‹ Notes d'une infirmière, 1914Chapitre 29 sur 33 · DES NOUVELLES DES MÈGHIN · texte numérisé non relu

DES NOUVELLES DES MÈGHIN

Il était entendu que les Mèchin me donneraient des nouvelles de leur douloureux voyage de retour. Les pauvres gens! Je les ai vus s'empiler, pour quitter notre ville, dans un compartiment de troisième

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classe déjà rempli. Il y avait, à côté d'eux, des militaires de Tâge de leur fils, des blessés qui guériraient, sans doute, des parents encore heureux. Ils repartaient en deuil de cette gare, où ils étaient descendus, deux mois auparavant, le cœur rempli d'espoir. Tandis qu'à l'heure du crépuscule, ils montaient péniblement dans le grand express lumineux, la tombe de leur fils, plus solitaire de leur départ, s'enfonçait sous l'ombre des sapins. Le ruban tricolore, noué à la croix noire, se ternissait dans l'humidité d'une nuit de novembre. Mais les Mèchin sont de vrais paysans français, au sens le plus élevé de ce mot. Ils possèdent, avec des sentiments chrétiens très profonds, ce paisible équilibre des forces de l'âme et de celles du corps, privilège de la saine vie des champs. Ils ont aussi cette légère teinte de fat a-

lisme qui leur fait dire à tous, devant le malheur : « Puisque nous n'y pouvons rien ! » Ils ont surtout le noble et perpétuel souci de leurs responsabilités vis-àvis de la terre, l'habitude de dominer les plus fortes tristesses, pour obéir à l'ordre pressant qui ne souffre pas de retard, et les invite au travail de chaque saison.

Tout cela se retrouve dans la lettre que m'a adressée le père Mèchin et qui contenait, pour me faire plus d'honneur, — une carte de visite, soigneusement lithographiée : « Mèchin, agriculteur. » Le beau titre et les belles âmes que celles de ces braves gens ! Je ne reverrai sans doute plus les Mèchin, mais je garderai toujours cette lettre :

« Madame, j'ai l'honneur de vous dire que nous sommes arrivés chez nous à six heures du soir, ce qui nous a fait mi voyage

de trente heures. Tous nos enfants et petits -enfants nous attendaient à l'arrivée de la diligence. Que de pleurs ils ont versés avec nous! A grand'peine nous pouvons nous consoler de la perte de notre cher enfant bien- aimé. Il faut cependant nous dominer pour continuer notre devoir de travailleurs. Comme je le dis à ma famille, c'est un devoir encore plus grand maintenant que le petit est mort pour défendre la terre que nous cultivons. Pauvre cher enfant! Son visage est constamment devant nos yeux.

« Je termine, chère dame, en vous priant de recevoir nos remerciements et en vous donnant une forte poignée de main d'amitié. Ma femme, mes enfants et petitsenfants se joignent à moi.

« MÈCHIN père, médaillé de 1870.

« Veuillez, s'il vous plaît, rappeler à sœur Gabrielle sa promesse de faire déposer une couronne de feuilles de lauriers sur la tombe du soldat Mèchin. Nous ne désirons pas qu'on y mette autre chose. »

Non, vraiment, il ne faut pas qu'on y mette autre chose :

N'effeuillez pas sur l'urne close La fleur d'Aphrodite, la rose :

Ce mort n'a pas connu l'amour.

Ne jetez pas non plus sur elle

La fleur des vieillards, l'immortelle :

Cet enfant n'a vécu qu'un jour.

Si vous voulez qu'au noir séjour Son ombre descende fleurie, Cueillez tous les lauriers dans les bois d'alentour : Mon fils est mort pour la patrie (I) !

(1) Les Phéniciennes, adaptatioD de G. Rivoliet, acte IV, scène i.

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