LA COMPAGNIE DES AUDACIEUX
Je viens de revoir à Saint-Dominique le petit soldat qui m'avait fait de si touchants récits à propos des « camarades ». Il avait demandé à regagner le front « le plus tôt possible » et, de ce second et terrible voyage, il revient déjà avec une nouvelle blessure. Il est très gai, plein d'entrain, ravi de l'hôpital, des infirmiers, des malades, de toutes choses. J'ai idée, cependant, que ce fantassin-là ne manquerait pas de gâteries dans sa famille. . .
Devant le petit cercle qui se forme autour de son lit, il s'élève vivement, et avec juste raison, contre la nuance de méprisant dédain avec laquelle on a pris l'habitude, au moins irréfléchie, de parler de son corps d'armée, le XV^ corps. Quelques erreurs de début, bien vite et cruellement expiées, ont été cent fois magnifiquement rachetées. LeXV^ corps inspire, d'ailleurs, de chevaleresques dévouements. Je connais un jeune officier, deux fois blessé, à qui l'on offrait d'entrer dans l'état-major du général de Castelnau, à cause de sa connaissance de la langue anglaise. Il a refusé, disant qu'il ne pouvait consentir, pendant les hostilités, à changer sa position de lieutenant de l'active, dans un corps quelque peu décrié, pour un poste moins dangereux, et, en apparence, plus honorifique.
134 INOTES D'UNE INFIRMIERE
Mon petit fantassin d'aujourd'liui, avec un accent tout vibrant d'émotion, raconte ce qu'il vient de voir. J'écoute, en passant, quelques-uns de ses récits. Là-bas, il a fraternisé avec un engagé de seize ans, dont le père avait été tué dès le début de la guerre. L'enfant a voulu prendre place dans l'armée, « uniquement, a-t-il dit, parce que j'ai senti combien il est dur d'être privé de son père et que je veux pouvoir marcher à la place des pères de famille » .
Il paraît que c'est un étrange petit soldat. Toujours une énorme pipe au coin des lèvres, il est à l'affût de tout ce qui touche à ses protégés : les pères de famille. Il veille sur eux constamment et, dans toute la mesure possible, les garde du danger. Chaque fois que l'un d'eux est désigné pour mie corvée ou pour une mis-
sion périlleuse, l'orphelin, qui ne veut pas les voir mourir, se présente et, au besoin, s'impose pour les remplacer.
Mais, connaissant bien son monde, si c'est un jeune homme que l'on appelle, il ne s'émeut en rien. « Je tiens à ma peau autant que tu peux tenir à la tienne ", murmure-t-il entre ses dents, et il continue, paisible, à fumer sa « bouffarde >^ . Voilà donc un enfant qui a su s'élever jusqu'au sacrifice de lui-même pour avoir compris véritablement, profondément, une seule douleur. De quels dévouements nouveaux s'enrichissent alors la multitude d'âmes qui voient venir à elles tant de diverses souffrances !
Au XV^ corps, raconte encore le jeune blessé, a été formée, dans un certain régiment, une compagnie nommée « la compagnie des Audacieux ». Elle est com-
mandée par un vaillant capitaine et se compose de volontaires qui font profession d'accomplir les besognes particulièrement dangereuses. Une nuit, la compagnie des Audacieux a reçu l'ordre d'aller couper les fils de fer derrière lesquels, immédiatement, s'abritait une tranchée allemande.
Un par un, ils se sont coulés dans l'herbe et sous les broussailles jusqu'au terrible voisinage, en face duquel il fallait opérer. Mais soudain, des fusées lumineuses, lancées en grand nombre par l'ennemi, sont venues éclairer, comme en plein jour, les Audacieux, dans leur aventureux travail.
Les balles, soigneusement visées, ont commencé à pleuvoir de tous côtés. Alors, le capitaine, couché à terre au milieu de ses hommes, a tenu le langage suivant : « Mes enfants, nous sommes repérés. Que nous avancions ou que nous reculions, la
mort est certaine. Donc, il vaut mieux rester, poursuivre notre tâche jusqu'au dernier homme et mourir en braves. Puisque nous n'avons phis à nous cacher, nous allons, si vous le voulez bien, chanter la Marseillaise. » Aussitôt les accents de l'hymne national éclatèrent autour de lai, mêlés bientôt aux gémissements suprêmes des mourants. Les camarades de l'arrière entendirent ce chant et le bruit de la fusillade. Ils comprirent. La sublime contagion de cet élan vers la mort, que » les plus hautes philosophies ne parviendront jamais à expliquer et à comprendre » , s'empara d'eux. Rien ne put les retenir. Ils s'élancèrent et, pendant une heure, la compagnie des Audacieux fut composée du régiment tout entier.
Le lendemain, le communiqué officiel de France portait la Ugne suivante :
l:)8 NOTES D'DNE INFIRMIÈllE
c< A X..., nous nous sommes emparés d'une tranchée allemande. »