CARAFA
Bien (\u\\ eût étudié l'harmonie avec Feiiaroli, la i'ugue et le contrepoint avec Cherubini, il n'était point homme de science, écrivait avec une correction relative, et appartenait par droit de naissance et par toutes ses sympathies à cette école des mélodistes italiens dont l'auteur du Barbier et de Guillaume Tell était pour lui le type le plus accompli, l'expression la plus sublime.
Il y a trois ou quatre ans, on le voyait encore très-assidu aux représentations des Fantaisies-Parisiennes et de l'Opéra, où il avait un siège à l'entrée de l'amphithéâtre. Mais déjà ses facultés étaient très-afïaiblies et il ressentait les premières atteintes de la paralysie à laquelle il a succombé.
On a exécuté à ses obsèques deux morceaux de sa composition : une Marche funèbre et un Ave verum avec accompagnement de harpe par M. Prunier, un de ses élèves.
Novembre 1ST2.
Je ne saurais parler aujourd'hui de clioses plaisantes et de calembredaines, de petite musique et de couplets grivois, de toutes ces folles gaietés avec lesquelles nous continuons, comme par le passé, à épurer nos âmes et à fortifier nos cœurs. Un grand deuil vient de se faire dans le monde des lettres et des arts, et de ce deuil nous sommes particulièrement affligé, nous qui étions lié par les sentiments de l'atfection et de la reconnaissance à l'illustre poëte qui n'est plus. C'est grâce à lui que nos premiers essais ont vu le jour : il nous a aidé de sa plume. Il a écrit pour nous le poëme du Selam et le livret de Sacountala; et, comme cela pourra servir un jour à la publication de ses œuvres complètes, nous dirons, à titre de renseignement, que ces jolis couplets de Maître Wolfram sont de lui :
Je crois ouïr dans les bois
Une voix.
Le vent me parle à l'oreille,
La fleur me dit ses secrets
Les plus frais, Et le ramier me conseille.
Je me sens une langueur
Dans le cœur.
Je deviens pâle ou vermeille, Gaie ou rêveuse en un jour,
Tour à tour.
Un songe éblouit ma veille.
Méry, qui seul a signé le poëine de Maître H 'olfram^ a ajouté un troisième couplet, qui n'est point indigne assurément du voisinage des deux autres :
Je puis rêver sans ennuis
Dans mes nuits, Sous l'humble abri de ma treille ; Et je sens à mes douleurs,
A mes pleurs, Une douceur sans pareille.
Ah ! c^est mon cœur qui s'éveille! tel est le refrain de la chanson, dont le rliytlime, on l'aura remarqué, est le même que celui d'une odelette bien connue de Ronsard :
Bel aubépin fleurissant,
Verdissant Le long de ce beau rivage,
sur lequel la musique des couplets de Maître Wolfram a été faite.
Théophile Gautier excellait en ces sortes de jeux poétiques, et même le monstre le plus extravagant lui suffisait pour adapter une pensée charmante et de forme exquise à une mélodie qu'on venait de lui faire entendre.
C'est ainsi que, lorsque nous limes ensemble le Selam, œuvre dans certaines parties de laquelle j'avais essayé de reproduire les rhythmes les plus caractéristiques de la musique orientale, je lui donnai le monstre d'une pastorale qui commençait par ce vers :
Mon visage jaunit lorsque j'ai la jaunisse.
Tout le reste était à l'avenant, et je me dispense de le citer.
Eh bien ! sur ce vers grotesque, Gautier trouva celui-ci, qui est délicieux :
Mon troupeau se rallie au doux son de ma flûte.
C'est que Gautier était bien loin d'avoir, comme on l'a prétendu et répété souvent, l'oreille fermée à toute mélodie. 11 est possible qu'il ait dit : « La musique est le plus cher et le plus désagréable de tous les bruits. » Mais, si c'est là un aphorisme quel([ue peu paradoxal, pris dans un sens absolu, n'est-il pas vrai que dans plus d'un cas il peut être d'une justesse irréfutable ? Quant à parodier le mot de Mercier au chantre de Philomèle : «Tais-toi, vdaine bête! » j'afiirme que Gautier n'y a jamais songé ; et d'ailleurs, l'eùt-il fait, pourrait-on conclure de ce qu'il n'aimait pas les rossignols qu'il n'aimait pas la musique? Il l'aimait, au contraire, et faisait mieux que de l'aimer : il l'écoutait avec intelligence, avec recueillement; et, s'il n'en pouvait discuter en lionmie compétent, il en parlait en poète et savait traduire dans la langue la plus imagée les emo-
tions et les jouissances qu'il en avait reçues. Ce qui était pour lui le travail le plus fastidieux, et quelquefois un véritable supplice, c'était de rendre compte dans son feuilleton du lundi de telle œuvre plate ou médiocre dont il comprenait aussi bien que qui que ce fût la platitude et la médiocrité ; mais il était bon et ne voulait blesser personne. Et quand, pour s'affranchir d'une si sotte besogne, il s'en remettait à l'appréciation de quelque critique blond (ainsi disait-il) qui était de ses amis, il ne manquait jamais de lui recommander la douceur, l'indulgence et la politesse, qui doivent être les premières vertus d'un critique, quelle que soit sa nuance. Mais, s'il se trouvait aux prises avec une œuvre forte et originale, conçue dans un sentiment élevé et poétique, alors il ne prenait l'avis et ne demandait le secours de personne : l'éloge venait au bout de sa plume, revêtu de cette forme élégante qui a toujours été une des qualités les plus distinctives de son talent ; et, pour faire partager son admiration à ceux qui le lisaient, il n'avait nul besoin d'employer ces termes techniques que seuls les pédants recherchent et dont ils abusent si souvent. Est-il nécessaire de rappeler les admirables feuilletons qu'il écrivit sur les principaux ouvrages d'Hector Berlioz et sur le Désert, de M. Félicien David ?
Je n'ai pas à louer ici l'écrivain et le poëte après ou avant M. Jules Janin, qui nous a promis de ne pas s'en tenir à la notice nécrologique qu'il a publiée dans le Journal des Débats le lendemain de la mort de Théophile Gautier. Mais il m'a semblé que
4li NOTES DE MUSIQUE.
c'était presque un devoir pour moi de mêler à l'expression de mes très-vits regrets le souvenir d'une collaboration dont je m'honore infiniment, et qui m'a permis d'apprécier chez Théophile Gautier ce don que bien peu de gens lui reconnaissaient : une très-grande sensibilité musicale. N'est-ce point en grande partie à cette faculté rare que l'on doit attribuer le lyrisme des vers qu'il a écrits pour être mis en musique, et qui ne tiennent malheureusement pas dans son œuvre une place bien grande ? Plusieurs fois on l'a sollicité d'écrire un poëme d'opéra : il eût donné à ce genre, surtout si on eût laissé toute liberté à son imagination, un digne pendant à la Pm et à Gise/le ; mais il ignorait moins que personne ce qu'on appelle les exigences du théâtre, et il prêtait aux compositeurs qu'il aimait le plus d'étranges fantaisies de rhythmes bizarres et de vers boiteux qui l'eifarouchaient.
Je sais cependant qu'après différents projets abandonnés il s'était décidé à tailler un poëme dramatique dans le beau roman carthaginois de M. Gustave Flaubert. Salammbô est en effet une œuvre qui, à part l'intérêt qu'elle peut avoir au théâtre, devait puissamment solliciter, tant par la nature du sujet que par les promesses d'une éblouissante mise en scène, un maître coloriste tel que Théophile Gautier.
Que de bonnes soirées nous avons passées ensemble ! et avec quelle attention émue il écoutait les fragments que je lui jouais de l'œuvre de Weber, son compositeur de prédilection !
C'est avec Théophile Gautier que je suis allé il y a une quinzaine d'années entendre pour la première fois le Thannhauser à Wiesbaden. Et je me souviens encore delà protonde sensation que lui fit éprouver cette musique aussi nouvelle pour lui que pour moi. Il en saisit du premier coup la grandeur épique et même les plus minutieux détails. Le chœur des pcMerins, la romance de V Etoile du soir, le combat des maîtres chanteurs, la scène du Venusberg, la marche triomphale et le poétique chant du pâtre le plongèrent dans un ravissement qui se lisait sur sa belle et douce physionomie. Nous rentrâmes à l'hôtel des Quatre-Saisons ^ je crois; et là, tout d'une haleine et en quelques heures, au milieu du silence de la nuit, il écrivit un feuilleton superbe, que les lecteurs de la Presse n'ont certainement pas oublié. Moi, j'envoyai modestement à r Indépendance belge une courte correspondance, que m'avait prié de faire en son absence mon ami Paul d'Ivoy. Je dis cela pour décliner en cette occasion toute part de collaboration au feuilleton musical de Théophile Gautier.
Pauvre Théo ! comme il s'appelait lui-même en ses heures de mélancolie : il avait grand' peur de la mort ; et la mort, avant de le prendre, lui a fait la iïrâce de l'endormir.
On nous écrit de Bénarès :
« Une de nos plus grandes pagodes vient d'échapper à un acte de profanation qui l'eiit déshonorée et souillée à tout jamais. Ce temple, consacré au culte de la musique dramatique et dansante, immaculé jusqu'ici, a failli recevoir sa première tache, tache que n'eussent effacée ni dans le présent ni dans l'avenir les plus éclatantes reprises, les plus merveilleux débuts. Un brahme fanati(jue a eu vent de la chose, et, par sa parole inspirée et persuasive, a préservé la pureté du saint lieu. Où allons-nous, mes frères? s'est-il écrié, et dans quel temps de dures épreuves sommes-nous donc destinés à vivre? N'est-ce point assez que le vent du soir, à l'heure où nous prions dans le bois sacré, nous apporte l'écho des folles ritournelles et des chansons d'amour? Faut-il encore, sous je ne sais quel prétexte de charité ou de bienfaisance, leur donner asile dans le sanctuaire du grand art lyrique et les laisser se mêler à la célébration des
saints mystères? Après avoir vu outrageusement raccourcir les jupes des bayadères, filles de nos marchands, esclaves de nos dieux, verrons-nous encore déchoir les belles devadasis, que la déesse Rambha protège, au rang de vulgaires danseuses, Ae soulradharis éhontées qui courent les auberges et les mauvais lieux ? Ces voûtes , où retentissent les purs accents des hymnes d'Indra, entendrontelles sans frémir les couplets bachiques qui se chantent le verre à la main et le poing sur la hanche dans les halles et les marchés de Bénarès? Et tandis que le brahmine parlait, un radjah toutpuissant, qui se rendait à la pagode pour y faire sa prière; prêta une oreille attentive au discours du prêtre de Siva. Et il comprit que daïis un pays civilisé c'était une grande faute que de laisser profaner un temple et porter atteinte à un culte salarié par l'État. Yoilà comment on apprit le lendemain par les papiers publics que les impudiques prêtresses et les jongleurs d'une petite pagode voisine ne viendraient pas , même pour un soir , souiller par leui's chansons obscènes et leurs exercices profanes la sainteté du grand temple de Bénarès.
(( 11 y a ici comme ailleurs des gens sceptiques qui, tout en approuvant la mesure prise par le 'radjah , se sont un peu égayés aux dépens du fougueux brahmine, lequel semble ignorer que, dans la pagode que son éloquence a protégée, il se commet depuis un temps immémorial des actes fort répréhensibles et même attentatoires à la dignité' du rulte auquel elle est consacrée: par
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exemple, on y a représenté pendant bien longtemps, mutilé et exécuté par des coryphées, le cliet'-d'œuvre d'un célèbre compositeur nommé Rossinidâsa, et on y donne des bals masqués et publics qui ofiensent la morale, la décence, et sont un véritable outrage à la religion de l'art pur.
« Cet incident n'a eu d'autre résultat que de priver un pauvre diable d'acteur du bénéfice d'une représentation qui eût attiré une grande adluence d'Hindous et d'étrangers, toujours friands de spectacles extraordinaires, et de ramener la foule, plus curieuse et plus empressée , aux exercices des soutrodharis et des jongleurs de la petite pagode placée sous l'invocation de la nymphe du Gange, la déesse Gangà ou Gangô. Aussi le directeur temporel et spirituel de celte pagode est-il en train de réaliser des profits considérables; et , comme il est d'une nature généreuse, il se laisse aller fréquemment à des actes, de libéralité et de magniticence qui sont un sujet d'étonnement et d'admiration pour les Hindous de toutes les castes et de toutes les religions qui peuplent la grande et riche ville de Bénarès. »