‹ Notes d'une infirmière, 1914Chapitre 7 sur 33 · LEUR FIERTE · texte numérisé non relu

LEUR FIERTE

On ne sait pas assez combien nos soldats sont peu solliciteurs et fiers. Je l'ai

appris par ma propre expérience. Au début, quelques-uns me confiaient des commissions à leur faire : " Voudriez- vous me rapporter un paquet de tabac, une tablette de chocolat? » Vite on cherchait le porte-monnaie sous l'oreiller ; mais je refusais naturellement de prendre l'argent et je refusais aussi de me laisser rembourser. Quand cette manière de faire a été connue dans la salle, c'est très simple, on m'a mise de côté. C'est en vain que j'offrais mes services; je n'essuyais plus que des refus : « Merci bien, madame; nous n'avons besoin de rien. » Et je les voyais, en se cachant de moi, donner leurs messages aux infirmiers les moins suspects de générosité. J'ai dû m amender et promettre de me laisser rembourser désormais, quitte à faire de petits cadeaux indépendants.

Les blessés qui ont été dévalisés par les

Prussiens sur le champ de bataille, et qui n'ont plus rien, rien, pas même un mouchoir, pas même deux sous pour acheter un cigare, se privent de tout, stoïquement, plutôt que de formuler la moindre demande. Ils savent bien qu'on s'empresserait à les satisfaire, mais ils savent aussi que les besoins sont immenses et ils pensent aux autres, — toujours l'école de la guerre! J'en ai vu un qui commençait à se lever et qui restait des heures assis sans bouger, les pieds obstinément placés sous son lit. J'ai fini par apprendre d'un voisin qu'il marcherait bien volontiers, mais qu'il n'avait pas de chaussettes et qu'il ne voulait pas circuler pieds nus, parce qu'on lui en donnerait tout de suite. « Voyons, pourquoi ne le disiez- vous pas? » lui ai-je demandé en lui apportant des chaussettes.

« Eh ! bien, madame, on sait qu'il y a tant

d'autres camarades qui en ont besoin aussi! » Ils veulent qu'on donne à tous ou qu'on ne donne pas. Nous n'avons qu'à leur obéir et à travailler, travailler en France !

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