‹ Notes d'une voyageuse en TurquieChapitre 3 sur 10 · Vite!... vite · texte numérisé non relu

Vite!... vite

J'ai bien envie de regarder en arrière, mais si cela excitait les fureurs de ces horribles individus? Alors, je prends un air digne, indifférent, détaché, l'air d'une personne dont la pensée plane, et qui n'a pas peur du tout!

Un choc, des vociférations, tout près de ma tète, à mon oreille!... Je me retourne... C'est le nègre qui a sauté sur la capote de la voiture et qui interpelle le cocher, Moïse, ou moi?... Je ne sais. Je ne baisse pas les yeux, et je garde un air bien calme, avec ce sourire tranquille et poli qu'on a, lorsqu'on visite des maisons de fous et que les pensionnaires vous interpellent. Les chevaux font un écart; le cocher crie je ne sais quoi, et le nègre disparaît. La troupe hurlante semble nous poursuivre, puis elle s'engouffre dans une ruelle. Alors Moïse m'explique que ces coureurs sont des iuulombadjis, pompiers volontaires, presque aussi dangereux pour les maisons que les incendies, car ils emportent souvent ce que le feu a respecté.

La machine qu'ils portaient, c'était la pompe!

Autre épisode de ma promenade d'aujourd'hui.

Nous étions au cœur de Stamboul, dans une rue étroite et malpropre, quand la voiture s'est arrêtée devant la boutique d'un confiseur. Moïse est descendu, et m'a fait signe de le suivre.

Oii me mène-t-il?... Une allée infecte, un escalier obscur, des enfants sales qui se moquent de mon chapeau... Sur le palier, il y a une porte, avec un rideau de cuir qu'un hodja soulève à demi.

Nous sommes à la hauteur des galeries de la mosquée Rustem-Pacha, où les fidèles commencent la prière. Le hodja est de mauvaise humeur. Il refuse de nous laisser entrer, et mon guide parlemente, tandis que les enfants sales mendient : « Dix paras, madama, dix paras. »

Enfin, moyennant un fort backchich, le hodja consent à nous donner les babouches

réglementaires; mais au lieu de me les mettre aux pieds, gentiment, comme faisait le brave prêtre de Kharié-Djami, il me les jette à la volée... Attrape, si tu peux, chrétienne impure! Il doit être réactionnaire, ce bedeau-là I Traînant les pieds, je suis le gracieux personnage qui, paraît-il, nous invite à ne pas rester longtemps. Ses clefs à la main, il grommelle dans sa barbe ronde, et je crois que, lui aussi, critique mon chapeau miarron, un chapeau à la mode de 1909, qui ressemble à une cloche, ou à une ruche, et qui était si charmant à Paris... Mais évidemment, dans une mosquée, il paraît bizarre...

Elle n'est pas très grande, mais elle est bien belle, la mosquée de Rustem-Pacha! Elle est un jardin sans hiver, un jardin aux mille fleurs d'émail. Les piliers, jusqu'à la coupole, sont couverts de faïences persanes, où s'enroulent des liserons géométriques, où s'entremêlent les œillets, les tulipes, les palmes et les plumes de paon, de tous les verts, de tous les bleus, émeraude, saphir, jade et turquoise.

Un demi-jour clair, un crépuscule paisible caresse les floraisons froides et brillantes, et en bas, dans la nef, une quantité de soldats en brun, en bleu, sont accroupis où prosternés sur les tapis aux nuances de velours rose.

Je ne vois que les têtes coiffées du fez et les pieds croisés, nus, ou en chaussettes... Quelques turbans verts, quelques fez non militaires, parci par-là, mais les soldats dominent, car il y a des postes tout proches. Ces hommes qui se battront demain, peut-être, contre leurs compatriotes, contre leurs frères d'armes, écoutent le discours d'un prêtre assis devant le mirhab.

Dissimulée derrière un pilier, je regarde avec une curiosité passionnée. Que se passe-t-il dans leurs consciences obscures de fanatiques? Quel enseignement, quel ordre reçoivent-ils de ce prêtre qui tire, pour eux, des leçons du livre sacré?

24 avril.

J'ai changé d'appartement deux fois, désespérant de trouver le silence, et je m'étais installée, hier soir, dans une chambre assez triste qui ouvre sur la courette intérieure de l'hôtel. J'espérais y dormir un long sommeil que n'interrompraient plus les ronflements ou la toux d'un voisin, ni les cocoricos du coq maudit qui chante trois fois avant l'aube, ni les querelles des chiens, ni le bâton du veilleur de nuit tapant les heures sur le trottoir... 0 cher silence!

Dans le petit jour gris de cinq heures, je m'éveille... Quoi?... Un meuble, une lourde armoire a dû tomber, à l'étage supérieur, juste au-dessus de ma tète; ou bien l'ascenseur, qui fonctionne mal, s'est décroché... Les murs vibrent encore d'un fracas assourdissant, et des portes battent, des gens courent dans l'escalier, dans les couloirs.

Fatiguée, je me rendors à demi... Jamais,

jamais, je ne trouverai le silence!... Un peu de temps se passe. Et voici, de nouveau, le fracas... Et je distingue aussi un crépitement bizarre, — clac... clac... — mais dans cette pièce qui ne donne sur aucune rue, tous les bruits s'amortissent.

Enûn, la femme de chambre, appelée, arrive tout éperdue.

— Madame!... C'est le canon... On se bat au Taxim... L'armée est entrée cette nuit...

Je n'ai pas été lente à m'iiabiller, ce jour-là!

Le vestibule du rez-de-chaussée est plein de monde : tout le personnel de l'hôtel, presque tous les voyageurs ; et la curiosité nous pousse, les uns après les autres, jusque dans la rue.

Notre calme rue des Petits-Champs ! Je ne la reconnais pas, dans le matin frisquet, qui s'ensoleille... Des soldats en uniforme khaki, des soldats en uniforme bleu, couverts de poussière, passent, par groupes, et tout à côté, devant le consulat des États-Unis, il y a un corps de garde improvisé où l'on amène des prisonniers, des suspects, qu'on fouille, et qu'on

désarme avant de les envoyer à la police. Tout à l'heure, on vient d'arrêter deux faux hodjas, aux poches capitonnées de banknoles, et on les a houspillés quelque peu... Maintenant, quatre soldats conduisent un officier réactionnaire, qui n'a plus d'épée, dont le dolman sombre est déchiré à l'épaule, et qui marche, pâle, calme, l'air distrait. Devant le consulat américain, une foule pressée stationne, attentive aux moindres incidents, nerveuse, prête à s'enthousiasmer ou à s'affoler... Et parfois, à grand trot, à grand bruit, passent des cavaliers, des fourgons qui sonnent la ferraille, des civières, des voitures aménagées pour les ambulances, un équipage correct, avec un cavass d'ambassade sur le siège.

Le canon s'est tu; la fusillade, vers huit heures, devient plus lointaine, plus espacée... On sait que les casernes de ChichlietduTaxim ne résistent plus, que l'armée de Salonique occupe toutes les hauteurs de Péra et se dirige vers Yldiz. A Galata, quelques caracols se défendent encore, et les ponts étant barrés, nul

ne peut pénétrer dans Stamboul... Là-bas aussi, sur l'autre rive, la bataille continue, du coté de la Sublime-Porte; mais les nouvelles précises manquent.

Un détachement macédonien passe, .et, de toutes les fenêtres, partent des applaudissements et des bravos... « Voilà nos sauveurs !.. . Voilà les héros de la liberté, les défenseurs de la Constitution!... » Les gens qui crient le plus fort sont pourtant restés chez eux, au lieu de former des bandes de volontaires, comme ont fait les Grecs et les Bulgares de Macédoine... La population pérote n'est pas guerrière par vocation, mais elle aime bien les guerriers qui la défendent. Elle ne leur ménage pas les épithètes flatteuses et les acclamations. Les soldats et les officiers ne témoignent aucune émotion. Peut-être sont-ils indifférents, ou dédaigneux, ou fatigués de cette nuit de marche, de cette matinée de combat. Ils défilent, et d'autres leur succèdent, et d'autres... Ils vont à Stamboul.

Le soleil de midi brûle. Le printemps à peine

tiède prend la splendeur de l'été. En face, dans le jardin vide, les platanes ont déplié mille petits drapeaux vert tendre. Des pigeons gonflent leur col de soie grise. Des gens emportent un mort dans une sorte de brouette... Et les prisonniers arrivent toujours.

Vers trois heures, quand tout paraît calmé, quand les barrages sont rompus, on apprend que la balaille recommence à Tachkiclila, au Taxim... On dit que les réactionnaires ont arboré le drapeau blanc et qu'ils ont pris entre deux feux, par traîtrise, les libéraux déjà entrés dans la cour du Taxim... Il y a eu beaucoup de morts, des représailles sanglantes...

Par le passage du Bon-Marché, je gagne la rue de Péra et l'ambassade de France. Elle est située tout à fait en contre-bas de la rue, et une descente très raide y donne accès. Là, des élèves de l'école militaire de Pancaldi, de tout jeunes gens vêtus de khaki, fraternisent avec les braves marins bretons du stationnaire Jeanne-Blanche.

Les beaux lilas du jardin, en pleine fleur, semblent un énorme bouquet blanc et mauve.

L'ardeur du jour déclinant s'apaise en douceur exquise; il y a de la joie dans l'air, la joie encore timide et incertaine de la ville délivrée. Je trouve, dans le jardin, un groupe déjeunes femmes, qui sont là, depuis le matin, avec leurs enfants et les bonnes de leurs enfants. Elles habitent des maisons qui ne semblent pas très pures, et qui ont été plus ou moins criblées de balles. Réfugiées ici, ces dames ont installé une nursery et des dortoirs de bébés.

Voici des secrétaires, des drogmans, des journalistes. Chacun apporte une nouvelle. Yldiz est cerné... Le Sultan est enfermé avec le grand vizir. Une partie de ses prétendus fidèles, les gens qui vivaient de lui, l'ont abandonné... A Stamboul, les garnisons de la Sublime- Porte et du ministère des Travaux publics se sont rendues...

C'est donc fini?... Non, personne ne veut croire que ce soit fini... Yldiz réserve peut-être des surprises. Les dames affirment qu'elles n'ont pas confiance et qu'elles ne rentreront pas chez elles.

On raconte des épisodes de la bataille qui a été meurtrière, puisque l'on évalue à deux mille — sinon plus — le nombre des morts. L'hôpital français de Péra, qui est tout voisin de la caserne des sapeurs-pompiers et de la caserne du Taxim, a reçu quantité de balles, et des passants ont été tués dans les rues d'alentour. Deux journalistes — un Anglais et un Américain — étaient allés, avec leurs appareils photographiques, s'installer dans une ruelle latérale, où les soldats croisaient leurs feux. Abrités par un pan de mur, ils attendaient l'instant propice pour prendre des instantanés, mais l'un d'eux, M. Booth, ayant avancé un peu la tête, fut touché à la nuque et tomba.

Son ami M. Moore, le tira par les pieds, tant bien que mal, pour le ramener à l'abri du mur, et, ce faisant, perdit son chapeau et sa canne, qui roulèrent à quelques pas. Quand M. Booth fut étendu contre la muraille, M. Moore, au lieu de rester coi, perdit tout sentiment du danger, et, peut-être inconsciemment, s'avança à son

tour dans la zone dangereuse pour ramasser sa canne et son chapeau... Une seconde balle rétendit à côté de son camarade.

On avait annoncé la mort de ces deux victimes du devoir professionnel, mais le docteur de Lacombe, chirurgien en chef de l'hôpital, arrive et nous rassure. Les deux journalistes, assez grièvement blessés, ne sont pas en péril, et il leur restera, de cette aventure, un prestige accru auprès de leurs directeurs et de leurs lecteurs... Il faut le dire, à l'honneur de la corporation, tous les reporters présents à Constantinople ont montré une magnifique crânerie, qui leur paraît, d'ailleurs, toute naturelle et dont ils ne tirent pas vanité... C'est le métier qui veut cela.

Le docteur de Lacombe affirme qu'«ilsont été épatants », mais ce qu'il ne dit pas, et ce qu'un confrère bien informé me raconte, c'est • que personne n'a été plus « épatant » que lui!... A cinq heures du matin, quand le canon l'a réveillé, il s'en est allé tout droit à l'hôpital français, et sa vieille mère, sans larmes et

sans jérémiades, l'a regardé partir, dans la rue où sifllaient les balles. La grande porte de l'hôpital était barrée par un détachement de Macédoniens qui fusillaient vivement un petit caracol réactionnaire. Impossible d'approcher. Les officiers de Salonique conseillent au docteur de s'en retourner, ou de se mettre en sûreté provisoire...

Le docteur répond :

— C'est fort bien, mais si votre place est ici, la mienne est dedans. On va m'apporter des blessés tout à l'heure. Il faut que j'entre dans mon hôpital.

— Vous n'entrerez pas!

— Nous verrons.

Sans hâte, il gagne une petite rue, derrière l'hôpital, où donne une porte de service presque toujours fermée en dedans, et pas très loin de l'endroit où furent blessés, une heure plus tard, MM. Boolh et Moore. Là, on se bat. Macédoniens et réactionnaires, et juste devant la porte de service un passant est couché, dans son sang qui rougit le ruisseau. Les balles

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éraflent les plâtras des murs et le bois de la porte... Le docteur ramasse des pierres et les jette dans les fenêtres de l'hôpital pour signaler sa présence, et cela dure quelques minutes, jusqu'à ce que les religieuses et les aides l'aient aperçu et lui aient fait ouvrir la porte.

Maintenant, la nuit vient, et nous sommes tous rassemblés dans le salon de l'ambassade, pendant que les petits enfants dînent dans une pièce voisine, et qu'on prépare leurs lits. Tous les Français présents sont invités à dîner — à la fortune du pot, dit M. Constans, car le pain manquera peut-être, et l'armée conquérante a réquisitionné les laitiers. L'ambassadeur nous offre même une hospitalité plus complète. Il y a de la place pour tous, et en cas d'alerte, nous aurons, pour nous protéger, les marins de la Jeanne-Blanche, et les trente-six Macédoniens.

Les petits enfants ont dîné; le doyen de cette chambrée, M. Pissard fils, qui a bien neuf ans et qui est arrivé aujourd'hui même, avec son papa, par l'Orient-Express, donne son avis

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sur les événements... Le bébé de madame Delon n'a pas d'opinion, — et pour cause, — et quant aux personnages entre deux et huit ans, ils se soucient également des Turcs vieux ou jeunes et demandent le dessert et le dodo.

Le pain n'a pas manqué si l'entremets a fait défaut. Le dîner est excellent tout de même et beaucoup plus amusant que les banquets ofiTiciels. Dans le grand salon aux fenêtres ouvertes sur la nuit bleue, où pénètrent les senteurs mariées de la glycine et du lilas, on cause ensuite, presque gaiement, mais, tous les quarts d'heure, on apporte des dépêches... Arrivent M. Deffès, le directeur général de la Banque ottomane, maigre, blanc, vif et spirituel; le lieutenant de vaisseau Goisset, commandant le stationnaire ; le directeur français du lycée de Galata-Séraï, et c'est bien curieux de voir l'expression soucieuse, narquoise, sceptique ou amusée de tous ces visages!

Dans le jardin, les Turcs et les Bretons se régalent du pilaff gigantesque et des deux agneaux rôtis offerts par M. Gonstans, et la

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bonne odeur de ce festin attire les soldats qui gardent une légation voisine.

— Si Yldiz ne cède pas, vous entendrez le canon demain encore, dit l'amljassadeur.

M. Deffès veut bien me raccompagner en voiture jusqu'à l'hôtel. La rue de Péra est toute noire. Les chiens ont disparu, épouvantés, et des patrouilles circulent qui nous arrêtent à chaque pas. Une tête coitïée d'un fez, un éclair de baïonnette à la portière, quelques mots turcs criés par le cavass... Nous passons...

Et voilà ce que j'ai vu d'une « journée historique ».

25 avril.

Le canon macédonien n'a pas troublé le paisible sommeil de la ville. Par ce beau matin dominical, Péra délivrée prend son aspect des jours de fête. Dans la Grande-Rue, où tombe tout droit le soleil d'onze heures, les familles reviennent de la messe, et s'arrêtent pour

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commenter les événements. Il y a beaucoup de figures et de tournures qui me rappellent notre Marseille, beaucoup d'hommes aux yeux cliarbonnés, aux moustaches de Tartarins pacifiques, beaucoup de dames dont Taimable embonpoint gonfle et tend les robes fourreaux un peu trop claires; et aussi beaucoup de jolis visages jeunes, très arrondis, très pâles, avec des yeux noirs énormes, comme on en voit dans les portraits en mosaïque de Tépoque alexandrine.

Aux angles des ruelles, les marchands de fleurs ont disposé leurs éventaires, et le safran vif des jonquilles, les blancs purs des narcisses et des juliennes, les roses violacés des anémones éclairent l'ombre bleuâtre. Les chiens rassurés sont sortis de leurs cachettes; les petits vendeurs de journaux courent en agitant les feuilles imprimées; les voilures recommencent à circuler, et presque toutes sont pleines de soldats réguliers ou volontaires, — les vainqueurs d'hier.

Coiffés du fez ou de la calotte albanaise en

feutre blanc, ceinturés de cartouchières, ils ont l'air mal débarbouillés, mal brossés, et leurs uniformes gardent encore la poussière de la route, du camp et de la l)ataille. Ils déambulent par cinq ou six, et parfois s'entassent, leurs fusils entre les jambes, dans les fiacres réquisitionnés. La plupart, venus des plaines de Thrace ou des montagnes d'Albanie, ont, devant les splendeurs européennes de Péra, le mêmeétonnement respectueux qu'ont nos conscrits de province devant les monuments et les boulevards de Paris. Mais, au contraire des troupiers français, ils s'abstiennent de lazzi et de plaisanteries, et s'ils racontent leurs exploits aux badauds, ils les racontent brièvement, sans fanfaronnade et sans gaieté. Je ne sais si cette réserve est naturelle au caractère oriental, ou si elle cache une certaine émotion pénible, le regret d'un devoir douloureux bravement accompli, la tristesse de la guerre fratricide... Peut-être ce sentiment est-il trop compliqué pour ces âmes très simples. Quant aux citoyens de Constantinople, leur seule

inquiétude persistante, c'est le maintien possible du Sultan.

Que fera-l-on du Sultan? Lui-même a conseillé la soumission à ses derniers défenseurs, et la garnison d'Yldiz, désarmée, est envoyée, par petits paquets, à Stamboul. Une partie a pu s'enfuir sur la côte asiatique du Bosphore, dans cette caserne Sélimié qui domine Scutari. Là, peut-être, les Macédoniens trouveront-ils encore quelque résistance. Le pont de Galata est toujours barré, et l'on suppose que l'Assemblée nationale se réunira au Palais du Parlement, sous la protection des troupes libératrices. Mais ce qu'elle décidera, nul ne le sait, et l'idée d'une combinazione recommence à hanter les esprits.

Pourtant, aux étalages des photographes.

Son Allesse impériale Réchad Effendi, héritier présomptif du trône, est apparu ce matin. Il a une bonne figure fatiguée, résignée, passive, que ses futurs sujets examinent curieusement. D'autres portraits, qu'on ne voyait pas ou qu'on ne voyait plus la semaine dernière,

occupeiil les places d'honneur autour de celui de l'héritier. Les soldats se montrent la belle barbe philosophique et les yeux très doux d'Ahmed-Riza bey, l'énergique figure osseuse de Chefket Pacha, les images, presque partout jumelles, d'Enver bey et de Niazi bey, « héros de la liberté », figures romantiques qui doivent troubler les cœurs féminins et qui font la fortune des marchands de cartes postales.

A l'ambassade de France, toujours gardée militairement, je trouve M. Constans assis devant le perron, entouré de gens qui demandent ou apportent des nouvelles. Les dames et les enfants qui ont profité de l'hospitalité diplomatique resteront jusqu'au soir. D'ailleurs, nous sommes tous invités à dîner. L'ambassadeur, qui a veillé tard dans la nuit, semble très fatigué, et M. Ledoulx, premier drogman, succombe sous le poids du devoir professionnel. Le commandant du stationnaire raconte la belle cérémonie de la béatification de Jeanne d'Arc, qui a été célébrée la veille à l'église catholique. La bonne Lorraine glorifiée en pays

infidèle, à quelques pas du Grand Turc que ses propres soldats assiègent dans son palais, le canon sarrasin couvrant la voix des orgues chrétiennes, ne dirait-on pas un épisode des chansons de geste? Les os des croisés qui furent ensevelis près des murs de Constantinople ont dû tressaillir de joie...

Le docteur de Lacombe apporte des nouvelles des blessés. Les deux journalistes américains vont mieux. Je pense aux propos entendus la veille à l'hôtel, au récit très circonstancié que Ton avait fait de l'agonie et de la mort de M. Moore dont on rapportait même les dernières paroles! >'ous en étions tous attendris... Par bonheur. M. Moore n'est ni mort ni mourant. Il est seulement blessé, immobilisé pour des semaines, et son accident le met de très mauvaise humeur... Rater un si beau reportage, quelle malchance! Aussi, quand un journaliste français est venu ce matin, par courtoisie confraternelle, serrer la main de M. Moore, il a été bien reçu!...

M. Ledoulx m'a emmenée déjeuner chez lui,

avec sa jolie fillette qui a un air de couventine française, de petite demoiselle d'autrefois, timide et blonde. Au dessert, deux religieuses de Saint-Vincent de Paul sont arrivées, et ont raconté les aventures tragi-comiques de leur jardinier qui a failli être tué par une balle perdue en allant chercher du lait pour la communauté. Les projectiles égarés ont fait ainsi beaucoup de victimes. Une infirmière grecque, à l'hôpital Hamidié de Chichli, un matelot sur le stationnaire italien, ont été frappés mortellement. A l'hôpital français, la sœur supérieure et le professeur Isoard entraient dans le cabinet de radiographie, quand une balle, perforant la vitre, passa entre eux, effleura sans les briser des instruments précieux et fragiles, et filant avec une précision élégante, parmi l'encombrement des tubes et des flacons de cristal, s'enfonça dans la muraille où elle est encore...

Après déjeuner, M. Cuinet, avocat et correspondant du Malin à Constantinople, m'a fort obligeamment proposé de m'accompagner à

Stamboul, pour la séance du Parlement. Mais le pont de Galata était barré... Les soldats de Salonique occupent toute la place de Karakeuy, et le fietit caracol qui ressemble à un café-conc-ert de province, — genre oriental! — est rempli de prisonniers. Ce caracol a fait une belle défense, et très meurtrière. Faute de mieux, nous remontons à Péra, et nous allons voir les casernes bombardées.

La plus importante, celle qui supporta le plus rude assaut, est la caserne d'artillerie du Taxim, un vaste bâtiment jaunâtre, construit sur la hauteur qui domine Péra et le Bosphore. Les bourgeois pérotes, endimanchés et placides, traînant des mioches et des bonnes, envahisseiit les trottoirs et débordent sur la chaussée, malgré les Aoitures lancées au grand trot, les voitures où des fusils brillent, où se serrent des uniformes gris, bleus ou bruns, où parfois on de\ine, entre les soldats, la face impassible, les bras enchaînés d'un prisonnier qu'on emmène. Chemin faisant, nous r^rdons la caserne des pompiers dont les écuries touchent

presque l'hôpital français... Dans ces mêmes écuries, des mutins se réfugièrent qui furent cernés, jetés contre le mur, fusillés et achevés à coups de crosse, avec une fureur sauvage, sous les yeux des religieuses épouvantées... Plus loin, — pendant la seconde attaque, — d'autres mutins, échappés du Taxim, essayèrent de s'enfuir du côté de l'église grecque en escaladant des murs. Mais les soldats macédoniens les pourchassèrent comme des bêtes forcées. A peine un de ces malheureux se hissaitil sur la crête de pierre, qu'une balle l'abattait, et les corps qui ne glissaient pas demeuraient suspendus, jambes et bras ballants, misérables marionnettes disloquées...

C'est la guerre... Les témoins de ces scènes les rapportent sans surprise et presque sans émotion. Ils en ont vu bien d'autres, en ce pays où l'on brûle, égorge, dépèce des milliers d'Arméniens, tous les deux ou trois ans. La vie humaine ne parait pas une denrée précieuse et qu'il faille ménager. Les attendrissements philanthropiques, les déclamations pacifistes ne

sont pas de mode en Orient. Quatre mille hommes, jeunes, robustes, se sont entre- tués, hier, dans ces rues où passe une foule joyeuse et curieuse. S'ils étaient morts victimes d'une catastrophe, — incendie ou tremblement de terre, — il y aurait peut-être, dans la ville, une ombre de deuil. Mais qui songe aux morls'i* Ils n'étaient pas frères par la race de ces Arméniens et de ces Grecs de Péra. Les volontaires d'origine hellénique, qui combattirent vaillamment, étaient venus de Macédoine et ne représentaient dans l'armée qu'une faible minorité. Il n'est pas surprenant que la population levantine n'éprouve pas, aujourd'hui, la tristesse qui suivrait, ailleurs, une guerre civile et l'horreur du sang fraternel versé. Elle est toute à la joie, et elle ne pense qu'à fêter ses libérateurs. Elle leur sait gré d'être venus sans être appelés, et si vite, avant qu'elle fût contrainte à la résignation, à l'acceptation passive de la vieille tyrannie renouvelée; elle leur sait gré de n'avoir pas abusé de leurs privilèges de victorieux, d'avoir respecté les biens et les per-

sonnes. Elle se sent libre et en sécurité parfaite, depuis qu'ils sont là, chargés de la police de la ville, impitoyables aux mouchards et aux malandrins.

Jamais des soldats européens n'ont montré plus de correction et de politesse que ces Rouméliotes si bien disciplinés, si sobres, si graves. On leur offre de l'argent; ils refusent et n'acceptent que des vivres et des cigarettes. J'ai entendu dire qu'un des leurs, ayant un peu... bousculé une femme dans la prairie des Eaux-Douces d'Europe, fut saisi et déshabillé par ses propres camarades qui lui appliquèrent vingt-cinq coups de bâton, pour l'exemple... Si par moments, dans l'ivresse du combat et de la poursuite, ces soldats se sont laissés entraîner à des représailles brutales, c'est que la résistance des réactionnaires les avait exaspérés; mais, la lulte finie, la victoire acquise, tous mettent un très noble orgueil et une sorte de coquetterie à prouver qu'ils ne sont pas des barbares, à mériter la confiance de la population, l'estime des étrangers. Ils laissent à l'Assemblée natio-

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nale, aux juges compétents, le soin de rechercher etde punir les coupables. Leur rôle actif est terminé. Ils demeurent à Constantinople comme des protecteurs et les défenseurs des lois.

Le jardin du Taxim où l'on entassa, hier, les cadavres, est débarrassé de ses hôtes funèbres et sert de refuge à quelques chevaux blessés. Les pauvres bêtes s'en vont sur trois pattes, le flanc éraflé, la lête basse, l'œil craintif. Le pavillon des musiciens n'a plus une vitre; les balles ont tailladé l'écorce des platanes et coupé mille brindilles des rameaux. On sent qu'une calamité anormale a passé parla, qu'une mélancolie est restée sur les choses. L'herbe foulée garde-t-elle le froissement des agonies? L'ombre des jeunes feuilles est-elle plus froide d'avoir tremblé sur les faces livides des morts? Les jardiniers qui fouillent le terreau des plates-bandes ne font-ils pas des gestes de fossoyeurs?... Sensations réelles ou caprices de l'imagination, tout ce qui assombrit un instant notre âme s'évanouit dans la lumière vaporeuse et la tiédeur légère de l'air. Avril

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enchante le jardin, comme une promesse d'amour, comme un pressentiment de bonheur, et tout dit la douceur de vivre : les premières pervenches qui ouvrent leurs yeux bleus dans le sombre feuillage rampant, les premiers boutons des rosiers qui demain seront lourds de roses; et, à travers le filigrane des rameaux, le Bosphore bleu, les collines d'Asie, vertes et violacées, la molle écume lumineuse des nuages...

Et, tout ocreuse, dans le soleil, ses fenêtres crevées encadrant des morceaux d'azur, voici la grande caserne vide qu'entourent les promeneurs. Les obus ont ravagé les murs et les plafonds, et des soldats, grimpés au second étage, achèvent de desceller de grosses pierres branlantes qui cèdent tout d'un coup, et tombent, avec un bruit sourd, dans un tourbillon de poussière soulevée.

Soldats bleus ou gris, marchands de noisettes grillées, pauvresses en tcharchaf d'étamine écrue, dames grecques en fourreaux Empire, petites filles en mousseline, servantes qui

poussent des voitures de bébés, tous s'écartent un moment, le nez en l'air, puis, reprennent leur promenade flâneuse. Des gens, munis de lorgnettes, regardent de l'autre côlé du Bosphore, sur le revers de la montagne où se dressent des coupoles blanches et des cyprès obscurs... La caserne Sélimié, bâtisse jaune comme le Taxim, domine Sculari. C'est le dernier asile des troupes réactionnaires.

Que se passe-t-il, là-bas, et là- bas, à notre gauche, dans ce pli de vallon moutonnant d'épaisses verdures, qui recèle les kiosques mystérieux d'Yldiz?

On regarde... On attend... Quoi?... La fumée blanche, le fracas d'une canonnade?... Mais tout est calme, sous le ciel infini, dans l'immense paysage panoramique. Et la seule clameur qui s'élève, c'est, dans un petit café, parmi les figuiers et les vignes, l'hymne de la Constitution, cuivré, nasillard, déchiqueté par un phonographe.

26 avril,

Yldiz s'est rendu. L'Assemblée nationale délibère en secrel, et Abdul-Hamid règne encore. L'état de siège a été proclamé hier soir. Les invités de M. Constans ont dû rentrer chez eux, sans dîner, parce que Mahmoud Chefket Pacha — le seul maître actuel de la ville — oblige les bons citoyens à s'enfermer, dès huit heures, dans leurs maisons. Plus de dîners, plus de réceptions, plus de théâtre. Vainement, les journaux annoncent l'arrivée de Suzanne Desprès et de sa troupe qui joueront Phèdre et la Rafale... Si la rigueur de la consigne ne s'adoucit pas, dans quelques jours, il nous sera bien diffîcile d'epplaudir la célèbre actrice française. Nous nous consolerons avec les jeux innocents des prévisions et des prophéties, et le corhillon politique :

« Où est le Sultan?... Qu'en fait-on? »

Et parfois, nous entr'ouvrirons la fenêtre;

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nous jetterons un regard dans la rue déserte où brillent les baïonnettes des sentinelles, où rôdent les patrouilles silencieuses... La rue appartient aux soldats seulement, et aux grands chiens jaunes, qui fouillent les détritus amoncelés devant les portes. Les patrons des cafés se désolent, et Ton prétend que les demoiselles fardées, à jupes courtes et à chapeaux extravagants, fleurs nocturnes des trottoirs de Péra, protestent contre l'état de siège...

Les communications entre Péra et Stamboul sont rétablies, et je suis allée aujourd'hui au Vieux-Sérail pour visiter les deux musées.

Ce Vieux-Sérail, à l'extrême pointe de la ville, baigné par la Corne d'Or et la Marmara, contient presque toute l'histoire de l'ancienne Turquie, du xv'' siècle au xix^ siècle, de Mahomet Il à Mahmoud IL C'est, dans une enceinte flanquée de tours carrées, sur l'emplacement de l'acropole de Byzance, un chaos de palais, de jardins et de terrasses, où l'on peut évoquer, sans sourire, la Turquie de Byron et de Hugo.

Les événements actuels rendent plus émouvant ce pèlerinage.

Près d'une fontaine charmante, en marbre ciselé dans le style de Versailles, au toit presque japonais, aux grilles d'or, s'élève la terrible porte Auguste (Bab-i-Houmayoun) que domine une inscription sur un cartouche noir, une sorte de dédicace faite à Allah par le Conquérant. Et de chaque côté, dans les niches ogivales, on accrochait les têtes des vizirs qui avaient cessé de plaire... Mais quand on franchit cette porte, la « sensation d'Orient » s'évanouit... Au fond de la cour des Janissaires, qui est une sorte de terrain vague, entre les bâtiments de la Monnaie et l'église byzantine de Sainte-Irène, on aperçoit des murs crénelés, deux tourelles à poivrières, en pierres rousses sous le ciel d'un bleu de bluet... C'est presque une cité moyenâgeuse de notre Midi, un fragment non restauré de Carcassonne. Dans cette cour, le fameux platane des Janissaires, fendu par la foudre et demi-mort, se couvre de tendres feuilles naissantes. Des soldats campent autour,

dorment, fumônt, ou font leur kief, assis sur leurs talons croisés, dans l'herbe où les fleurettes jaunes se flétrissent. Verra- t-il d'autres révolutions, avant de sécher tout à fait, le vieil arbre, témoin de massacres innombrables? Tant de .fois, des soldats se sont reposés à son ombre, après avoir chassé, étranglé, décapité des sultans!... On comprend trop bien que Mahmoud ait quitté en 1808 cette résidence féconde en sinistres images, pour le palais de Tchéragan où fut assassiné plus tard Abdul- Aziz, où Abdul-Hamid vint au monde.

J'ai passé une heure au musée de sculpture, à regarder les sarcophages de Sidon, les sphinx pensifs aux ailes d'épervier, aux seins de femme, les pleureuses drapées, les enfants joufllus chargés de guirlandes, les chevaux cabrés, et les beaux chasseurs, sculptés dans un marbre presque transparent, nuancé de colorations amorties.

Il n'y a personne, dans le musée, et personne à Tchinili Kiosk, le musée de l'art musulman, le « kiosque aux faïences », qu'on

est en train de réparer. Pour moi seule, visiteuse ignorante et profane, chatoient, dans la pénombre des salles voûtées, les fleurs de jade et de turquoise, les aiguières, les armes, les reliures de cuir fauve et doré, les lapis splendides comme le col des faisans, trésors d'un art oublié, orgueil et plaisir d'anciens califes dont je ne connais même pas les noms. Le gardien qui me conduit serait bien empêché de m'instruire, car de toutes les langues européennes, il ne sait que trois mots : oui, yes ou ya. Devant cliaque objet intéressant, cet homme plein de zèle se livre à une mimique laborieuse qui remplace le discours explicatif, et, quand il a terminé ses gesticulations, il dit oui, yes ou y a, au hasard, avec un bon sourire.

Après la fraîche solitude, le silence recueilli, les belles formes immobiles, l'enchantement du passé légendaire, voici le mouvement et la vie. De Sainte-Sophie au Parlement, du Parlement au Séraskiérat, les rues regorgent de peuple. Ma voiture est arrêtée, à chaque instant, et doit se ranger pour laisser défiler des bataillons

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réguliers ou des bandes de volontaires. Dans les petites rues, les maisons de bois, accotées l'une à l'autre, et dont toutes les lignes semblent de travers, gardent leur physionomie de vieilles, sourdes, aveugles, closes sur des secrets. Mais les stores blancs, derrière les ca/7^ss ajourés, palpitent parfois comme des paupières. Toutes les dames de Stamboul sont aux aguets. Leurs ^n^ux invisibles qui voient, aimantent mes yeux qui les cherchent et les devinent. Mères, épouses, filles de musulmans, elles ont ressenti plus que toutes les autres dames de Gonstantinople les répercussions tragiques du grand drame national. Elles ont perdu des êtres aimés; elles tremblent pour des coupables très chers; elles bénissent le retour d'exilés qu'elles croyaient perdus. Sous ces milliers de regards féminins, les hommes armés, les chevaux, les canons, les baïonnettes, les drapeaux déployés coulent, masse pressée, ondoyante, lente, aux remous de fleuve.

L'énorme place, entre le Séraskiérat et la mosquée Bayazid, est comme une mer où ces

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fleuves humains s'unissent et se confondent. L'îlot marmoréen de la mosquée émerge, pâle dans les vibrations diamantées de la lumière. Les minarets montent ainsi que des mâts et des phares où les muezzins perchés ont des voix lointaines d'oiseaux. Au fond de la place, le Séraskiérat ouvre sa porte en arc de triomphe, flanquée de pavillons mauresques. Et sur l'esplanade, parmi l'es grêles petits arbres verdissants, c'est un fourmillement inouï de fez rouges, de turbans verts, de calottes blanches, d'uniformes, de guenilles, de redingotes. Pas de cris, pas de chants. Les pieds feutrés glissent, les voix se mêlent en une monotone rumeur, les couleurs seules font tapage. De loin en loin, un commandement bref, un galop scandé, une voiture qui roule, un train d'artillerie qui tressaute...

Dans le double flot militaire qui coule et reflue sans cesse de la place à la cour intérieure du Séraskiérat, les prisonniers sont entraînés. Personne ne les insulte. Ils vont, calmes, vers leur destin. Beaucoup de hodjas et de softas,

parmi eux, et aussi un vieil uléma, à barbe fleurie, à turban vert, très vénérable et si vieux, si vieux qu'il peut à peine marcher. Les soldats le soutiennent par les coudes, règlent leur pas sur le sien, et le portent presque avec déférence... On ne le fusillera pas, ce vieux! Ce n'est pas possible! Il est plus qu'octogénaire, et, dans un ége si avancé, il a mille excuses de n'être pas libéral... Mais les autres, les jeunes, ne trouveront au conseil de guerre que la justice stricte et non pas l'indulgence. Ils ont fait trop de mal aux Jeunes-Turcs, ces prêtres engraissés par lacamarillad'Yldiz... On dit, tout bas, que, pour eux, la première répression a été terrible, que des centaines ont été tués autour de la mosquée Mehmed, et jusque dans la cour sacrée... Si le fait est vrai, il ne manquera pas de fanatiques pour canoniser spontanément ces softas et les glorifier comme des martyrs.

Des prisonniers, et d'autres prisonniers encore, hodjas, officiers, espions, simples suspects... A pied, les poignets reliés par des

chaînes, voici des imprimeurs de pamphlets clandestins. Les soldats qui les suivent portent des liasses de papiers attachés tant bien que mal avec des ficelles. A voir ces malheureux passer, tout près de moi, et disparaître sous l'arc de la grande porte; à distinguer sur leurs visages les expressions fugitives de l'angoisse et de l'ironie ou le masque de la résignation hautaine; à penser que beaucoup d'enlre eux, qui sont là, vivants, au soleil, vont mourir, j'éprouve non pas de la sympathie, mais du malaise, la gêne d'être venue en curieuse, et l'intérêt apitoyé qu'inspirent toujours les vaincus.

Soudain, dans la foule qui se replie et livre passage, un drapeau vert surgit, puis un drapeau rouge, et l'on entend le frottement caractéristique des sandales en peau de buffle sur le pavé, le bruit étouffé, glissant, d'une troupe en marche. Quelques applaudissements s'égrènent, suivent le sillage de cette troupe, dans la houle bariolée de l'esplanade. Et la voilà, enfin, tout près. . . C'est une bande albanaise ou bulgare, une

de ces bandes qui sont venues de Macédoine avec Panitza et qui ont une renommée un peu efl'rayante... Les cultivateurs, les artisans, les jeunes hommes riches et bien éduqués d'Uskub et de Monastir, les pères avec les fils et les grands-pères avec les pères, sont partis, spontanément, pour défendre la Constitution et la liberté. Mais avec eux sont partis ces demibrigands qui font la guerre de guérillas depuis leur enfance, Bulgares contre Grecs, et Grecs contre Bulgares, animés par des rivalités de race, de religion et de famille. Ils n'ont commis aucun méfait, ils se sont tenus aussi correctement que les soldats réguliers, mais ce ne sont pas des gens de caserne; on risquerait beaucoup à exiger d'eux, trop longtemps, la discipline militaire, et, quand ils auront cueilli leur branche de laurier et entendu bien des louanges, bien des remerciements, bien des bravos, on leur conseillera le retour au pays et la liberté sur la montagne.

0 romantiques ! vous les aviez rêvés, vous les aviez aimés, ces bandits superbes deve-

nus les soutiens de l'ordre et des lois! A ces cousins de vos Kleplites, vous prêtiez des costumes éclatants, de longs fusils, des pistolets damasquinés, et des « profils d'aigle »... 0 romantiques, ce n'est plus ça, plus du toutl Mais la réalité d'aujourd'hui, si différente de vos imaginations, conserve le caractère héroïque. Le porte-drapeau, tout jeune, est un admirable garçon aux yeux bleus, aux moustaches blondes dans un teint bruni par le soleil. Ses boucles de pâtre grec foisonnent autour de la calotte en feutre brodée de jaune. Il porte un uniforme fantaisiste d'un bleu passé, des jambières blanches lacées par des courroies et des sandales pointues. Derrière lui, marche un sexagénaire à grande barbe, qui a deux cartouchières croisées sur la poitrine, deux pistolets à la ceinture, un couteau pendant à l'épaule, un fusil, et un étrange sabre recourbé. Et d'autres suivent, gens de cinquante ans, de trente ans, de vingt ans, hommes mûrs et jeunes hommes, et même un gamin de quatorze ans, qui n'est pas le

moins fier de la troupe et le moins bien armé.

Avant de remonter à Péra, je vais voir le Konak de la Léîration de Perse dont toutes les vitres ont été brisées par le contre-coup de la canonnade, le Club militaire assailli le 13 avril et presque entièrement ruiné; et. dans une petite rue, le cercle des dames turques dont les caffess pendent lamentablement sur des fenêtres défoncées.

Ce soir, les suppléments des journaux font connaître que la décision de l'Assemblée sera prise demain. Nous sommes tous bien assurés qu'Abdul-Hamid ne restera pas sur le trône, mais, il v a. malîrré tout, un malaise, un reste d'inquiétude dans les esprits. La présence du Sultan, même vaincu, même captif, opprime Constantinople, et ce peuple qui a tremblé si longtemps devant le Barbe-Bleue d'Yldiz, redoute, jusqu'à la dernière minute, un tour de passe-passe, une combinaison machiavélique, l'intervention invraisemblable d'une

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puissance occulte... Dans le salon de riiôlel, après dîner, les familles grecques qui n'osent pas encore rentrer chez elles, deux ou trois Arméniens, un avocat juif de Saloniquc, répètent les anecdotes fausses ou vraies qui composent la légende du Sultan.

Que sera l'Abdul-IIamid dont les historiens fixeront un jour — avec des documents irréfutables et une tranquille impartialité — la figure définitive? Névropathe sanguinaire ou politique de génie? Peut-être l'un et l'autre, et à coup sûr un tyran. Mais ce tyran différera sans doute.' par la constitution mentale et le caractère, du tyran grossièrement simplifié, du croquemitaine féroce qui demeurera, dans l'imagination populaire, le seul Abdul-Hamid véritable, — aussi fabuleux, aussi déformé, aussi lointain que Sardanaple ou Néron. Dans quelques dizaines d'années, les conteurs assis devant les petits cafés de Stamboul, sous les franges de glycines, dépeindront le calife maudit avec les mêmes traits qu'on lui prête déjà, et qui s'affirmeront par l'exagération poétique

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jusqu'à composer un être de légende, un personnage des 3f'lle et une Nuits... Il sera le monstre lout-})uissant, doué d'une prescience surnaturelle, ayant mille yeux, mille oreilles, mille mains, prolongé et multiplié en tous les points de l'Empire par les hafiés, ses espions. D'innombrables ruisseaux de sang, d'innombrables ruisseaux d'or, coulent, du Hedjaz à la Uoumélie et du Vémen au Caucase, et se confondent en un lac immense autour de son palais d'Yldiz. Là, au centre des jardins enchevêtrés, il y a un kiosque de marbre dont nul n'approche, et que défendent plusieurs enceintes. Et dans ce kiosque, il y a cent chambres d'or, comme les alvéoles d'une ruche, et une chambre élue, où le soleil entre à peine, où nul regard humain n'a pénétré. Le calife maudit s'y tient, tapi dans l'ombre, telle une araignée, tisseuse de ruses et de deuils. Autour de lui, dans les jardins de roses, tous les animaux de la création s'ébattent, pour le plaisir des plus belles femmes de l'univers. Ces houris impériales, perles

cachées, fontaines closes, urnes scellées, que garde une armée de géants noirs, attendent le désir ou la curiosité du maître. Huit cents cuisiniers préparent les festins qu'il ne goûtera jamais. Dans les salons, les merveilles occidentales voisinent avec les trésors de l'Orient. Aux lustres, aux faïences persanes, aux tapis veloutés de Boukhara, se mêlent les pendules fabriquées par les Infidèles, les armoires qui ont des glaces comme des étangs, et les machines à voix humaine, qui parlent et chantent, et qu'habite sans doute quelque génie fallacieux. Une pièce est toute pleine de bijoux, rubis et saphirs gros comme des œufs de pigeon... On raconte qu'un empereur du Nord et son épouse, introduits dans cette cellule de splendeurs et priés d'y choisir quelques pierreries, furent tellement émerveillés qu'ils perdirent le sens de la mesure, et se firent donner des bagatelles élincelantes qui valaient bien deux millions de francs; mais le Sultan pourrait vêtir de diamants et de perles toutes les impératrices chrétiennes sans que

son trésor fût appauvri. Un nécromant, appelé ministre des Finances, fait renaître l'or, à volonté, dans les caisses profondes où puise le maître, où puisent les amis du maître... Cependant, isolé dans la chambre mystérieuse, maigre et chétif, le visage fardé, la barbe teinte, Abdul-Hamid tremble de peur, et cherche, dans la poche de sa stambouline, un revolver toujours chargé. D'autres revolvers gisent, à portée de sa main, sur la table, sur le divan, près du lit mobile que lui-môme déplace chaque soir. De temps en temps, un soupçon saisit l'âme malade du calife. Il regarde le familier qui le sert, la femme qui le caresse, l'enfant qui joue près de lui, et que son caprice appela... Il croit surprendre un geste imprévu, menaçant. Il tire... Jamais plus on ne reverra le serviteur, la sultane, l'enfant... Des espions apportent des papiers volés et remportent des bourses d'or; des eunuques tourmenteurs brûlent les pieds et les aisselles des prétendus conspirateurs; des généraux, des savants, des saints partent pour

l'exil ; les jeunes hommes des école«, fleur de la Turquie, sont décimés par une fatalité inexplicable, et l'on retrouve leurs squelettes enchaînés dans le Bosphore...

Telle sera, telle est, dès maintenant, la légende d'Abdul-Hamid... Et, par bien des côtés, elle ressemble terriblement à l'histoire.

27 avril.

Dans le salon, aux fenêtres ensoleillées, une Américaine, qui a beaucoup de fausses boucles dans ses cheveux blonds et beaucoup de fausses turquoises à sa ceinture, chante une chanson nègre, et l'accompagnement saccadé, à contretemps, imite le banjo.

Près d'elle, un Arménien blondasse et câlin fredonne et fait des grâces. Les familles grecques, éparses dans les fauteuils profonds, boivent le café médiocre et boueux, et soupirent.

Les journaux du matin nous ont donné l'es-

pérance du grand événement qu'on ne peut plus retarder. Nous savons que l'Assemblée nationale délibère à huis clos... D'un instant à l'autre le canon peut tonner sur la ville.

A deux heures et demie, rien encore. L'Arménien cesse de chanter. Il paraît furieux. 11 crie :

— Mais qu'est-ce qu'//.s attendent, là-bas?.. Est-ce qu'ils vont trahir la nation ottomane?... Est-ce qu'ils vont garder le vieux?... Si je le tenais, moi, je lui couperais les mains et les pieds, je l'empalerais, je l'écorcherais et je le ferais rôtir... Quand il serait rôti d'un côté, je le laisserais vivre un jour... et puis je le ferais rôtir de l'autre côté...

Une dame grecque de Prinkipo, très jolie femme, mince et châtaine, lève ses mains aux belles bagues, dans un geste de protestation :

— Oh! quelle barbarie!... Parce que le Sultan a été féroce, faut-il être aussi féroce que lui?... Moi, je ne souhaite pas qu'on le tue... Il me suffirait de le savoir bien loin, sous bonne garde.

Cette indulgence féminine exaspère l'Arménien.

— Vous ne savez donc pas que cet homme a tué cent mille hommes en trente ans?... Est-ce que l'exil et la prison ne sont pas des châtiments trop doux?... Je voudrais, moi...

Il énumère de nouveau les tortures qu'il voudrait infliger au Sultan. Il serre les poings. Il voit rouge. Le sang de sa race lui monte à la gorge et aux yeux. Mais l'Américaine, virant sur le tabouret de piano, dit avec un petit rire :

— Oh! vous autres Arméniens, vous savez bien haïr; vous savez même mourir... Mais vous ne savez pas vous défendre... Il fallait tuer les Turcs, beaucoup de Turcs. . . à Sivas, à Adana, partout...

Discussion générale et violente. L'Arménien déclare :

— Quand la population turque s'arme contre nous, nous ripostons, oui, quand bien même nous sommes un contre cinq; — mais quand la troupe s'en mêle, avec les fusils, nous devons mourir... Les Arméniens ont tué mille Turcs

à Adana, plus de mille... Ils se sont défendus bravement... et à la fin, on les a décimés. Les soldats envoyés contre les massacreurs se sont faits massacreurs eux-mêmes...

— Tout cela va changer... Les Jeunes-Turcs puniront sévèrement les meurtriers...

C'est l'avocat israélite de Salonique qui parle. L'Arménien hausse les épaules :

— Vous croyez?... Ils sont nationalistes, les Jeunes-Turcs. Nous autres Arméniens, et vous Grecs, et vous Juifs, ils ne nous aiment guère... Ils nous refusent toute influence... Ils ne nous acceptent même pas dans l'armée. . . Mais quand ils ont besoin d'un homme habile, d'un homme d'affaires, c'est chez nous qu'ils viennent le chercher...

— Vous avez raison, sur ce point, — concède l'homme de Salonique; — mais quant aux massacres, les Jeunes-Turcs ont intérêt à les réprimer, à les prévenir!... Autrement, ils perdraient les sympathies de l'Europe... et de la France en particulier, n'est-ce pas, madame?

Je réponds :

— Nous n'étions pas étonnés qu'Abdul-Hamid fît massacrer des gens. 11 était dans son rôle de tyran. Mais les Jeunes-Turcs, que nous avons aimés et admirés, doivent clore la série rouge... Ou bien, nous ne les aimerons plus du tout.

Du bruit dans la rue... C'est une batterie qui passe... Des gamins courent en agitant les derniers suppléments des journaux... Déception... On déclare que rien n'est fait, que l'Assemblée délibère toujours, et qu'aucune décision ne sera prise avant demain midi...

Alors, l'Américaine se remet au piano, l'Arménien fredonne tristement le refrain de la chanson nègre, les familles grecques déplorent les retards qui les obligent à vivre la coûteuse vie d'hôtel; la jolie dame de Prinkipo remonte surveiller ses quatre enfants, et je m'en vais faire la sieste dans ma chambre.

Mais, à peine m'y suis-je installée, que je reconnais le grand fracas sourd, la voix déjà familière du canon... Un coup... deux coups... Au sixième, plus de doute! C'est la salve annonciatrice. Vite, je prends un chapeau, et

102 JOURS l)i: BATAILLK

je sors, par la rue de Péra où des gens arrêtés écoutent, osant à peine croire leurs oreilles.

Il n'y a personne à l'ambassade, personne au consulat. Les terrasses sont inaccessibles. Mademoiselle Ledoulx m'invite à monter... au grenier, où sont déjà réunies les servantes et une aimable demoiselle de Péra. Nous apercevons des morceaux du Bosphore, des coins de ville, une fumée blanche qui se mêle aux fumées noires des vapeurs...

Je propose de prendre une voiture et d'aller à Stamboul. La demoiselle de Péra se laisse tenter. Nous redescendons ensemble. Dans la ruelle en pente qui conduit à l'ambassade, les bleus de Salonique, les cadets de Pancaldi, les matelots du stationnaire, crient de joie et s'embrassent... Il y a un petit cadet de dixsept ans, assis sur une chaise, qui tient son fusil entre ses genoux et le tapote amoureusement, comme une bête vivante, un bon chien. Il nous regarde, rit, et dit en français :

— C'est avec ça, avec ça!...

Une vieille dame vénérable s'approche du

garçon. Elle le félicite, attendrie, et le regarde avec des yeux de grand'mère... Est-ce qu'elle va l'embrasser? Elle lui demande s'il est content, et ce que l'on va faire du souverain déchu. Alors, le petit cadet redresse sa tête ronde, rasée, aux pommettes saillantes de Mongol, et sans cesser d'étreindre son fusil, il répond d'une voix rauque :

— Au tombeau... Il ira au tombeau...

La rue, banale et grise malgré le soleil, est devenue en quelques minutes un éblouissement de couleurs, une floraison de soies et d'étamines éclatantes. Les drapeaux ont semblé jaillir des balcons, drapeaux rouges portant le croissant et l'étoile, drapeaux verts, drapeaux hellènes à raies et à croix bleues sur fond blanc. Les impasses même et les passages qui vont à la rue des Petits-Champs, et qui sont tour à tour des fondrières ou des cloaques, se sont pavoises aux couleurs turques et grecques. Les hôtels hissent des pavillons français, anglais, allemands, américains. Le canon ébranle les nerfs tendus par l'anxiété, fait tressaillir et

rire les femmes, anime les hommes de velléités héroïques...

En passant à l'hôtel, nous prenons la jolie Grecque de Prinkipo qui, depuis des semaines n'a pas osé franchir le pont. Elle perd une demi-heure à s'habiller, et descend, en robe de taffetas à jaquette longue, navrée parce que son chapeau n'est pas à la mode. Elle avoue qu'elle a très peur d'aller à Stamboul. Peur de quoi?... Elle n'en sait rien elle-même... Elle a pris l'habitude d'avoir peur. La demoiselle pérote est moins timide. Elle craint seulement que le pont ne soit barré...

Moïse, grimpé à côté de Varabadji, dirige l'expédition. Nous voilà, toutes trois, bien secouées par les ressauts de la voiture, jetées Tune contre l'autre, et follement amusées par la fièvre de la ville et le canon qui nous assourdit. Nous arrivons au pont de Galata, à la minute même où la ligne des soldats fléchit, sous la ruée des gens, et nous passons dans un flot de voitures, de cavaliers, de piétons. De la mosquée Validé à Sainte- Sophie, il n'y a que

des soldats, de toute arme pêle-mêle, qui ne crient pas et ne chantent pas, mais qui rient, se saluent, s'appellent, arrachés à leur apathie orientale, et si débordants d'orgueilleuse joie qu'ils nous font, au passage des signes amicaux. Ils sentent que l'énorme événement accompli est leur œuvre : ils sont les maîtres de l'heure, l'âme et le bras de la nation. Des officiers qui se rencontrent se donnent l'accolade... D'autres, dans une voiture qui croise la nôtre, nous crient :

— Eh bien ! mesdames, vous êtes contentes comme nous!... Vous n'avez pas eu de mal... personne n'a eu de mal... Nous sommes venus pour vous protéger, pour punir les traîtres... Ça s'est bien passé...

Devant Sainte-Sophie, au milieu des cavaliers vert sombre et des fantassins bleus, notre voiture s'arrête, hésite... Puis, je ne sais comment, la voilà lancée dans la grande rue Divan-Yolou, entre deux haies de soldats. Les trottoirs grouillent de peuple. Sur les terrasses des maisons, derrière les grilles des petits cimetières,

106 JOL'KS \)K BATAI LLK

autour des fontaines, sont accourus les tcharchafs noirs, violets, marrons, qu'on ne voyait guère à Stamboul, ces jours derniers, et des musiques jouent. Le canon, qui a interrompu ses salves, gronde encore, là-bas à Top-Kapou, au Vieux- Sérail...

Et soudain, des cavaliers, en un galop furieux, balaient la rue... « Dcslour!... destouv^ !... » Les queues et les crinières flottantes fuient, éperdument; d'autres arrivent : « Desfour!... (lestour! ... » Il faut faire place, reculer... Sans doute, un personnage, le grand vizir ou le Cheik-ul-Islam, va passer avec un cortège militaire... Moïse, qui met son honneur à ne rien perdre du spectacle, quel qu'il soit, fait ranger la voiture dans une rue transversale, juste derrière la haie des soldats.

Au loin, une clameur indistincte s'élève, se rapproche, comme une vague qui court, depuis le Séraskiérat. vers nous. Elle suit le cortège qui défde rapidement, au trot, cavaliers et voitures... C'est une vision de cinéma-

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