes » . Mais, parmi tant de nobles émotions ressenties maintenant chaque jour, fixons le souvenir de celle qui fait battre nos cœurs à constater l'admiration réciproque du soldat envers son chef, du chef envers le soldat. Voilà un sentiment fécond, — gage de succès pour la France, — un sentiment qui doit, de part et d'autre, exalter les facultés d'endurance et de bravoure, tour à tour nécessaires

dans cette étrange et terrible lutte, qui doit aussi, loin de tout foyer, consoler secrètement la détresse des âmes, en faisant du régimeat une véritable famille. Et dans quelle famille trouverait-on des dévouements supérieurs à celui de ce capitaine d'état-major qui, sans tenir compte de ses galons, a ramassé lui-même sur le champ de bataille un de ses hommes grièvement blessé, et l'a transporté sur son dos jusqu'à l'ambulance, pendant plus de trois kilomètres? C'est un malade de sœur Gabrielle qui a été sauvé de la sorte. Il ajoute, toujours en racontant son histoire : i( Jamais une chose pareille n'arrivera à un Boche. »

Il y a seulement quelques mois, c'était une chose rare et exceptionnelle que de devoir la vie à quelqu'un. Maintenant, c'est entré dans nos mœurs. Je sais des

frères qui combattaient côte à côte : au moment où l'un d'eux, après avoir exposé sa vie pour sauver deux de nos 75, est tombé gravement atteint, l'autre s'est élancé bors de la trancbée, sans songer même, a-t-il avoué, aux terribles dangers qui le menaçaient de toutes parts. Il a ramassé son frère sous une grêle de mitraille , et, servant de cible au feu allemand, il a réussi à le porter jusqu'aux brancardiers. Atteint lui-même à l'œil par un éclat d'obus, couvert de sang, il s'est encore dépouillé de sa capote malgré la pluie froide d une nuit de l'Est, pour couvrir sur la civière le corps du plus jeune qu'il voyait trembler de froid. Voilà les familles d'aujourd'hui! Plus d'égoïsme, pas même celui qui consiste à conserver sa vie.

Toutes les affections se resserrent en s'ennoblissant. Jamais peut-être, en France, on

132 NOTES DUNE INFIRMIERE

ne se sera aimé comme on s'aime en 1914, parce que jamais on ne se sera autant sacrifié au devoir. Qui donc a écrit ce vers :

II n'est de grand amour qu'à l'ombre d'un grand rêve?

Page 1