‹ Notes d'une voyageuse en TurquieChapitre 6 sur 10 · Grand'rnère · texte numérisé non relu

Grand'rnère

cins, elle s'en fut coucher quarante nuits dans l'église grecque des Saints-Archanges, Sveli Arkhistratiz-i, que le peuple appelle Saint- Evstrale, et qui a la spécialité de miracles assez douteux. Cette église devient un véritable dortoir de pèlerins à certaines époques de l'année... La quarantaine finie, la tendre mère ramena l'enfant tout en fer, qui était resté sourd, épileptique et paralytique et qui était devenu complètement idiot... Si le pauvre mioche meurt quelque jour prochain, ce qui est possible, je ne doute point qu'il ne soit enterré avec un morceau de fer entre les pieds... C'est l'usage. La famille cplorée dit ainsi au petit mort :

» — Que tes frères, ceux qui naîtront après toi, soient aussi des garçons tout en fer, mais qu'ils ne meurent point dans leur jeune âgel..,

» Et voila l'histoire du petit garçon tout en fer, que j'ai écrite et publiée, dans notre Bulletin cIps missions... Je pourrais vous en conter bien d'autres, plus terribles et plus scabreuses, et non moins vraies, si la charité

chrétienne et la décence ne s'y opposaient pas. j>

Ainsi parla, pour notre plaisir, le père higoumène, avec une belle humeur que mon récit n'exprime pas, et que rendait plus savoureuse le joyeux accent de Marseille...

Et pendant qu'il parlait, je me représentais le petit couvent perdu dans les collines, surveillé par les voisins quelquefois malveillants, bloqué l'hiver par les neiges... Aucune douceur, aucun bien-être, aucun réconfort intellectuel... Quelle vie, pour un homme intelligent et cultivé!... Et pourtant, s'il avoue des mélancolies passagères, le père higoumène n'est pas triste. Il ne doit pas l'être. La gaieté est une force, une vertu, presque une vertu guerrière, et tout bon missionnaire est un soldat...

Au crépuscule, nous sommes sortis, pour voir la ville que j'ai seulement aperçue de nos fenêtres.

Si je me suis plainte du pavé de Stamboul, que dirai-je du pavé d'Andrinople?... Nous

marchons, Marguerite et moi, la tête penchée et les yeux fixés sur les trous, les monticules, les ornières et les aspérités du sol, posant le bout du pied sur un caillou, et puis sur un autre, comme on traverse un ruisseau encombré de pierres.

La topographie de la ville m'échappe complètement. Je n'ose lever les yeux, par une crainte bien légitime des entorses... J'entrevois les coupoles superposées, la cour, le cloître à arcades de Sultan-Sélim, et je me perds dans les ruelles déclives, bordées de maisonnettes en bois, égayées de petits jardins en terrasse et qui sentent la poussière chaude et l'acacia.

Quelques dames noires, masquées de tulle serré, glissent, furtives, le long de ces maisonnettes et se faufilent dansl'entre-bâillement imprévu d'une porte... Dans la limpide lumière du soir, entre les façades grises, le pavé gris, le ciel pur et décoloré, il n'y a que deux notes de couleurs éclatantes : la fustanelle du cavass, plissée et ballonnée, d'un blanc de lessive, et

la robe verte d'une servante qui s'arrête, qui

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ramène, par pudeur, son voile de mousseline sur sa bouche, et coule un noir regard hypocrite vers l'Albanais...

Et nous voilà enfin dans un grand espace lil)re. C'est une colline où des tombes bien vieilles, bien usées, s'envitent dans l'herbe rase. Derrière nous, la masse de Sultan-Sélim monte sur le ciel ; à gauche, il y a des casernes très laides, et devant nous, au bas de la pente, une sorte de prairie molle et marécageuse, oij se traîne la Toundja, parmi les saules et les peupliers. Un petit pont enjambe la rivière, unit la prairie à la petite île fraîche et verte qui contient les restes d'un palais ruiné par les Russes.

C'est le Vieux-Sérail, la promenade favorite des gens d'Andrinople, très fréquentée le vendredi et le dimanche par les dames turques.

Les dames turques... Il y en a beaucoup, ce me semble, autour de nous... une quantité de formes noires accroupies, assises, debout, sur la colline du cimetière, comme une bande d'oiseaux lugubres... Non, ce ne sont pas des

« dames » ; ce sont des femmes, de pauvres femmes du peuple. De loin, toutes ont le même aspect, sous le tcharchaf obligatoire, véritable uniforme démocratique.

Des soldats se tiennent à l'écart, et, par respect, évitent de regarder ces femmes, et le cavass, qui nous précède, baisse les yeux, en honnête musulman. Mais les femmes nous considèrent sans surprise, avec amitié, avec, peutêtre, un peu d'ironie. De jolis enfants parés de colliers en perles bleues — ce sont des portebonheur et l'on en met jusque sur le frontail des buffles, jusqu'au collier des chevaux — de jolis enfants aux pieds nus, aux faces rondes, aux prunelles sombres, se rejettent vers leurs mères, quand nous approchons. Je veux caresser le plus joli, le plus petit, qui marche à peine, mais la maman lui cache la tète dans son tcharchaf et me crie une phrase qu'Hussein traduit malaisément, et qui signifie à peu près : « Il n'est pas malade... Ne le regarde pas. Il faut qu'il vive et qu'il grandisse I... »

En Orient, toutes les mères dérobent ainsi

leurs très petits bébés au regard des inconnus. Elles redoutent le mauvais œil...

Nous avons descendu la colline et traversé la prairie. Les femmes, sur la pente, parmi les pierres, ressemblent davantage encore à des corbeaux posés, à des pies qui ne sautent pas et ne jacassent pas... Nous revoici dans la ville, dans le quartier du konak, et nous longeons un bâtiment maussade, qui a des soupiraux grillés à ras de terre.

C'est la prison. Un chant tremblote et bourdonne dans l'espèce de cave qui prend jour par ces soupiraux. Nous nous penchons pour voir... Les sentinelles du poste nous laissent faire. Le cavass impose la déférence due à des Européennes, femme et belle-sœur de consul. Nous distinguons, dans la pénombre, des hommes étendus ou assis sur leurs talons, un autre, debout, qui chante, en tapant à contretemps sur une casserole, et quatre gaillards qui dansent, enlaçant, entre-croisant, levant leurs bras, frappant du talon... Eux aussi célèbrent la fête, l'avènement de Mahomet V...

Des passants, rendus curieux par notre curiosité, s'arrêtent pour voir, nous entourent... Alors, les soldats du poste tombent dessus, h coups de crosse... Et les bons passants, un peu houspillés et sans rancune, s'écartent docilement.

Marguerite déclare que c'est très vilain... « car enfin, ces gens sont Turcs, comme les soldats... » Elle veut s'en aller « puisqu'on fait des injustices... » Et nous repartons, parmi les promeneurs, qui sont très nombreux, très pressés, dans cette rue... C'est l'heure où l'on commence à illuminer, pour le dernier soir des fêles. Les bouli([ues ont toutes des lanternes, des lampions ou de simples chandelles, et des guirlandes multicolores en papier découpé. L'intérieur est éclairé vivement par des lampes à pétrole munies de réflecteurs en ferblanc, et quelquefois par des fourneaux. Ça sent l'huile bouillante, le poisson frit, le gigot brûlé. Dans les restaurants (?) où des clients accroupis mangent les beureks, — sortes de beignets au fromage, — et les dolmas, — bou-

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lettes de hachis froid roulées dans des feuilles de vigne, — il y a aussi des gens qu'on rase et qui lèvent des mentons barbouillés...

Que de monde, dehors, ce soir!... Derviches, paysans grecs, paysans turcs, artisans, soldats, jusqu'à des pachas dans leur voiture, jusqu'à des offîciers à cheval, jusqu'à de très vieux bonshommes qui ont des turbans jaunes et des robes de chambre en soie rayée comme le Malade imaginaire. Et des musiques 1... lanternas, flûtes de roseau, darboukas... Et des chansons clamées par des chanteurs qui appuient leur main sur leur oreille, et ouvrent la bouche d'un air douloureux. Pas une femme — toutes sont rentrées avant le coucher du soleil. — Pas un Européen en jaquette ou en veston. Rien que des Turcs, des Grecs du peuple, des gens bariolés et baragouinants... Rien que des hommes. Nous sentons, sur nous, sur nos visages dévoilés, sur nos tailles libres, le regard multiple de cette foule d'Orient, ce regard masculin qui insiste, qui s'attache, qui irrite, à la longue, comme une obsession, une

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gène... Et nous rabattons nos voilettes légères, qui ne nous dissimulent pas, mais qui nous isolent un peu... Sensation étrange, que bien d'autres voyageuses ont dû éprouver, et que j'ai connue déjà, dans mes promenades à Stamboul. Le ciel s'obscurcit et s'étoile... La lune avant son lever empourpre tout un côté de l'azur qui prend la teinte des pavots violacés. Une vieille mosquée dresse ses minarets sculptés et peints, reliés par une « portée » de fds où des lampions s'allument, en dessins bizarres, qui ressemblent à des doubles croches, et qui sont des lettres turques, des versets du Coran.

1" mai.

Ce matin, nous apprenons que le premier sélamlik a eu lieu, sans incident, à Sainte- Sophie. Ni le corps diplomatique, ni les étrangers n'ont reçu des invitations ou des autorisations à pénétrer dans la sainte mosquée

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d'Eyoïil), la plus ancienne de toutes les mosquées de Gonstantinople, celle où Mahomet le Conquérant a laissé l'empreinte de sa main sanglante. La cérémonie a été extrêmement simple, et l'on a beaucoup remarqué l'uniforme khaki du Sultan, — l'uniforme des soldats de Salonique.

Il est probable que les Jeunes-Turcs se départiront un peu de cette simplicité volontaire qu'ils apportent dans toutes les cérémonies ofTicielles, lors de l'investiture du Sultan. On ne parle ici que des splendeurs de cette fête, des costumes anciens, des aigrettes, des pierreries fabuleuses que nous serons admis à contempler... On parle même de trains de plaisir qui amèneront des milliers de personnes à Gonstantinople!... La date n'est pas fixée. Je souhaite qu'elle soit reculée jusqu'à la fin delà semaine prochaine, car Andrinople m'intéresse extrêmement.

C'est la province, et l'on ne peut avoir qu'une image incomplète, qu'une idée faussée d'un grand pays, si l'on n'a pas séjourné quelque

temps en province. Pour un étranger qui saurait voir, Saumur, Troyes ou Périgueux seraient plus significatifs, plus révélateurs de la vraie France que Paris même. Stamboul n'est pas toute la Turquie; les Turcs européanisés de Stamboul — ceux qui passent trop souvent le pont — ne représentent pas le Turc typique.

Les femmes musulmanes que je désire connaître, je veux les voir ici, d'abord, dans cette ville qui conserve ses mœurs et ses traditions. Plus tard, je comprendrai mieux, par comparaison, les dames de Stamboul, la petite élite des incomprises et des désenchantées.

Il m'est très facile de pénétrer dans les familles de fonctionnaires ou d'officiers qui sont en relations avec les Européennes des consulats; madame P... une Grecque très intelligente, qui parle turc, veut bien me servir d'interprète.

Avant tout, j'ai désiré voir une école de filles. Non pas une école grecque, ou arménienne, ou juive, non pas même une école

CHOSES F.T GENS I)K l'HOVINCE

tenue par des religieuses françaises — celles-là sont connues, on les a déjà décrites. L'école qui m'intéresse est turque, réservée aux filles musul mânes. Les femmes seules y sont admises, et non sans difficultés, caries maîtresses et les élèves ne parlent que leur langue maternelle.

Aucune visite ne peut être plus instructive, aucune ne peut donner plus de renseignements sur la formation de la musulmane.

Madame P... me dit :

— Il y a ici une toute petite école; les enfants du peuple et de la bourgeoisie la fréquentent, mais non pas les jeunes filles riches. Celles-là ont des gouvernantes particulières. Anglaises ou Françaises... Et quelles gouvernantes!... Pour une brave fille, consciencieuse et instruite, il y a vingt aventurières, rebut des pensionnats européens, ex-femmes de chambre ou demoiselles de magasin... sinon pire!... Vous devinez quel enseignement et quels exemples reçoivent les jeunes hanoums et quelle idée elles se font de la vie occidentale...

Robert Mizrahi, l'aimable directeur des

CHOSKS ET GKNS T)F. PROVINCE iCi'A

affaires politiques du vilayet, a préparé notre visite-, et nous avons été averties, ce matin, que la directrice de l'école, très honorée et très flattée, nous recevrait à onze heures, nnadame P..., Marguerite et moi. On nous recommande de mettre de jolies robes, parce que l'extrême simplicité de la toilette, — qui serait une preuve de bon goût à Paris, — offusquerait nos hôtesses, comme une marque de dédain.

Robe grise, robe bleue, robe jaune, nous sommes bien brillantes, toutes trois, quand nous descendons de voiture, dans une paisible petite rue ensoleillée, devant le bâtiment d'école. Robert Mizrahi, dès que la porte s'entr'ouvre, prend congé de nous, et la servante qui retient le vantail, à l'intérieur, ne montre sa vieille figure embéguinée qu'après le départ de notre compagnon. Il y a d'autres servantes, dans le vestibule, qui nous saluent, en baisant le bas de nos vêtements.

Une jeune femme rousse, de petite taille et de visage délicat, vêtue d'une robe lâche violet sombre qui dissimule mal une grossesse avan-

cée, nous attend au seuil du salon. Autour d'elle, un peu en arrière, cinq ou six femmes nous regardent de tous leurs yeux noirs, rieurs et doux. C'est la directrice et les adjointes. Ensemble, elles s'inclinent, avec un geste gracieux de la main qui ellleure presque le sol, touche la poitrine, la bouche, remonte au front.

Quand les témenas^ sont finis, nous entrons toutes dans la grande pièce qu'on a décorée en notre honneur avec les ouvrages de broderie des élèves, et madame P... veut faire les présentations... Mais la directrice, selon le protocole de la politesse turque, s'est assise le plus loin possible de nous, les mains croisées sur la ceinture... Il faut insister pour qu'elle se rapproche, et de fauteuil en chaise et de chaise en fauteuil, s'asseye en face de nous. Toutes ces cérémonies préliminaires prennent un bon quart d'heure.

Les autres institutrices se placent comme elles veulent ou restent debout. Deux sont très jeunes, assez jolies; une, plus âgée, vingt-

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