‹ Notes d'une infirmière, 1914Chapitre 4 sur 33 · NOS INFIRMIERS · texte numérisé non relu

NOS INFIRMIERS

Le corps des infirmiers n'est pas toujours sympathique. Je dois dire cependant que, dans la salle où je m'emploie, cha-

cun remplit son devoir, grâce sans doute à l'active surveillance de la Sœur, grâce aussi peut-être à trois personnalités d'infirmiers singulièrement émouvantes qui se trouvent là .

Et d'abord, Nicolas Indjematoured, vingt-deux ans, Grec, sujet ottoman. 11 remplissait un emploi fort lucratif, et dont il était très fier, dans une banque de Constantinople, quand la guerre a éclaté. Il n'a pu supporter l'idée d'être amené à se battre contre la France avec les Allemands et il n'a pas hésité à abandonner sa situation. Évitant de revoir sa vieille mère à laquelle, avant de partir, il a assuré par testament tout son petit avoir, il a pris passage, par surprise, dans un paquebot qui l'a débarqué à Marseille.

Engagé à la Légion comme volontaire, il a été envoyé ici. Mais, dès son arrivée, il

s'est blessé gravement au doigt et on l'a conduit à Saint -Dominique pour être soigné. Il m'explique son état d'âme avec émotion et simplicité : « Vous comprenez, madame, combien je suis honteux de me trouver dans ce milieu de braves sans avoir encore rien fait pour la France.

Heureusement que je puis aider la sœur à les servir. C'est un grand honneur pour moi. » Dans la salle on l'appelle « le petit Grec » . Il est, du matin au soir, à la disposition des blessés, qu'il traite avec un respect touchant, et il refuse obstinément de recevoir de l'administration la moindre rémunération.

Boisset, petit infirmier trapu, d'une soixantaine d'années, est un ancien dans l'hôpital. Ex-pâtissier sans famille, il a été soigné et opéré à Saint-Dominique il y a dix ans. Son cas appartient à la mysté-

rieuse histoire des conversions, des transformations d'âmes qui s'accomplissent secrètement dans le voisinage de la chapelle en forme de croix, largement ouverte par ses quatre portes sur les salles douloureuses.

Boisset, une fois guéri, a sollicité la permission de ne plus quitter l'hôpital, « souhaitant, a-t-il dit, d'y consacrer sa vie pour l'amour de Dieu, au service des pauvres malades ». Ce langage ne rappelle-t-il pas celui des frères de saint François? Comme eux, Boisset a renfermé toute sa vie dans ces deux mots : simplicité, héroïsme. Il est au service des autres nuit et jour, ainsi qu'il l'a désiré. La Sœur l'appelle ^< son bras droit » , ce dont il ne se montre pas fier à demi. C'est à lui qu'on a recours, sans craindre jamais de le déranger, s'il s'agit de soulever un

opéré particulièrement délicat, d'accomplir quelque pénible besogne. — «Boisset! Boisset! >' On est habitué à entendre retentir ce nom à chaque instant. Et Boisset, inlassable, court d'mi lit à l'autre, de son pas menu et fatigué qui ne s'arrête jamais. Dans ses moments de loisirs, il se rappelle son ancien métier et, implorant de la sœur cuisinière quelques restes de lait et de blancs d'œufs, il confectionne pour ses chers malades des plats doux très appréciés. Ce qui me frappe surtout chez Boisset, c'est son esprit de joie. Cet homme, qui mène volontairement la plus pénible des existences, a toujours le sourire aux lèvres et l'allégresse dans le cœur. Dans le petit recoin où il fait la vaisselle des malades, on l'entend fredonner des cantiques, en particulier le Magnificat qu'il affectionne beaucoup, m'a-t-il confié,

parce que c'est le chant de la joie. Quand je me trouve avec Boisset, j'ai toujours envie de lui parler de « Dame Pauvreté » et de « la Charité, sa princesse » .

Notre troisième infirmier, le marquis de X..., appartient à l'une des plus grandes familles d'Italie. Sa mère était Française et, depuis le début des hostilités, « il sentait, écrivait-il, bouillir dans ses veines son sang français » . Il a trouvé alors un moyen simple et admirable de faire quelque chose pour la patrie de sa mère, en venant se mettre au service de nos blessés, « afin de remplir les plus humbles tâches » , a-t-il bien spécifié. Sa demande a été exaucée. Il accomplit chaque jour, du matin au soir, les besognes humbles et souvent répugnantes qui ne semblent jamais le rebuter. Il est mêlé à la foule anonyme des infirmiers ; mais les malades savent

bien le distinguer, et les consolations, les soins qu'il leur apporte, leur sont tout particulièrement doux, parce qu'ils renferment l'admiration d'une grande âme et de toute une race envers le soldat français.

Le premier jour de son arrivée, le marquis de X..., après avoir fait le tour des blessés, s'approche de moi, les larmes aux yeux :

« Quelles admirables réserves d'énergie et d'héroïsme gardait le peuple français, me dit -il avec émotion. Entendre ces jeunes gens raconter les dangers qu'ils ont courus et parler de leurs souffrances non seulement sans se plaindre, mais en riant, c'est plus beau que tout, '^

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