LES OBSÈQUES
Ce matin a lieu Tenterrement du soldat Mèchin. Le modeste cortège s'est réuni dans la cour du dépositoire, une cour solitaire et plantée de pins sombres, qui ne manque pas de poésie, malgré son nom tragique. Le corps reposait dans la blanche chapelle abritée sous les arbres. Au moment de la levée du cercueil, un commandement a retenti au dehors :
« Présentez armes ! » La dépouille a passé au milieu des camarades qui, l'arme au bras, la saluent avant de l'escorter jusqu'au cimetière, le fusil abaissé en signe de deuil. Les mots » Honneur et Patrie »
se lisent en lettres blanches sur le drap noir où Ton jette nos trois couleurs.
« C'est un soldat, c'est un soldat »... à mesure que passe le cortège, il se grossit d'inconnus qui suivent en pleurant. Un soldat! cela touche à tout le monde.
Chacun se demande : « Où est le mien maintenant? » Car notre armée, cette armée sereine et magnifique, n'est faite que des plus intimes bonheiu^s, des plus profondes tendresses de ceux qui restent. Mais ces retours sur soi-même, contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, ne font qu'aviver la compassion envers les pauvres parents d'aujourd'hui. Ils se sont pris le bras à la mode de chez eux. La mère a recouvert de crêpe sa coiffe blanche. x\utour d'eux on s'est écarté respectueusement, et ils se détachent bien en vue, courbés par l'âge et la douleur,
lamentables, appuyés l'un sur l'autre, suivant ainsi le corps de leur enfant, ce corps si jeune qui s'en va à sa dernière demeure, entouré de militaires et fleuri de drapeaux. A cause du père Mèchin, on a convoqué les vétérans de 70, et leur doyen fait un discours simple et ardent, sur la tombe de l'enfant « que les camarades vengeront » . Un ruban tricolore est attaché à la croix de bois qui marque la tombe fraîche. D'autres rubans tout pareils sont noués aux croix voisines.
A la sortie du cimetière, les parents sont emmenés par des inconnus qui veulent leur épargner les tristesses de l'hôtel en de telles circonstances : « Acceptez, acceptez... Nos enfants sont là-bas; nous devinons ce que cela doit être. » La douleur du père Mèchin est momentanément
adoucie par tant d'honneurs et de sympathie. Il pleure, mais il raconte sa campagne à ses nouveaux amis, tandis que la mère suit machinalement, sans rien voir, sans rien comprendre. La tête baissée, elle ne parle qu'à son enfant, dans un douloureux soliloque. Je l'entends murmurer : «« Mon cher petit bien- aimé, je ne te laisserai pas loin de nous. Dès après la guerre, je viendrai te chercher. Je garderai ton argent pour te faire faire un joli petit tombeau, et quand j'en aurai le temps, je viendrai te trouver. Je serai avec toi toujours, toujours. . . »
Elle s'éloigne, et je songe à tant de mères qui, dans les villes et les villages de France, souffrent chaque jour de semblables martyres. Mais les tombes de nos jeunes soldats sont des sépidcres pleins de vie : la France en sortira plus forte.
plus grande, fécondée par tant de sang et par tant de larmes.