Stamboul, 27 avril
violentes révolutions capables de troubler complètement la situation et les questions islamiques et fomente des massacres...
» Lorsque, pour faire disparaître cette tyrannie, de tous les points des pays musulmans arrivent des demandes de déposition.,.
» Lorsque son maintien olTre un danger certain, tandis que sa chute ne peut être que favorable...
» Faut-il, si les hommes compétents le jugent nécessaire, lui proposer d'abdiquer le Sultanat ci le Khalitat ou le déposer?
» Réponse : — Oui.
» Le Gheik-ul-Islam,
» MEHMED ZIAEDDINE. »
Vers une heure et demie à la franque, l'Assemblée nationale, repoussant l'hypothèse d'une abdication, prononça la déchéance d'Abdul- Hamid. Deux délégations partirent. Tune pour notiner au Sultan le décret de déposition-, l'autre pour aller chercher Réchad Effendi et
le conduire au Séraskiérat où s'accomplirait la cérémonie du Béiat ou allégeance.
Déjà, le chef d'escadron Habib bey, député de Bolou, s'était rendu en toute hâte au palais de Dolma-Baghtché, afin de s'assurer du consentement de Réchad. Le prince terminait sa toilette. 11 reçut le mandataire du Parlement qui lui recommanda de « conserver tout son calme », ce à quoi Réchad Effendi répliqua, non sans à-propos, qu'il « conservait son calme » depuis trente-trois ans!
Depuis trente-trois ans, en effet, il vivait dans une réclusion presque complète, entouré d'espions, surveillé jusque dans l'intimité du harem. Il ne pouvait prononcer une parole qui ne fût aussitôt rapportée à Yldiz ; il ne pouvait témoigner à quiconque un sentiment de bienveillance sans être signalé à la vindicte du Sultan. Aucun habitant de l'Empire n'eût osé le nommer tout haut; et il n'y a pas d'exemple qu'un enfant nouveau-né eût reçu ce nom de Réchad, assez répandu naguère dans le peuple. Quand le prince sortait en voiture, — après
autorisation — les bonnes gens qui apercevaient l'équipage, encadré de policiers, détalaient à force de jambes, car il était malsain de regarder Réchad Effendi. Ignoré de tous, sans influence, sans amis, le mélancolique héritier se consolait comme il pouvait avec le jardinage et la musique, plaisirs peu coûteux, les seuls à sa portée, puisqu'il manquait d'argent, et que ses fournisseurs lui devaient faire crédit.
L'excellent frère Abdul-Hamid laissait d'ailleurs entendre que Réchad Effendi n'était pas bien malheureux, et que, malgré les prescriptions coraniques, les bons vins et les chauds alcools lui faisaient trouver en ce monde le paradis de Mahomet. On disait aussi que les belles femmes, en trop grand nombre, avaient apaisé jusqu'à les engourdir les révoltes d'une intelligence comprimée... Que ne disait-on pas?... Aujourd'hui, Mahomet V a toutes les qualités intellectuelles qu'on refusait à Réchad Effendi : on affirme que son esprit naturel lui a permis de réagir contre le régime démorali-
sant et même contre l'apathie, plus dangereuse que les vices.
Le soleil levant est toujours beau. Il y a, sans doute, une grande part de flatterie et d'hyperbole dans les portraits qu'on trace du nouveau sultan ; mais, à travers les exagérations et les embellissements courtisanesques, Mahomet V apparaît comme un simple et brave homme, plein d'inexpérience et de bonne volonté. Il a soixante-cinq ans, une santé compromise, des goûts modestes. Il ne ruinera pas le pays et ne cherchera pas les aventures militaires. Il ne massacrera personne et respectera les lois. Comment refuser une sympathie apitoyée à ce prince qui connut le malheur et ne connaît pas la rancune, qui porte ce
I titre formidable de Sultan calife et qui ne fera jamais, jamais sa volonté propre, trop content de régner à l'ombre de la Constitution sous la protection du grand sabre de Chefket Pacha! Que les Jeunes-Turcs le gardent bien! Ils ne trouveraient pas mieux. Yachassin! Qu'il vive!
Maintenant, rentré dans son palais de Dolma- Baghtché, il doit revivre comme en rêve les incidents précipités de ce jour : la cérémonie du Béiat où députés et ministres, répudiant le vieux protocole turc, et sans le moindre sa/ama^c serrèrent la main du Sultan, à la franque; le retour, parmi les salves et les acclamations, jusqu'au Vieux-Sérail, où il fit ses prières de l'après-midi et baisa le manteau du Prophète...
Tout à l'heure, de la haute terrasse qui domine la Corne d'Or, j'ai vu (ïonstantinople, tout obscure, piquée de feux épars, se couronner de fines lignes lumineuses. Quelques monuments ont allumé des rampes de gaz; quelques lampions, quelques lanternes ont brillé çà et là. Les bateaux se sont dessinés, eii figures géométriques, en triangles de feu, doublés par l'eau noire... Demain, ce sera la grande fête officielle, la magnifique illumination. Ce soir, c'est un essai, une répétition pas même générale... Malgré les défenses formelles, des coups de fusil éclatent partout, dans la profondeur ténébreuse. Et la véritable fête est là-
haut, dans le ciel bleu vert, où les étoiles se suspendent comme des lampes de mosquée, dans le ciel arrondi comme un dôme, brodé comme un étendard, où luit le croissant islamique.
28 avril.
Le petit jeu de société qui occupa nos soirées est fini. L'Arménien, l'avocat de Salonique, les dames grecques et moi-même nous ne demanderons plus :
« Que va-t-on faire d'AbduI-Hamid? »
Abdul-Hamid est parti, non pas sous un déguisement, pour Corfou, chez son ami Guillaume II, ou pour l'Asie Mineure, qu'agite son cher lils Burnaheddine... Abdul-Hamid est parti, cette nuit, sous bonne escorte, avec un petit nombre de femmes, d'enfants et de serviteurs. Il ira vivre à Salonique, en pays non suspect, sous l'œil vigilant du Comité. En même temps que son départ, nous apprenons des
H6 JOURS df; ratam.le
détails curieux sur sa vie intime pendant ses derniers jours de règne, et les circonstances lamentables de sa chute.
Depuis que la victoire des libéraux semblait assurée, les courtisans, les fonctionnaires, les domestiques, avaient abandonné Yldiz. Quand l'armée de Macédoine approcha, les femmes du harem impérial crurent qu'elles seraient livrées à des ogres dont elles ignoraient tout, la veille encore, — et qu'on appelait Jeunes- Turcs. Certaines d'être violées, torturées et tuées par les diables de Roumélie, elles poussaient des cris terribles que l'on entendait, la nuit, jusqu'à Béchiktache... Les gardiens des ménageries, prudents comme des ministres réactionnaires, s'étaient mis en sûreté, ainsi que les seigneurs des cuisines. Bêtes et gens, et Sa Majesté même, risquaient un jeûne sévère, plus sévère qu'en plein Ramadan... Quelques serviteurs fidèles s'avisaient pourtant de prévenir les perquisitions et les confiscations possibles, et commençaient un laborieux emballage que la défaite de la garnison interrompit...
Le Sultan espérait encore. Pendant que ses femmes criaient, que ses eunuques rassemblaient les pierreries et l'or, que les perroquets pâlissaient de faim dans leurs volières, et que les panthères mélancoliques bâillaient sinistrement, pendant que les bateaux languissaient sur le lac et que les chevaux oubliés piaffaient dans les écuries, le Sultan rêvait une combinaison ultime, un bon petit arrangement.
Il savait que beaucoup de gens, vivant de lui en parasites, redouteraient de le voir tomber à jamais et demeureraient ses partisans. Ceux-là, sans doute, par intérêt plus que par reconnaissance, interviendraient pour faire respecter la personne sacrée du Calife... Ils insinueraient qu'une déposition, arrachée par la force des armes au Cheik-ul-Islam, serait sacrilège et non avenue devant Allah. Au besoin, ils irriteraient le fanatisme des paysans d'Anatolie, musulmans dévots, d'une ignorance absolue, et que n'ont pas contaminés les idées européennes...
Mais le 27 avril, au moment où la délégation
du Parlement conduisait Réchad Elîendi au Séraskiérat, trois officiers de Salonique, précédant trois députés, se rendirent à YIdiz. Le secrétaire du Sultan, Djevad bey, qui avait eu le courage de rester à son poste — et qui fut l'ami loyal de la dernière heure — reçut les officiers et les délégués à la porte des appartements impériaux.. Puis, ayant averti son maître, il introduisit les trois députés dans un salon vide, contigu au salon d'Abdul-Hamid.
Il y avait, parmi ces trois députés, un Arménien, Carasso Effendi, et deux musulmans, Rassim Efîendi et Eszad Pacha. Furent- ils sensibles au caractère tragique de la scène, du lieu, de l'heure, à cette espèce de grandeur qui ennoblit les infortunes impériales? Les deux musulmans prièrent l'Arménien de parler le premier. Mais Carasso Effendi fit observer que la déposition du Calife élant un acte religieux, il était plus convenable qu'un musulman prît la parole.
Un peu émus, ils entrèrent dans une pièce assez sombre, où ils virent Abdul-Hamid, en
redingote, très pâle, le regard dur. Il avait la barbe mal teinte, d'un noir rougeâtre, les bras ballants, les épaules plus basses et arrondies qu'à l'ordinaire, ce qui lui donnait une piteuse attitude d'humilité. Djevad bey se tenait près de lui, et sur un divan, un de ses plus jeunes fds, étendu, gémissait et pleurait.
Le Sultan demanda :
— Que voulez-vous?... Est-ce que vous allez me tuer?
Ses mains tremblaient. Le général Eszad Pacha répondit que l'Assemblée nationale avait prononcé sa déchéance.
Le Sultan dit :
— Que faire?... C'est le destin.
Sur le divan, le petit prince sanglota plus fort. Tremblant toujours, et devenu livide, Abdul-Hamid commença une sorte de plaidoyer. Il rappela qu'il avait fait tout son possible pour assurer, pendant trente-trois ans, la paix et la liberté du pays, et qu'il n'avait fait de mal à personne.
— Je ne suis pas la cause des derniers évé-
120 JOURS DE BATAILLK
nemenls survenus, — dit-il; — j'ai sauvé la patrie par la guerre contre la Grèce. Pourquoi voulez-vous me tuer?... Et mon frère Mourad qui a été malade si longtemps, ne l'ai-je pas entouré de soins? Je l'ai nourri avec du lait (Toiseau... Tout autre sultan l'aurait fait mettre à mort. Pourquoi voulez-vous me tuer?
Les députés déclarèrent :
— Vous dépendez de la nation. La nation est grande et généreuse...
Mais cette affirmation, un peu trop vague, ne rassura pas Abdul-Hamid. Il s'écria :
— Épargnez ma viel... Que mon frère épargne ma vie!... Laissez-moi me retirer au palais de Tchéragan. Que j'aie la vie sauve! Je donnerai ma fortune. Je ferai tout ce qu'on voudra.
Mais il n'obtint que des promesses évasives, et les délégués le quittèrent complètement effondré. Le jour même, il fut conduit à Tchéragan, d'où il put entendre les salves d'artillerie qui saluaient l'avènement de Mahomet V. Et dans la nuit, — exactement à deux
heures, — il fut amené à la gare de Sirkedji.
Les officiers qui l'escortaient, les employés de la gare, ont raconté cette arrivée, dans le froid léger et le frisson gris d'avant l'aube. Quelques serviteurs et eunuques firent descendre des voitures onze femmes, — cadincs et odalisques, — ainsi que le petit prince, à moitié endormi, curieux déjà et consolé. Les dames, voilées du yachmak blanc, étaient enveloppées de manteaux du soir, en dentelle et en soie claire, vêtements peu commodes pour voyager, mais les waterproofs et les carricks anglais ne sont pas prévus dans le trousseau d'une sultane... Abdul-Hamid, très paternellement, fit monter ses épouses et son fils dans le wagon du train spécial, et demanda pour eux des limonades qu'on ne put trouver à la buvette de la gare.
Pendant que la locomotive chauffait, les dames aux manteaux de dentelles s'amusaient follement dans le wagon transformé en harem- Uke. Achetées toutes petites dans la sauvage
122 JOURS T>r. BATAILLE
Circassie, elles ne connaissaient de Tunivers que les jardins réservés du palais, les kiosques de marbre remplis de trésors et de camelote allemande, les ménageries, les volières et les bateaux du lac. Quelques-unes, paraît-il, montaient à bicyclette et se promenaient en automobile dans les allées bien surveillées du jardin, mais aucune d'elles n'avait traversé Stamboul; aucune n'imaginait ce que peuvent être une gare, des wagons et cette bête bizarre : la locomotive I
Les prodiges de la civilisation leur étaient brusquement révélés, par ces Rouméliotes épouvantables dont elles avaient eu si grand peur, et qui ne les avaient ni violées, ni maltraitées... Elles devaient à ces ennemis de leur maître cette surprise délicieuse de l'évasion, cette révélation d'une liberté relative... Pourquoi l'on partait ainsi, où l'on irait, ce que serait l'avenir, quelles mornes pensées couvaient sous le front las du vieillard, hier souverain tout-puissant, aujourd'hui captif qu'on escamote — les épouses impériales n'en
avaient pas la moindre idée... Elles essayaient les fauteuils du sleeping, jouaient avec les stores bleus, causaient, fumaient, riaient et oubliaient même de cacher leurs visages... Indulgent, l'homme déchu s'inquiétait de leur bien-être et réclamait, pour elles, la limonade qu'on ne trouvait pas. De temps en temps, repris par l'inquiétude obsédante, il se tournait vers ses compagnons, ses geôliers :
— Ma vie! — disait-il, — épargnera-t-on ma vie?
... Maintenant la ville se pare, pour la fête qui durera trois jours, et mes compagnons d'hôtel me font, cordialement, leurs adieux.
La famille aux huit enfants va regagner sa maison d'Ortakeuy ; la jolie Grecque retourne à Prinkipo, et l'Arménien s'en va, je ne sais où, peut-être du même côté que l'Américaine. Une dernière fois, nous buvons ensemble le café boueux, l'eau très pure qu'on sert avec la confiture de pistaches...
124 JOURS DE BATAILLE ET DE RÉVOLUTION
Je partirai pour Andrinople, ce soir, et je reviendrai ici dans quelques jours, ou dans quelques semaines, peut-être pour l'investiture du Sultan.
IT
Andrinople, 21 avril.
Je suis arrivée, hier soir, à Andrinople, après un voyage que l'extrême chaleur rendit pénible, et que les circonstances rendirent amusant.
Il n'y avait pas beaucoup de voyageurs, quatre tout juste : un jeune Anglais, une vieille Anglaise, M, Fernand Sarrien, courrier de cabinet, et moi. Le train nous appartenait, le train aux sleepings étouffants, aux couloirs étroits, qui fuit, comme un serpent sombre, à travers toute l'Europe, et que guettent les
douaniers de toutes couleurs et de toutes langues...
Tant qu'il est en pays ottoman, il va cahincaha, avec une modération bien orientale ; il fait, sans raison apparente, mille détours dans la plaine de Thrace, et semble aspirer à revenir en arrière, vers Stamboul. C'est le baron de Hirsch qui a construit la ligne paradoxale où le train dessine à plaisir des méandres, des boucles, des demi -cercles. Yingt-trois kilomètres à l'heure!... C'est charmant... On a le temps de voir et de revoir les paysages ; mais partis de Sirkedji à trois heures, nous serons à Andrinople après onze heures du soir.
Nous avons franchi les faubourgs de Stamboul, Yédi-Koulé, Psammatia aux maisons sordides, aux vieilles tours démantelées et croulantes parmi les glycines et les figuiers. Une lumière blanche, radieuse, une pluie de flamme argentée, incendie le château des Sept- Tours, forteresse moyenâgeuse, où fusent des cyprès noirs. Ils envahissent la plaine, au delà des murailles, ces cyprès décharnés, ascétiques,
CHOSES ET r.KNS DE PROVINCE 127
gardiens des stèles funéraires! Mais, du côté de la Marmara, la vie intense grouille dans les petits ports de pêche. Les maisons arborent des drapeaux. Dos hommes, devant les cafés, étalent des bandes de satinette à inscriptions, et accrochent des lanternes pour la fête du soir. Elle est déjà commencée, la fête, et il y a des buveurs, des danseurs même, dans les jardinets poussiéreux, sous les tonnelles de roseaux, où résonnent les notes claires et plaintives des lanternas, ces pianos mécaniques, ornés de miroirs, de dentelles et de roses en papier, qui déversent par tout Constantinople des musiques napolitaines. Et les maisons, les cafés, les jardins, sont comme le premier plan d'un décor sans profondeur, une frise découpée contre le fond bleu de la mer qui réverbère le ciel éblouissant, et semble monter en hauteur, emplir tout l'espace. Je devine à peine l'horizon, à un vague frottis de neige qui est la crête lointaine du mont Olympe, làbas, dans cette Bithvnie dont la rive est comme évaporée... Voici Makrikeuy où habite Ahmed-
Riza bey, et San-Stefano « village historique » très à la franque et très laid... La banlieue de Stamboul est navrante. Les maisons turques traditionnelles sont remplacées par des constructions en pierre, plus coûteuses, peut-être plus confortables, mais d'un effroyable style « art nouveau ». Car ce prétendu « art nouveau » sévit en Turquie, et il menace d'y devenir populaire. N'avons-nous pas entendu, sur le port de Galata, une bohémienne effrontée, connue de tous les voyageurs, étaler son vocabulaire français, restreint, mais énergique :
« Dix paras, madamiselle... Merci bien... f...-moi la paix... art nouveau... »
Et il fallait voir comme elle était contente de parler si bien français!... Les architectes qui ont bâti ces maisons biscornues et bêtes, les gens qui les habitent, doivent éprouver la même fierté.
La chaleur et la clarté nous accablent, pauvres voyageurs emprisonnés dans les parois de drap et de velours. Nous essayons de nous
rafraîchir avec du thé brûlant. Passé Kutchuk- Tchekmedjé, les villages se font rares, la mer s'éloigne, et les grands plateaux de Thrace ondulent sous l'implacable soleil.
Il n'est pas beau, ce pays de Thrace, mais au déclin du jour, une espèce de charme triste se révèle dans ces étendues infinies, faiblement vallonnées, couvertes de broussailles et de tout petits chênes qui ont encore leur feuillage d'automne, couleur de cuivre. Aussi loin que voient nos yeux, sur les pentes indécises et les vagues plateaux, c'est toujours la même broussaille, toujours les mêmes petits chênes, la même nuance uniforme de cuivre fané où, parfois, s'effeuille le bouquet pâle et rose d'un arbrisseau, d'une aubépine fleurie.
Pendant des lieues et des lieues, pas une maison, pas un être humain, le désert, le silence, les nuages du soir qui sont venus, on ne sait comment, dans le ciel pur, et qui traînent des ombres violettes. Le soleil les frappe à revers, et cerne leurs crêtes grises d'un fil écarlate... Les seules créatures ani-
mées sont les bêtes tapies, qu'on ne voit pas, et l'aigle qui plane, contre le couchant, et décrit des cercles, avec ses larges ailes... Enfin, des chaumes se lèvent, aux plis du sol moins aride que féconde un petit ruisseau, et qui nourrit un peu d'orge verte et de maïs. C'est presque un hameau de France, un hameau perdu dans les landes bretonnes, sur les hauts plateaux corréziens, et le minaret de la mosquée est humble et touchant comme un clocher de village... Des troupeaux se hâtent vers le bercail, mais le berger qui s'arrête, pour regarder le train, ne ressemble pas du tout à nos bons pastours, engoncés dans leur limousine. Il est un peu brigand d'aspect, ce berger, avec son turban noir, sa ceinture, ses jambières et son grand fusil.
Et les passants qu'on aperçoit, très rarement, sur les chemins aux terribles ornières, ont, comme les bergers, un fusil sur l'épaule... Le pays n'est pas sur. Des postes de gendarmes, échelonnés, gardent la voie. C'est par ici qu'une bande audacieuse arrêta l'Orient-
CHOSES ET GEiNS DE PROVINCE 131
Express, naguère, et enleva deux voyageurs, dont une vieille demoiselle américaine, qu'elle rendit sains et saufs contre rançon.
Il fait nuit. La Thrace est noire sous le ciel noir; les nuages cachent les étoiles, le croissant rougeâtre, qui a perdu sa belle courbure fine. Une rivière sinueuse, qui languit dans les marais, reflète un peu de lueur, et dessine, dans la plaine obscure, comme une inscription turque, un beau toughra de sultan. Et soudain, dans ces ténèbres, trois petits points de feu paraissent. Ce sont des lanternes que les gendarmes d'un poste ont allumées. Seuls, loin de toute ville, en plein désert, ils font leur petite illumination patriotique, en l'honneur de Sa Majesté Mahomet V.
Et plus loin, il y a un autre poste encore, qui s'éclaire de globes lumineux, et un pauvre village qui a fait de grands frais et qui déploie un luxe incroyable : vingt lampions, au moins, et douze lanternes, suspendus à des cordes, entre les platanes de la place. Il y a même un soleil tournant... qui rate! Ça ne fait rien. Il
a produit un grand effet. Nous entendons des clameurs d'admiration...
Pavlo-Keuy. Un. arrêt. La gare, si petite, a des lampions et des drapeaux. Une foule énorme — quinze ou vingt personnes! — guette le passage de l'express qui stationne quelques minutes. Attirés par l'éclairage intense du wagon- restaurant, les curieux voudraient bien regarder à travers les vitres. Nous descendons. Ils s'approchent... Des bergers encore 1 Leur front farouche est ceint de turbans noirs, largement drapés, qui retombent de côté sur l'épaule. Ils tiennent de grandes houlettes, comme on en voit dans les bas-reliefs antiques. Leurs yeux, leurs dents brillent dans la nuit... Ils sont très nobles, de visage et d'allure, avec leurs coiffures funèbres, et l'on dirait les pasteurs des morts, les gardiens des ombres...
Une intense curiosité les pousse vers nous... Ils murmurent :
— Stamboul?...
Alors, M. Sarrien essaie de leur faire com-
prendre que nous venons de la ville merveilleuse, que nous avons vu l'armée, la bataille, la victoire, le Sultan!
Mais les quelques vingt mots turcs que nous savons, à nous deux, et les gestes que nous faisons ne suffisent pas... J'imagine que notre prononciation déconcerte nos auditeurs. Il y en a un pourtant qui devine et qui dit :
— Boum!... boum!... Stamboul... Soullan Mehmed...
Et un autre :
— Abdoul Hamid. . . bourda. . . Kouléli-Bourgas.. .
Ah! comme la conversation devient intéressante! Si nous restions une heure ici, nous saurions des tas de choses !... « Abdoul-Hamid... bourda. . . Kouléli-Bourgas. » Rien de plus clair ! . . . Abdul-Hamid a passé ici, ce matin, allant vers a prochaine station, Kouléli-Bourgas, où se détache le tronçon de ligne Dédéagatch- Salonique...
Mais le sifflet retentit... Adieu, bergers!... Le train ne s'arrêtera plus qu'à Andrinople.
134 CHOSES j:t cens iji; I'Kovince
Andrinople, 29 avril.
Cette maison de bois, en plein (juartier turc, cette maison t[u'habitaient naiguère un pacha rébarbatif et sa mystérieuse épouse, c'est pour moi le foyer familial et un coin de patrie retrouvée.
Sous la véranda qui prolonge le salon, nous sommes assis après déjeuner. L'odeur du café se mêle au parfum opiacé des cigarettes, et mes hôtes et leurs amis m'expliquent la Turquie nouvelle où je vais vivre quelques jours parmi eux.
Devant nous, un bel arbre vert et blanc couvre le petit jardin de ses fleurs et de ses feuilles; et d'autres jardins blancs et verts se confondent en un seul verger immense. Hors de ces fraîches verdures et de ces fleurs, surgissent des toits de brique brunie, des coupoles pâles, des minarets que les pigeons sauvages prennent pour colombiers et que surmonte
parfois la silhouette d'une cigogne méditative. Une rivière, largement répandue dans les sables, miroite entre les bouquets de peupliers, et la plaine finit là où se dressent des montagnes bleues...
On vient de m'apprendre que ces montagnes, ce sont les Rhodopes, contreforts extrêmes des Balkans, frontières naturelles de la Bulgarie, et que cette rivière, c'est la Marilza, l'Hèbre des anciens... Je suis bien étonnée, car je ne me représentais pas ainsi le fleuve aimé des Bacchantes, celui qui roula, pêle-mêle avec des thyrses sanglants, la lyre muette et la tête morte d'Orphée... Il a, cet Hèbre antique, un faux air de notre Loire, et le paysage environnant a la douceur molle et mouillée, les rideaux de peupliers et de saules du Bas-Anjou et du Bocage.
Mais si j'ouvre la fenêtre de l'autre salon, sur la façade opposée, plus de réminiscences et de comparaisons possibles : c'est bien la Turquie, la très vieille Turquie I... Des maisons aux avant-corps saillants, toutes de guin-
i36 CHOSES ET GENS DE PROVINCE
gois, des pavés tumultueux, une grille de cimetière et, tout au bout, une colossale mosquée, plus haute que Sainte-Sophie de Gonstantinople : Sultan Sélim...
— Oui, dit un Grec à la voix zézayante et câline, c'est la province, la paisible province... 11 n'arrive jamais rien ici...
— Pas même des touristes! soupire une très belle dame italienne, un peu languissante... Andrinople n'a pas un hôtel pour les recevoir...
Marguerite T... la maîtresse du logis. Parisienne élégante, ironique et rieuse, déclare :
— Andrinople n'intéresse personne... Ahl si Pierre Loti l'avait visitée, s'il avait eu la moindre petite aventure au Vieux-Sérail, un vendredi, — le Vieux- Sérail, ma chère, c'est notre Bois de Boulogne, nos Eaux-Douces, — alors, Andrinople aurait un prestige littéraire... On y viendrait en pèlerinage... Pourtant, M. D... a tort de dire qu'il n'arrive jamais rien... Nous avons eu, l'an dernier, notre petite contrerévolution militaire, à l'instar de Constantinople... Oui, un soulèvement qui aurait dû
avertir les Jeunes-Turcs... Le coup de tonnerre lointain, avant le grand orage...
Elle raconte, drôlement, avec sa verve française, pendant que les hommes écoutent, commentent le récit, rectifient parfois un détail...
— Voilà : notre province d'ici est moins fanatique et moins arriérée que l'Asie-Mineure ; elle compte, parmi ses notables et ses fonctionnaires, beaucoup de Jeunes-Turcs très européanisés... Pourtant, ce n'est pas un centre d'idées et d'action révolutionnaire comme l'ardente Salonique... Andrinople est surtout militaire...
— Le boulevard de la Turquie, la sentinelle avancée contre le Bulgare ! . . . Elle a bien accueilli la Constitution?
— Oui... certainement... Un beau jour de juillet 1908, les officiers ont envahi le palais du commandant de corps d'armée en lui demandant de jurer fidélité à la Constitution, sur le Coran et sur le sabre... Le pauvre général a eu si peur qu'il a pris son tout petit garçon dans ses bras, comme bouclier... C'est
l'usage... Le Sultan Abdul-Hamid ne manquait
jamais, dans les jours troublés, de garder son plus jeune fils près de lui, en voiture. Les Turcs respectent la vie des enfants et celle des personnes qui portent les enfants... Donc, le général, tenant son gamin, jura tout ce qu'on voulut, et le peuple fut invité à se réjouir... Il était plus étonné encore que le général, le bon peuple!... Liberté, Constitution!... Il ne savait pas d'où lui venaient ces belles choses un peu vagues, et il ne savait pas très bien à quoi ça servait... Néanmoins, il rendit grâce au Padischah, et se réjouit de confiance... Mais une délégation arriva de Sérès et de Salonique, et dans la gare on avait mis des drapeaux, des cartouches avec le chiffre d'Abdul-Hamid et l'inscription : Vive le Sultan qui nous a donné la liberté.! Cela ne plut guère aux délégués qui dirent .
» — Il faut cacher ces cartouclies...
» Et puis des musiques jouèrent la marche
Hamidié...
» — Faites taire ces musiques-là!... dirent
encore les délégués de Sérès et de Salonique...
» Alors, des officiers, un peu grisés par l'enlhousiasme, furent pris d'une folie démocratique et égalitaire! Ils arrachèrent les galons et les boutons de leurs uniformes, afin de ressembler mieux à leurs frères les soldats. Ils montèrent sur des bornes et crièrent, en tapant sur leur sabre :
» — Le Sultan n'a rien donné du toutl La liberté, nous l'avons prise avec ça!...
» Ils disaient la vérité, et c'est très dangereux de dire la vérité aux gens qui ne sont pas préparés à l'entendre... Les soldats, travaillés par les prêtres, commencent à murmurer.
Trois jours après cette algarade, ils malmènent les officiers. La ville est au pouvoir des rebelles...
— Mais c'est l'émeute du 13 avril que vous me racontez là?
— Presque... Les mêmes causes eurent les mêmes effets, à Andrinople et à Gonstantinople, en août 1908 et en avril 1909. Mais ici, ce fut une petite, toute petite rébellion.. . Voilà nos mutins maîtres de la ville; ils ne font
d'ailleurs aucun mal à la population, et se dirigent en masse vers la gare.
» — Nous voulons aller à Yldiz, voir notre père le Sultan, et nous assurer qu'il est vivant et libre...
» Trois cents cinquante environ purent ainsi partir... Un peu avant de débarquer à Gonstantinople, ils furent arrêtés par le ministre de la Guerre qui les tança d'importance. Néanmoins, ils furent conduits à Yldiz, et ils aperçurent leur père le Sultan qui leur fit donner à manger et à boire et leur conseilla de rentrer chez eux. . .
Un des fumeurs, jetant sa cigarette, conclut :
— C'était le prologue, le lever du rideau... Ah! l'affaire du 13 avril ne nous a pas surpris!...
— Andrinople a envoyé des troupes nombreuses, des volontaires?...
— Oui, beaucoup. Mais il y avait aussi beaucoup de soldats qu'on devait licencier et qu'on a renvoyés dans leur pays, en Anatolie. Au croisement des lignes de Gonstantinople et de
Dédéagatch, ils ontrenconirédes régimonls qiii arrivaient de Salonique avec Niazi bey... Ces régiments les ont exhortés :
» — Frères, venez avec nous sauver la Constitution 1
» Mais les Anatoliens ont répondu :
» — Nous marcherons contre les Bulgares, tant qu'on voudra; jamais contre le Sultan. Quelqu'un murmure :
— Ah I ce n'est pas fini ! . . . Les Jeunes-Turcs assument une tâche très belle, mais bien difficile... Établir l'unité morale d'un pays où les conflits de race et de religion...
Dans l'escalier, des cris éclatent... Est-ce que les soldats révoltés assaillent la maison? La porte s'ouvre, et l'on aperçoit Marika, la femme de chambre et le beau cuisinier Dimitro qui vocifèrent en grec. Derrière eux, les moustaches terribles, la veste à dorures et la fustanelle blanche du cavass albanais Hussein apparaissent et disparaissent...
Le cuisinier est blême d'émotion... Il gémit, dans sa langue natale, dans ce grec cliquetant
et caquetant, que la femme de chambre, — élève des sœurs françaises de Karagatch, — traduit en phrases pathétiques... Et la maîtresse de la maison nous dit :
— Le voilà bien, le conflit de races!...
Certes, le cavass albanais Hussein déleste depuis longtemps le cuisinier grec Dimitro. Le cavass est musulman ; il porte des armes nobles. Le cuisinier est orthodoxe etn'a pour épée qu'une lardoire. Les moustaches d'Hussein, — les plus longues d'Andrinople, — impressionnaient les cœurs féminins; mais les vingt-cinq ans de Dimitro, ses beaux yeux bleus, sa taille fine, sa voix de ténor ont trouvé peu de cruelles... Haine de religion, conflit de races, histoires de femmes... C'est la guerre à l'office, sous les yeux du jardinier bulgare qui est trop vieux pour penser aux femmes, et qui déteste également le Grec schismatique et l'Albanais mahométan .
Tout à l'heure, Hussein a brandi des poulets vivants sur la tête de Dimitro et il a proféré d'épouvantables insultes contre le père, l'aïeul
CHOSES ET GENS DE l'ROViNCE 143
et le trisaïeul du cuisinier. Au cuisinier même, il a promis une mort prochaine... El le beau Dimitro, ayant subi sur le crâne le choc des poulets qu'il destinait à la casserole, est monté, vert et sanglotant, avec Marika, son interprète. . .
« Il dit qu'Hussein le tuera, au coin de la petite mosquée... 11 dit que si Hussein ne le tue pas, tous les Albanais d'Andrinople le poursuivront, parce qu'ils sont tous parents entre eux et que ça fait la vendetta... H dit qu'il veut partir ce soir pour Gonstantinople, qu'il doit se conserver pour sa famille. . . »
Le drogman du consulat, excellent homme, accoutumé à ces sortes de scènes, tente de rassurer le cuisinier larmoyant... La maîtresse de la maison, qui a invité douze personnes pour demain soir est désolée...
— Quel pays ! . . . C'est tout le temps comme ça! les Albanais, les Grecs, les Turcs, les Bulgares, se mangent entre eux... Faire vivre ensemble trois domestiques et deux cavass qui n'ont rien de commun, ni la race, ni la religion, ni les coutumes, c'est un problème...
— C'est exactement le problème qui se pose pour le gouvernement jeune-turc... Ces tragicomédies domestiques représentent en petit le drame compliqué qui se joue dans le vaste empire ottoman. . .
Le drogman, nouveau Salomon, est descendu à la cuisine. 11 a confronté les adversaires et il a obtenu, non pas la réconciliation, mais un armistice... Hussein, qui aime monsieur le Consul et plus encore le Consulat, a été fortement ému à l'idée que l'honneur et la gloire de la maison souffriraient d'un dîner manqué par sa faute... Et il a juré sur son sabre, — il n'a pas de Coran! — qu'il ne tuerait pas le cuisinier à Andrinople.
— Mais il me tuera à Constantinople, ou il me fera tuer par un de ses cousins... Les Albanais ne renoncent jamais à leur vengeance... Je suis perdu! — s'est écrié le cuisinier abondant en larmes...
Et il a ramassé ses trois poulets, liés par les pattes, ses poulets, déplumés et quasi-morls, victimes innocentes de la fureur albanaise...
Nous rions encore de cet incident, lorsque survient un visiteur, un pope grec ou bulgare, sans doute, coiffé de la toque en forme de tuyau noir.
— Ah! voici le père higoumène'... Soyez le bienvenu, père... Une tasse de café?
Le père accepte et l'on fait les présentations...
— Vous venez à Andrinople pour affaires?
— Pour affaires... des questions de bornage... Et puis, je voulais voir nos pères de
Karagatch...
— Vous n'êtes pas fatigué?
— J'ai pris mon étalon noir... une bête si douce!
— Si douce! murmure M. D... Il a manqué tuer deux de mes chevaux... C'est un animal terrible, votre étalon!
Le père higoumène sourit... Quarante ans, un visage noble, des yeux calmes et hardis, une belle barbe de stoïcien, des cheveux frisés tordus en chignon sous la toque-tuyau, ce pope
l. Supérieur d'un monastère-
i iO CIIOSF.S KT GKNS DK PROVINCE
a dans la mine et l'allure un je ne sais quoi que n'ont pas les prêtres bulgares et grecs... Assurément, c'est un homme brave et un brave homme, mais pas à la manière orientale, à la mode de chez nous... Il pourrait être Français et mériterait de l'être...
J'interroge le consul tout bas. 11 dit ;
— Père, madame demande si vous êtes vraiment Bulgare?
— Bulgare, moi?... Mais je suis Franç-ais, Français de Provence!... C'est mon chignon et ma coiffure qui vous étonnent?. . . J'ai été professeur de philosophie, autrefois, puis je me suis fait missionnaire et j'ai passé au rite grec... J'enseigne le français aux petits Bulgares... Je suis curé, professeur, laboureur, maçon, jardinier, et même journaliste, puisque j'écris dans le Bulletin des missions. Les trois quarts du temps, je vis à cheval, et toujours le fusil sur l'épaule... Ahl je n'ai pas le loisir de m'ennuyer. . .
— C'est une dure vie!...
— Penh! On s'habitue au froid, à la disette,
CHOSES 1-:T gens de l'IlOVlNCE 147
à la saleté, et môme aux atlacjues nocturnes... — Le pays n'est pas très sûr, là-bas — mais, surtout, il faut beaucoup de volonté j)oiir réagir contre l'action déprimanle de la solitude morale... Nous sommes trois pères seulement, à M... et trois religieuses... Nous avons une petite école et un dispensaire; nous instruisons les enfants, nous soignons les malades, nous essayons d'inculquer à nos paroissiens quehjues idées de charité, de justice... Ah! ce n'est pas toujours commode. Ils ont leurs préjugés, nos paroissiens, et une conception du droit et du devoir un peu primitive, pour ne pas dire barbare... La vendetta existe encore, les querelles particulières se règlent à coups de fusil... Et il y a d'étranges superstitions... Les malades viennent au dispensaire, moins pour les remèdes que pour les aumônes, et demeurent les clients clandestins du hodja et de la jeteuse de sorts... C'est décourageant...
— Nos paysans de France, en certaines provinces arriérées, préfèrent le rebouteux au médecin.
— Et le sorcier au prêtre... Je le sais, dit le père higoumène. L'histoire du petit garçon tout en fer pourrait, si l'on changeait les noms, faire un conte rustique d'Auvergne ou de Basse -Bretagne...
Je demande à entendre l'histoire du « petit garçon tout en fer ».
— 11 était si vigoureux, à sa naissance, raconte le père, qu'on l'appela Démir, « le fer ». Nos Bulgares aiment tellement ce nom qu'ils le donnent même à leurs filles... Le garçon tout en fer avait un an quand la rougeole parut dans le village... La grand'mère n'hésita point. Elle mit l'enfant dans le coin le plus noir du four et alluma, juste à l'entrée, une brassée de paille... Le feu purificateur devait conjurer le mal... Le garçon tout en fer n'eut pas la rougeole, ne fut pas brûlé, mais, saisi de peur, devint épileptique.
» La grand'mère jura qu'un voisin avait jeté le « mauvais œil » à son petit-fils. Elle alla trouver les sœurs pour la forme... Toute son espérance secrète était dans la science d'une
sienne cousine au douzième degré qui habite le village d'Inia... Le père, plus avisé, voulait suivre les conseils des religieuses, mais fatigué par les criailleries des femmes, il se décida, un beau jour, à enfourcher l'àne familial... 11 part, les femmes trottant derrière, selon la coutume peu galante de l'Orient... La cousine d'Inia fait déshabiller l'enfant tout en fer, lui coupe une mèche de cheveux qu'elle brûle dans un brasero pour chasser le diable, pendant qu'un cierge de deux centimes se consume devant l'icône. Passes magiques, mots mystérieux : « Anathéma, Moustaphi-Moustapha, bardala, etc.. » Le petit Démir retourne chez lui avec quelques cheveux de moins, une bronchite en plus, et toujours son épilepsie.
» Les sœurs oblates n'y comprennent rien. On leur débite mille mensonges pour les apitoyer. L'enfant tout en fer résiste encore à la bronchite, mais il garde l'épilepsie. Nouvelle expédition chez un hodja d'Evdjiléri qui vend la meilleure amulette du monde : un morceau de papier coupé dans le Coran, plié en triangle
150 CirOSES F,T r.F'.NS DK PROVINCE
et cousu dans un petit sachet... Coût : une poij^'nôe de piastres neuves... L'enfant tout en fer, épuisé par les voyages et les remèdes, perd à peu près l'ouïe et demeure paralysé. Nous apprenons la vérité par les voisins. Il faut parler sévèrement, pour l'exemple... Les parents, dûment confessés, promettent de s'abstenir de sorcellerie et de conduire leur enfant chez un médecin d'Andrinople... Les sœurs font disparaître les amulettes, malgré les clameurs de la babaK.. Un mois se passe. Les bonnes gens retardent toujours leur voyage. Ils n'ont pas confiance... Et puis, ce voyage, ça coûte de l'argent... Je les exhorte en vain... Mais, un beau jour, à ma grande surprise, père, mère et enfcint sont partis, sans me prévenir... Le père reparaît seul. La femme doit séjourner à Andrinople. Elle loge chez un parent et ira tous les matins en consultation à l'hôpital... Il le disait; il le croyait, le pauvre bonhomme... Mais son épouse, têtue entre les femmes têtues, l'avait trompé. Au lieu d'aller chez les méde-