‹ Notes d'une infirmière, 1914Chapitre 28 sur 33 · DES SOUVENIRS · texte numérisé non relu

DES SOUVENIRS

J'ai entendu aujourd'hui raconter d'émouvantes choses par une de ces Françaises qui ont su, du jour au lendemain, se trouver à la hauteur de tous les dévouements et de tous les courages, sans doute parce qu'elles avaient l'habitude de maintenir secrètement à ce niveau « le chaque jour » de leur vie de femme du monde. Celle dont je parle, une habituée

des hôpitaux, a été désignée, dès la mobilisation, pour aller ouvrir, avec ses compagnes, un hôpital à S..., ville aujourd'hui occupée, momentanément... Je l'ai interrogée avec instance sur ses souvenirs, puisqu'on peut déjà parler de souvenirs, en cette longue et terrible lutte, et je veux essayer de redire son récit.

« J'ai dû, à mon grand regret, commence-t-elle, me laisser devancer de deux jours par les autres infirmières de l'équipe, et jamais je n'oubUerai le voyage que j'ai accompli pour gagner S..., au miUeu de toute l'effervescence de la mobilisation. Seule femme en route, je me sentais véritablement, moi aussi, un soldat qui rejoint son poste, et c'était là une impression exaltante et apaisante à la fois. En passant à Reims, j'ai vu tout un régiment d'Alsaciens, parqué dans des wagons à bestiaux.

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Les hommes qui le composaient avaient fait route par des chemins divers, exposés à mille dangers, et s'étaient réunis à notre frontière pour venir comhattie avec les frères de France. La plupart d'entre eux ne connaissaient pas la chère langue de leurs pères. Un officier français les commandait donc en allemand. Ils venaient de recevoir leur drapeau, et les dures résonnances du langage ennemi autour de nos trois couleurs résumaient bien la double tragédie de l'Alsace : celle d'il y a quarante-quatre ans, et l'autre, la toute prochaine, qui en sera le glorieux contraste.

« Dans le couloir de mon wagon causaient des antimilitaristes qui s'affichaient comme tels, avec la noble inconséquence de se déclarer prêts à risquer leur vie dans cette guerre « indispensable et salutaire » . L'élan merveilleux qui devait sauver la

patrie frémissait le long du chemin, tout autour de moi, calme, et vibrant d'une ardente vie que l'on sentait inépuisable.

« Arrivée au terme de mou voyage, j'entends pour la première fois gronder le canon. Mes compagnes me disent qu'il tonne sans cesse. C'est à ce bruit que nous achevons de transformer en hôpital les grands bâtiments du lycée de filles qui nous sont abandonnés. Mes compagnes ont déjà merveilleusement travaillé; mais quelle entreprise et que de détails auxquels il faut songer, malgré l'absorbante auxiété du moment! Au bout de quelques jours, nos préparatifs terminés, nous demeurons là, inactives, attendant les blessés. Il est particulièrement pénible d'avoir le temps de réfléchir, sans rien faire, à tout ce qu'impliquent ces mots : attendre les blessés, — attendre que les scènes de car-

nage dont la déclaration de guerre est le terrible signal, se soient accomplies tout près de nous, que les épaves humaines échappées à la mort nous reviennent, lamentables, de ces champs de douleurs.

Nos pensées demeurent tendues vers les affreuses réalités que nous ne voyons pas et qui sont si voisines, peut-être. L'inaction nous pèse, nous énerve, et cependant que ne donnerions-nous pour reculer indéfiniment le moment où nous deviendrons nécessaires! Hélas ! ce moment tarde peu. Le 14 août commencent à nous arriver des malades et je puis voir déjà combien celles qui m'entourent sont à la hauteur de leur tâche. Quelques-unes d'entre elles ont à leur actif plusieurs campagnes : Grèce, Maroc, Bulgarie, et la valeur morale dépasse encore les talents déjà très grands. « L'atmosphère s'électrise à S... Nous

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sentons que l'action rapproche de nous son cercle de fer et de feu. On nous raconte que cent boulets allemands, tirés près d'ici, n'ont fait heureusement que seize victimes : quatre tués, douze blessés. Pour la première fois, des avions ennemis survolent la ville ; ils paraissent plus lourds que les nôtres, de peinture plus foncée. Quelques bombes sont jetées. Nous voyons chaque jour passer, à toute allure et en grand nombre, des autobus de ravitaillement qui vont rejoindre nos troupes on ne sait où. Le mystère nous enveloppe, nous oppresse. Un délégué, en venant nous visiter, est tombé sans le savoir au milieu du grand état-major. Il n'a pas vu plus de cinquante à soixante officiers, et on lui a appris qu'il se trouvait exactement au milieu de six corps d'armée. Avant de le laisser repartir, on a exigé sa parole d'hon-

neur de ne pas nommer l'endroit où s'était effectuée cette rencontre.

« Le 15 août, messe en plein air. La voix profonde du canon gronde, plus rapprochée. Tout le monde chante en chœur le Credo et le cantique Pitié, mon Dieu... Nombreuses communions d'officiers et de soldats. Ce que l'on éprouve là se garde au fond du cœur. C'est de l'intraduisible. — Les grands malades commencent à arriver. En un jour l'hôpital est presque au complet.

« Le 20 août, le général X. . . , commandant d'un corps d'armée, et son état-major nous visitent en passant. Le général est souriant. Il parle aux blessés d'une manière réconfortante et paternelle. Il leur dit de « ne s'émouvoir de rien. Quoi « qu'il arrive, nous finirons, soyez-en " sûrs, par aller donner à Berlin une poi-

u gnée de main à nos amis les Russes. » « L'un des officiers présents s'intéresse tout particulièrement à l'hôpital. Il me sera ramené trois jours plus tard sur une civière et je serai fort surprise d'entendre la voix de ce blessé, que je crois inconnu, me dire soudain : « Je ne m'attendais pas, i< madame, au plaisir de revenir si tôt i< vous voir. " Ce jour-là, le 23 août, nous sommes au lendemain d'une grande bataille — l'affaire des bois de Saint-H. . . — et les blessés sont amenés en quantité. . .

a Vers midi, nous recevons un général que nous casons de notre mieux dans une petite chambre. D'ailleurs, il ne veut pas de régime spécial et, quoiqu'il souffre terriblement, il ne songe qu'à faire soigner deux de ses officiers. Par un hasard extraordinaire, un soldat de sa division arrive quelques in.stants après lui. Joie du

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général, il va donc apprendre ce que sont devenus quelques-uns de ses enfants, il veut voir le soldat de suite : « Eh bien, le « commandant? — Mort, mon général.

K — Et le capitaine? — Mort, mon généc< rai. » Quatre fois les questions se renouvellent, quatre fois le soldat, d'une voix qui s'enroue, faitla même réponse funèbre. Alors le général baisse la tête et ne demande plus rien. Nous voyons des larmes couler sur son visage énergique. Sans rien dire, nous sortons de la petite chambre sur la pointe des pieds, en grand silence, comme si nous risquions d'éveiller de leur glorieux repos ceux dont on vient de prononcer les noms.

« Un lieutenant de V... nous présente une plaie en séton qu'il porte à la tête ; la balle a ricoché sur le crâne. 11 nous apprend des détails terribles : partis 1250, ils ne se

sont retrouvés que 67! Cependant il refuse de s'éloigner du danger. Il ne nous demande qu'un pansement et ne veut ni rejoindre son dépôt, ni même mentionner sa blessure. Dès le lendemain matin, il repartira seul, au hasard, et se mettra à la recherche de son régiment. Impossible de rien faire changer à son dangereux programme. Que sera-t-il advenu de lui?

« Le 24 août, il est reconnu que la situation de S... devient de plus en plus dangereuse. Ma responsabilité pèse lourdement sur mes épaules. Dans l'aprèsmidi, j'apprends que l'hôpital militaire évacue. Faut -il faire de même? Faut-il rester? Les vies qui m'entourent me sont confiées et dépendent de la résolution que je vais prendre, je le sens bien vivement! Je demande conseil au cm^é-doyen de S ... , qui a vu 1870. Il est absolument catégo-

rique : « Évacuez votre hôpital. Partez « vous-même au plus tôt. Voulez -vous « donc que vos blessés soient bombardés i« ou massacrés? Voidez-vous être mise, « avec vos compagnes, au service des am- « bulances ennemies, pendant la durée de (( la guerre? » Ce mot me décide. Soigner les Prussiens de cette manière, sous les ordres de leurs chefs, comme une Allemande, jamais ! Je vais donc à la gare, où l'on me promet tout juste, et à grand'peine, les places nécessaires dans le dernier train du soir. L'administration du chemin de fer met un wagon à notre disposition personnelle. En revenant de la gare, je fais part à mes compagnes de la décision que j'ai dû prendre. Elles s'en montrent désolées, cherchent à faire changer mes projets. Quelques-imes d'entre elles demandent à rester, ou même, si

l'hôpital est fermé, à être envoyées plus avant. Je leur dis qu'un wagon leur sera réservé dans le train des blessés ; mais toutes refusent de partir. Ma responsabilité s'alourdit de leur courage.

« Nous procédons aux toilettes et à l'embarquement de nos malheureux blessés, qui se croyaient parvenus à un repos si durement acheté. Pour ne pas les impressionner, nous leur disons qu'ils laissent leur place à de plus malades. Alors, " tout est bien », et pas une plainte ne retentit au sujet de ce départ précipité, qui leur vaudra tant de cruelles souffrances. Pendant que nous agissons à la hâte, d'autres blessés arrivent, puis d'autres encore. On doit les entasser pêlemêle, dans la salle des fêtes du lycée, et jusque sur le théâtre. Un pauvre petit sous-lieutenant, gravement atteint, me de-

mande s'il ne pourrait pas rester. Il a vingt ans à peine, un visage d'adolescent. 11 ne sait quel parti prendre et s'en remet à ma décision avec une soumission d'enfant. Je crois remplacer sa mère, en effet, je pense à elle en lui conseillant de partir. Il a perdu tous ses effets militaires. On l'enveloppe d'un antique pardessus marron, donné à l'hôpital, et dans lequel il se perd; on lui met sur la tête un étrange chapeau. Je confectionne mie pancarte, sur laquelle j'inscris le mot « officier » , et je la couds sur sa poitrine, — ceci malgré ses protestations, car il ne voudrait aucun privilège. Une fois prêt, je le vois si épuisé, si chancelant, que je lui donne deux injections d'huile camphrée pour la route. 11 les fera lui-même ou demandera le secours de quelque camarade, s'il se sent pris de faiblesse.

« A neuf heures du soir, les voitures sont là, et le douloureux embarquement s'effectue. Ce terrible cauchemar est donc bien une réalité? Le bruit des roues qui s'éloigne nous frappe sur le cœur... Un instant plus tard, comme nous prenons quelque nourritm*e, un colonel d'état-major nous amène une automobile pleine de blessés ! 11 les a trouvés dans les fossés, tout le long de son chemin; quelques-uns délirent.

Sans les débarquer, on les conduit à la gare, avec un laissez-passer, cette fois, car on ne circule plus en ville ; tous les ponts sont minés.

« Il faut maintenant nous occuper des malades les plus graves. Les médecins, dont le dévouement ne s'est pas un instant démenti, se sont refusés à les laisser partir : il en est qui agonisent ! Nous ne pouvons nous résigner à les abandonner et.

cependant, de tous côtés, on me répète le même conseil : « Partez, évacuez. Vos u malades seront plus en sûreté à l'hôpital « civil que sous le drapeau de la Groix- « Rouge. >' Je fais appeler de nouveau les docteurs. Ils me promettent de veiller tout particulièrement sur ceux que je vais laisser. Alors, à dix heures du soir, le curé vient les confesser et les administrer.

Quelle scène! 11 faut encore accomplir, pour leur admission, une démarche à l'hôpital. Je veux m'y rendre. On m'a domié le mot de passe; mais après onze heures, il ne sert de rien, on ne doit plus circuler. Une de mes compagnes et moi, nous faisons des kilomètres le long de la Meuse pour gagner l'hôpital, sans passer en ville. Nous entendons le hruit des mines qui font sauter certains ponts. Le brave homme qui nous accompagne a vu son

père fusillé en 70. Lui-même, alors enfant, a été mis en joue par les uhlans. Il nous répète sans cesse la même supplication : « Vous n'allez pas nous abandonner, au u moins? Gela voudrait dire que les Prus- » siens reviennent. Vous n'allez pas parce tir? » Enfin, nous parvenons à l'hôpital où nous retrouvons la céleste et paisible vision des temps de guerre, la chère cornette blanche, prompte à accueillir toutes les infortunes. Nos malades seront donc attendus au lever du jour. Au loin, dans la ville obscure, nous apercevons, en revenant, les lueurs rougeâtres d'un incendie ; de ce côté-là des cris retentissent. Des mitrailleuses sont prêtes à recevoir les uhlans. Ah! combien tout est lugubre. Nous rentrons chez nous à deux heures du matin. Nos compagnes sont restées stoïquement debout au chevet des malades.

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« Dès trois heures et demie, le bruit des voitures retentit dans la cour et nous aidons nous-mêmes à charger nos pauvres blessés. Ce sont de véritables mourants, des râlants qu'il faut faire partir cette fois. Peut-être, au moins, par cette mesure, leur obtiendrons-nous une fin paisible, abritée de l'affreux bombardement, de la sinistre arrivée des Prussiens autour de leur lit d'agonie, de toutes les scènes d'horreur qui les menacent ici de trop près. 11 ne faut rien moins que de telles raisons pour ne pas faire chanceler ma détermination (1) !

(1) Mme X... ne dut pas tarder, au contraire, à se féliciter de la décision qu'elle s'était résignée à prendre avec tant de peine. Les journaux du 30 août racontèrent, en effet, que les Allemands, entrés sans défiance à S..., s'insiallèrent place Nassau, la place même dont le lycée, hôpital de la Croix- Rouge, formait le fond. Ils reçurent là le feu violent de l'artillerie française dissimulée dans les bois de la Marfée. En certains endroits, sur la place, les cadavres amoncelés s'élevaient à deux maires de hauteur. Le curé-doyen de S..., qui avait donné avec instance à Mme X... le conseil du départ, a été fiisillé par les Prussiens.

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« Quel déchirement! Nous montons dans la dernière voiture, pour les accompagner jusqu'à rhôpital. Pendant le trajet en ville, des gens à demi vêtus, aux figures hagardes, sortent devant leurs portes ou se mettent aux fenêtres sur notre passage : le moindre bruit leur fait croire à l'invasion prussienne.

« Une dernière fois, nous rentrons dans notre hôpital et, le cœur serré, nous refaisons le tour des grandes salles vides. Que de peines inutiles représente cette installation abandonnée! Prenant avec nous les armes et les munitions des blessés, nous montons enfin dans une voiture d'ambulance, et le concierge nous conduit à la gare. Mais là nous apprenons que les communications avec S... sont interrompues.

Il n'y a plus de trains, c'est fini. On nous dit que le commandant de la place pour-

rait peut-être réquisitionner une automobile à notre usage. Nous nous rendons chez lui : il est aphone, malade et ne dispose que d'une bicyclette. Nous pensons alors au général dont nous avons reçu la visite. Il s'est établi, avec son état-major, dans la demeure de l'une des visibles providences de notre hôpital. Nous y arrivons. Hélas! vide et silence partout. Le général s'est déjà transporté plus loin. D'un instant à l'autre, S. . . va faire partie du front même de l'immense lutte.

M Nous nous décidons alors à user de « Tirot ", notre brave cheval, jusqu'à l'épuisement de ses forces. Mais son conducteur, craignant de ne plus pouvoir rejoindre les siens, une fois les ponts sautés, nous déclare que, pour son propre compte, il nous quitte définitivement. L'une de nous, qui a toujours la décision rapide et

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heureuse, s'empare des rênes : elle con duira notre véhicule, à travers les mille difficultés de la route. Le hut du voyage est indéterminé. Nous marcherons, dans la direction de Reims, aussi loin que Tirot voudra bien nous porter.

« Nous voilà donc en route, parcourant ce pays d'une merveilleuse beauté, sillonné en ce moment par une étrange population qui incarne la bataille ou Teffroi. Nous traversons toute la défense. Il y a là le XP corps et une partie du XVP, prêts à l'action qui aura lieu le soir même. Des batteries sont dissimulées derrière chaque haie. En regardant à travers champs, nous apercevons, dans des fossés, des rangées de têtes d'hommes. A mesure que nous avançons, nous distribuons aux troupes les armes et les munitions qui remplissent notre voiture. Des artilleurs nous deman-

dent des médailles. La route est encombrée par la navrante foule des émigrants en fuite. Ils conduisent des charrettes chargées de vieillards, d'enfants, de meuhles, des objets les plus divers. Au milieu de l'invraisemblable poussière, chacun chemine lentement, lentement, ménageant sa monture, pour lui permettre de fournir le plus long trajet possible. Nous descendons de voiture aux montées, afin de reposer Tirot. Des malheureux, à pied, sans aucun véhicule, portent de lourds paquets sur leur dos. Je remarque une jeune femme, à la démarche exténuée, qui attend prochainement un enfant. Il y en a un d'environ deux ans, dans la brouette qu'elle pousse devant elle. Un autre court à ses côtés, s' accrochant à sa jupe. Elle est seule. D'ailleurs, on ne voit pas d'hommes. Toutes ces faiblesses, arra-

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chées brutalement des foyers qui, en l'absence du père, du mari, auraient protégé leur solitude, sont jetées dehors sans appui, sans sauvegarde. Que deviendrontelles? Les soldats eux-mêmes, qui marchent en sens inverse, allant à la bataille, et qui ont bien d'autres soucis, ne peuvent voir cela sans émotion. J'en entends qui murmurent : " C'est malheureux tout de même ! »

« Notre pauvre Tirot est bien fatigué.

On le nourrit un peu partout sur notre passage, car nous n'y entendons rien. Pour le délasser, quelques-unes de nous font deux kilomètres dans une auto pleine de viande, d'où l'on descend saturée d'odeurs peu agréables. Repos dans un village.

Un jeune médecin, rempH de zèle, nous apporte un gigot cru comme provision de

route. Nous apprenons qu'à S..., alors

que nous étions encore occupées de nos blessés, les premières patrouilles de uhlans sont entrées dans la ville : il y a eu dixhuit tués.

Il faut reprendre notre route complètement à pied : le cheval n'en peut plus. De temps à autre, nous lui offrons un peu d'eau dans une boîte à compresses. La bataille se livre à douze kilomètres, paraîtil. De ce côté-là, on ne cesse d'entendre le canon.

« Parvenues au sommet d'une petite crête, nous nous asseyons, pour reprendre haleine, au bord d'un champ de blé. A nos pieds, le vaste mouvement des troupes continue, proche et lointain, indéfini... Les voitures régimentaires, les services de santé se succèdent; on dirait d'immenses fourmilières humaines se hâtant vers un but mystérieux. Soudain, trois aéroplanes

allemands volent au-dessus de nous, pour repérer le mouvement des armées. Assises sur ce monticule, dans nos blouses blanches d'infirmières, nous deviendrions vite une cible commode. Il faut donc continuer notre chemin ! Il y a dix heures que nous avons quitté S. . . et nous n'avons encore franchi que vingt-cinq kilomètres.

Nous traversons alors l'admirable bois du Mont-Dieu. Là, par un contraste impressionnant, le calme est profond. Toute la paix du soir s'est réfugiée dans la forêt. Les paysans qui émigrent ne la troublent pas. Sous la splendeur obscui'e des grands ombrages, ils marchent, silencieux, suivis de leurs longs troupeaux, et font songer aux antiques patriarches, aux temps heureux d'universelle concorde. Mais ces moments de détente sont courts. Au sortir du bois, nous rencontrons un officier qui ré-

quisitionne pour nous un cheval et un bicycliste; il nous signale à l'étape prochaine, où Ton met aimablement trois automobiles à notre disposition. C'est ainsi que nous parvenons enfin à V... Voyageant depuis l'aube, nous y arrivons à la tombée du jour. Impossible de trouver une seule chambre libre dans aucun hôtel. Heureusement, des personnes hospitahères nous recueillent et, militairesjusqu'au bout, nous logeons chez l'habitant. Nous pensions jouir là d'un peu de repos et attendre les ordres de Paris, quand, le lendemain matin, nous apprenons qu'on évacue la ville et qu'il faut partir en toute hâte. Je fais une démarche auprès des autorités pour obtenir un moyen de transport. On nous envoie une automobile, beaucoup trop petite pour nous contenir toutes. A ma vive inquiétude, je dois laisser momentanément derrière moi,

dans cette ville menacée, quelques-unes de mes compagnes, mais je reviens les chercher le soir même, et à quelle allure ! Mon chauffeur connaît le prix du temps, en ces jours d'invasion. Il doit cependant modérer sa vitesse pour traverser le village de Souain, prêt à la défense, et qui deviendra, dans peu de jours, le théâtre d'une lutte si dure, si acharnée et si glorieuse pour l'un de nos régiments (1). Déjà, ce soir-là, nous nous heurtons partout à des chaînes tendues. Des fusils se croisent devant nous à tous les coins de rue. Ce fut ma dernière vision des champs de bataille prochains. . . »

De semblables récits sont comme des parcelles de la gigantesque lutte, qui arrivent, chassées par le vent des combats, jusqu'aux contrées heureuses, abritées au

moins de Thorrible dévastation, de l'effroi immédiat. On écoute, et l'on se tait... Le silence est l'hommage ému que demandent tous les secrets courages et tout l'inexprimable renfermés dans de tels souvenirs.

Petits enfants de 1914, il faudra plus tard écouter sans rien dire, il faudra religieusement écouter les « histoires vraies » , terribles et glorieuses, faites de dangers, d'héroïsmes et de larmes, qui se préparent pour vous dans tous les foyers de France.

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