‹ Notes d'une voyageuse en TurquieChapitre 7 sur 10 · Saluts · texte numérisé non relu

Saluts

huit ans peut-être, représente assez bien l'odalisque telle que nous l'imaginons, car elle a des yeux de velours soulignés par le khôl, un petit nez aquilin charmant, la pâleur mate du camélia... Une autre, très maigre, bilieuse, énergique, a des prunelles enfoncées où l'intelligence pétille, — c'est le mot exact, — en étincelles de feu noir. La doyenne de toutes, celle qui enseigne le Coran, est une très vieille dame, décharnée et vénérable, vêtue à la turque d'une longue blouse d'indienne. Seule, elle a les cheveux cachés par un petit voile jaune à fleurs.

Les autres sont habillées à l'européenne... Hélas!... Leurs robes, fabriquées je ne sais où, offrent des spécimens variés de modes surannées déjà, manches pagodes, volants en forme, empiècements garnis de jais et de galons. C'est dommage... La blouse flottante et le léger voile fleuri siéraient à leurs corps un peu massifs, à leurs figures rondes d'Orientales... Et comme je déplore aussi l'invasion du progrès européen, quand je regarde les

166 CHOSES KT GKNS DK PROVINCK

})aniu'aiix brodés qui couvrent les murs, ces salins d'un bleu criard, d'un rose vineux, ces motifs brodés d'après les modèles de bazars occidentaux, où rien ne ra[)pelle la belle Iradilion de la broderie turque!

Pendant (ju'on échange des compliments, une pelilc fdle apporte des verres d'eau et des confitures, sur un plateau argenté. Elle aussi est hal)illée à la mode, mais sa robe à taille longue, à courte jupe, 'est en satin crème damassé. Elle a des bas à jours, des souliers de danseuse, et des broches de strass dans les cheveux. A peine avons-nous goûté les confitures, et repris la conversation, qu'une autre petite fille, en satin rose, apporte des limonades excellentes.

Il faut boire, qu'on ait soif ou pas soif, dûton en devenir malade.

Enfin, la directrice accède à notre désir de visiter les classes, et nous montons, avec la lenteur qui convient à notre dignité, jusqu'au premier étage. Quatre classés ouvrent sur le palier. La gentille odalisque se précipite dans

la sienne, et à sa vue, toutes les petites filles se lèvent, les bras croisés, les yeux baissés, immobiles, impassibles.

Dix à douze ans, l)runes, pâluLles, sérieuses, elles ne sont pas affublées d'horribles tabliers noirs. Les robes en cotonnade des i)auvrcs fraternisent avec les robes en soie brochée des fdles de fonctionnaires ou de marchands. Presque toutes ont les cheveux couverts, les nattes pendantes sous un voile, ce qui est un signe de grande piélé.

La maîtresse envoie l'une d'elles au tableau, et lui fait écrire un problème interminable qu'elle doit résoudre oralement. La petite trace, de droite à gauche, des lettres cabalistiques pour nous, des chiffres qui ressemblent à des dessins de tapis, et elle parle vite, vite, en bonne élève qui sait la leçon par cœur. On nous avertit, — par truchement, — qu'elle a une mémoire extraordinaire.

Une autre nous montre, sur la carte, Paris, Rome, Athènes,- Berlin. Dans la classe voisine, où règne la vieille dame décharnée, une fillette

168 CHOSES ET GENS DE l'UOVINCE

}).salmodie quelques versets du Coran, d'une voix étrange, gutturale et tremblée.

Je demande :

— Est-ce qu'on lui explique le sens de ces versets?

— Non... Ce serait difficile et même impossible.

— Pourquoi?

— Parce que le Coran est écrit en arabe, et que les pauvres enfants ont assez de peine à lire, — rien qu'à lire, — ces mots d'une langue qu'elles ignorent.

— Alors, elles psalmodient sans comprendre?

— Cela suffit... Et il faut beaucoup de temps pour apprendre à lire les caractères et à psalmodier.

— La maîtresse de Coran ne donne aucune instruction religieuse proprement dite?

— Non. Les femmes n'en ont pas besoin...

— Mais elles reçoivent bien une espèce d'instruction morale ? N'essayez-vous pas de développer les qualités particulièrement fémi-

nines, celles qui constitueraient leur valeur, leur mérite, leur caractère même de femmes et de mères?...

Les institutrices se regardent, et l'odalisque brune dit :

— Nous leur disons qu'elles doivent obéir à leur père, d'abord, puisa leur mari; qu'elles ne doivent pas avoir d'opinion personnelle et de volonté propre. Leurs vertus idéales, c'est la douceur, la résignation, la soumission...

Madame P... traduit. Les fillettes aux cheveux voilés écoutent, sans un regard sur nous, sans un sourire, comme si elles étaient sourdes et muettes, comme si l'entretien ne les concernait pas...

— Quel est votre programme d'éducation?

— Nous enseignons la lecture, l'écriture qui est une chose compliquée, un peu de géographie et d'histoire, un peu de calcul, un peu de grammaire, la lecture du Coran, la broderie, le repassage... et à lire le journal...

— Quel journal ?

— Le journal où il y a les nouvelles... le ^abah '... Olil elles lisent très bien... Krniné !

Eminé prend le papier imprimé et lit, tout liant : « Dernière séance de la Chambre... Présidence d'Abmed-Riza bey... etc. »

Je suis ébahie... Je me représente une école primaire de Paris, où l'instituteur ferait lire aux élèves un discours de M. Briand!

— Et... ça les amuse, la politique?... Elles savent ce que c'est : le Parlement, Ahnicdliiza...

Une lueur passa dans les jolis yeux d'odalisque.

— Oui, oui, ça les amuse, ça les passionne... Nous leur expliquons tout... la Constitution, la Révolution... Nous sommes très peu savantes, nous-mêmes; du temps d'Abdul- Ilamid, dans nos écoles normales, on nous défendait d'étudier le français, de lire même des traductions... mais ici, presque toutes, nous sommes mariées à des officiers, et nos maris nous racontent des choses... nous savons que

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