LA MORT D'UN SOLDAT
Le petit soldat Mèchin a eu, pendant la nuit, une hémorragie grave ; il était dans la salle d'opérations quand je suis arrivée à l'hôpital ce matin. « La Sœur a envoyé les parents prier à la chapelle» , m'a-t-on expliqué. Le service des malades s'est poursuivi comme à l'ordinaire : rien ne doit arrêter l'ensemble du rouage. Vers dix heures, j'ai vu revenir le brancard, porté à pas lents, avec des précautions infinies. Sœur Gabrielle marchait tout
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auprès et ne cessait de répéter : « Doucement, plus doucement encore. '^ Le visage du petit soldat était d'une pâleur cadavérique ; ses yeux, qui semblaient disparaître dans les orbites, étaient fermés. Quand on le souleva pour le déposer sur son lit, la secousse, si légère fût-elle, détermina la suprême crise. Le souffle, lent et insaisissable, se précipita étrangement; les candides yeux bleus s'ouvrirent, dilatés, immenses, et cherchèrent quelqu'un.
« Il veut ses parents, me dit tout bas la Sœur ; allez vite les chercher; c'est la fin. » Dans la calme chapelle qui ouvre sur les grandes salles, les pauvres Mèchin pleuraient et priaient. Je les appelle; la mère joint les mains en se tournant vers moi : u L'opération a réussi, n'est-ce pas, madame? — Hélas! je ne sais pas; je crains que non; mais il faut venir bien
vite. » Les larmes l'aveuglent; elle ne voit pas les marches; elle trébuche; je dois lui donner le bras. Dès qu'elle approche de son enfant, elle distingue l'ombre de la mort sur le cher visage ; elle va pousser un cri de douleur que sœur Gabrielle arrête en mettant un doigt sur ses lèvres, — il faut entourer d'une si grande paix les petits soldats qui meurent. '= Voilà votre maman qui est là tout près de vous » , dit la voix calme de la Sœur à l'oreille du mourant, < elle vous embrasse ; voilà aussi votre papa. Et voilà le Crucifié, Notre- Seigneur, ici sur vos lèvres. » Le petit soldat baise la croix et sourit à sa mère ; puis ses yeux, largement ouverts et comme attirés par un invincible attrait, se détournent, se fixent vers la fenêtre ouverte en face du lit et par laquelle on aperçoit l'infini du ciel. Plus rien jusqu'au
dernier soupir ne fera dévier son regard. Où ai -je déjà contemplé cette scène? Je me souviens. . . c'était en Grèce, à Athènes, l'année passée. Dans la salle des tombeaux, un simple et admirable monument funéraire représente le mort, un beau jeune homme de vingt ans, debout, prêt à partir. Ses parents, aux visages ravagés de douleur, tendent les bras derrière lui, rappellent. Mais lui, si calme dans la pureté du marbre blanc, les yeux comme fascinés, regarde fixement de toute sa pensée, de toute son âme, loin, on ne sait où. En passant devant ce chef-d'œuvre, la jeune Grecque qui m'accompagnait me dit à mi-voix : « Regardez celui-là ; il ne veut plus se retourner. Il voit autre chose. »
Notre petit soldat aussi paraît voir « autre chose ». L'aumônier lui a donné
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les suprêmes bénédictions. Le mystérieux rivage se rapproche de minute en minute. Dans la grande salle claire où va pénétrer la terrible visiteuse s'est fait soudain un silence profond, recueilli, impressionnant. Vraiment, il doit faire bon mourir ainsi au milieu des camarades, soutenu jusqu'au bout par une Fille de la Charité. Les ailes de la blanche cornette frissonnent au-dessus du jeune visage agonisant. La voix déjà surnaturelle de la Sœur sera la dernière voix de ce monde qu'entendra le soldat Mèchin. Elle dit et redit lentement les suprêmes invocations : « Mon Dieu, recevez-moi dans votre Paradis. » — " Mon Jésus, miséricorde. » — « Sainte Mère de Dieu, priez pour nous à l'heure de la mort. » C'est fini..., le dernier souffle très doucement s'exhale. Le regard du petit soldat est fixé pour jamais sur la
grande lumière de Dieu. Sœur Gabrielle abaisse doucement les paupières et pose le crucifix sur le cœur de l'enfant. Tout est si calme, si évangélique, que les parents eux-mêmes n'osent pas pleurer.
Ah! comme il disait vrai, l'aumônier qui écrivait du front : « Les soldats français meurent sans peine et comme des anges. » Quand les parents ont été emmenés provisoirement, sœur Gabrielle remet avec piété le drap sur le visage cadavérique et me dit : « Voici le moment du repas des blessés. Si vous voulez, nous allons les servir, et ensuite nous ensevelirons le corps de ce pauvre petit. » Je la regarde avec admiration : elle est très pâle, ses yeux sont pleins de larmes qui ne coulent pas. Elle s'occupe des régimes de chacun avec sa lucidité ordinaire. Sontelles assez rompues à tout, définitivement
établies au-dessus des faiblesses les mieux justifiées !