‹ Notes d'une infirmière, 1914Chapitre 5 sur 33 · LES MOMENTS OU L'ON PARLE · texte numérisé non relu

LES MOMENTS OU L'ON PARLE

Sœur Gabrielle m'a abordée aujourd'hui avec un lumineux sourire : « Nous sauverons décidément la jambe du 32. Le travail d'assainissement est accompli; la chair commence à se reformer dans la blessure. » Elle est radieuse. Voilà ses joies, les seules qu'elle demande à la vie. Toutle reste n'existe pas, n'existera jamais pour elle, et cependant son visage est bien jeune. Inclinons-nous devant dételles existences! Dans un éclair, je comprends la cause profonde de cette intimité d'âme qui règne entre sœur Gabrielle et nos soldats : elle comme eux, ils ont tout donné, jusqu'à eux-mêmes. Seulement, elle, c'est

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pour toujours et dans toutes les circonstances... Je lui demande ce qu'elle pense du n" 3 qui semble se remonter un peu. Elle secoue la tête avec tristesse : « Les parents sont pleins d'illusions ; mais on ne peut que le prolonger à force de soins. » Triste, oh! combien triste. — Un peu plus tard, le père Mèchin vient me parler à voix basse de son fils : « Un enfant parfait, madame, qui ne nous a jamais donné une heure de chagrin. Lui qui s'est si bien battu, il est doux comme une fille à la maison et pas buveur, pas dépensier. Figurez-vous qu'il a économisé mille francs, par petites pièces, depuis son enfance. Nous n'avons pas voulu qu'il les entame pour aller à la guerre; nous avons préféré nous gêner pour lui donner quelque chose et lui laisser cette petite somme qu'il sera bien content de trouver quand il se ma-

riera. )^ Quand il se mariera... hélas! le pauvre enfant! Une terrible épouse le guette qui ne renoncera pas à lui. Mais il a marché au-devant d'elle avec tant de courage que peut-être, maintenant, sans crainte, il devine son approche. Il est bien faible, mais il fait signe qu'il veut me parler. Je me penche sur son lit et il murmure à mon oreille : » J'ai communié ce matin; je suis bien content. » Justement, je lui apporte une médaille de la Sainte Vierge. Il sourit de plaisir et je suis émue, jusqu'au fond de F âme, en le voyant baiser la médaille et puis la placer sur son cœur. Il faut encore faire connaissance avec de nouveaux malades. Dès que nos blessés vont mieux, on nous les enlève, pour laisser les hts à de plus atteints, dans cette salle réservée aux grands opérés. « On n'a jamais la consolation de les voir complè-

tement guéris » , m'avait avertie sœur Gabrielle avec un soupir. Je m'arrête devant un petit Turco qui a pris part à la bataille de l'Aisne. Il a les deux jambes brisées. Son visage se crispe de souffrance et quelques gémissements lui échappent, aussitôt réprimés. Il s'en veut de se plaindre et s'admoneste ou me prend à témoin, je ne sais, mais je l'entends qui murmure : «Voyons ! Quand on pense à ceux qui restent là-bas, est-ce qu'on devrait gémir?

On est les plus heureux; c'est même pas juste! " Ceux qui restent là-bas! L'imagination recule devant les tableaux évoqués par ces simples mots, ceux qui restent dans le froid et la nuit, sous l'incessante menace d'un ennemi barbare, seuls pour agoniser, pour mourir, ceux qui voient, sans même le secours d'un pansement, leur sang s'échapper de leur chair meurtrie et

tomber jusqu'à la dernière goutte, sur la terre de France. Je me rappelle les paroles d'un autre blessé : " Après la bataille, ce jour-là, on ne s'entendait plus dans les tranchées, à cause des cris des blessés. C'était comme une grande clameur ininterrompue. On distinguait des appels, des prières, des supplications, des noms de femmes. Puis, peu à peu, le silence se faisait, à mesure que beaucoup mouraient.

Ce qu'on entend retentir le plus longtemps, d'un bout à l'autre du champ de bataille, c'est le mot de » Maman! » Ce sont toujours ceux qui vont mourir qui appellent ainsi ; nous le savons bien, maintenant. Hélas ! que ne savent-ils pas, maintenant, des angoisses, des horreurs de la mort! Il faut bien arriver, comme le Turco, à qualifier d'heureux ceux que leur destin ramène jusqu'à l'hôpital. Et, cepen-

dant, même ceux-là, comme ils souffrent! Tortures physiques, auxquelles viennent s'adjoindre trop souvent les pires tortures morales. « Depuis deux mois que je suis parti, aucune nouvelle de ma famille ne m'est parvenue, me dit un soldat, sauf une dépêche m' annonçant la mort de mon père. » Un autre a perdu une fille de quinze ans qu'il adorait, deux heures avant son départ. ^< Son corps était encore tiède; ma femme était comme folle de douleur. « Ils vous disent ces choses sans plaintes. La France appelait; c'était tout naturel de répondre, même en s 'arrachant aux pires douleurs, aux plus grandes affections, aux plus vifs bonheurs, parfois, comme ce jeune ingénieur de vingt-cinq ans, marié depuis onze mois à une jeune fille de dixhuit ans, tout un roman! Il avait été réformé pour un défaut à l'œil, mais, de

concert avec sa femme, il décida que cela ne comptait plus devant la mobilisation et qu'il fallait partir. Deux jours après la naissance d'un beau garçon, — « un futur soldat », disait la mère, — il quittait sa vie de luxe et de tendresse pour se rendre à la caserne comme simple soldat, encouragé par la petite Parisienne que l'on avait pu croire jusque-là toute absorbée par le monde et les toilettes.

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