‹ Notes de musiqueChapitre 14 sur 17 · LES MALHEURS D'EUTERPE · texte numérisé non relu

LES MALHEURS D'EUTERPE

Septembre 1872.

La voiK disait :

« Je suis comme le moissonneur qui promènerait sa faux dans un champ que les sauterelles viennent de ravager. De quelque côté que je me tourne, je ne vois rien : pas une gerbe, pas un épi mûr. Et cependant le champ était fertile jadis I Vous avez beau dire : Les sauterelles passent, l'herbe repoussera; rien ne repousse, rien ne verdoie. On en aura bien vite fait dans l'avenir avec les éphémérides musicales de ces dernières années. Le malheur, c'est que nous sommes tous plus ou moins frappés de léthargie. Le premier qui se réveillera devra crier bien fort pour réveiller les autres.

Je pousse uue clameur à nulle autre pareille, El, ines cris dussent-ils vous déchirer l'oreille, Je veux crier eucor plus tort :

Le dieu Pan est mort! il est mort!

« Mais à quoi bon emprunter les allégories de la fable pour peindre une situation dont la triste réalité n'est que trop évidente, hélas! Voilà assez longtemps qu'on nous amuse comme des entants avec des osselets. Donnez-nous donc quelque chose de plus sérieux, non pas pour nous distraire, mais pour nous ragaillardir et nous fortifier. La musique n'est point un art d'agrément dans la plus triviale acception du mot : la muse Euterpe est une belle et chaste fdle au noble maintien ; la flûte et la lyre sont ses attributs. Voyez de quelle façon vous l'avez accoutrée et quelle triste ligure elle fait sous ses oripeaux d'hétaïre.

« Il paraît cependant qu'elle plaît ainsi, puisque partout on lui dresse des autels, puisque partout l'encens fume à ses pieds. Elle a ses corybantes et ses prêtresses, dont les tuniques sont taillées dans des ailes de papillon; et l'Olympe qu'elle habite est tout peuplé de dieux extravagants. C'est à qui lèvera la jambe le plus haut dans les rondes échevelées , c'est à qui lancera la note avec l'éclat de rire le plus strident.

Mais pourquoi nous dire ces choses? Laissez aux lèvres roses Les joyeuses chansons, Et laissez aux buissons Les roses !

« Je ne suis pas d'humeur chagrine, je vous le jure , et tout comme un autre je prends plaisir aux divertissements. J'aime les gais refrains et le parfum de la rose ;. mais je ne puis voir sans tristesse le

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dédain de la foule pour les œuvres sublimes ([ue j'admire et que nous n'entendons plus. Je ne puis m'iiabituer à marcher dans les ténèbres, à me mouvoir dans le vide, et, comme Goethe, je demande de la lumière, plus de lumière encore I Je veux qu'autour de moi l'on s'inquiète des millions dépensés et des efforts des grandes entreprises. Si je ne puis toucher le but, je veux du moins qu'on me le montre. Allons-nous vivre éternellement d'amusetles et de llonflons, de regains et de tentatives avortées? Nos chefs-d'œuvre, on les compte; et c'est sans doute pour ne pas en augmenter le nombre que vous faites semblant de gémir sur l'impuissance, sur l'infécondité des producteurs. Le génie lui-même a besoin d'être stimulé; il lui faut les senteurs vivifiantes : au-dessus de lui les grands espaces et l'horizon limpide; au-dessous les agitations de la foule. Il lui faut les rayons d'un soleil éblouissant, et vous le laissez s'étioler à la pâle lueur de vos crépuscules ; il lui faut les âpres émotions de la lutte, et vous le laissez épuiser ses forces dans l'inaction et le découragement. Vous croyez peut-être que tous les vaillants athlètes sont morts? Détrompez- vous : vous en verrez surgir armés de toutes pièces et sonnant à pleins poumons dans des trompettes d'airain. Ils vous annonceront que l'heure est proche où il faudra combattre comme aux grandes époques de régénération.

« Vous nous avez donné un temple superbe, et vous y avez prodigué la pierre et le marbre, le bronze et l'or. Le pinceau d'un artiste de génie l'a

décoré de chefs-d'œuvre; des statues et des jïroupes se dressent sur sa façade. Apollon, tenant la lyre, rayonne à son sommet. Vous avez déjà soulevé un coin du voile qui cache toutes ces merveilles, et bientôt nous serons appelés à les contempler avec émotion, avec orgueil, avec ravissement : car c'est pour nous, n'est-ce pas? que cette a^uvre gigantesque a été conçue, c'est pour nous qu'elle s'est achevée. Nos maîtres y entreront les premiers, mais nous y entrerons à leur suite. Nous y entrerons pénétrés d'un saint respect et d'une joie immense. Nous nous inclinerons devant les divinités de l'atrium, et nous garderons dans nos cœurs le souvenir de l'inscription placée sur le fronton de l'édifice. C'est le temple de l'Art! Puissent les destins contraires ne pas en faire un jour le temple de la Fortune ! »

Alors la voix se tut. Je restai longtemps la plume à la main, hésitant à écrire ce que je venais d'entendre et ne sachant si c'était la voix d'un prophète, d'un illuminé ou d'un misanthrope qui venait de parler ainsi. Ce n'était peut-être que la plainte d'un musicien qui n'est pas de son temps, et qui avait lu dans les journaux de la veille le chiffre des recettes produites en un an par une opérette célèbre : Un million cent quatre-vingt-cinq mille soixante et onze francs cinquante centimes. Il y a là de quoi faire rêver, et il est bien possible que ce soit en rêvant que j'ai cru entendre les lamentations , les choses lamentables, si vous voulez, qui servent de préambule à cet article. Cela m'a un peu troublé l'esprit.

et je ne sais guère de quoi je vais vous entretenir aujourd'hui. Cent quatre-vingt-cinq mille soixante et onze francs cinquante centimes de recette dans l'espace d'une année , sans compter le million de rigueur! car on ne peut gagner moins d'un million si l'on sait faire vibrer à propos la corde populaire, si l'on sait trouver la note gaie, la note burlesque môme, mais la note juste. Ceux qui trouvent cette note, ceux qui font vibrer cette corde entendent répéter chaque jour que le goût du public va s'épurant, qu'il se porte progressivement vers les grandes et belles œuvres du passé, appelant à grands cris les grandes et belles œuvres de l'avenir, et ils laissent dire. Ce sont des gens bien avisés et des gens bien charitables, car ils donnent beaucoup aux pauvres. Le droit des hospices est de onze pour cent. Calculez sur le chiffre d'un million cent quatre-vingt-cinq mille soixante et onze francs, et vous verrez que cela fait un assez joli denier.

Essayerez-vous d'élever autel contre autel et de rivaliser par des chants inspirés, par des hymnes sublimes, avec les tlontlons de la chansonnette ? Vous pourriez le faire, mais vous le ferez pas. En at(en(lant, le ilôt monte toujours. Il y eut un peu de calme au lendemain de nos malheurs, et puis cela a repris de plus belle. Si bien qu'on ne peut plus dire, en voyant l'engouement du public pour un genre de musique que nous avons créé: C'esi le signe particulier d'une époque. Non , c'est pis encore : c'est le caractère distinctif d'un peuple. Vous ne pouvez imaginer ce que ce courant entraîne

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avec lui. Le ruisseau s'est fait fleuve; le fleuve est devenu un torrent impétueux.

Le Nil, en débordant, féconde les deux rives.

Mais dans sa course folle, vagabonde, vertigineuse, le ruisseau qui s''est fait fleuve ne féconde absolument rien. Assis sur ses bords, quelques hommes sages contemplent ce spectacle avec tristesse et assistent, comme dans le beau tableau de (ileyre, au départ de leurs illusions.

Elles sont déjà loin. Despair and die , Désespère et meurs. Eh bien ! non: il ne faut ni désespérer ni mourir. En supposant qu'un miracle seul puisse nous sauver, un miracle nous sauvera. On sent dans une certaine sphère un commencement d'agitation qui est de bon augure. Et peut-être sortira-t-il de terre des roseaux qui crieront :

Midas, le roi Midas a des oreilles d'une!

comme au beau temps de la querelle entre la flûte et la lyre, entre Pan et Apollon.

Ainsi soit-il !

;Ui.

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