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A PROPOS

Août 1872.

Un des membres du jury pour le concours de déclamation dramatique aurait dit à M. Régnier, en désignant les élèves de l'habile professeur : « Ce n'est pas une classe que vous avez là, Monsieur, c'est une troupe. » Le compliment est bien tourné et bien mérité. Je ne crois pas malheureusement qu'il soit venu à la pensée d'aucun juré de dire quelque chose d'aussi flatteur à l'un des professeurs de chant de notre grande école lyrique, dont la régénération, solennellement promise et à peine commencée, donne déjà des fruits secs quand on en espérait tout au plus des fruits mùi's.

Quelques mots suffiront pour faire le compte rendu des concours de cette année. Sauf de rares exceptions, ces concours ont été très-médiocres. Est-ce la faute des professeurs? est-ce la faute des

élèves? j'aime mieux dire que je n'en sais rien. Ne voulant ni récriminer inutilement ni accuser personne, je me borne à constater le fait. Nos théâtres lyriques ont pourtant besoin plus que jamais de cantatrices et de chanteurs. Il faut songer à remplacer ceux qui vieillissent et celles qui ne pourront bient(jt plus continuer à se rajeunir. Il faut pouvoir lutter aussi contre les théâtres étrangers, qui nous enlèvent, par les moyens irrésistibles que Ton sait, ce que nous avons de meilleur.

Cependant il est juste de reconnaître que le Conservatoire, quelques efforts qu'il puisse faire, le jour où il fera des efforts, ne sufHra jamais à toutes ces exigences. Et on ne le lui demande pas. C'est pour lui donner les auxiliaires dont il a besoin, des auxiliaires dignes de lui, qu'on a institué dans plusieurs de nos grandes villes de province des écoles de musique qui sont considérées comme des succursales du Conservatoire de Paris, mais qui, par le fait, ne sont que des écoles communales que la ville entretient, et qui sont placées sous l'autorité, un peu trop arbitraire parfois, d'un conseil municipal. Tout ce que l'État se contente de faire pour ces établissements déclassés, c'est de leur envoyer de temps en temps un inspecteur. Tel est le cas, par exemple, du Conservatoire de Marseille, la plus riche et la plus importante ville de France après Lyon, une ville où, quoi qu'on en dise, le commerce des arts n'est pas absolument primé par le commerce du sucre. Un bien triste devoir m'y ayant appelé dernièrement, j'ai pu en-

tendre de la bouche même de mon vieil ami Auguste Morel des doléances qui m'ont semblé fort justes au sujet de la situation que lui fait l'organisation vicieuse de l'école qu'il dirige. La parfaite honnêteté d'un artiste, son talent, son savoir, la légitime renommée que ses œuvres lui ont acquise, n'assurent donc pas toujours son indépendance.

Heureux ceux qui vivent en dehors des intrigues mesquines, des rivalités de clocher et des petites passions politiques! En somme, et sans entrer davantage dans des détails inutiles, on doit souhaiter que nos écoles de musique de province, étant rattachées au ministère des beaux-arts par des liens sérieux, acquièrent ainsi le droit de s'intituler autrement que par une vaine formule, succursales du Conservatoire de Paris. Les difficultés survenues entre M. Auguste Morel et la municipalité de Marseille s'aplaniront sans doute; mais ce sera toujours à recommencer, un peu plus tôt ou un peu plus tard, là ou ailleurs.

Un des grands avantages de la transformation des écoles communales en conservatoires nationaux serait d'offrir aux prix de Rome dont les efforts persistants ne sont pas toujours couronnés de succès, à ceux dont le laurier commence à se flétrir et qu'une lutte incessante fatigue, un asile de paix et d'oubli. Beaucoup trouveraient que la direction d'un Conservatoire en province vaut mieux qu'une maîtrise à Paris. Et d'ailleurs, les devoirs de l'enseignement et les soins administratifs ne laisseraientils pas des loisirs aux plus persévérants, à ceux qui,

jusqu'au terme de leur carrière, conservent de respectables illusions?

Autrefois j'ai dit aussi ce que les prix de Rome auraient à gagner, au retour delaville éternelle, à aller faire leur apprentissage comme chefs d'orchestre dans les grands théâtres de nos départements. Le contact journalier avec l'orchestre, la facilité de s'entendre exécuter, n'est-ce pas là pour un compositeur la meilleure école, la meilleure pierre de touche?

Puisqu'il est de l'intérêt des grandes villes d'avoir des écoles de musique, rien ne serait plus facile que de combiner l'action du gouvernement avec celle des municipalités. Le gouvernement se réserverait le droit de nommer les directeurs et d'approuver la nomination des professeurs, à la seule condition de participer, en les réduisant de moitié, aux sacritîces que les budgets municipaux s'imposent. Et le ministère des beaux-arts, pour pouvoir ajouter un paragraphe de plus au chapitre de ses dépenses, n'aurait qu'à réduire telle subvention dont le chiffre est exagéré, ou à supprimer telle autre subvention dont l'inutilité lui a été parfaitement démontrée.

Les libéralités du gouvernement atteindraient ainsi un but beaucoup plus pratique et beaucoup plus élevé.

Quand je demandais dans l'un de mes feuilletons du Journal des Déhats\e rétablissement des concerts des élèves du Conservatoire, je ne me doutais pas que l'étude de certains instruments était si négligée

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à ce même Conservatoire, d'où sortaient autrefois nos meilleurs instrumentistes. Il n'y a eu cette année que deux concurrents pour le basson, lesquels n'ont été jugés dignes que d'un premier et d'un second accessit; trois élèves, dont un seul a obtenu un accessit, ont concouru pour la clarinette; il n'y a eu qu'un concurrent pour la trompette, et pour la harpe une concurrente. M"'' Jallet. En revanche, CINQUANTE-SIX élèvcs des deux sexes ont concouru pour le piano et l'étude du clavier, et, sur cinq concurrents pour le cornet à pistons, quatre ont obtenu des récompenses.

Si les choses vont ainsi pendant quelques années encore, dans la plupart de nos orchestres on sera forcé de se passer de bassons, comme déjà l'on se passe de harpes, et, jusqu'au jour du jugement dernier, on n'entendra plus de trompettes.

Du reste, il faut convenir que souffler dans un basson, sonner de la trompette ou jouer du tambour est une condition des plus médiocres, tandis que le piano mène à tout, même à la tonsure. Sans doute un basson, aussi bien qu'un pianiste, peut se faire moine ou abbé ; mais cela ne fait pas grand bruit dans le monde.

En général, les musiciens d'orchestre, même ceux de l'orchestre de l'Opéra, sont loin d'être rétribués en proportion du talent qu'on exige d'eux et du service auquel on les oblige. 11 n'est pas de petit bureaucrate, de petit employé dont la situation, pouvant s'améliorer chaque année, ne soit préférable à celle de la plupart de nos musiciens d'orchestre. Le sort des choristes, hommes et fem-

mes, est plus misérable encore. Parmi les hommes, (lu moins, quelques-uns ont la ressource d'être gens d'église le matin et gens de théâtre le soir. Et tous ces braves gens, dont la tâche est si pénible, si ingrate et si peu rétribuée, sont d'excellents musiciens.

Donc nous savons maintenant que les concerts des élèves du Conservatoire ne seront pas rétablis jusqu'à nouvel ordre, faute d'instrumentistes.

J'ai beau retarder par toutes sortes de circonlocutions et de détours l'instant critique, il faut pourtant que j'y arrive. Je dirai donc que la distribution des prix aux élèves du Conservatoire a été marquée par deux incidents qui ontémolionné le public en sens inverse: la décoration de M. Elwart, professeur d'harmonie en retraite, et l'éloge d'Auber par M. Jules Simon.

Il est possible, comme on l'a dit, que M. Elwart soit un républicain de fraîche date: beaucoup d'autres sont logés à la même enseigne; mais le cri qu'il a poussé quand M. le ministre des beaux-arts a attaché à sa boutonnière ce petit bout de ruban rouge par lequel les Français d'aujourd'hui se distinguent des autres peuples est un cri parti du cœur.

Seulement je crois que si M. Elwart avait pu se livrer à son inspiration et mieux développer sa pensée, au lieu de crier : « Vive la République ! >- il eût chanté :

Vive le gouvernement î "Vive surtout le ministre

Qui récompense le talent, Et sait distinguer un savant D'un cuistre!

On aurait peut-être trouvé la poésie médiocre, mais l'effet eût été plus grand.

Si M. EKvart veut mettre ces vers en musique, quelque indignes qu'ils soient d'un tel honneur, je les enroule autour d'un mirliton, et c'est de grand cœur que je les lui offre.

Il m'en a peu coiàlé de complimenter un confrère ; mais je suis beaucoup moins à mon aise pour dire à mon tour, et après tout le monde, au ministre des beaux-arls ce que je pense de la façon tout à fait inattendue dont, en plein Conservatoire, il a parlé de M. Auber.

Le maître qui, après Boïeldieu, a été proclamé le chef de l'école française, et auquel nous conserverons ce titre, n'en déplaise à ceux qui semblent le convoiter; le maître qui, pendant quarante ans, a enchanté toute une génération de dilettanti, méritait assurément plus d'égards. M, Auber , élève et successeur de Cherubini, savait de son art beaucoup plus qu'il n'en laissait voir, et Ton a eu raison de dire de lui qu'il faisait de la petite musique en grand musicien. Cette facilité, que M. Jules Simon n'hésite pas à lui reprocher, était précisément une des qualités les plus caractéristiques de son génie. Mozart aussi travaillait avec une facilité extraordinaire (je n'ai pas besoin qu'on me rappelle qu'entre Auber et Mozart la différence est grande) ; mais a-t-on jamais songé à lui en faire un reproche?

Si Meyerbeer, dont le ministre a opposé la science magistrale à l'inspiration facile de M. Auber, eût entendu ce rapprochement t'ait dans une intention peu flatteuse pour le maître français, il en eût été fort surpris : car l'auteur des Huguenots, comme la plupart des Allemands ses compatriotes, tenait en très-haute estime le talent de l'auteur de la Muette. On a toujours fort goûté les ouvrages de M. Auber en Allemagne, où on les joue au moins aussi souvent que nous jouons en France ceux de Meyerbeer. Il est possible que l'aimable compositeur dont le panégyrique est encore à faire ait eu des moments de faiblesse vers la fin de sa carrière : chez les plus grands artistes, qui, après tout, sont des hommes comme les autres, l'inspiration vieillit avec le reste; mais ces erreurs des dernières années seront d'autant plus facilement pardonnées à M. Auber que, si Ton s'en souvient, on ne s'en souvient guère. Qui donc parlera de la Fiancée du Roi de Garbe ou de Jenny Bell, de Rêve d'amour ou de Zerline, à propos du Domino noir et de la Muette, de Fra Diavolo, du Philtre et des Diaïiiants de la Couronne?

Certes M. Jules Simon a bien le droit de penser de M. Auber ce qu'il en a dit; mais ce que pense M. Jules Simon, le ministre des beaux-arts n'avait pas le droit de le dire dans cette enceinte toute pleine de la gloire du maître, dans ce temple dont M. Auber a été pendant trente années le grand prêtre indulgent et doux, devant lequel les lévites s'inclinaient avec respect et auquel les vestales aimaient à sourire.

M. Jules Simon a terminé son discours en disant, toujours à propos d'Auber ; « C'est une exception magnifique, dont la place n'a jamais été ici. Le directeur du Conservatoire, c'est Clierubini, Gluck, Beethoven, le génie fortifié et agrandi par la science. » Restons en Allemagne, je le veux bien ; mais à la place de Gluck mettons Sébastien Bach, remplaçons Beethoven par quelque grand musicien allemand plus classique que lui, et complétons la pensée du ministre en félicitant M. Ambroise Thomas d'avoir été choisi pour symboliser le travail au Conservatoire et relever le prestige de cette institution.

Maintenant, nous devons reconnaître que M. Jules Simon a appelé la Muette un chef-d'œuvre, et que, Meyerbeer n'ayant jamais été plus qu'il ne l'est aujourd'hui maître de l'Opéra, son nom devait venir tout naturellement au bout de la plume ou au bout de la langue du ministre protecteur naturel de notre première scène lyrique. Voyez l'affiche de l'Opéra : quand on ne joue pas les Huguenots, 011 joue Robert; quand on ne joue plus le Prophète^ c'est qu'on a repris V Africaine. Il n'y a guère que Faust à qui l'on fasse de temps à autre une place, dont il est assurément fort digne, à côlé des œuvres du maître allemand, qui était bien un peu Français tout de même. Et encore, depuis que le directeur de l'Opéra a fait inutilement le voyage de Londres pour demander à M. Gounod son Polyeucte (on prête à l'auteur l'intention singulière de transformer cet opéra en oratorio), je crains bien que la faveur exceptionnelle dont jouissait M. Gounod ne

soit quelque peu amoindrie. A défaut dePolyeucte, il faudra bien que le directeur de l'Opéra trouve une autre partition. Il cherche, dit-on, mais sans se presser: ses recettes d'été, dont la fermeture des trois théâtres lyriques font de véritables recettes d'hiver, lui donnent le temps de réfléchir.

Vraisemblablement nous n'aurons cet hiver que la Coupe du roi de Thulé, et il faut espérer quel'iiuvrage du jeune M. Diaz sera à la hauteur de l'importance qu'on lui donne. Quand les trois directeurs de l'Opéra, de rOpéra-Comiqueetduïhéâtre- Lyrique eurent l'ingénieuse idée d'instituer un concours, il fut bien entendu que les ouvrages couronnés prendraient place au répertoire sans compter parmi ceux que le cahier des charges impose à chaque directeur. Mais, les événements qui se sont succédé depuis ayant amené entre autres catastrophes la retraite de M. Emile Perrin, l'incendie du Théâtre-Lyrique et la faillite de 31. Martinet, rOpéra-Comique reste seul dans l'obligation de remplir ses engagements. Par un oubli involontaire de l'administration ou par une grâce toute spéciale, le nouveau directeur de l'Opéra a été dispensé de remplir les siens, c'est-à-dire ceux de son prédécesseur. Les compositeurs de musique français, habitués dans leur ingrate carrière à tous les hasards et à toutes les déceptions, n'ont élevé aucune réclamation, n'ont fait entendre aucune plainte. Mais le directeur de l'Opéra, qui a l'humeur voyageuse, n'était pas plutôt revenu de Londres qu'il partait pour Padoue, où l'on donne

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en ce moment VAida de M. Verdi. Il n'est donc que temps de rappeler au successeur de M. Emile Perrin qu'il n'échappera pas deux années de suite à cette obligation, qui lui semble sans doute bien périlleuse, de choisir lui-même et de donner au public une œuvre nouvelle, et qu'il ne doit point se bercer de l'espoir de remplacer l'œuvre d'un compositeur français par la traduction d'un opéra italien, pas plus que par tel autre ouvrage déjà représenté à Paris sur un autre théâtre lyrique.

Et croyez bien que je ne prêche ni pour ma paroisse ni pour mon saint. Le directeur de l'Opéra trouve, et il a peut-être raison, que l'échec d'Érostrate ne me permet pas de rentrer de sitôt dans la lice ; et moi, qui n'ai point oublié l'échec A'Érostrate, je trouve qu'il faudrait être bien téméraire pour livrer un grand ouvrage en cinq actes (c'est de Siguy^d que je veux parler) aux hasards d'une exécution insuffisante : de sorte que le directeur de l'Opéra et moi nous sommes parfaitement d'accord.

Même depuis la rentrée de M"'' Hisson, il n'y a d'autre prima-donna à l'Opéra que M™^ Gueymard : quand M™^ Nilsson-Rouzeaud (saluons en passant l'heureux époux d'Ophélie) sera revenue du pays des avalanches, elle partira pour le pays des neiges; M"^ Marie Sass est attendue dans la patrie du Cid; M™*' Gzillag est engagée à Bruxelles pour chanter le Tannhaiiser et Fidelio. Vous croyez peutêtre que le directeur de l'Opéra se désole de voir lui échapper des cantatrices qu'il n'a pas pu ou qu'il n'a pas su retenir? Pas le moins du monde.

Il a découvert une danseuse pour laquelle quantité d'Américains se sont brûlé la cervelle, et il sait qu'il n'en faut pas davantage pour rendre à notre première scène lyrique tout l'éclat des splendeurs passées, la vogue de ses plus beaux jours.

Juillet 1871.

M. Auber a été, après Boïeldieu et Hérold, le chef de l'école française. Ce titre, que personne ne lui a jamais contesté , il le doit tout autant à l'éclat de sa renommée qu'au soin avec lequel il a su dégager son talent de toute influence étrangère. On peut dire qu'il est demeuré spectateur impassible du grand mouvement musical qui , commencé en Allemagne vers les premières années de ce siècle, ne s'est guère acclimaté chez nous que pendant la seconde moitié. Si, par sa manière d'écrire, M. Auber laisse deviner qu'à l'école de Cherubini il vécut dans l'intimité des maîtres classiques; si plus tard l'auteur de la Muette ne put dissimuler l'impression qu'il avait reçue des prodigieux succès de Rossini, il n'en est pas moins vrai qne ses études, pas plus que ses admirations les plus sincères , ne lui créèrent des attaches sérieuses avec tel ou tel compositeur. Quel que soit le jugement do la postérité sur son œuvre, quel que soit le rang

qu'elle assigne à ce musicien si universellement fêté de son vivant, M. Auber restera comme la plus brillante personnification du génie musical français, nul n'ayant possédé à un plus haut degré l'esprit et la grâce, ces deux qualités éminemment françaises, que les maîtres allemands, d'ailleurs, ne nous envient pas.

Ses premiers biographes l'appelèrent un musicien amateur, plutôt par ironie que pour excuser la faiblesse de ses premiers essais. M. Auber, en effet, au début de sa carrière, ne fit guère pressentir à quel point il deviendrait illustre un jour. La musique était pour lui une simple distraction , peutêtre aussi un moyen de se rendre agréable et de se faire accueillir avec plus d'empressement dans les salons, qu'il aimait à fréquenter. Le professeur Ladurner lui apprit un peu de piano, le chanteur Martin lui enseigna un peu de solfège. Il en sut bientôt assez pour écrire d'assez jolies romances, qui obtinrent une certaine vogue, accompagnées par l'auteur. Ces faciles succès ne suffisant plus à son ambition , il composa un trio pour piano , violon et violoncelle, auquel succédèrent plusieurs concertos, que son ami le violoncelliste Lamare exécutait avec une grande habileté et donnait comme étant de lui. Quelques artistes étaient dans le secret de cette collaboration ; ils commencèrent à répandre le nom de M. Auber, et un concerto de violon qu'il composa à la même époque fut très applaudi au Conservatoire, exécuté par Mazas, l'un des meilleurs élèves de Baillot. Alors l'idée lui vient de travailler pour le théâtre. Il était près-

que un artiste, il allait redevenir un amateur.

C'est sur un théâtre d'amateurs que fut joué son premier opéra , intitulé Julie; peu de temps après, il en écrivit un second, dont le titre n'a pas été conservé et qui fut représenté chez le prince de Chimay. Ces deux expériences eurent cela de bon qu'elles lui démontrèrent l'insuffisance de son éducation musicale. Il entra alors dans la classe de Cherubini. L'auteur de Médée était un ami de son père : « C'est aux bonnes études que j'ai faites sous la direction de ce maître, dit un jour M. Auber à l'un de ses biographes ' , que je dois de fixer rapidement mes idées sur le p'apier, et de trouver, au besoin, en une heure ce qu'il m'arrivait auparavant de chercher des mois entiers sans le trouver. »

Au bout de trois années, le jeune Auber savait assez d'harmonie et de contre-point pour écrire très-correctement un opéra ou une messe. Il donna la préférence au genre religieux. Et le seul morceau connu de sa première messe est un Agnus Dei dont il a fait la prière du mariage, au premier acte de la Muette. Il n'y a pas à s'étonner de cette transformation: on en voit de bien plus surprenantes tous les jours.

Peu de temps après , M. Auber arrivait au théâtre Feydeau avec un ouvrage en un acte dont Bouilly lui avait fourni le poëme. Il n'est guère resté du Séjour militaire que la date de la première représentation : 27 février 1813. « La musique est

1. M. B. Jouvin, D.-F.-E. Auber, sa vie et ses œuvres, nolice publiée par le Ménestrel,

396 N'OTES DE MUSIQUE.

d'un jeune homme : » voilà tout ce que put en dire Geoffroy dans le Journal des Débats.

Six années se passèrent. Dans cet intervalle, le père de M. Auber étant mort sans laisser de fortune, le jeune compositeur se vit obligé de demander les ressources nécessaires à son existence à un art que jusque-là il avait cultivé pour son agrément. A force de persévérance, il obtint un livret de M. de Planard. Que dis-je? il en obtint deux : le Testament et les Billets doux et la Bei^gère châtelaine. « Les Billets doux, dit M. Jouvin-, n'allèrent point à leur adresse, et ce fut un testament in articulo mortis (plaisanterie du temps). »

De la Bei-yère châtelaine, représentée le 27 janvier 1820, datent la grande renommée de M. Auber et le commencement de sa rapide fortune. Cet ouvrage, remarquable par l'originalité de la mélodie et l'élégance de l'instrumentation , obtint un succès complet. Les critiques du temps lirent bien quelques réserves : ils reprochèrent à M. Auber d'avoir « sacrifié à la mode », et écrit « tout à fait dans le goût de l'opéra-buffa » ; mais le public les laissa dire, et donna raison, par ses applaudissemenls, aux innovations, ou, si l'on veut, aux imitations ingénieuses du jeune musicien.

Emma ou la Promesse imprudente succéda à la Bergère châtelaine. C'était la même musique, vive, spirituelle, facile; ce fut le même succès.

A cette époque, M. Auber se lia avec Scribe et

1. D.-F.-E. Auber. sn vie et ses œuvres, notice piiMlée par le Ménestrel,

devint son collaborateur. Ces deux esprits, entre lesquels je n'établis cependant aucun parallèle, étaient si bien faits pour s'entendre, vqu'ils devaient évidemment se rencontrer. Ils ont produit ensemble, depuis Zeîces^er jusqu'à la Fiancée du roi de Garbe , près de quarante ouvrages représentés à l'Opéra et à l'Opéra-Coniique avec des fortunes diverses, sans que jamais une de ces chutes éclatantes qui souvent font bien plus pour la gloire d'un artiste qu'un demi-succès soit venue altérer la douce sérénité du plus heureux des compositeurs. Manon Lescaut^ dont MM. Michel Carré et Jules Barbier ont écrit le livret, est la seule intidélité que M. Auber ait faite à Eugène Scribe. Seulement , lorsque celui-ci mourut, M. Auber, n'ayant nulle envie de se reposer et se trouvant encore assez jeune pour continuer une carrière déjà si bien remplie, choisit d'autres collaborateurs. Le sujet du Premier Jour de bonheur et celui de Rêve d'amour lui ont été donnés par MM. Cormon et d'Ennery.

Je n'ai pas l'intention, dans cette courte notice, d'analyser l'une après l'autre les quarante partitions que rOpéra-Comique et l'Opéra doivent à M. Auber. Ce travail a été fait d'une manière très-remarquable par M. B. Jouvin; et j'ajouterai que la brochure de l'éminent critique offre d'autant plus d'intérêt, qu'elle semble, pour tout ce qui concerne la partie anecdotique, avoir été écrite sous la dictée de l'illustre compositeur.

Parmi tant d'ouvrages charmants, dont quelquesuns, dans leur genre, sont de véritables chefsd'œuvre, il en est peu qui n'aient laissé au moins

un agréable souvenir à ceux qui les ont entendus. Dans ses partitions les moins applaudies, le maître a toujours eu l'heureuse chance de placer quelque gracieux refrain qui en a amorti la chute et les a sauvées de l'oubli : aussi Léocadie, la Burcarolle, Zerline et Jenny Bell (je n'en citeque quatre) vivrontelles à l'ombre de ces œuvres célèbres et éternellement jeunes qui s'appellent Fra Diavoloja Muette, le Philtre, le Domino noù\ r Ambassadrice^ le Dieu et la Bayadère, les Diamants de la couronne^ le Cheval de bronze^ la Fiancée, la Sirène (il en est bien d'autres que je pourrais citer).

Je crois qu'on a un peu exagéré en disant que M. Auber n'aimait pas sa musique et n'a jamais eu en composant d'autre compagnon que l'ennui. Cela s'est dit sans doute parce que M. Auber, qui, on le sait, avait infiniment d'esprit, est le musicien auquel on a prêté le plus de mots spirituels et d'ingénieux paradoxes. Je crois seulement qu'il n'a jamais connu, même en écrivant ses meilleurs ouvrages, cette folle ivresse qui s'empare à certain moment de l'âme du compositeur, du poëte, et le plonge alternativement dans les délices de la joie la plus vive et dans les tristesses d'un sombre découragement. Si la musique eiit procuré le plus court instant d'ennui au maître qui faisait si grand cas des douceurs de la vie, il eût bien vite renoncé à la musique. Au contraire, c'était pour lui un besoin de produire, et il travaillait sans cesse et partout, s'inquiétant peu du bruit du dehors, des petites agitations comme des grandes ([uerelles. Veut-être se jugeait-il sévèrement; mais il ne jugeait

pas les autres et n'a jamais manqué de démentir ceux qui, pour attaquer avec plus de force quelque solide renommée, prétendaient s'appuyer sur son opinion. Il était bienveillant et doux, et d'une exquise politesse avec tout le monde. Et comment l'envie et la haine auraient-elles pu se glisser dans son cœur? Il avait reçu, toute sa vie et sous toutes les formes, les caresses de la fortune, et le genre humain ne lui avait pas fait grand mal. Qui sait cependant si un peu d'amertume n'est pas venu à ses lèvres quand il s'est vu mourir, lui, l'ami des élégances mondaines, au milieu du plus effroyable désastre qui ait jamais frappé un peuple intelligent et civilisé ?

Ainsi qu'Anacréon, le murmure des brises Berçait son cœur depuis quatre-vingt-dix printemps, Et son front s'inclinait sous les roses, surprises De le trouver si jeune avec des cheveux blancs.

Toi qui partis au milieu de l'orage, '

Et qui fermas tes yeux lassés

Loin de tes enfants dispersés, Accueille aujourd'hui leur hommage!...

Et nous offrons au cher absent Les honneurs réservés aux maîtres de la lyre ; Mais cachons les lauriers qui le faisaient sourire

Sous les roses qu'il aimait tant ' !

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