‹ Notes de musiqueChapitre 2 sur 17 · ISEULT · texte numérisé non relu

ISEULT

«0 ennemie de ceux qui aiment, distance maudite! 0 mortelle lenteur du temps paresseux!

«0 distance et proximité! irréconciliables adversaires ! PROXIMITÉ CHARMANTE ! MORNE DISTANCE ! »

Que M. Richard Wagner veuille bien me pardonner cette innocente plaisanterie, et me permettre de lui dire que tout système suppose une idée lixe, qu'une idée fixe est une sorte de monomanie, et que de la monomanie à l'extravagance il n'y a qu'un pas... ou une partition.

Je ne connais pas la tétralogie des Niebelungen, et j'ignore même si elle est achevée; les uns m'ont parlé d'une scène qui, se passant sous l'eau, est écrite dans une langue sous-marine inventée par M. Wagner lui-même et tout à fait inintelligil>le pour le reste des mortels. Dans cette scène, le dragon Fafnir chante une mélopée, ce qui dépasse de beaucoup les aboiements de Cerbère, si merveilleusement imités par les instruments à cordes dans rOrphée de Gluck. D'autres, et M. Rubinstein est de ce nombre, m'ont dit qu'.au dernier festival de Carlsrulie, auquel malheureusement je n'ai pu assister, certains fragments des Niebehmgen avaient produit un grand effet, et il m'a cité particulièrement le combat des Yalkyries : le chant se déroule, exécuté par les cuivres, sur un magnifique dessin des violons, à peu près comme dans l'ouverture de

Tannkaûser, tandis que les flûtes, les hautbois et les clarinettes font planer au-dessus du motif principal le tournoiement rapide et verligineux de leurs trilles,

M. Richard Wagner ayant pris soin de nous avertir, dans la préface que j'ai citée plus haut, qu'il interrompit sa tétralogie des Niebelungen alors qu'elle était déjà fort avancée, pour écrire le poème et la musi([ue de Tristan et Iseult, cet ouvrage peut être considéré comme l'expression la plus complète de son système. Je sais que ce mot est tantôt repoussé, tantôt accepté par M. Wagner; mais il me serait aussi difficile qu'à lui d'en trouver un autre pour bien rendre ma pensée et la sienne.

Jusqu'à ce que les beautés que renferme, dit-on, la partition des Niebelungen m'aient été plus amplement révélées, mon admiration pour l'œuvre du maître s'arrêtera, toutes réserves faites, après Lohengrin. Je connais bien des gens, en Allemagne comme en France, qui n'ont pas été aussi loin.

Si c'est à Dresde qu'a été exécuté pour la première fois Rienzi, le premier opéra de M. Richard Wagner, c'est Weimar qui, grâce aux eH'orts et à la persévérance de M. Liszt, a été le berceau de la renommée du grand réformateur; c'est de Weimar que sont partis, pour se répandre à travers l'Allemagne, les écrits les plus louangeurs sur les œuvres et les doctrines du maître, et c'est à Weimar que se rencontrent encore aujourd'hui, bien que M. J^iszt ne soit plus là pour y souffler l'enthousiasme, ses plus chauds partisans, ses plus zélés défenseurs. Mais ne s'est-il pas laissé emporter par l'excès de son

zèle, celui qui m'a conté comme une merveille que M.Wagner avait composé un nouveau dénoûment pour VJphigéme en Aulide de Gluck, et qu'il avait aussi, en plusieurs endroits, modifié le chant et l'orcliestre de la façon la plus heureuse?... Je me suis souvenu alors de ce que l'on m'avait dit autrefois, mais sans que cela m'ait jamais été prouvé, que M. Wagner, pendant son séjour à Zurich, avait réinstrumenté la symphonie en lit mineur de Beethoven ! . . .

0 maître, ne craignez-vous pas, pour peu que vous ayez médité sur certain précepte de l'Évangile, que dans un temps donné, dans bien longtemps d'ici, alors que vous ne serez plus que gloire et poussière, une main hardie, une main profane n'ajoute à votre partition de Tristan et Iseult un peu de ce charme mélodique qui lui manque, et ne traduise dans un langage plus humain et plus musical votre mélopée du dragon Fafnir?...

Nulle part en Allemagne les ouvrages de M.Wagner ne sont exécutés avec plus de soin, avec plus de perfection qu'à Weimar, et cela, malgré l'exiguïté de l'orchestre, malgré les faibles ressources dont le théâtre dispose. Là, les décors ne sont point luxueux et la mise en scène n'a rien de splendide ; mais il y a, ce qui vaut mieux que le luxe des décors et de la mise en scène, il y a de véritables artistes., l'ai déjà parlé des musiciens de la chapelle grand-ducale; je veux aussi donner un souvenir à M. de Milde, basse excellente, acteur plein d'intelligence et de savoir, et répéter ce que je dis à M"" de Milde le soir de la première représentation de la Statue^

après qu'elle eût chanté ce pauvre rôle rie Margyane, si mal vu des cantatrices françaises, avec un charme délicieux, avec une perfection sans égale. Je lui dis que je n'étais pas très au courant de certains usages allemands, mais qu'à Paris, quand un auteur voulait donner à une de ses interprètes un témoignage de sa reconnaissance et de sou vif contentement, il lui demandait la permission de l'embrasser. M"»" de Milde me répondit gracieusement que, sous ce rapport, les usages allemands ne différaient pas beaucoup des usages français. Oui, c'est une charmante artiste que M""' de Milde, et s'il me fallait invoquer en taveur de son talent l'appui d'un homme peut-être plus compétent que moi, celui de M. Hector Berlioz ne me manquerait certainement pas. C'est M""^ de Milde qui a chanté à Weimar le rôle de Béatrice dans l'opéra de Béatrice et Bénédict, que M. Hector Berlioz a fait représenter pour la première fois, il y a deux ans, à Bade, et qu'aucun théâtre lyrique parisien n'a encore songé à lui demander. On se souvient sans doute de l'effet que produisit à l'un des concerts du Conservatoire, chanté par M"""^ Viardot et M'"'' Vandenheuvel-Duprez, le ravissant duo qui termine le premier acte de Béatrice et Bénédict, et dans lequel une très-légère réminiscence de la Création indique suffisamment que M. Berlioz n'est pas aussi ennemi d'Haydn qu'on a voulu le faire croire.

J'avais composé pour madame de Milde un air assez important qui, traduit et copié à Darmstadt, tardait tellement à arriver que je désespérais de le recevoir avant le jour (ixé pour la première repré-

sentation de la Statue à Weimar. Enfin l'air arriva pendant la répétition générale. Madame de

Milde le déchilfra comme une excellente musicienne déchiffre, et le lendemain elle le chantait sans y avoir retranché une note, sans y avoir ajouté une fioriture. Je sais bien des cantatrices françaises qui, si bonnes musiciennes qu'elles soient, n'en eussent pas fait autant.

En voyant cette petite cour de Weimar si élégante et si bien tenue, si pleine de glorieux souvenirs artistiques et si hospitalière aux artistes, je me demandais pourquoi les gouvernements avaient renoncé aujourd'hui à se faire représenter, comme cela leur était arrivé jadis, par des hommes que leur pinceau ou leur plume avait rendus illustres. La seule raison que j'aie pu me donner, c'est qu'aujourd'hui les grands peintres et les grands écrivains sont plus rares que les fins diplomates. Et cette réflexion faite, je me mis à façonner tout exprès pour la cour de Weimar un ambassadeur de fantaisie, imitant en cela cet Anglais qui, sans avoir jamais vu Gœthe, sculpta les traits du grand poète tels que son imagination les lui représentait. Ce buste, qui n'est pas d'une ressemblance frappante, mais dans lequel il y a certainement beaucoup de noblesse et de sentiment poétique, fait partie de la collection de la bibliothèque grand-ducale.

Je recommande à ceux qui iront à Weimar et qui comprennenttant soit peu la langue allemande, le catalogue de cette bibliothèque mis en vers, et en assez bons vers, par M. Karl Grosse, le cicérone

df l'endroit. Je leur recommande aussi d'aller voir ai palais du grand-duc la collection très-curieuse, (bnt les Guides ne parlent pas, des dessins origiiiaux d'après lesquels Léonard de Vinci a exécuté lestigures des personnagesde la Cène. Il en manque deux ou trois qui se retrouveront sans doute un jour dans le musée particulier de quelque amateur plus enthousiaste que scrupuleux.

De Weimar à Eisenach, le voyage n'est pas long. Je ne pouvais guère me dispenser d'aller visiter la jolie petite ville où le grand Sébastien Bach est né, et d'ailleurs tout près d'Eisenach il y a la Wartburg avec ses souvenirs religieux et ses poétiques légendes. On ne montre pas à Eisenach la maison de Sébastien Bach comme l'on montre à Salzburg la maison où naquit Mozart et qu'une large inscription : Mozarfs Geburishaus, placée sur la façade restaurée, indique du reste à l'attention du voyageur. En revanche, Sébastien Bach a son tombeau à Leipzig, tandis qu'on est encore à se demander en quel endroit du cimetière de Wœhring, à Vienne, les restes de Mozart furent ensevelis. Sébastien Bach passe, dans toute l'Allemagne, pour le plus grand musicien qui ait jamais existé, et en France même, on rencontre des amateurs de musique tellement imprégnés des œuvres de Bach, qu'ils prétendent retrouver des traces de son génie, des imitations de son style dans les rares compositions modernes auxquelles ils veulent bien accorder un certain mérite. Mais aussi il est d'autres amateuï's de musique que l'on territie avec ces simples mots : Nous allons vous faire entendre une

fugue de Bach! Peu leur importe que la fugue s>it de Sébastien, d'Emmanuel ou de Guillaume; quaid ils peuvent se sauver^ ils se sauvent.

Les bienfaits de sainte Elisabeth de Thuringi sont racontés tout au long sur les murs de la salie principale du château de la Wartburg, et l'on me croira facilement si j'avoue que le pinceau du peintre m'a semblé moins éloquent que la plume de M. de Montalembert. Sur un des panneaux de cette même salle sont inscrits les noms des poèteschanteurs qui prirent part au fameux combat dont s'est inspiré M. Richard Wagner dans une des plus belles pages de sa partition. D'ailleurs, à la Wartburg, les souvenirs de l'annhaitser vous poursuivent, et à chaque instant l'envie me prenait d'aller rôder tout autour du Horselberg pour voir si je n'y découvrirais pas la demeure de la déesse Holda, appelée familièrement dame Vénus dans les récits populaires. On est bien vite sous l'empire du fantastique ou du merveilleux dans ces pays où la fiction et la légende tiennent une plus grande place que l'histoire. Ce qui m'a ramené à la réalité, c'est une grosse dame russe que j'ai rencontrée dans le détilé de VAnnenthal et qui obstruait tellement le passage de cette vallée, où deux hommes peuvent à peine marcher de front, qu'il m'a fallu rebrousser chemin. Tout en m'éloignant, j'entendais les exclamations que cette colossale personne, emprisonnée entre les flancs des roches humides, adressait à son jeune compagnon de voyage.

Le même soir j'étais à Leipzig, et je trouvais un

abri des plus confortables au consulat de France, dont le titulaire, M. Ferdinand Dervieu, est un de mes camarades d'enfance, un de mes plus intimes amis. Là je suis resté cinq ou six jours, trèschoyé, très-dorloté, passant de longues heures à fumer auprès d'un grand poide et à écouter mon hôte me jouer, de mémoire, sur un excellent piano d'Érard, tels fragments de l'œuvre de Bach ou de Mendelssohn qu'il me plaisait de lui demander. M. Ferdinand Dervieu ne doit qu'à lui-même la brillante position qu'il occupe aujourd'hui, et comme avant d'entrer dans les consulats il a étudié la diplomatie à l'école de M. le comte W'alewski et de M. Drouyn de Lhuys, on n'a qu'à gratter très-légèrement le consul pour retrouver le diplomate. Pendant que j'étais à Leipzig, le théâtre ne faisait pas de brillantes affaires, et je fus trèsdésagréablement surpris la première fois que j'entrai dans cette petite salle asez malpropre et peu digne d'une ville qui a une si grande impoilance musicale. On jouait le Freischidz; la plupart des loges étaient vides, et les spectateurs assis aux stalles d'orchestre étaient peu nombreux. Les habitants de Leipzig protestaient, à ce que l'on m'apprit, contre une direction qui n'avait pas toutes leurs sympathies. Il n'y a pas de chapelle à Leipzig; la municipalité donne une subvention au théâtre qu'un directeur administre à ses risques et périls. Je ne connais guère en Allemagne que Hambourg et Francfort où ce genre d'administration produise d'assez bons résultats. Depuis quelques mois, le théâtre a été restauré à neuf; on a secoué

la poussière des banquettes et les toiles d'araignée ne servent plus de grillage aux loges d'avantscène; la direction actuelle, n'ayant pas à lutter, comme l'autre, contre l'inditférence ou l'hostilité du public, pourra attendre tout doucement l'achèvement du nouveau théâtre qui, dans moins de trois ans, s'élèvera sur la belle place d'Auguste, en face du musée. Cet édifice sera, dit-on, d'un aspect monumental, et les frais en ont été couverts, en grande partie, par des souscriptions particulières.

Mais le théâtre de Leipzig, si bien aménagé qu'il soit, et quels que soient aussi le mérite de ses artistes et les ressources dont il dispose, aura toujours fort à faire pour lutter contre le Geioandhaus et la Société (VEuterpe. Ces deux sociétés rivales se partagent les dilettanti de la ville, et chacune d'elles a son public, un public fidèle et ami du progrès, qui ne l'oblige pas à la sévère monotonie d'un programme exclusivement classique.

En fait de sociétés du même genre, nous avons la société des concerts du Conservatoire et la société symphonique que dirige M. Pasdeloup, et j'ai déjà dit quelle place insignifiante elles accordaient l'une et l'autre aux œuvres des compositeurs modernes '. Une troisième est en train de se fonder, sous la direction de M. Félicien David; je lui souhaite bien sincèrement toutes les qualités que ses aînées possèdent et aussi toutes celles qu'elles n'ont pas. Je

1. Depuis que ceci est écrit, les jeunes compositeurs n'ont certainement pas à se plaindre de l'hospilalité qui leur est accordée par l'inlcUigent et inl'aligable directeur des concerts populaires (187 4).

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lui souhaite, par exemple, un local plus spacieux que celui du Conservatoire et plus convenable que celui du Cirque. On sait quelles magniliques salles de concert il y a à Londres, à Moscou et à Saint- Pétersbourg ; celles de Berlin, de Vienne, de Brunswick, de Francfort, de Leipzig, de Hanovre et de Munich ne sont pas moins renommées; mais ce qu'on ne sait peut-être pas, c'est que la capitale du plus petit duché allemand et une foule de villes secondaires ont leur salle de concert. En Allemagne, c'est presque un établissement d'utilité publique; à Paris, les gens s'en vont gravement entendre des oratorios et des symphonies là où ils sont allés la veille voir galoper des chevaux, danser des éléphants et grimacer des singes. Aujourd'hui c'est le cirque Napoléon qui, chaque dimanche, se transforme en salle de concert; autrefois c'était le manège De Fitte. Quant à la salle Herz, bien qu'elle ait servi exceptionnellement à l'exécution de grandes œuvres symphoniques, elle n'est pas assez vaste pour contenir un public nombreux, des chœurs et un orchestre dont la puissance de sonorité, pour ne pas être amoindrie, exige que les pupitres des musiciens soient disposés en gradins sur l'estrade. Les grands concerts donnés par M. Berlioz, M. Wagner et M. Félicien David ont eu lieu à l'Opéra, à l'Opéra-Comique et aux Italiens.

Si ces messieurs eussent eu à leur disposition une salle de concert, auraient-ils choisi une salle de spectacle? Évidemment non. Le public aime h voir sur la scène des décors au milieu desquels vont

et viennent des personnages costumés, et non point assis sur des banquettes, des chanteurs en habit noir tenant. un cahier de musique à la main. Aussi n'est-ce point son habitude de répondre avec empressement à l'appel des compositeurs qui lui offrent un concert dans une salle de spectacle. Les concerts de M. Félicien David aux. beaux jours du Désert et du Christophe Colomb sont des exceptions, et les concerts spirituels du Théâtre Italien également; d'ailleurs, le vendredi et le samedi saints la plupart des théâtres sont fermés; on se réfugie où l'on peut.

Quand un artiste de quelque renommée arrive dans une ville d'Allemagne, il y trouve donc une salle de concert qui, n'étant point ordinairement une propriété particulière, est presque toujours mise à sa disposition par le gouvernement ou par la municipalité. ]\Iais ce n'est pas tout : une simple visite de politesse faite au maître de chapelle, et trente ou quarante thalers versés dans la caisse des veuves, lui assurent le concours d'un excellent orchestre. En est-il ainsi chez nous? Non. Eh bien, pourquoi n'imiterions-nous pas les bons procédés artistiques des Allemands ? Rien n'est cependant plus facile, surtout si le gouvernement, protecteur naturel des arts, veut bien aider à la réalisation du plan que je vais essayer d'expliquer. L'intervention 3e l'État, même en pleine liberté des théâtres, est une excellente chose et une sérieuse garantie pour toute espèce d'entreprise artistique; voilà pour((uoi j'aime mieux m'adresser au gouvernement qu'à des spéculateurs

pour lesquels le litre de Mécène a généralement peu d'attraits.

Parmi les théâtres subventionnés l'Opéra tient le premier rang et se trouve placé dans une position toute particulière. L'Opéra est au gouvernement; le gouvernement l'administre à ses frais', paye les dépenses et bénéficie de sa splendeur. L'Opéra est un établissement national, un Conservatoire des grandes œuvres de l'art musical, comme la Comédie Française est le Conservatoire des grandes œuvres de l'art dramatique. Seulement, puisqu'il y a dans l'art musical deux branches bien distinctes, le drame lyrique et la symphonie, il ne me semble pas juste que l'une lleurisse et verdoie pendant que l'autre se flétrit et meurt. Nous honorons les grands maîtres de la symphonie qui sont nés et ont vécu dans un autre pays que le nôtre; nous écoutons leurs œuvres avec admiration, avec respect; pour nous, musiciens, ce sont les éternels modèles du beau et du sublime; mais si nous voulons suivre la voie que ces grands génies ont parcourue, si nous voulons les imiter, si même nous avons l'audace de nous mesurer a\ec eux, quels encouragements nous soutiendront pour accomplir une pareille tâche, pour atteindre un pareil but ? Le public, ce juge suprême, et la critique, non moins infaillible, n'ont-ils pas dit plus d'une fois l'un et l'autre à tels compositeurs qu'il est inutile de nommer : Vous n'êtes pas

1. Qu'on n'oublie pas que ceei a été écrit il y a cent ans, il y a dix ans veux-je dire.

nés pour le théâtre, vous n'avez pas la fibre dramatique; vous êtes des symphonistes, faites des symphonies. — Eh bien, nous ne demandons pas mieux que de faire des symphonies, mais à la condition que ce soit là une carrière au bout de laquelle il y ait un peu de gloire et quelque profit, à la condition que nos symphonies, œuvres mort-nées, ne soient point condamnées d'avance, quel que soit d'ailleurs leur mérite, à findifférence et à Toubli.

Haydn, Beethoven et Mozart lui-môme, bien qu'il n'ait exercé les fonctions de maître de chapelle que dans les dernières années de sa vie, n'avaient qu'un signe à faire pour qu'un orchestre vînt, docile et plein de zèle, se ranger sous leur bâton de commandement; nous n'avons assurément ni Haydn, ni Mozart, ni Beethoven; mais nous avons des compositeurs dont personne ne conteste le talent et qui ont écrit de remarquables symphonies. Eh bien, demandez à ceux-ci combien de fois leurs œuvres ont été exécutées depuis une dizaine d'années.

Jusqu'à présent la symphonie s'est un peu logée à l'aventure; il faudrait d'abord lui bâtir un temple digne d'elle, et ensuite assurer sa prospérité et son développement par des encouragements réguliers et périodiques que le gouvernement peut se charger de lui fournir s'il consent à augmenter de 100,000 fr. par an les dépenses de son budget.

Je suppose que l'édilication d'une salle de concert, bien aménagée, plus confortable que luxueuse et assez vaste pour contenir un personnel de

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80 exécutants, 60 choristes et un public de 3000 personnes, coûte un million

Yoilàlasalle construite; labaptiserestlamoindre des choses : qu'on l'appelle d'un nom grec ou français, païen ou catholique, peu importe; seulement, si l'on met une inscription au fronton du monument, si l'on adopte une devise, il faudra avoir soin de s'y conformer. Ainsi, je ne trouvais pis qu'il fût rationnel de placer sous l'invocation delà patronne des musiciens une société devant laquelle tous les musiciens n'étaient pas égaux, et je m'étonne que l'on ait appelé conceiHs populaires des concerts où l'on n'exécute ni les Bottes de Bastien, ni le Piedquir'mue, ni la chanson du. M itiiton, ni celle du sire de Framboisy, ni tant d'autres charmantes fantaisies avec lesquelles le peuple parisien a pris l'habitude de se récréer.

Le meilleur titre est celui qui dit ce qu'il faut dire et qui le dit clairement. L'Opéra et la symphonie étant placés l'un comme l'autre sous la protection du gouvernement, si le premier s'intitule : Académie impériale de musique et de danse (opéras et ballets), la salle de concerts dont je demande la création pourrait, par la même raison, s'appeler Académie impériale de musique (symphonies et oratorios). Et voici sur quelles bases elle serait organisée :

Les auteurs anciens et les auteurs modernes auraient une place égale sur le programme de chaque concert.

On donnerait trois concerts par semaine; les autres jours la salle, l'orchestre et les chœurs pour-

raient être mis à la disposition d'un artiste français ou étranger, qui en ferait la demande à qui de droit, moyennant une somme qui ne dépasserait pas 1000 fr. et qui serait versée dans la caisse de la société. Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette demande serait discutée par un comité, composé exclusivement de musiciens, auquel il appartiendrait également d'accepter ou de refuser les œuvres soumises à son examen.

L'administrateur de la société et le chef d'orchestre, directeur général de la musique, auraient des fonctions parfaitememt distinctes ; le chef d'orchestre seul serait chargé de la composition du programme.

Le répertoire ancien, tout en marchant de pair avec le répertoire moderne, y aurait une importance qu'il n'a jamais eue ailleurs, et fournirait un contingent de belles œuvres et d'œuvres sérieuses que d'autres sociétés n'ont jamais songé à lui demander. Les amateurs de musique classique sauraient alors que Marcello a composé plus d'un psaume, que Sébastien et Emmanuel Bach ont écrit un très-grand nombre de motets, de cantates, d'oratorios et de symphonies, que l'œuvre d'Haydn est immense, et que V Alléluia de Hasndel ne forme pas, à lui seul, le bagage musical de ce grand maître.

Quand un ouvrage ancien aurait rempli entièrement le programme d'une soirée, le concert suivant serait exclusivement composé d'ouvrages modernes. De cette façon-là, on exécuterait moins de fragments et plus d'œuvres complètes. On aurait

entendu la veille la Passion de Bach, tout entière, on entendrait le lendemain la Damnation de Faust, tout entière aussi.

Un droit fixe de huit, dix ou douze pour cent, prélevé chaque soir sur la recette, serait réparti entre les auteurs modernes, suivant l'importance ou la durée de leurs compositions.

Pour ce qui est des œuvres anciennes qui ne sont pas tombées dans le domaine public, il va sans dire qu'au concert comme au théâtre, les droits des héritiers seraient scrupuleusement respectés.

A l'exception d'une loge réservée au chef de l'État ou aux personnes de sa maison, toutes les autres places seraient des fauteuils parfaitement semblables, tarifés au même prix, et disposés de manière à former un vaste amphithéâtre.

Des peintures murales rappelleraient les faits les plus intéressants de la vie des grands artistes, et la statue de Beethoven se dresserait majestueusement sous le péristyle de la salle, de même que celle de Rossini s'asseoit familièrement derrière le contrôle de rOpéra.

Chaque année des concerts seraient donnés pour fêter de glorieux anniversaires, et l'on chanterait des stances en l'honneur de Mozart ou de Beethoven comme on récite au Théâtre-Français des vers à la louange de Racine ou de Corneille. Les grands musiciens, bien plus que les grands poètes, ont le privilège d'être de tous les pays.

Alors nous verrions chez nous ces grandes fêtes artistiques qui, lorsqu'elles ont lieu à Bonn ou à Leipzig, à Cologne ou à Dusseldorf, attirent des

milliers de spectateurs de tous les points de l'Ailemagne.

Je ne pense pas m'écarter de mon sujet en parlant de ce qui devrait se faire chez nous à propos de ce qui se fait en Allemagne et en comparant nos institutions musicales à celles de nos voisins. L'organisation du Geicand/mus, société symphonique reconnue la plus célèbre de l'Allemagne, et qui a su, depuis la mort de Mendelshonn, conserver le rang auquel ce grand musicien l'avait placée, a donc pu m'amener tout naturellement à souhaiter de voir s'établir à Paris une institution du même genre, entre la société du Conservatoire et celle de M. Pasdeloup.

Quoique Leipzig ne soit, géographiquement parlant, que la seconde ville du royaume de Saxe, l'importance de ses écoles et le mérite des professeurs attachés à son université, la richesse de son commerce de librairie , dont les ramilications s'étendent dans le monde entier, les souvenirs laissés par les grands artistes qui l'ont habitée et la réputation de ceux qui l'habitent encore aujourd'hui, en font, au point de vue artistique et intellectuel, une des villes les plus considérables et les plus intéressantes de l'Allemagne du Nord.

Cependant, si jamais j'habitais l'Allemagne et qu'il me fallût choisir entre Leipzig et Dresde, je crois bien que je n'hésiterais pas. A Dresde, à côté des merveilles de l'art, il y a le spectacle d'une nature riche et accidentée, la vue d'un beau fleuve et le charme d'une vie douce et tranquille au milieu d'une population dont l'urbanité est pro-

verbiale. Le théâtre royal peut avoir, comme tous les théâtres du monde, de bous et de mauvais jours; mais, en général, les œuvres qu'on y exécute sont interprétées par des artistes du premier ordre, et les musiciens de la chapelle royale, dignes successeurs de ceux qui eurent pour kapeilmeister Charles-Marie de Weber, forment un orchestre que les délicats préfèrent à celui de Berlin. C'est surtout comme orchestre d'accompagnement, habile dans l'art des nuances, que l'orchestre saxon mérite la priorité. J'ai déjà parlé de M""= Aloyse Krebs-Micha lesi, l'une des bonnes cantatricesquej'aie entendues en Allemagne ; il me souvient aussi de M""^ Jauner- Krall, si charmante dans le rôle de Suzanne des Noces de Figaro, et du baryton Mitterwerîzer que j'ai trouvé très-remarquable dans le personnage du comte Alraaviva. Mais l'étoile du théâtre de Dresde, c'est M""' Burde-Ney, une femme admirablement douée qui est à la fois excellente chanteuse et comédienne parfaite, qualité assez rare chez les artistes allemands. Certes, les Parisiens les moins favorables à Richard Wagner reviendraient peut-être de leurs préventions, s'ils entendaient Tannhauser, chanté par W^" Burde-Ney et M. Schnorr, non pas à Paris, mais à Dresde. Le ténor Schnorr von Carolsfeld, aussi célèbre en Allemagne que Niemann etWachtel, est le fils du grand peintre qui a reproduit en fresques admirables, sur les murailles du palais de la Nouvelle-Résidence, à Munich, la magnitique épopée des Niebelungen, et auquel le roi Louis donna des lettres de noblesse en récompense de ses travaux. Les ténors

allemands ont ordinairement la voix un peu rude, et leurs notes hautes surtout ont quelque chose de guttural qui fatigue l'oreille. M. Schnorr, au contraire , possède une voix extrêmement sympathique, dont le timbre est à la fois vibrant et doux. Il est attaché aujourd'hui au théâtre de Munich.

Je n'ai pas manqué, pendant mon séjour à Dresde, d'aller visiter le tombeau de Weber au cimetière catholique de Friedrichstadt , monument d'une touchante simplicité sur lequel fleurissent deux lauriers roses, venus de Londres avec le corps de l'illustre compositeur. Weber a sa statue sur la place du Théâtre, statue de bronze modelée par Rietschel, et dont l'érection eut lieu le 11 octobre 1860. L'auteur du Freischûtz est représenté debout, drapé dans un manteau aux plis harmonieux; il tient dans sa main droite une rose et une branche de chêne. Sur le piédestal de granit rouge sont gravés les noms de ses immortels chefs-d'œuvre.

Si j'avais le talent descriptif de mon ami Théophile Gautier, je me plairais à parler des sites pittoresques de la Suisse saxonne, du Brandy du grand Winterberg , de la Bastei et du Kœnigsiein^ que j'ai parcourus et visités en la très-aimable compagnie de M. Bellay, ancien élève de l'école de peinture à Rome. Mais, si nombreuses, si agréables et si variées que soient les excursions offertes au touriste par cette Suisse en miniature, il ne faut pas chercher au milieu de ces vallées mignonnes, de ces roches boisées, de ces montagnes presque

toutes sillonnées de sentiers faciles, et dont la plus iiaute n'a pas six cents mètres au-dessus du niveau de la mer, il ne faut pas chercher au milieu de ce gracieux paysage les eifets de lumière, les grands lacs, les plaines de verdure, les sommets neigeux et toutes les magnificences qu'offre le panorama de la chaîne des Alpes. La forteresse de Kœniystein, bâtie sur un rocher escarpé et accessible d'un seul côté, présente un coup d'œil assez imposant; elle a cela de particulier que c'est une des rares forteresses de l'Europe qui n'aient jamais été prises.

De Dresde à Bodenbach, on suit la rive gauche de l'Elbe, dont le cours sinueux traverse par le milieu la chaîne bleuâtre de la Suisse saxonne. Celui qui, en arrivant à Bodenbach, aurait oublié de faire viser son passeport pour l'Autriche, serait assuré de faire deux fois ce charmant voyage. J'étais en règle et je passai. Le même soir, je couchais à Prague. Voilà assurément la ville la plus curieuse de l'Allemagne, l'une des plus instruc- , '-' tives et des plus intéressantes à visiter. Mozart l'a habitée, et c'est pour le théâtre de Prague qu'il écrivit Don Juan et la Clémence de Titus. Ce théâtre n'est pas très-renommé aujourd'hui par la supériorité de ses chanteurs ordinaires, mais des artistes étrangers y sont fréquemment appelés pour venir y donner des représentations; il n'y a pas bien longtemps que M. Naudin chantait avec beaucoup de succès au théâtre de Prague. L'orchestre est excellent et compte aussi parmi les meilleurs; M. Neswadba, qui le dirigeait avant d'être appelé

àDarmstadt, où il a succédé à M. Scliindelmeisser, jouit d'une grande réputation comme maître de chapelle. Le conservatoire de Prague, à la tête duquel est placé un théoricien éminent, M. Dionis Weber, marche presque l'égal du conservatoire de Leipzig, et entre autres compositeurs de talent qu'il a formés, je citerai M. Abert, de Stuttgard, l'auteur du Roi Enzio. Pendant les quelques jours que je suis resté à Prague, le théâtre était livré à deux flûtistes qui y donnaient des concerts, de sorte que mon temps a été employé à parcourir la ville dans tous les sens, à admirer les monuments, les antiquités, les châteaux, les palais et les églises disséminés dans les différents quartiers. J'allais du Hradschin au Kleinseite, de la cathédrale de Saint- Vit au palais Wallenstein; puis je montais au Laurenzberg, d'où l'œil embrasse toute la ville et ses environs; la Moldau, son vieux pont de pierre et ses îles verdoyantes; le Wyssehrad, moins florissant aujourd'hui qu'au temps de la reine Libussa, et au loin, à l'horizon, une partie de la chaîne des Sudètes. En passant le Kœnigsbrûcke (le pont du roi), je ne manquais jamais de me découvrir devant la statue de saint Jean de Nepomuk, car j'ai l'habitude, dans quelque pays que je me trouve, de me conformer aux usages des habitants, de ne les blesser ni dans leurs croyances, ni même dans leurs superstitions. De nombreux pèlerins viennent chaque année, le 16 mai, se prosterner aux pieds de la statue de Saint Nepomuk, lequel, on le sait, fut jeté dans la Moldau par ordre de l'empereur Yenceslas. Ces processions ont quelque chose de

touchant; dans le Tyrol et dans les Vosges, où les lieux de pèlerinage ne manquent pas, j'ai rencontré bien souvent des groupes de villageois qui traversaient les forêts en chantant les louanges du bienheureux auquel ils apportaient leur offrande ou dont ils venaient d'implorer le secours; et chaque t'ois j'éprouvais une véritable émotion en entendant ces chants si simples qui se perdaient peu à peu dans Péloignement et que je me répétais à moi-même quand je ne les entendais plus.

Le Judenstadt est un des quartiers les plus anciens de Prague; c'est là qu'est situé le vieux cimetière juif, dont les milliers de tombes disparaissent sous le feuillage épais et les branches entrelacées des viornes et des sureaux. A quelques pas de ce cimetière, s'élève la synagogue appelée Altensckule, monument de la plus haute antiquité, à l'intérieur duquel le jour pénètre à peine, et ' dont les murs sombres et enfumés suintent Thumidité et la crasse. Il paraît que cette synagogue est restée enfouie sous terre pendant plus d'un siècle; on ne peut pas dire qu'elle en soit sortie tout à fait.

Avant d'arriver à Vienne, j'ai voulu m'arrêter à Brùnn pour visiter l'ancienne forteresse du Spielberg, convertie en caserne depuis une dizaine d'années. J'ai pénétré dans le carcere duro où fut enfermé Silvio Pellico, et l'on m'a montré aussi d'autres cachots bien plus terribles encore. Dans un souterrain en forme de boyau, j'ai vu sur la muraille les empreintes creusées par les prisonniers qui y étaient adossés. Ces malheureux, placés

lOG NOTES DE MUSIQUE.

les uns à côté des autres et retenus par la même chaîne, étaient forcés de conserver jusqu'à leur mort une immobilité presque continuelle. La bonne femme qui me servait de cicérone m'expliquait tout cela avec le calme le plus parfait, et d'ailleurs son récit, remontant à une époque très-éloignée, ressemblait plutôt à quelque fantastique légende.

A mesure que l'on avance vers le sud de l'Allemagne, on s'aperçoit aisément que les peuples d'origine et de race différentes, placés sous la même domination, tout en s'initiant aux beautés de la musique allemande, n'ont rien perdu de leur prédilection pour la musique originale et caractéristique de leur pays. Chez les Hongrois, les Bohémiens et les Polonais, comme chez les Italiens de la Vénétie, la musique est un des moyens par lesquels la nationalité de ces peuples se maintient et se manifeste. Aussi à Vienne, où se trouvent réunis les éléments cosmopolites qui constituent l'empire autrichien, y a-t-il, dans des proportions plus considérables qu'ailleurs, d'égales chances de succès pour le théâtre allemand, le théâtre italien, l'orchestre de Strauss et les concerts donnés par les musiciens tziganes. Il y a même, en dehors des traductions d'opéras français qui se jouent au théâtre impérial de la cour, une place spéciale pour la musique parisienne, dont l'aimable M. Offenbach s'est fait le spirituel pontife, et l'on montrait encore, il n'y a pas bien longtemps, le théâtre qui lui était consacré : c'était le Tliéôlre du gvai, dirigé par M. Treumann. Un soir que je me pro-

menais dans les allées du Volksgarten avec le colonel de Ramberg, frère du peintre de Weimar, et l'un des plus brillants otïiciers de l'armée autrichienne, il me sembla qu'une grande rumeur se répandait au loin ; je vis des gens qui couraient dans la direction du Danube ; le tocsin sonna, les musiciens de l'orchestre de Strauss s'arrêtèrent au milieu d'une valse, et le ciel se colora de lueurs rougeâtres. C'était le Théâtre du quai Franz-Joseph qui brûlait; j'aperçus bientôt au milieu d'un tourbillon de fumée les flammes de l'incendie. Il était onze heures du soir ; bien des gens, réveillés dans leur premier sommeil par les cris de la foule, étaient passés sans transition de leur couche paisible aux agitations de la rue ; d'autres, plus timides, s'étaient mis aux fenêtres, et en haut comme en bas il y avait d'excellentes physionomies.

Quelle que soit la destination d'un monument, c'est toujours une chose fort triste que de le voir brûler, mais c'est souvent un magnilique spectacle. Les pompes jouaient avec un ensemble, avec une rapidité admirables, et certes l'eau ne manquait pas; fort heureusement le Théâtre du quai était assez isolé pour qu'il pût brûler sans danger pour les maisons voisines. A deux heures du matin, la seule partie de l'édifice qui fût encore debout s'écroula tout d'une pièce ave un fracas épouvantable : c'était la fin. Le peuple se retira en bon ordre, sauf quelques curieux qui voulurent voir fumer les dernières planches, ces planches sur lesquelles, la veille encore, les dieux de l'Olympe s'étaient trémoussés si joyeusement. Au moment où

j'allais m'éloigner, un de mes voisins fit cette réllexion, tout empreinte d'une douce philosophie allemande : « Le théâtre de M. Treumann a vu certainement de meilleures soirées que celle-ci, mais jamais il n'avait attiré tant de monde. » M. Treumann dirige aujourd'hui le Korl-Theater\ où se jouent ces Possen qui font les délices des Viennois; Possen, en allemand, signifie facéties, bouffonneries, pièces burlesques.

L'habile imprésario, en changeant de domicile, n'a point négligé d'emporter avec lui toutes ces opérettes qui composent le fond le plus amusant de son répertoire, et que j'ai vues brûler sans chagrin, tant j'étais convaincu qu'elles renaîtraient de leurs cendres.

Le répertoire des Bouffes-Parisiens est très-populaire en Allemagne, aussi bien à Berlin qu'à Vienne, et je sais qu'il y a chez nous des musiciens qui s'en étonnent. Pourquoi cela? Les Allemands ne sont point un peuple tellement grave, qu'ils n'aiment parfois à s'égayer, et ils admettent parfaitement la farce, la parodie à côté de la chose sérieuse. Ils ont applaudi la veille une symphonie de Beethoven ou un opéra de M. Richard Wagner ; ils iront le lendemain se divertir aux joyeuses extravagances de Bataclan ou d'Orphée aux enfers, et cela sans faire courir le moindre risque à leurs convictions musicales.

En France, au contraire, il y a des gens qui se laissent aller, dans leur manière d'apprécier la musique, à des confusions déplorables, et (juand ils 011 1 dit d'un chef-d'œuvre : Ce n\st pas amu-

SOUVENIRS d'allkmaonf;. 10;^

sant. c'est la condaniiiatioii du cliet-d'cpuM'o. Par contre, ils hésitent rarement à allirmer (jue ce (|ai est amusant est sublime. Ainsi, à ceux qui refusent toute espèce de valeur à M. Jacques Offenbacli, d'autres répondent qu'il est un des premiers musiciens de son époque. Cette exagération, qui se lait si souvent remarquer dans les jugements portés par la majorité du public sur les compositeurs et sur leurs œuvres, est un des signes les plus évidents de son manque absolu d'éducation musicale.

Meyerbeer, qui s'y connaissait, a vanté plus d'une fois devant moi le talentdeM. Offenbacli,et, comme on m'a reproché d'être beaucoup trop exclusif dans mes appréciations en matière d'art musical, je ne veux point laisser échapper l'occasion de déclarer quejen'ai jamais partagé complètement la manière de voir de quelques-uns de mes confrères à l'égard du spirituel fondateur des Bouffes. Dieu me garde de devenir jamais un musicien assez sévère pour m'ettaroucher d'un éclat de rire. M. Jacques Offenbach n'est peut-être pas sans défaut ; mais il a une précieuse qualité, c'est d'être original et de boire assez habituellement dans son verre. J'ajouterai que, comme il est homme d'esprit et de sens, les quolibets et les coups d'encensoir l'atteignent peu. 11 trace droit son petit sillon et ne se croit pas plus le rival de Mozart ou de Cimarosa que M. Dantan ne se crut le rival de Phidias le jour où, préludant à des travaux plus sérieux, il lit cette collection de statuettes qui le rendit célèbre.

Je doute cependant qu'une œuvre sérieuse sorte jamais de la plume qui a écrit les excen-

tricitéâ d'(frphée aux enfers et de la Belle-Hélène. La salle Treumann étant incendiée, le Théâtre- Impérial de la cour étant fermé, je me consolais de ne pouvoir entendre le ténor Wachtel en allant passer mes soirées, pendant mon séjour à Vienne, tantôt au VolksgaiHen, tantôt au casino Dommayer ou dans les jardins du Nouveau-monde (Neuwell), à Hietzing. Là je prenais plaisir à écouter le charmant répertoire de Strauss auquel ses fils, dont deux sont à Vienne (le troisième habite Saint-Pétersbourg) ont ajouté une foule de jolies valses, d'airs de danse et de fantaisies. Je ne sais que par ouï- dire ce qu'était l'orchestre de Strauss à l'époque où le père vivait; tel qu'il est aujourd'hui, il me parait sans rival pour le genre de musique qu'il exécute; les fds continuent les traditions de leur père, et la meilleure société de Vienne se donne rendez-vous au Volksgarten ou à Hietzing chaque fois que l'orchestre de Strauss est annoncé sur l'aftiche. Malheureusement la valse et la mazurka laissent une place trop grande aux pots pourris pour lesquels on a en Allemagne, et surtout à Vienne, une prédilection toute particulière. Je n'ai jamais fort goûté ce genre de composition dans lequel les motifs les plus disparates se heurtent et donnent à l'oreille des déceptions étranges : après la Prière du Freischûtz^ à peine ébauchée, la Tarentelle de Rossini, bientôt interrompue par le Miserere du Trovatore, et ainsi de suite. Nous avons l'orgue de Barbarie, les virtuoses de l'accordéon, les chanteurs de rue et bien d'autres calamités encore; mais au moins nous ne laissons pas le pot-

pourri acquérir droit de cité chez nous, et on ne le voit Ijgurer qu'exceptionnellement sur les programmes de nos concerts publics.

C'est au Volksgarten que j'ai entendu pour la première fois les frères Farkas, de Raab, renommés parmi les plus célèbres musiciens tziganes de la Hongrie. Ils sont un peu plus nombreux que les frères Siamois et dirigent un petit orchestre d'instruments à corde : violons, altos, violoncelles, contrebasses et tympanon ou zimbala. On donne également le nom de chapelle à ces sociétés d'artistes voyageurs qui vont donner des concerts de ville en ville. Leur répertoire se compose naturellement d'airs bohémiens et hongrois, de frischka, de lassan et de csardas, qu'ils exécutent sans musique et auxquelles ils ajoutent à chaque exécution nouvelle de nouvelles variations et de nouvelles fioritures. L'improvisation est un des caractères saillants de la virtuosité des musiciens tziganes. Celui des frères Farkas qui jouait du tympanon m'étonna prodigieusement par la rapidité de son jeu, par la profusion des arabesques dont il entourait le thème principal, et aussi par les effets piquants et tout nouveaux pour moi qu'il tirait d'un instrument que je n'avais jamais entendu. Il n'est peut-être pas inutile que j'ouvre ici une parenthèse pour dire que le tympanon se joue comme l'harmonica, avec cette différence que les petites baguettes frappent des cordes de laiton et d'acier au lieu de frapper des touches de verre. Ces cordes sont à peu près disposées comme celles du piano dans la table sonore, et le son qu'elles produisent

a beaucoup d'analogie avec celui du psaKérion, de la harpe et de l'épineUe. Le premier violon ne me surprit pas moins, tant il y avait de brio, de fantaisie et de grâce pittoresque dans les évolutions de son archet. Ce n'était assurément ni l'ampleur magistrale de Vieuxtcmps, ni la verve éblouissante de Sivori, ni la classique pureté de Joachim; c'était autre chose : un mélange de poésie sauvage et d'élégance naïve, les traits les plus brillants succédant à fies phrases d'une mélancolie élégiaque, et tout cela exécuté avec la plus entière indépendance de la mesure et du rhythme; aussi je ne pus m'empêcher de reporter sur les artistes accompagnateurs un peu de mon admiration pour le virtuose. C'est surtout en entendant exécuter par l'orchestre des frères Farkas une marche hongroise que j'avais déjà entendue deux années auparavant à Innsbruck, que je pus me rendre comptejusqu'à quel point les musiciens tziganes possèdent l'art de transformer un motif, de le varier et de le présenter sous les aspects les plus différents. Je me suis donné le plaisir de transcrire pour l'orchestre cette marche dont l'auteur m'est inconnu, et qui a plus d'un point de ressemblance avec celle de Racoczy, si savamment instrumentée par M. Hector Berlioz. On ne peut se faire une idée du déluge de fioritures, d'arpèges, de trilles, de gammes chromatiques et d'enjolivements multiples répandu par le caprice du zymbalier sur les phrases caractéristiques de cette composition originale. Certes il ne faudrait j)as essayer de retrouver dans ce genre d'improvisation, où les Hongrois excellent, les pro-

cédés à l'aide desquels sont écrites les variations des maîtres classiques du piano, ni ceux dont se servent, d'après M. Henri Herz, nos plus habiles arrangeurs modernes.

« Le violon et la zymbale constituent leprincioal intérêt de l'orchestre bohémien, les autres instruments ne servent d'ordinaire qu'à doubler l'harmonie, à marquer le rhythme et à former l'accompagnement : ce sont pour la plupart des flûtes, des clarinettes, quelques cuivres, un violoncelle, une contrebasse et des seconds violons, selon qu'il se peut. Le premier violon déroule tous les serpentements parcourus par le caprice du virtuose et le zymbalier rhythme cette course, en se chargeant d'indiquer l'accélération, le ralentissement, l'énergie ou la mollesse de la mesure. Il manie avec une singulière dextérité et agilité de prestidigitateur les petits marteaux de bois avec lesquels il parcourt les cordes qui remplacent, dans cette primitive ébauche du pianO;, ceux que font mouvoir les touches de celui-ci. Le zymbalier partage avec le premier violon le droit de développer certains passages, de prolonger à l'infini certaines variations, selon son bon plaisir du moment. Il fait nécessairement partie des virtuoses solistes de la bande, comme Ton dit dans l'argot musical de la Bohême civilisée. L'on voit bien aussi de temps en temps un violoncelle ou une clarinette assez distingués rivaliser avec eux et se livrer pour leur part aux prérogatives de l'improvisation illimitée. Il y en a qui se sont acquis beaucoup de renom, mais ils n'en sont pas moins toujours des exceptions. »

J'ai emprunté cette citation au livre de M. Liszt: des Bohémiens et de leur musique en Hongrie, afin do compléter les détails que j'ai donnés sur les musiciens tziganes et leurs procédés d'exécution. M. Liszt, mieux que personne, pouvait parler des Bohémiens et de leur art. S'il n'a pas, comme l'Anglais Borrow, vécu de leur vie nomade, il les a visités souvent dans leurs tribus; ils lui ont fait fête, et il les a suivis dans leurs courses vagabondes à travers les pustas, les sulyasen et Xe^kanaszen de son pays, pour les retrouver plus tard à Kiew, sous leurs tentes triangulaires, dans les salons aristocratiques de Moscou et à l'ombre des forêts de l'Ukraine. Il y a quelques années déjà que le livre de M. Liszt a été publié ; je voudrais donner à ceux qui ne l'ont pas encore lu l'envie de le lire. Ils y trouveront mêlées à des récits très-attrayants, à des descriptions pleines de poésie et de couleur locale, des dissertations philosophiques du plus haut intérêt, et tout cela écrit dans un style imagé qui est bien assurément l'affirmation exacte de la brillante personnalité de l'auteur. Pour posséder cette richesse, cette variété d'expressions qui surprennent quelquefois le lecteur, il faut, comme M. Liszt, connaître presque autant de langues et de dialectes que le cardinal Mezzofante et les parler couramment.

J'ai eu plus d'une occasion, en allant de Vienne à Orsova, d'entendre des musiciens tziganes; mais, même à Pesth, je n'ai pas rencontré des virtuoses dignes d'être comparés aux frères Farkas. Les meilleurs orchestres étaient pres(|ue toujours unique-

ment composés d'instruments à cordes, et il me semblait que les cuivres et les clarinettes réservaient leurs fanfares éclatantes et leurs accents nazillards pour les guinguettes, les brasseries en plein vent, les bals puljlics et autres établissements assez mal fréquentés, où la musique ne doit être autre chose qu'un prétexte ou un stimulant. En cela, on le voit, il n'y a pas une très-grande ditl'érence entre les fonctions et les aptitudes de certains musiciens tziganes et celles de nos orchestres de barrière.

Un jour que j'étais parti d'Orsova pour aller visiter à Mehadia les bains d'Hercule, situés à peu de distance de la frontière valaque, j'aperçus sur la route deux chars qui s'avançaient vers moi, traînés par des chevaux bizarrement harnachés, dont les grelots, en tintant, excitaient l'ardeur et accéléraient la course. Des femmes, des hommes et des enfants, étaient empilés sur ces véhicules rustiques, assez semblables à ceux dont se servent les paysans de l'Alsace. Les automédons qui les conduisaient avaient le teint bistré, la barbe longue, les cheveux noirs et luisants comme l'aile du corbeau: ils étaient coiffés de chapeaux de feutre à larges bords, et je vis leur fauve prunelle me lancer un regard dans lequel il y avait plus d'indifférence que de curiosité. C'étaient des bohémiens en voyage, et je n'oublierai jamais l'impression que me laissa leur rencontre, rapide comme une apparition. Si rapide qu'elle fût, je pus cependant admirer deux belles jeunes filles, vêtues d'un haillon, parées de colliers de coquillages et de peudclo(|ues de métal,

se dressant fières et superbes, semblables à des statues de bronze, sur l'un des côtés du char qui les emportait à toute vitesse vers les forêts voisines, et je compris en un instant les fascinations étranges que des créatures de cette espèce ont exercées et exercent encore sur les boyards moscovites. « On a beaucoup parlé, dit M. Liszt, des bayadères et des aimées de l'Inde, des voluptueux enivrements de leur beauté; pourtant lorsqu'il en est venu à Paris, elles sont reparties sans que Paris fût en émoi pour cela. Mais les bohémiennes ne quitteraient pas impunément Moscou. Elles s'y sont fait place dans les archives des premières familles de Tempire, place marquée en rouge et en noir, en plaisirs sans pareils et en pertes irréparables. Elles sont devenues la terreur des mères et des tuteurs, et si Ton écoute parler ceux-ci, on les entendra conter, avec etfroi et horreur, l'histoire de plus d'un prince qui aura dévoré avec elles, en fêtes et en festins, danses et punchs, joies et délices, tout son patrimoine de millions au bout de quelques étés; de tel comte qui se sera tué de rage de ne pouvoir concourir avec eux; de plus d'un jeune seigneur qui aura puisé auprès d'elles le dégoût de la vie et de tous ses biens. De moins jeunes, de moins forts y trouvent une douce stupidité, et se complaisent à les posséder, par les yeux, toujours et toutes à la fois, comme un ïheriaki. Qui pourrait compter et énumérer leurs moins brillantes, moins illustres et plus nombreuses victimes encore? On en comprend la foule en voyant ces magiciennes (|ui sont belles en elTut, et dont les chants

peuvent porter l'ivresse même dans les cerveaux que leurs poses séductrices ne troubleraient pas. »

Au risque d'être une de ces victimes « moins brillantes et moins illustres » dont parle M. Liszt, je me serais volontiers aventuré au milieu de quelqu'un de ces camps bohémiens dont je voyais briller les feux, le soir, à mesure que j'approchais de Méhadia. Mais je voyageais seul, sans guide pour me conduire et me servir d'interprète; d'ailleurs, je n'avais pas pour mission d'aller examiner de trop près les charmes tascinateurs des beautés tziganes.

De retour à Vienne, je fus revoir les riches collections du Belvédère, où, tout en admirant une foule de chefs-d'œuvre (beaucoup de tableaux et fort peu de statues), je ne retrouvai pas les sensations que j'avais éprouvées au musée de Dresde. Il est certain qu'il n'y a pas au Belvédère l'équivalent de la Vierge de Saint-Sixte, de la Nuit du Corrége ou de la Madone d'Holbein. A Vienne comme à Paris, les musées sont beaucoup plus fréquentés par les étrangers que par les indigènes, et le dimanche, en hiver ou en été, ce n'est pas dans les galeries du Belvédère qu'il faut aller étudier les mœurs du peuple viennois. Les trente-deux faubourgs de Vienne fourmillent d'établissements publics où des gens de toutes conditions se rencontrent, s'asseoient à la même table, mangent et boivent, parlent peu, valsent beaucoup et écoutent avec un suprême plaisir les pots-pourris joués par un orchestre qui, même dans les établissements d'un ordre inférieur, n'est jamais absolument mauvais. Pendant la belle

ll-S NOTES DE MUSIQUE.

saison, la population se répand dans les villages et dans les châteaux environnants, à Dœbling, à Scliœnbrunn , à Hietzing, à Laxenburg et à Baden. Là aussi, il ne manque pas de restaurants et de guinguettes en plein air où les festins s'improvisent, et où les valses ne s'achèvent pas; la bière de Hallein mousse dans les grands verres; les kiosques abritent des orchestres militaires et des bandes de musiciens tziganes; les grands arbres et les charmilles ombreuses appellent les promeneurs, et madame la conseillère ou madame la doctoresse marchant tièrement en compagnie de son époux, ne s'etîarouche point du voisinage de la grisette qui sautille au bras de son amoureux. C'est un bon peuple que le peuple viennois : il est honnête et il est poli; il est serviable sans ostentation, gai sans turbulence et tout à fait exempt de préjugés. Madame de Staël, en vantant son urbanité et ses aptitudes gastronomiques, son intelligence, sa bonhomie et son assiduité au travail, semble lui pardonner assez volontiers la frivolité de ses goûts et la légèreté de ses mœurs. J'ajouterai que le peuple viennois est un peuple heureux, et certes ce n'est pas à lui qu'il faut dire que l'argent fait le bonheur, car les coffres de ses boutiques et les poches de ses habits ne sont bouirés que de papier. On croirait vraiment qu'à Vienne un ducat ou un tha- 1er sont aussi rares qu'en France une pièce de monnaie frappée à l'efifigie du roid'Yvetot.

Je ne crois pas qu'il existe de voyage plus agréable ou plus pittoresque à faire en chemin de fer que celui de Vienne à Trieste en passant par le

Semmeriiig. A chaque iiislant c'est un nouveau point de vue et une surprise nouvelle; vous sortez d'un tunnel pour courir sur les arches d'un viaduc; les wagons serpentent sur le flanc de la montagne, et, comme au fond d'un précipice, vous apercevez alors les villages que vous venez de côtoyer, à demi cachés par des bouquets de verdure et coquettement assis au bord d'un hlet d'argent qui tantôt était une rivière. Il a fallu une grande intelligence et des efforts surhumains pour accomplir un pareil travail et vaincre si heureusement les obstacles que la nature opposait à la volonté de l'ingénieur. Je ne puis entrer ici dans plus de détails : des plumes autrement exercées que la mienne et aussi bien plus compétentes ont décrit en maintes occasions les merveilles d'art du Semmering et énuméré les immenses travaux exécutés d'après les plans de M. Carlo di Chega.

Je me suis arrêté vingt-quatre heures à Gratz, capitale de la Styrie, jolie ville dont la position rappelle celle de Salzburg. Le soir, en me promenant sur les glacis qui ont remplacé les anciennes fortifications, j'entendis les fanfares d'un orchestre militaire, et je vis, au milieu d'une vaste enceinte, une sorte de bûcher surmonté d'un grillage en forme de cloche. Une afticlie placardée à la porte d'entrée m'apprit qu'un homme incombustible, venu des provinces italiennes, allait bientôt se livrer aux flammes devant des milliers de spectateurs qui déjà avaient pris place sur les gradins. Je donnai quelques Areu^ser, et j'entrai. Au bout de trois longs quarts d'heure d'attente, le saltimbanque fit savoir

au peuple qu'une indisposition subite l'empêchait (le réaliser l'expérience promise. Alors quelques gamins s'élancèrent vers le biicher, y ajoutèrent tout le bois que d'autres étaient allés chercher aux alentours, et y mirent le feu. L'orchestre se tut; on apporta de la bière aux musiciens, et c'est à peine si l'on entendit quelques murmures dans la foule; chacun rentra chez soi en se disant que peut-être l'homme incombustible n'était pas trèssûr de son incombustibilité, et qu'après tout il valait mieux le croire malade que de le voir rôtir. Pendant ce temps-là, l'ingénieux Italien et son compère comptaient leur recette, qui avait été bonne, et décampaient. Je cite cela comme un trait de mansuétude dont les mœurs du peuple, en Autriche, fournissent des exemples fréquents.

Pendant que j'étais à Trieste, le futur empereur du Mexique habitait son château de Miramar, bâti "sur la pointe d'un rocher, à l'extrémité d'un vaste jardin dont on ne soupçonne guère la végétation luxuriante avant d'y être entré. Cette construction, d'une architecture un peu lourde, est surtout remarquable par sa situation exceptioimelle. L'œil embrasse d'un côté l'immensité de la mer, et se repose agréablement du côté opposé sur de riantes collines toutes parsemées de villas. En revenant de Miramar, je sentis les premières a})proches de la bora. Je n'eus pas besoin d'engager mon automédon à fouetter ses maigres coursiers. A travers les flots de poussière qui tourbillonnaient au milieu de la route, j'aperçus l'archiduo Maximilien et sa jeune épouse dans une

élc'gante voiture lancée à toute vitesse, et ne paraissant pas se soucier plus que moi de rester trop longtemps exposés au désagrément de la bourrasque.

Je me rendis de Trieste à Venise par la voie ferrée. La faveur dont j'avais été Tobjet de la part des compagnies des chemins de fer autiichiens ne me laissait pas le choix entre ce moyen de locomotion et un autre; mais plus tard, conduit par un gondolier qui ne chantait pas, je pus me donner la jouissance du magnilique tableau que présente Venise lorsqu'on y arrive par mer. A Venise, on ne chante plus. Le théâtre de la Fenice est fermé depuis bien des années déjà, mais la salle, que j'ai visitée, est aussi propre, aussi bien époussetée, aussi étincelante que si elle devait se rouvrir demain. Le soir, à l'heure où la musique autrichienne joue sur la place Saint-Marc, les promeneurs ne sont pas rares; on circule sous les arcades, on se range autour des musiciens et l'on prend des sorbets. Des chanteurs ambulants alternent quelquefois avec l'orchestre militaire; ce ne sont pas des tziganes, ce sont des Italiens qui mendient en chantant. Quand la chanson est tinie, quand la recette est faite, l'horame prend son violon sous son bras, la femme cache sa guitare sous son châle, et ils s'en vont chanter ailleurs. Cela se fait ainsi dans tous les pays, c'est vrai; mais, je ne sais pourquoi, chaque fois que je rencontrais de ces artistes mendiants à Venise, je m'imaginais que, s'ils le voulaient bien, ils pourraient peut-être me confier le secret de quelque lamentable histoire.

Un jour (jue je ni'élais arrêté, sous la tour de l'Horloge, devant une boutique d'objets vénitiens, le marchand vint à moi d'un air bienveillant et m'offrit d'entrer. Il avait de fort bonnes manières et ([uelque chose d'engageant dans la physionomie : nous causâmes assez longtemps ou plutôt je l'écoutai avec beaucoup d'intérêt. Cet homme avait été soldat sous Manin ; il avait joué un rôle très-actif dans différentes escarmouches, et il me raconta comment lui et ses camarades s'y prenaient pour tromper la vigilance des sentinelles autrichiennes, les désarmer au besoin, et faire entrer des sacs de farine dans la place assiégée. Tout cela était dit simplement et sans la moindre intention apparente de se montrer à moi comme un héros. « Ah! nous avons vu de tristes jours? ajouta-t-il, et le pain que nous mangions alors était un peu dur. On en conserve des échantillons à l'arsenal. Allez les voir. Les plus grandes dames de Venise broyaient ellesmêmes le grain, et elles travaillaient avec une telle ardeur que les pierres dont elles se servaient, usées par le frottement, mêlaient la poussière du grès à la farine du froment. Ces pier)'es meulières ont été achetées par un médecin de Venise qui en a fait daller le péristyle de sa maison. J'ignorais cela, moi qui suis Vénitien; c'est un Anglais qui me l'a appris. »

Que ceux qui iront à Venise fassent comme moi, et quand ils auront visité Saint-Marc et le pont des Soupirs, le palais des Doges et le Rialto, les églises dei Gesuiti, délia Salute et de Santi Giovanni e Paolo ; quand ils auront admiré Y Assomption du Titien et la Vierge de Jean Bellin, qu'ils ne manquent pas

(l'aller visiter au Traghetto di San Canziano, la maison du docteur***.

Venise laisse au voyageur une impression de mélancolie. Ce qui attriste surtout, c'est la vue de tant de palais déserts... et l'étranger qui se promène à travers ces appartements inhabités écoute d'une oreille distraite l'énumération faite par quelque vieux serviteur, transformé en cicérone complaisant, de toutes les richesses, de tous les souvenirs qui y sont entassés.

Si l'on ne chante plus à Venise, on ne chantait guère à Vérone au moment oti j'y ai passé. Aucun combat de gladiateurs n'était annoncé dans l'araphithéatre; on n'y donnait même pas de ces farces italiennes dont Henri Heine a noté le souvenir dans la première partie de ses Reisebilder. J'engage les âmes poétiques à se faire montrer, par le jardinier préposé à la garde de cette relique, le cercueil de pierre où l'on prétend que fut enfermée l'amante de Roméo ; quelques Anglais, trop iuipressionnés par le drame de Shakespeare, en ont détaché, il est vrai, plus d'un petit fragment qu'ils ont emporté dans leur sac de voyage ; mais c'est encore un assez curieux morceau de sculpture, et je ne serais pas fâché que d'autres, en le voyant, éprouvassent la même déception que moi.

A mesure qu'on avance sur la route de Trente et de Botzen, les la-la-itou venant de la montagne charment l'oreille du voyageur. J'aime beaucoup les Tyroliens; ils sont beaux, ils sont braves, ils sont hospitaliers, et c'est à tort, je le crois, qu'on leur a reproché « d'être serviles, de traliquer de

12d NOTES DE MUSIQUE.

leur personnalité, de leur nationalité, et de s'en taire une source de gain à l'étranger. » Ceux qui s'en vont de ville en ville chanter leurs refrains montagnards ne me paraissent point faire en cela un métier indigne; ils sont artistes à leur manière, et conservent au milieu de leurs pérégrinations l'amour et le souvenir du pays. Les Tyroliens se battent pour leur propre compte; ils ne se transforment point en aubergistes aussitôt qu'un étranger vient frapper à la porte de leurs chalets, et ne méritent pas plus que les Hongrois d'être traités de Jeomœdiajiten, dans le sens ironique du mot, parce qu'ils ont, comme ceux-ci, le bon goût de préférer aux modes bourgeoises de notre époque la pittoresque élégance de leur costume national.

J'avais déjà, dans un précédent voyage, parcouru à pied une partie du Vorarlberg et du Tyrol, mais je n'étais pas allé jusqu'à Salzburg. J'ai voulu voir la patrie de Mozart et le monument qui fut élevé en 1842, sur la petite place Saint-Michel, à la mémoire de l'illustre compositeur. Un peu plus loin, dans l'église Saint-Pierre, on m'a montré le tombeau de 31ichel Haydn, auprès duquel est conservé le cœur de son frère Joseph. La position de Salzburg est vl'aiment admirable, et la manière dont en parle sir Humphrey Davy n'a rien d'exagéré. Nulle part, en effet, dans toute l'Allemagne, la nature n'a su se montrer aussi pittoresque, aussi charmante et aussi belle. Pour bien voir Salzburg et ses environs, il faut monter sur une petite élévation que l'on appelle le Mœnchsberg, située à droite de l'ancienne forteresse de Hohen-Salzburg.

La vallée de la Salzach apparaît alors clans toute son étendue, avec sa ceinture de montagnes, ses bois épais, ses plaines fertiles, ses couvents et ses châteaux. L'un des plus curieux est le Leopoldskron, dominé par le sombre Untersberg dont les mystérieuses cavernes servent de retraite à Frédéric Barberousse. Le grand empereur, assis devant une table de pierre et entouré de ses compagnons d'armes, compte les poils de sa longue barbe blanche en attendant le grand jour delà résurrection. Ainsi dit la légende, ou à peu près.

Le soleil allait disparaître à l'horizon quand je commençai à gravir la pente escarpée qui conduit au Capucinenberg. Ces ex-voto parsemés tout le long de la route ; ces cavernes où des personnages de grandeur naturelle et grossièrement enluminés semblent les acteurs vivants des scènes de la Passion; toute cette fantasmagorie religieuse à l'aide de laquelle on entretient l'esprit de superstition chez les populations des provinces autrichiennes, et particulièrement dans la Bohême et dans le Tyrol, me plongea dans une espèce de mélancolie qu'il me fut impossible de maîtriser. Peu à peu les dernières lueurs du crépuscule s'éteignirent, et je hâtai le pas pour ne pas me trouver, la nuit, au milieu de ce bizarre assemblage de soldats romains, de cadavres aux plaies saignantes, de femmes éplorées, de pontifes barbus, de saints martyrs et de larrons crucifiés.

Le lendemain j'étais à Munich. Assis dans la tête de la Bavaria et regardant à. travers les yeux de la l)elle géante, je pus juger du contraste que pré-

126 NOTES DE !\IUSIQUE.

sente la plaine stérile au milieu de laquelle la capitale de la Bavière est située, avec ce magnifique pays de Salzburg que j'avais tant admiré la veille.

On ne s'attend pas, sans doute, à ce que je passe en revue les fac-similé des innombrables monuments de tous les styles et de toutes les époques, dont la fantaisie du roi Louis a décoré les rues et les places publiques de sa capitale. Parmi ces édilices il en est quelques-uns, spécimens des chefsd'œuvre de l'ancienne Grèce, dont la façade est ornée de fresques agréables à l'œil et que regardent avec plaisir ceux-là même à l'esprit desquels ces charmantes allégories ne rappellent aucun souvenir. Les fresques du théâtre de la cour ont été peintes d'après les dessins de Schwanthaler; la salle est grande et d'une excellente sonorité. J'ai déjà dit qu'on y exécuterait, si faire se peut, la partition de Tristan et Iseult. Quant à la tétralogie des Niebelungen (car, en comptant le prologue, c'est bien une tétralogie), si les vœux de M. Richard Wagner sont jamais exaucés, ce n'est pas au théâtre de Munich qu'elle sera représentée. L'auteur a pris la peine d'expliquer longuement, dans une préface publiée en tête de son poëme, les conditions qui lui paraissent indispensables pour la parfaite exécution de son œuvre. Et comme il ne se dissimule pas les difficultés que cette exécution présente, il indique en même temps le moyen d'en triompher.

D'abord il ne veut pas d'un de ces théâtres de premier ordre pourvus d'un répertoire dont les iniluences pourraient nuire au nouveau chef-d'œuvre. Ce qu'il lui faudrait pour atteindre son but,

ce serait une ville de province, ni trop grande ni trop petite, pouvant recevoir et loger convenablement un certain nombre d'étrangers. On y construirait une salle provisoire, toute simple, peut-être seulement en charpente, et uniquement disposée en vue des exigences artistiques. Cette salle devrait être en forme d'amphithéâtre, et Vorche.stre y serait soigneusement dérobé aux regards de V auditoire. M. Richard Wagner insiste sur ce point.

C'est là que, vers les premiers jours du printemps, on ferait venir les chanteurs dramatiques les plus distingués, choisis dans les troupes d'opéra de l'Allemagne, pour y étudier exclusivement la tétralogie, sans être distraits par aucun autre fastidieux travail. Ce sont les propres expressions de M. Richard Wagner. Le public allemand serait invité à se rendre dans cette ville aux jours fixés pour les représentations. Le premier soir, «la veille, on donnerait VOr du Bhin, n et aux trois soirées suivantes, « la Walkirie, Siegefroy et les Dieux. »

Ordinairement le public se livre pendant la journée à des occupations de toute sorte et vient au théâtre le soir pour se distraire. Dans ce festival, au contraire, on passerait la journée à se distraire, à se réjouir, en ayant soin toutefois d'éviter les plaisirs trop bruyants, les émotions trop fortes, et de cette façon l'on ne serait que mieux disposé le soir à comprendre une œuvre d'art.

« Pour compléter l'effet que produirait une représentation préparée de la sorte, ajoute M. Kichard Wagner, je tiens beaucoup à ce que V orchestre soit invisible. L'importance de cette disposition srra

évidente pour celui qui assiste à nos représentations d'opéra dans le but d'obtenir Vimpres&ion réelle d'une œuvre dramatique, et qui, en voyant les mouvements mécaniques des musiciens et de celui qui les dirige, est involontairement témoin d'évolutions techniques, lesquelles devraient lui rester cachées. Cela produit un effet presque aussi fâcheux que la vue des cordons, des bagueltes et boiseries des décors qu'on aperçoit dans les coulisses, ce qui, comme on sait, détruit toute illusion. Si l'on a jamais pu se convaincre quel son transfiguré, pur, et qui n'est troublé par aucun des bruits extra-musicaux des instruments, émane d'un orchestre entendu à travers un mur sonore, et si l'on se représente la position avantageuse où se place le chanteur vis-à-vis de l'auditeur lorsqu'il se trouve pour ainsi dire immédiatement en face de lui, on n'a plus qu'à tenir compte, en outre, de la facilité plus grande à saisir le sens des paroles qu'il prononce pour arriver à porter un jugement favorable sur la disposition acoustique et architectoniqueque je réclame. Or, cette disposition ne pourrait être prise que dans une salle provisoire construite exprès. » — Mais pourquoi provisoire, si l'expérience réussit?

Relativement à l'invisibilité de l'orchestre, et sur bien d'autres points également, je suis loin de partager l'opinion de M. Richard Wagner. Il est possible que la silhouette d'un artiste qui souffle dans un trombone ou dans une clarinette n'ait rien d'absolument agréable pour le spectateur; le voisinage des cuivres et des instruments à percussion

est gênant quelquefois, et il peut arriver aussi que le majestueux développement d'une contrebasse vous cache par instants la vue d'une danseuse ou d'une prima-dona; mais il n'en est pas moins vrai que l'aspect d'un orchestre d'opéra présente quelque chose d'imposant qui peut intéresser le public sans le distraire pour cela de l'action qui se déroule devant ses yeux et de l'interprétation vocale. Supposons seulement une ouverture exécutée par un orchestre invisible, l'eftetensera-t-illemêmeque si l'œil du spectateur peut suivre les évolutions des instrumentistes? Évidemment non, et je le prouverai facilement en disant que toutes les fois que j'ai assisté, au concert comme au théâtre, à l'exécution de l'ouverture du Freischûtz^ par exemple, j'ai toujours vu la majeure partie des assistants porter leurs regards, avec une sorte d'émotion et d'anxiété, sur les musiciens de l'orchestre, au moment où ceux-ci vont attaquer, après un moment de silence, ce formidable accord en ut majeur^ qiii précède la péroraison de cette magnifique page symphonique.

Maintenant je demanderai à M. Wagner s'il espère arriver par des moyens mécaniques, électriques et télégraphiques, à établir la relation immédiate, instantanée, qui doit exister entre les voix et les instruments, et de quelle façon il remplacera l'attraction magnétique qu'exerce sur les chanteurs le bâton, et souvent même la physionomie du chef d'orchestre.

Quelques-unes des difficultés que présente l'exécution des Niebelungen et que M. Wagner se char-

gérait d'aplanir, pour peu cepeiulant qu'on voulût bien l'y aider, ne me semblent rien moins que des impossibilités flagrantes. Il y a, par exemple, dans son prologue une scène où les trois filles du Rhin nagent et sautent constamment, tout en chantant leurs rôles. A propos de cette scène, le traducteurcollaborateur de la Gazette musicale^ auquel j'ai emprunté les détails qui précèdent, dit très-spirituellement : « C'est l'école de la natation réunie à celle de la vocalise. »

M. Richard Wagner, arrivant à la question d'argent, la résout en quelques mots, et il nous fait savoir que « si un prince allemand donnait la somme que lui coûte annuellement son théâtre, on pourrait construire la salle provisoire nécessaire aux Niebelungen. » Mais encore une fois pourquoi ce moi provisoire revient-il si souvent au bout delà plume de M. Wagner? Le célèbre compositeur douterait-il lui-même de la réalisation de son plan elf du succès de son ouvrage? On m'a cependant assuré que le jeune roi de Bavière était tout disposé à satisfaire aux désirs de son nouveau maître de chapelle, et qu'il ne voyait rien d'extravagant ni même d'impossible dans le projet que celui-ci a élaboré. Fort heureusement le monarque bavarois est assez riche pour qu'une pareille fantaisie ne le force pas à rayer de son budget la somme qui est attectée annuellement au théâtre de Munich. Peu-, dant que s'achèveront dans quelque petite ville du royaume, déjà désignée peut-être, les préparatifs nécessaires à la représentation de la grande épopée des Niebelungen, et auxquels présidera, sans doute,

M. Richard Wagner, la salle de la place Max-Joseph ne sera donc pas fermée au public, et M. Franz Lachner pourra y diriger comme autrefois ces chefs-d'œuvre de l'art contemporain et de l'ancienne école qui, pour ne pas être conçus dans des proportions colossales, n'en ont pas moins un certain mérite.

Si M. Richard Wagner venait à mourir demain, il aurait, sans doute, sa statue à Munich, sur la place de la Promenade, entre Roland de Lassus et Gluck; seulement je voudrais que cette statue, comme celle de Janus, fût à deux, visages. D'un côté on verrait M. Wagner, l'auteur de Rienzi^ du Hollandais volant, de Tannhaùser et de Lohengrin; de l'autre il serait représenté avec une expression de physionomie toute différente, écrivant les Niebelungen, Ti'i&tan et Yseult, et le Minnesœnger. Le titre de cet opéra est peu connu en France; M.Wagner l'a composé, il n'y a pas bien longtemps pendant son séjour à Bieberich , dans le duché de Nassau. C'est un opéra de demi-caractère (je n'ose pas dire un opéra-comique), dont le sujet est emprunté à la vie de Hans Sachs, né à Nuremberg vers la fin du quinzième siècle, et qui fut tour à tour cordonnier, maître d'école, poëte-chanteur et grand ami de Martin Luther. Le compositeur Lortzing, auteur de Czar und Zimmermann, opéra très-populaire en Allemagne, a traité le même sujet, mais dans un tout autre style.

Si j'ai fait à M. Richard Wagner une si large place dans ces Souvenirs, c'est qu'il est aujourd'hui le compositeur vivant le plus célèbre et le plus

132 XOTES DE MUSIQUE.

applaudi en Allemagne; il est prophète clai)S son pays. Tannhamer et J^ohengrin sont les deux partitions du maître qui rallient le plus d'adhérents; Rienzi et le Hollandais volant jouissent d'une popularité moins jurande ; Tristan et Yseult, les Niebelungen, le Minnesœnger. ses trois derniers ouvrages, n'ont encore été révélés au public que par des fragments exécutés dans différents concerts; mais les musiciens qui ont pu s'en faire une idée d'après la lecture de la partition, ne sont pas, tant s'en faut, tous du même avis. A côté des enthousiastes ([uand même, il y a les contradicteurs qui discutent ce qu'ils comprennent, qui cherchent à deviner ce qu'ils ne comprenneni, pas, et qui, fatigués de toutes ces énigmes dont ils ne peuvent pénétrer le sens, sont bien loin de convenir que l'œuvre de M. Wagner ne soit qu'un formidable crescendo. Quant à mon opinion personnelle sur M. Wagner, je crois l'avoir exprimée d'une façon assez claire : il y a en lui deux hommes dont il semble que l'un cherche à faire oublier l'autre^ et louer devant le maître Tannhaiïser ou Lohengrin, c'est presque blâmer implicitement les Niebelungen et Tristan etYseult. J'ai rencontré en Allemagne des musiciens d'une très-grande valeur, de savants théoriciens; mais leurs œuvres sont loin de révéler ce sentiment dramatique, cette puissance de conception, cette richesse de coloris, et surtout cette originalité de forme et de pensées que l'on trouve dans certaines pages du Tannhauser, de Lohengrin et même des Niebelungen. Elles ne sont pas pour cela sans mérite. Le Macbeth de M, Taubert, maître de chapelle

à Berlin; les Niebelungen (opéra en une seule soirée) (le M. Dorn, également maître de chapelle du roi de Prusse ; la Fiancée du brigand^ de Ferdinand Ries, l'élève et l'ami de Beethoven ; le Loreley, de M. Max Bruch; les Catacombes^ de M. Ferdinand Hiller; Poète et Paysan de M. Suppé, Catherine Cornaro de M. Franz Lachner (le sujet de cet opéra est le même que celui de la Reine de Chypre) ; le Roi Enzio de M. Abert, jeune maître sorti, il y a quelques années, du Conservatoire de Prague; le Guillaume d'Orange de M. Eckert, directeur delà chapelle du roi de Wurtemberg, et quelques autres dont je n'ai pu grader le souvenir, ont été joués avec succès sur différentes scènes allemandes. L'opéra de M. Eckert, que j'ai entendu à Stiittgard, il y a deux ans, plaisait beaucoup au dernier roi, et on l'exécuta le jour de sa tête. Malheureusement pour M. Eckert, le suffrage de son souverain ne pouvait avoir qu'une valeur relative; car, dans les dernières années de sa vie, le roi Guillaume était complètement sourd.

La musique instrumentale compte aujourd'hui, en Allemagne, un assez grand nombre d'adeptes qui s'efforcent de suivre à des distances plus ou moins rapprochées les traces de Haydn, de Beethoven, de Mozart et de Sébastien Bach. M. Brahms, de Vienne; M. Pargiel, de Cologne; M. Mullner, qui habite Aix-la-Chapelle; M. Gade, directeur de la musique du roi de Danemark, et M. Raff, maître de chapelle à Wiesbaden (je ne puis les citer tous), ont écrit des symphonies, des ouvertures, des sérénades, des quatuors et des quintettes, musique de

eoiicert et musique de chambre, qui leur ont donné déjà une certaine notoriété. Je pense qu'il ne serait pas sans intérêt pour les musiciens français de faire connaissance avec ces œuvres nouvelles, que ni la Société des concerts du Conservatoire, ni la Société de M. Pasdeloup, à cause de leur organisation particulière, ne sont susceptibles de nous faire connaître. Il en est de même des opéras que j'ai mentionnés plus haut et dont quelques-uns pourraient avoir la bonne fortune d'être bien accueillis par le public français; les musiciens qui n'ont pas voyagé en Allemagne n'en ont peut-être eux-mêmes aucune idée, car c'est à peine si quelques-unes de ces partitions sont arrivées jusqu'à nous.

M. le directeur du Théâtre-Lyrique s'était proposé, dit-on, de nous donner les Joyeuses commères de Windsor, de Nicolaï, ce charmant compositeur, presque aussi français qu'Allemand, mort, à peine âgé de vingt -huit ans, maître de chapelle à Berlin. Pourquoi ce projet a-t-il été abandonné? Il y a non-seulement beaucoup de talent dans la partition des Joyeuses commères^ mais il y a aussi de l'originalité et de l'esprit. L'ouverture est un petit chef-d'œuvre; elle a été exécutée cette année par l'orchestre de M. Pasdeloup, et on l'a bissée. N'est-ce point d'un bon augure pour le succès de la partition? M. Pasdeloup, en plus d'une occasion, a pris de généreuses initiatives, et a eu des intentions louables dont il me semble juste de le remercier. Malheureusement ses expériences n'ont pas toujours réussi. Par exemple, si l'ouverture de l'opéra de Nicolaï a été chaudement applau-

(lie, celle du Vaisseau- Fantôme n'a pas reçu, à beaucoup près, le même accueil de la part des habitués du Cirque, et c'est par une espèce de protestation qu'ils ont répondu à la velléité, deux fois manifestée par M. Pasdeloup, de leur faire connaître une parcelle de l'œuvre de Robert Schumann. Ce maître a joui, même de son vivant, d'une très-grande notoriété en Allemagne, etdepuisqu'il est mort, il y a neuf ans à peine, sa réputation n'a fait que s'accroître. Wagner et lui, voilà les deux plus illustres représentants de la nouvelle école.

Supposerons-nous donc que le goût des Allemands s'est corrompu au point de les amener à exalter tout ce qui nous semble bizarre, tourmenté, grotesque, extravagant, incompréhensible, et à méconnaître tout ce qui est grand, tout ce qui est simple, tout ce qui est beau? Si cela est ainsi, d'où vient donc que le répertoire musical est si varié en Allemagne et que les chefs-d'œuvre de l'ancienne école y conservent leur place à côté des productions les plus discutées de l'école moderne? En vérité, il vaut mieux supposer , comme je l'ai dit au commencement de ce travail, que notre éducation musicale laisse encore beaucoup à désirer, que nous n'aimons point assujettir notre imagination à de trop longs efforts pour pénétrer le sens de l'idée qui se présente à nous sous une forme inaccoutumée, et qu'il nous paraît plus simple de blâmer que d'approfondir. Pour les Allemands, la musique est une étude; pour nous, elle n'est le plus souvent qu'une distraction.

Bien que Piobert Schumann soit mort jenne (il

n'avait pas quarante-cinq ans quand il ressentit les premières atteintes de la cruelle maladie qui devait l'emporter], son œuvre est considérable et se compose de musique de piano et de musiijue d'église, àelieder, de trios, de quatuors, de quintettes, de chœurs d'hommes sans accompagnement, d'ouvertures, de cantates, d'oratorios, de symphonies, etc., formant une collection de près de cent cinquante numéros. Il n'a écrit qu'un seul opéra sur Geneviève de Brabant; mais le succès ne répondit pas à son attente, et cet ouvrage, joué à Leipzig en 1850, ne fut donné que trois fois. Si quelques-uns de ses lieder rappellent un peu la manière de Schubert," la majeure partie est conçue dans un style particulier à l'auteur, dont le plus grand soin a toujours été de rechercher les rliythmes nouveaux et les cadences inusitées.

Pour bien comprendre la grâce, le sentiment poétique et l'élégante inspiration de certaines mélodies de Schumann, il faut les entendre interpréter par M"" Viardot, de même que ses œuvres pour le piano acquièrent une physionomie toute nouvelle, une originalité plus saillante encore sous les doigts de M"'= Clara Schumann, la grande et respectable artiste qui fut la compagne du célèbre compositeur. Ce qui nuira longtemps peut-être à la popularisation des œuvres symphoniques et vocales de Robert Schumann, c'est le grand nombre de difficultés d'exécution qu'elles présentent. Il composait au piano, et bien souvent il a paru ne pas se rendre compte des périls qu'offrent au chanteur ou à l'instrumentiste certains traits, cer-

taines intonations que le clavier du piano reproduit tout naturellement. D'ailleurs, Scliumann n'a jamais montré une habileté bien remarquable dans le maniement de Torehestre ; au lieu de se préoccuper de faire chanter chaque instrument dans les conditions de sonorité les plus favorables, on dirait qu'il multipliait les obstacles dans le seul but de placer ses interprètes devant des impossibilités matérielles, ou de leur ménager la puérile satisfaction de la difficulté vaincue. En revanche, il a usé largement du style fugué, pour lequel l'admiration que lui inspirait Sébastien Bach devait lui donner une préférence toute particulière. « Chaque jour, a-t-il écrit quelque part, je me prosterne devant ce grand saint de la musique, je me confesse à ce génie incommensurable, incomparable, dont le commerce m'épure et me fortifie. » Et son dernier ouvrage a été la confection d'une basse chiffrée pour les sonates de violon de Sébastien Bach. Les grandes cantates ou ballades que Schumann a écrites pour orchestre et chœur forment la partie la plus importante de son œuvre, et la plus recommandable à l'attention de la postérité. Il a laissé un Fauat inachevé, qui aurait, dit-on, pu être son chef-d'œuvre, et duquel il s'était occupé dès l'âge de treize ans. Schumann n'a pourtant pas été, comme Mozart, un enfant prodige. Sa vocation fut même longtemps combattue par la volonté de sa mère et plus tard par celle de son tuteur. Le Paradis et la Péri^ dont le sujet est emprunté au poëme anglais de Lalla Rook, passe pour l'œuvre capitale du maître. On v trouve bien çà et là quelques ré-

miniscences de Weber et de Mendelssohn; mais l'inspiration s'y montre assez fréquemment, et, au point de vue de la science, il y a des pages on ne peut plus intéressantes pour le musicien. Il me semble même que, dans cet ouvrage, Schumann a abusé moins qu'ailleurs de ces superpositions de rliythmes, de ces modulations étranges, de ces complications et de ces péripéties inattendues que lui reprochent avec raison ceux qui l'admirent le plus. Le chœur commençant par ces deux vers :

L'esprit qui voit cette âme pure Tomber victime du tyran,

et le chœur suivant :

0 saintes larmes du coupable !

0 pleurs sacrés du repentir !

sont même d'une simplicité magistrale et presque entièrement accompagnés par des accords plaqués qui rappellent les beaux effets de sonorité que l'on remarque dans la plupart des œuvres religieuses de Lesueur.

M. le baron Ernouf, musicien des plus distingués, a publié l'année dernière, dans la Revue contemporaine^ une notice très-détaillée et très-bien faite sur la vie et les œuvres de Robert Schumann.

« Il est inconcevable et presque honteux, dit le judicieux écrivain, à propos du Paradis et la Péri, qu'un pareil ouvrage n'ait pas encore été exécuté à Paris. »

Manfred, le Pèlerinaf/e de la /hse. Mignon, le

Fils du roi et la Malédiction du chanteur (Saengers- Flucli), bien qu'ils ne soient pas conçus dans des proportions aussi vastes que le Paradis et la Péri, n'en méritent pas moins une attention sérieuse de la part des musiciens.

M. le baron Ernoul" termine ainsi sa notice biographique sur « l'illustre et malheureux maître de Zwickau : »

« Le succès des œuvres de Schumann nous paraît inévitable; mais il peut être lent encore à se généraliser. Dans la situation actuelle, la moyenne de notre éducation musicale est encore inférieure aux difficultés matérielles qu'offrent la plupart de ses compositions. Mais nous pouvons afïîrmer par notre propre expérience que ceux qui auront le courage d'affronter ces difficultés seront amplement payés de leur peine. Nous avons entendu, et nous risquons encore d'entendre plus d'une critique inconsidérée à propos de Schumann; mais nous savons que le propre des génies vraiment originaux est de demeurer longtemps incompris, et nous nous souvenons d'avoir entendu, non pas seulement des amateurs, mais des maîtres (Onslow par exemple), contester sérieusement la valeur des dernières productions de Beethoven. Schumann est du nombre de ces talents qui, n'ayant fait aucune concession aux caprices éphémères de la mode, en sont récompensés par une estime plus grande de la postérité et rajeunissent au lieu de vieillir. »

Il me semble que M. le baron Ernouf doit être de mon avis lorsque je demande la création à Paris

d'une Société symphoniquc qui, sans parti pris d'école, sans esprit de condescendance vis-à-vis du public, ennemie de toute coterie et favorable à tout ce qui doit être considéré comme un progrès dans le mouvement des idées nouvelles, puisse faire pour l'art en général ce que ses aînés ont fait pour une fraction (pour une fraction seulement) des chefs-d'œuvre de l'ancienne école.

La grande variété qui existe dans le répertoire des théâtres d'Allemagne, la place donnée par eux aux œuvres classiques et aux ouvrages modernes, ne m'a pas fait souhaiter seulement de voir s'établir à Paris un théâtre qui initierait le public aux beautés d'une foule d'opéras allemands dont il a ignoré jusqu'ici l'existence; je voudrais aussi que l'un de nos théâtres lyriques fût spécialement désigné pour maintenir au répertoire les grandes œuvres d'une autre époque, dont quelques-unes sont nées en France, et que nous ne voyons tirer de l'oubli qu'à des intervalles beaucoup trop éloignés. Le théâtre auquel incomberait cette mission glorieuse serait naturellement l'Académie impériale de musique. Et alors nous n'en serions pas réduits à aller chercher dans les rayons de nos bibliothèques ces modèles de l'art dont le culte ne pourrait qu'être ravivé par le prestige et l'éclat de la représentation.

Peut-être même, sous le rapport de la spéculation, comme au point de vue artistique, y a-t-il là une idée qui serait doublement féconde en bons résultats. Cette idée n'est pas de moi ; elle est de M. le <'omte Waleski, qui, afin de permettre à l'Opéra

d'agrandir son répertoire, voulut augmenter le nombre de ses représentations et ne pas le laisser dans les limites où il s'est maintenu depuis Louis XIV et Lully. 31. le comte Waleski communiqua son projet à M. Emile Perrin, directeur de l'Académie impériale de musique, lequel, en administrateur intelligent, en véritable artiste, accueillit avec empressement et se mit à étudier le projet que lui soumettait le ministre. Malheureusement on suscita de droite et de gauche des objections plus ou moins sérieuses, on parla d'empêchements matériels, et le projet tut abandonné. Pourquoi ne le reprendrait-on pas, et qui sait si la question, plus approfondie aujourd'hui, ne fournirait pas des arguments victorieux en faveur de l'idée de M. le comte Waleski ?

Je me bornerai à dire que, si l'Opéra jouait tous les jours, les dépenses que nécessiteraient ces représentations, particulièrement Taugraentaiion du personnel chantant et des musiciens de l'orchestre, seraient entièrement couvertes et même dépassées par les nouveaux abonnements; car il est bon de faire savoir qu'à l'Opéra, comme aux Italiens, il y a plus d'un postulant pour une loge ou une stalle abandonnée par le titulaire. A une époque où la musique sérieuse, la musique classique, est en si grand honneur parmi nous, on ne peut guère douter de l'empressement du public à venir entendre des œuvres telles que la Vestale, Fernond Cortez, Olympie, Alceste, Ârmide, les deux Iphigénie, Fidélio, Idoménéc, et tant d'autres qui s'effaceraient peu à peu de nos souvenirs, si on ne les

ressuscitait en leur rendant tout Féclat, toute la pompe de leurs splendeurs passées.

Noblesse oblige. L'Académie impériale de musique ne peut laisser à un théâtre secondaire l'honneur et le profit d'une pareille résurrection.

Bade a été la dernière station de mon voyage en Allemagne. C'est une petite ville assez mal jugée par les gens qui ne la connaissent pas. Moi j'aime Bade et je m'y plais extrêmement, surtout à l'époque où elle n'est pas encore envahie par la foule de ceux qui viennent la visiter dans un but tout différent du mien. Quand je dis Bade, je veux surtout parler de ses environs, du joli village de Lichtenthal, par exemple, où l'artiste, amoureux de la solitude, peut trouver la plus charmante retraite au milieu des plaisirs et des distractions qui restent à sa portée.

Le théâtre de Bade, même à l'époque où il n'avait ni l'importance ni les élégantes proportions qu'il a aujourd'hui, n'a jamais marchandé l'hospitalité aux auteurs qui sont venus la lui demander; et si ses portes se sont toujours ouvertes à deux battants pour laisser entrer les maîtres qu'attendaient un excellent orchestre, des interprètes choisis et un public d'élite, elles ne se sont presque jamais fermées devant de plus humbles, las et découragés d'avoir trop longtemps frappé ailleurs. MM. Berlioz, Henri Litolff, Gounod, Victor Massé, Clapisson, Ernest Boulanger, Bosenhain, Prosper Pascal, Gustave Héquet, François Schwab, M"'^ de Grandval, ont ligure à leur tour sur l'affiche du théâtre de Bade; et si je n'ajoute pas un autre

nom à cette liste, c'est par un sentiment de réserve ([ui, je l'espère, sera compris et apprécié.

J'ai parlé plus haut de 1 opéra de M. Berlioz, Ueatrix et Bénédict; le Chevalier Nahel, d'Henri Litollï", est une des œuvres les plus importantes et les plus remarquables aussi qui se soient produites sur la scène badoise. J'ai appris avec plaisir que M. le directeur du Théâtre-Lyrique s'était engagé à représenter, dans un avenir prochain , la belle partition de M. Litoltf, et je souhaite bien sincèrement de voir conlirmer par les bravos parisiens un succès auquel j'ai été si heureux d'applaudir. M. François Schwab, dont le nom se révélait à moi pour la première fois, lorsque j'entendis son charmant opéra intitulé les Amou7^s de Sylvio^ est en même temps un écrivain érudit et un compositeur de talent. Les articles de critique musicale qu'il publie périodiquement dans le Courrier du Bas-Rhin sont fort goûtés par les gens compétents ; il formule ses jugeraentsen connaissance de cause, et les journaux parisiens ont plus d'une fois reproduit les saines et éloquentes appréciations du jeune écrivain. Le bagage musical de M. François Schwab ne se compose pas seulement des Amours de Sylvio; il a écrit des ouvertures et des morceaux de chant exécutés à Strasbourg dans différents concerts, un opéra-comique en deux actes sous ce titre pi((uantet un peu long : Lanuit tous les chats sont gris, quelques fantaisies pour instrument à vent, et une messe à grand orchestre, dont S. M. la reine d'Espagne a bien voulu accepter la dédicace. . Il est vraiment à regretter que, par des considé-

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rations tout à fait étrangères à l'art, et qui blesseraient certaines susceptibilités si je les taisais connaître, le théâtre de Bade ait été obligé de restreindre son programme, et de n'y plus donner place, à l'avenir, qu'aux opéras italiens et au répertoire de la Comédie française. De cela, fort heureusement, nous serons indemnisés par un grand concert international (on se sert beaucoup de ce mot aujourd'hui), qui aura lieu, très-probablement, chaque année à la même époque. Je suis en mesure de dire dès à présent que les principaux morceaux que Ton exécutera au prochain festival seront empruntés aux œuvres de Meyerbeer, Rossini, Glinka, Berlioz, Litollf, Gounod, Schumann et Richard AYagner.

jjme Yiardot s'est fait construire à dix minutes de Bade une élégante villa qu'elle habite l'été et l'hiver; le pavillon qui en dépend n'est rien moins qu'une fort jolie salle de concert, assez spacieuse pour contenir une cinquantaine de personnes, et dans laquelle est placé un orgue véritable, magnifique instrument construit expressément pour la grande artiste par M. Cavaillé-Coll. De l'autre côté de l'allée de Lichtenthal , à peu de distance du chalet où Meyerbeer composa les Huguenots , on voit la petite maisonnette où s'est retirée M™* Clara Schumann, et plus haut, sur la montagne dont le sommet est couronné par la tour de Mercure, s'élève, au milieu des vignes et des roses, le chalet rustique et très-confortable où M. et M"^ Rosenhain donnent l'hospitalité la plus charmante à leurs amis et aux artistes qu'attirent à Bade les

SOUVENIRS D'ALLEMAGNE. I4'j

concerts de la saison. Vieuxtemps, Rubinstein, le

violoncelliste Cossmann et M"^ Viardot sont les hôtes les plus assidus des soirées de M. et M. Rosenliain.

La liste serait un peu longue de toutes les célébrités qui ont passé par Bade et qui s'y sont lait applaudir. Peu d'artistes y sont venus qui n'aient éprouvé le désir d'y revenir. C'est là que j'ai fait la connaissance de M. Hans de Bulow, le gendre de Liszt, et l'un des adeptes les plus zélés et les plus convaincus de la jeune école allemande. M. dQ Bulow, qui s'est fait entendre à Paris il y a quelques années, jouit en Allemagne d'un trèsgrand renom comme pianiste et comme compositeur. Il occupe une position très-importante à Berlin, d'où j'étais parti avec le regret de ne pas l'avoir rencontré.

De Bade à Mannheim le trajet se fait en quelques heures, et l'on va à Carlsruhe en moins de temps qu'il n'en faut pour aller de Paris h Versailles. La première de ces deux villes a conservé toute l'importance qu'elle avait à l'époque où elle était la capitale du Palatinat, et, dans l'une comme dans l'autre, le théâtre offre un intérêt réel à la curiosité de l'artiste. J'ai assisté, à Mannheim, à une excellente représentation d'Alceste, dont le rôle principal était chanté par M"^ Nimms-Michaelis, cantatrice accomplie et grande tragédienne, qui m'a rappelé les belles soirées de M'""" Viardot à l'Opéra. C'est M. Vincenz Lachner qui dirige la chapelle de Mannheim, dont l'orchestre compte des virtuoses du premier mérite. M. Ernst Stœger,

l'auteur de la musique des Schilpieder (les Chants des Roseaux^ de Lenau), pianiste, violoncelliste et compositeur, aujourd'hui fixé à Paris, à fait partie, pendant assez longtemps, de l'orchestre de Mann heim.

Le théâtre de Carlsruhe donne, chaque année, une série de représentations à Bade, et c'est une fête chaque fois que l'affiche annonce Tannhaûser ou Lohengrin, par M"^ Boni et le ténor Brandes. L'orchestre de la chapelle de Galsruhe qu'a longtemps dirigé le savant kapellmeister Strauss, compte parmi les meilleurs orchestres de l'Allemagne. C'était pour M. Berlioz un auxiliaire puissant à l'époque où avaient lieu à Bade, avant l'inauguration du théâtre, ces grandes solennités musicales dont les artistes ont gardé le souvenir et qui furent pendant plusieurs annés consécutives l'événement attendu de la saison. A Tun de ces concerts, M"^ Yiardot et M. Jules Lefort nous firent entendre pour la première fois le ravissant duo d'amour qui termine le troisième acte des Troyens à Carthage^ les lamentations de Cassandre et le beau duo dramatique entre la sœur d'Hector et Chorèbe, grande et magnifique inspiration qui appartient à la première partie de l'œuvre de M. Berlioz, la Prise de Troie, connue seulement d'un petit nombre d'amateurs, et que le Théâtre-Lyrique ne s'est point encore décidé à révéler au public.

Les touristes qui ont visité les bords du Rhin et les pays environnants savent quelle quantité de vieux châteaux on rencontre dans le grand-duché de Bade et dans le royaume de Wurtemberg. Méry

s'est fait l'historiographe des plus célèbres, et son imagination ne lui a jamais fait défaut toutes les fois que l'histoire n'a pu lui fournir les péripéties nécessaires à ses intéressants récits. Il nous a confié les drames intimes qui se sont passés à la Favorite du temps de la princesse Sibylle, et nous a peint les magnificences du château de Heildelberg avant que les soldats du général Mélac n'en eussent fait ces ruines imposantes qui témoignent devant la postérité du vandalisme d'une autre époque.

Le château de Louisbourg et celui de Rastadt, admirablement conservés et remplis de trophées, d'objets d'art, de tableaux de maîtres, de statues et d'antiques souvenirs, ont aussi inspiré à la fantaisie du poëte des pages charmantes, tout en fournissant les documents les plus authentiques à la plume de l'historien.

Mais il est un château d'une origine plus moderne et d'un style tout particulier, qui tentait singulièrement la curiosité de Méry, pendant que nous étions ensemble à Stuttgart, et dans lequel aucune recommandation, aucune influence, pas même celle de M. Hacklaender, alors intendant général des domaines de la couronne^ ne pouvait nous donner le moyen de pénétrer. C'est le palais de la Wilhehna, bâti par le roi Guillaume sur le modèle de l'Alhambra, et situé à une petite distance de la capitale du Wurtemberg. Là le roi artiste venait chaque jour oublier, au milieu des merveilles que son imagination avait réalisées, les lourds soucis du pouvoir. Il y vivait seul et y passait souvent de longues heures, enfermé dans un cabinet de tra-

vail ou assis dans l'allée la plus solitaire du parc. Un jour il entendit blâmer par quelque visiteur indiscret la prodigalité du monarque qui avait sacrifié tant de richesses à l'édification de ces salles aux plafonds dentelés, de ces appartements somptueux, où le pied se pose sur les plus fines mosaïques et dont les voûtes élégantes retombent sur des colonnades du marbre le plus précieux. Dès ce moment, le vieux roi décida que personne (sauf les exceptions qu'il lui plairait d'autoriser ) ne serait plus admis à visiter le palais et les jardins de la Wilhelma. Voilà ce que Ton nous raconta à Méry, à Charles Lallemand ^ et à moi, et ce qui nous mit tous les trois dans une perplexité étrange. Fallaitil nous déguiser en Abencérages et demander humblement à visiter la copie la plus exacte qui ait été faite de la demeure de nos ancêtres, ou bien pénétrer la nuit dans l'enceinte défendue en escaladant les grilles du parc. Méry réfléchit un instant, puis se frappa le front, lança un eurêka formidable, prit une feuille de papier, une plume et écrivit ceci :

« Sire,

« J'ose solliciter de Votre Majesté, pour moi et «mes deux compagnons de voyage, la faveur « d'être admis à visiter les merveilles du palais de

1. M. Charles Lallemand est le directeur de VlUmtralion de Bade. 11 dessine lui-même les charmantes vignettes qui accompagnent le texte de son journal, et son crayon a certaine- )nent autant d'esprit que sa plume.

« la Wilhelma. Le rêve du poëte veut être sur- « passé. »

Une heure après, un chambellan nous apportait l'autorisation demandée. Méry s'était souvenu qu'il avait été présenté autrefois à Bade au roi Guillaume, et qu'il avait écrit des vers sur l'album de la reine de Hollande, sa lille. Le roi Guillaume ne l'avait point oublié.

Et voilà comment, par une faveur toute spéciale, et que bien d'autres, qui n'étaient point poètes comme Méry, avaient vainement sollicitée, nous pûmes pénétrer dans l'intérieur de cette demeure féerique et admirer dans ses moindres détails l'une des curiosités les plus intéressantes des environs de Stuttgart.

Le vieux château de Bade est d'un accès beaucoup plus facile, surtout quand les guêpes qui bourdonnent sur sa terrasse à certaines époques de l'année veulent bien vous permettre d'en approcher.

A propos de cet antique manoir où je suis allé plus d'une fois le soir entendre vibrer les harpes éoliennes, Méry avait aussi fait un rêve qui, hélas ! ne s'est pas réalisé. 11 voulait transformer la salle des chevaliers en salle de concert, une salle'à ciel ouvert, où l'éclat des lustres aurait été remplacé par la poétique clarté de la lune, et disposer dans les galeries supérieures un personnel de chanteurs et de musiciens que Meyerbeer aurait dirigés. Mais aucune soirée ne paraissait assez chaude et assez belle au frileux Méry, et il a attendu si longtemps que la mort est venue frapper l'illustre maître qui

avait promis de le seconder dans l'exécution de son projet. On ne peut douter que la mise en scène de cette fête musicale, d'un genre tout exceptionnel, et la grande célébrité du chef d'orcliestre n'eussent attiré la foule élégante dans les ruines du vieux château badois : les pauvres y ont perdu une fructueuse recette.

C'est l'un des sites les plus pittoresques des environs de Bade qui a, dit-on, inspiré à Weber la scène de la fonte des balles du Freischûtz. Je ne doute pas, si le grand musicien a visité en effet la cascade de Geroldsau, par une belle soirée d'été, qu'il n'ait ressenti une vive impression à la vue de cette nature bizarrement tourmentée. Et, plus tard, revenu à Dresde dans la petite maison qu'il habitait, en face la terrasse du Brûhl, sur la rive droite de l'Elbe, Tinspiration a dû jaillir en lui, avec le souvenir du lieu fantastique qu'il avait visité. Je ne suis donc point de l'avis de ceux qui prétendent que Weber a noté l'une des pages les plus sublimes de son œuvre, assis au pied même de la cascade de Geroldsau, à l'heure où la lune argenté de ses rayons le bassin dans lequel l'eau s'engouffre et bouillonne. Le peintre travaille sur place, ou au moins emporte-t-il dans son atelier un croquis du tableau qu'il reproduira sur la toile ; mais il est rare que le poëte et le musicien traduisent, à l'instant même où elle se produit, l'impression que leur donne l'aspect d'une vallée sombre ou d'un riant paysage. Ce n'est point au milieu des champs où les petits ruisseaux murmurent, ni à l'ombre des forêts où se repose le laboureur, <|ue Virgile a écrit ses Bu-

coliques Gi Beethoven sa symphonie pastorale. Mendelssohn a passé, sans noter la moindre mélodie, devant les cimes neigeuses de la chaîne des Alpes, et je sais plus d'un musicien, amoureux du spectacle de la nature, qui serait incapable de féconder sa pensée ailleurs que dans son cabinet de travail.

Si j'avais la fortune, qui seule permet la réalisation de certaines fantaisies, je me donnerais la très-grande joie d'entendre toute la partie fantastique du chef-d'œuvre de Weber, exécutée par des musiciens invisibles placés derrière les roches de Geroldsau, et j'évoquerais moi-même Samiel au bruit du torrent qui jaillit des flancs de la montagne.

Je ne crois pas inutile, avant de terminer ce travail, de jeter un coup d'œil sur la situation de nos théâtres en province, au point de vue du répertoire lyrique.

Personne n'ignore vers quel état d'abaissement marchent quelques-unes de nos scènes départementales, où l'opéra et Topéra-comique auront bientôt disparu pour faire place à la littérature équivoque des drames populaires et des pièces à trucs. En rendant les théâtres libres, le Gouvernement n'a certainement pas eu la pensée de les diriger dans la voie où plusieurs sont entrés aujourd'hui, et les municipalités de Rouen et de Marseille, par exemple, ne me semblent pas avoir parfaitement saisi l'esprit du décret lorsqu'elles se sont hâtées, au lendemain du 6 janvier 1863, de supprimer les subventions ((u'elles accordaient aux théâtres de ces deux villes. Il serait à désirer que

non-seulement les municipalités de Marseille et de Rouen voulussent bien revenir sur la décision qu'elles ont cru devoir prendre, mais encore que dans tous les chefs-lieux des départements le budget municipal fît des sacrifices encore plus grands que par le passé pour améliorer la situation des théâtres et les préserver autant que possible de chercher des ressources dans un répertoire également étranger à l'art littéraire et à l'art musical.

La liberté des théâtres ne peut pas avoir en province les mômes effets qu'à Paris et faire surgir de nouveaux théâtres à côté de ceux qui existent déjà; en province, les subventions ne doivent donc pas être considérées comriie la consécration d'un privilège, et il n'y aurait qu'un mot à changer pour que personne ne vît le moindre inconvénient à ce que les théâtres de Strasbourg, Lyon, Marseille, Rouen, Lille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Montpellier, Nancy et Dijon (je cite les principaux), reçussent chaque année, à titre &' encouragement ou de gratification^ une somme proportionnée aux efforts qu'ils auraient faits pour maintenir leur répertoire à un certain niveau. On leur demanderait en échange, non-seulement de se préoccuper un peu plus de la question d'art que de la question d'argent, mais on leur imposerait en même temps cette condition expresse de jouer chaque année l'ouvrage d'un compositeur nouveau. Ce ne serait plus alors uniquement à Paris, mais aussi en province, que les jeunes compositeurs pourraient faire leurs premières armes; et,

au lieu d'un ou deux théâtres, à la porte desquels ils passent de lonj,'ues années à se morfondre, il y en aurait dix dans lesquels ils auraient le droit d'entrer. Les œuvres les plus méritantes seraient signalées à une commission présidée par le chef de la municipalité, qui les récompenserait suivant leur importance et suivant leur valeur intrinsèque plus encore que pour le succès qu'elles auraient obtenu. Un chef-d'œuvre ne peut-il donc pas tout aussi bien éclore en province qu'à Paris?

Peut-cire les jeunes compositeurs me diront-ils qu'ils aiment mieux conserver longtemps, trèslongtemps l'espérance d'être joués à Paris où la célébrité peut leur venir du soir au lendemain, que d'avoir la certitude d'être représentés sur un théâtre de province où leur succès ne dépassera pas la frontière du département, si même il va jusque là, et ne leur rapportera par conséquent qu'une gloire tout à fait locale et peu de profit. Je leur répondrai d'abord que, pour leur rendre moins sensible la différence qui existe entre les droits d'auteurs payés par les théâtres de province et ceux auxquels sont assujettis les théâtres de Paris, le succès ou le mérite de leurs œuvres leur assurerait des primes qui seraient à la fois un encouragement et une compensation; et ensuite que le meilleur moyen de vaincre les préjugés c'est de les combattre. Or, c'est un préjugé de croire que Lyon, Bordeaux, Strasbourg ou Marseille ne peuvent être, aussi bien que Paris, le berceau d'une grande renommée ; c'est aussi un préjugé de croire qu'à Paris seul appartient le don de vivitier les

intelligences, le privilège de pousser à l'enfantement des belles œuvres.

Je sais bien que notre organisation politique et territoriale diffère essentiellement de celle de l'Allemagne, et que nos plus grandes villes de province ne sauraient avoir, au point de vue de l'art, l'importance des plus petites capitales allemandes. Mais pourquoi n'essayerions-nous pas de faire de la décentralisation artistique autant que nos moyens et nos lois nous le permettent ? Parce que les principaux chefs-lieux de nos départements acquerraient plus d'autorité et plus d'initiative dans les choses de l'art, Paris cesserait-il pour cela d'être le cerveau de la France? De même qu'un ouvrage joué pour la première fois à Manheim, à Weimar, à Prague ou à Carlsruhe peut se répandre ensuite dans toute l'Allemagne et arriver sur les grandes scènes de Vienne et de Berlin, pourquoi un opéra joué à Marseille, comme le Jugement de Dieu, de M. Auguste Morel, ou la Fleurette, de M. Nessler, représentée avec beaucoup de succès à Strasbourg^ l'année dernière, pourquoi un ouvrage d'un mérite incontestable n'arriverait-il

1. Le théâtre de Strasbourg ayant une dotation annuelle de près de cent mille francs se trouve dans une position exceptionnelle. Cette dotation lui permet de compter au nombre des musiciens de son orchestre des virtuoses de premier ordre. MM. Wuilhej Grodvolle, Oudshorn, Stennebrugge, Leloup, Rucquoy, etc., font partie de l'orchestre du théâtre de Strasbourg, à la tÊte duquel est placé M. Hasselmans, musicien trèsdistingué, théoricien habile, qui dirige également le conservatoire de la capitale du Bas-Rhin, et dont l'éloge, comme chef d'orchestre, pourrait être fait par plus d'un compositeur.

pas jusqu'à nous, et pourquoi ne l'accueillerionsnous pas sans prévention, sans lui témoigner cette indifférence qui peut presque s'appeler du dédain?

S'il est vrai, comme on l'a dit souvent, que la plupart de nos célébrités sont venues de la province, il faut croire qu'il reste encore en province une certaine quantité d'individus exceptionnellement doués, mais qui, par des motifs d'intérêt, de famille ou de position, ne peuvent pas ou ne veulent pas venir se mêler au tourbillon parisien. J'en ai connu de ceux-là, et j'en connais encore qui sont des gens de talent, de beaucoup de talent. L'Opéra , le premier théâtre lyrique de France, n'est-il pas allé tout récemment prendre son chef d'orchestre dans un théâtre de province, à Lyon ? Les artistes de la valeur de M. Georges Hainl n'abondent pas à Paris et sont plus rares encore en province, je sais cela; mais pas si rares cependant que se l'imaginent ceux qui accordent à Paris toutes les supériorités et voudraient pour lui tous les monopoles. Il y a quelques mois^ j'assistais à Strasbourg à une touchante solennité, à un pieux hommage rendu par ses compatriotes à la mémoire d'un enfant de l'Alsace qui vécut pauvre, inconnu, et qui fut cependant un grand musicien. On célébrait l'anniversaire de la naissance de Hœrter et on inaugurait son buste sculpté par le ciseau habile de Friedrich, une autre gloire de clocher, à qui l'on doit la statue d'Erwin (l'architecte de la cathédrale de Strasbourg) à Steinbach, le monument de Turenne à

Saalbacli , le Fossoyeur du cimetière de Bade, la statue du grand-duc Léopold à Acliern, celle de Franz Deack, le Christophe Colomb de la pomme de terre, à Offenbourg, et bien d'autres monuments devant lesquels se sont arrêtés ceux qui ont parcouru en touristes l'Alsace et la Forêt-Noire. Qu'est-ce que Hœrter et où sont ses œuvres? Son nom se révélait à moi pour la première fois lorsque je fus conduit par un ami à la fête artistique donnée par V Union musicale, et voici ce que j'appris en écoutant la chaude allocution prononcée par le président de cette Société : Hœrter naquit à Strasbourg le 30 août 1795, et il fut tour à tour tailleur, soldat et prisonnier de guerre après la capitulation de Dantzig, brocanteur et contrebassiste. Les dix années qu'il passa à l'orchestre de Strasbourg développèrent ses aptitudes musicales, et, grâce à un travail obstiné, il pénétra les secrets les plus difficiles de la science dont il voulait se rendre maître. Placé à la tête de deux importantes institutions, le gymnase et le séminaire, il dirigea aussi la Société chorale^ présida aux travaux de \ académie de chant^ et donna l'impulsion à toutes les manifestations artistiques de sa ville natale. « Voilà donc, ajouta M. Prost, le spirituel biographe de Hœrter, voilà donc le modeste trafiquant de la rue des Tanneurs, sans maître, sans conseil, sans autre guide que luimême, devenu le maître, le conseil, le guide de tous ceux (jui demandaient à s'initier aux secrets de son art. » Hœrter écrivit plus de cent compositions, tant dans le genre sacré que dans le genre

profane : des oratorios, (Jes psaumes, des chœurs et des cantates dont la plus remarquable est celle qui est dédiée à Gutemberg. Mais, par une bizarrerie inexplicable chez un musicien, il avait entassé dans une des salles au-dessus du cloître dépendant du gymnase une nombreuse collection de partitions qui, selon son désir, ne devaient être produites qu'après sa mort. Le 29 juin d860, lors de l'incendie du gymnase, tout devint la proie des flammes. Voilà où sont les œuvres de Hœrter — à l'exception de quelques-unes qui nous sont restées pour témoigner de la science, de l'inspiration et, je dirai même, du génie du compositeur. Parmi celles-ci, V Alléluia^ que j'ai entendu exécuter par r Union musicale el par un orchestre presque exclusivement composé d'amateurs, est une composition que ne dédaigneraient pas de signer nos plus grands maîtres.

L'incendie qui engloutissait en quelques heures le travail de trente années fut pour Hœrter un coup terrible. « Spectateur de cet affreux sinistre, nous dit M. Prost en finissant sa notice biographique, le vieillard versa de chaudes larmes, et la perte irréparable qu'il subissait, au moment de toucher au terme de sa carrière, lui courba la tête et le plongea dans un abattement dont il ne put se relever. 11 mourut le 6 novembre 1863. »

Quand l'orateur , ému , posa sur le marbre animé par le ciseau du sculpteur une couronne de laurier d'or, des applaudissements éclatèrent dans toute la salle. Et quelques-uns de ceux qui applaudissaient sont, eux aussi, des artistes d'un

grand mérite; ils avaient connu Ilœrter, et ils avaient bien souvent déploré son abnégation et l'isolement dans lequel il avait vécu ; mais cette popularité qu'ils auraient voulue pour leur compatriote et qu'ils voudraient aussi pour euxmêmes, ils désespéreraient de l'atteindre, si leurs elîorts incessants ne devaient être quelque jour plus sérieusement encouragés. Qu'un lien solide, qu'une sorte de communauté artistique s'établissent entre la province et Paris, et des fêtes dans le genre de celle que je viens de rappeler ne seront plus seulement des fêtes de famille, mais bien de véritables manifestations nationales. En Allemagne, le maître de chapelle, l'artiste savant et modeste, qui vit loin des splendeurs et du mouvement des grandes capitales, peut voir son nom et ses œuvres se répandre de ville en ville et conquérir bien vite une renommée qu'il n'a pas eu besoin de rechercher pour qu'elle vînt au-devant de lui. Cela ne tient pas seulement à la différence que j'ai déjà constatée, et qui existe entre notre organisation territoriale et celle de l'Allemagne, mais bien à cette confraternité artistique, à cette union intime des intelligences qui est pour les Allemands une sorte de vertu nationale et que nous pratiquons à • peine, dans le cercle relativement étroit où nous nous sommes enfermés.

En assistant, à Strasbourg, à l'apothéose d'un grand musicien inconnu dont je voyais l'image sculptée par la main habile d'un artiste presque aussi inconnu que lui, je me disais que les réputations de clocher sont bien peu de chose, même

quand c'est à l'ombre du clocher d'une gigantesque cathédrale qu'elles s'abritent. Et voilà pourquoi j'ai écrit les quelques réflexions qui précèdent, sans autre prétention que celle d'avoir louché fort discrètement et d'une manière tout à t'ait superficielle à l'une des questions les plus intéressantes de notre époque, (jucslion qui se trouve tout naturellement résolue en Allemagne : la décentralisation artistique.

Les conclusions doivent être courtes comme les préfaces. Si l'éducation musicale, ainsi que j'ai pu m'en rendre compte, est plus avancée en Allemagne que chez nous, je ne nie pourtant pas les aptitudes du public français à apprécier un jour ou l'autre, autrement que par intuition, les beautés d'une œuvre musicale, et à ne plus se passionner pour certaines productions d'une valeur plus que contestable. J'ai fait l'éloge de l'organisation des théâtres allemands, j'ai vanté leurs orchestres et et le talent de leurs chanteurs, la variété de leur répertoire et le respect qu'ils témoignent, en général, à la pensée des maîtres; mais je ne puis oublier que c'est un compositeur allemand, l'un des plus grands génies de notre époque, qui, en nous apportant la primeur de ses chefs-d'œuvre, a constaté d'une façon éclatante la supériorité de notre Académie impériale de musique.

Septembre 1873.

Nous avons perdu l'j^sace et une partie de la Lorraine, mais on ne peut dire que les Prussiens aient conquis ni l'une ni l'autre de ces belles provinces. Ils sont les maîtres du pays, voilà tout. Depuis deux ans ils n'ont fait aucun progrès dans le cœur des habitants, et, sauf quelques défections que l'ambition ou la nécessité de vivre a amenées, la grande majorité des Alsaciens et des Lorrains est restée française et ne pactise point avec le vainqueur. Cette sorte d'ostracisme dont les Allemands sont frappés chez eux blesse leur orgueil et est tellement insupportable à quelques-uns que, parmi les fonctionnaires envoyés dans les provinces annexées, on en cite plusieurs qui, renonçant à des avantages sérieux sous le rapport du traitement,

ont déjà repassé le Rhin. Mais tous n'ont pas suivi le même chemin, et il est tel percepteur de Golmar, tel receveur de Ville, par exemple, qui, laissant la caisse vide, a été obligé de se mettre le plus possible à l'abri des recherches indiscrètes du gouvernement prussien. A Golmar, le déficit, m'a-t-on dit, est de 75,000 francs : une bagatelle pour un gouvernement auquel nous venons de payer 5 milliards. A Ville, le fonctionnaire infidèle était arrivé dans un état de délabrement complet; la garde-robe de M™^ la receveuse tenait fort à l'aise dans un sac de nuit sur lequel une main amie avait brodé en laine azurée la fleur du souvenir. Ce fut une entrée piteuse et pitoyable que celle de ce couple dans la petite ville ou, plus exactement, dans le grand village de Ville. Peu à peu l'aisance, puis la prospérité entrèrent dans le ménage : Monsieur avait fait venir de Berlin des bottes à hautes tiges et un uniforme superbe; Madame ne sortait plus qu'en robe de soie et accompagnée d'une suivante. Un beau jour on apprit que M. le receveur et son épouse avaient disparu en sauvant la caisse. Cela confirmerait assez ce qui m'a été dit, que la plupart des fonctionnaires que l'on envoie dans les provinces annexées laissent beaucoup à désirer sous le rapport des antécédents et de la moralité : le percepteur de Colmar était un ancien cordonnier.

Un certain nombre d'Alsaciens qui étaient dans la gendarmerie sont restés gendarmes : ce sont les plus sévères quand il s'agit de constater un délit et d'amener le délinquant devant la justice; plusieurs bas employés des chemins de fer de l'Est ont passé

au service de l'administration prussienne et n'aiment pas à être reconnus; d'autres se sont fait confirmer dans leurs emplois d'instituteurs, de gardes forestiers et de facteurs ruraux. L'inspecteur que je rencontrai l'année dernière faisant sa tournée des écoles du Ban-de-la-Roclie est un ancien professeur à l'École normale protestante de Strasbourg. L'instituteur de Fouday (actuellement Urbach) est un Ban-de-la-Rochois, du village de Sollbach, et un enragé Prussien. Certes, je suis loin de suspecter le patriotisme des habitants du Bande-la-Uoche, dont chaque chaumière conserve le souvenir et l'image du pasteur Oberlin; mais la plupart des paysans qui peuplent cette partie si pittoresque de la chaîne des Vosges sont protestants, et il en est parmi eux qui croient fermement (ils croient à bien autre chose encore) que les Prussiens les ont sauvés d'une nouvelle Saint-Barthélémy qu'était en train d'organiser contre eux, au moment de la guerre, le clergé catholique : les curés. Ils avouent pourtant que, à part la sécurité de leur culte , qui cependant n'était pas troublée sous la domination française, ils n'ont pas gagné grand' chose à devenir Prussiens : ils fument, à trèsbon marché c'est vrai, un tabac détestable, mais ils ne boivent plus de vin. Tout le vin d'Alsace s'en va en Prusse. Ces braves gens, qui ne comprennent pas un mot d'allemand, ne peuvent s'habituer à la bière, bien qu'on la leur livre à bas prix. Je les avais connus insouciants et gais, aimant à rire et aimant à boire, se réunissant volontiers dans la grande^ salle de l'auberge le dimanche, les

lilles et les garçons dansant, les vieux vidant leur chopine de petit vin blanc d'Andlau; je les ai retrouvés tristes et préoccupés, ne riant plus, ne dansant plus : les villages, si peuplés jadis, m'ont semblé déserts; le bruit des métiers de rubans, une industrie qui les aidait à vivre, trouble à peine le silence de la vallée : les grands lilateurs sont partis. Par exemple, ces braves habitants du Ban-dela-Roche n'ont rien perdu de leurs superstitieuses croyances. Ils croient aux sorciers et aux revenants. Ils ne mangeront pas du pain pétri par cette vieille fille qui, dans sa rage de ne pas avoir trouvé un mari, s'est faite sorcière et a des accointances avec le diable; si un tel est malade, c'est que son ennemi, son débiteur quelquefois, lui a jeté un sort. Une jeune et jolie fermière m'a affirmé sur l'honneur qu'elle avait vu dans l'étable de sa ferme la bête noire et velue qui venait tourmenter son père et lui donner des espèces de crises épileptiques. La bête noire et velue n'était autre qu'un baril d'eau-de-vie de prunes (en patois qwetché) auquel le bonhomme buvait à même quand il se croyait seul.

Au-dessus du vieux château du Ban-de-la-Roche, dont il reste à peine quelques pierres aujourd'hui, s'étend un assez vaste plateau où est située la ferme de Haut-les-Champs. C'est un endroit mal famé dans le pays et où, passé une certaine heure, les plus courageux et les plus sceptiques hésiteraient à s'aventurer : les esprits s'y promènent la nuit. Et n'allez pas vous aviser d'expliquer par quelque phénomène de physique élémentaire l'ap-

parition de feux follets autour de la ferme de Hautles-Cliamps. On vous rirait au nez.

L'époque où sera mise en vigueur la loi du recrutement verra bien des désertions dans ces montagnes où les fugitifs ne se laisseront pas prendre facilement ; les anciens soldats sont revenus : ils ont bien crié à la trahison, mais ils aiment encore, et malgré tout, le pays qu'ils ont servi. Et cela redouble l'aversion desjeunespourlecasque à pointe, le paratonnerre. Plusieurs ont déjà essayé de s'engager dans l'armée française : ils étaient mineurs, on n'en a pas voulu. Et puis on a fait croire aux parents que la loi prussienne les atteindrait euxmêmes, soit par une forte amende (1,000 tlialers), soit par la confiscation de leurs biens, si leurs enfants réussissaient à se soustraire à la conscription. Ce qu'il y a de vrai, c'est que le jeune homme qui quitte son village et sa ferme sans avoir satisfait à la loi du recrutement ne peut y revenir avant l'âge de trente ans. Je doute que l'armée prussienne recrute jamais en Alsace, pas plus qu'en Lorraine, un contingent de bons et braves soldats sur lesquels, le cas échéant, elle puisse compter. On traite cependant les conscrits des provinces annexées avec des égards tout particuliers, surtout ceux qui ne comprennent pas l'allemand, et il y en a un assez bon nombre ; les lois sévères de la discipline prussienne ne leur sont appliquées que pour de graves infractions. Si ces conscrits se plaignent de quelque chose, c'est d'être mal nourris. Et Dieu sait cependant si chez eux ils mangent des merles ! Des pommes de terre, des choux et du lait

caillé, voilà en toutes saisons la nourriture habituelle du paysan vosgien. Quand on parcourt ces montagnes qui pendant les hivers rigoureux sont recouvertes de cinq ou six pieds de neige, et quand on cause avec les habitants, on enlend partout le même langage: le sol les nourrit à peine; leur condition est misérable; il n'y a de bonheur que pour les émigrants, pour les gens des villes ou pour ceux auxquels le gouvernement confie une position. Ce qu'ils rêvent pour leurs enfants, c'est un diplôme d'instituteur, une maison forestière sur la lisière

de la forêt, ou une place de valet de chambre.

J'ai logé chez un fermier qui avait deux de ses enfants à l'École Normale de Strasbourg; depuis, tous les deux sont devenus instituteurs; le troisième travaille dans une fabrique, le quatrième est boulanger à Colmar; le plus jeune, seul, est encore à la ferme, et aide son père dans les travaux des champs. Mais qu'il eût bien vite fait de prendre son sac si j'avais voulu l'emmener à Paris ! Le père et la mère sont vieux ; quand ils mourront, la famille sera depuis longtemps dispersée, et la ferme sera vendue. Et ne croyez pas que l'exemple que je vous cite soit une exception, ne croyez pas non plus que ce soit la guerre qui ait fait tout le mal. Il y a longtemps, on le sait, que dans nos campagnes l'agriculture manque de bras, et que les grands centres attirent les paysans de la plaine et de la montagne. Hélas ! tous n'y font pas fortune ; mais ils y restent tout de même et leur village ne les revoit plus. Les Prussiens ont su du moins retenir ceux qui sont capables d'exercer des fonctions

de maîtres d'écola, de gardes forestiers ou de facteurs ruraux. Et par un moyen bien simple : ils ont doublé leur traitement. L'instituteur du moindre petit village du Ban-de-la- Roche a 900 fr. par an. Cette partie des Vosges, si pittoresque, si boisée, si bien cultivée et si française, a failli nous être conservée. On m'a montré, au sommet du Champdu-Feu, la première ligne de démarcation de notre nouvelle frontière. Mais les exigences stratégiques ont amené la modification du plan primitif, et le. protestantisme bien connu des habitants y a quelque peu contribué. Quelques lieues de territoire de plus ou de moins, ce n'était vraiment pas grand'chose pour un ennemi qui nous enlevait deux de nos plus belles provinces. Et de l'autre côté du Kanz, la petite ville de Senones, qui jadis faisait partie de la principauté de Salm, l'a échappé belle I C'est à quelques kilomètres de Senones que se trouvent la douane et le premier poteau prussien. Pendant la guerre, M. S..., l'un des propriétaires de la grande filature de Senones, installée dans les bâtiments dépendant de l'ancienne abbaye, fut accusé par les Prussiens d'être le chef d'une compagnie de francs-tireurs et faillit être fusillé; il fut gardé pendant vingt-quatre heures dans un café par un détachement de soldats dont l'ivresse eût certainement excusé, aux yeux de leur chef, un acte de maladresse ou la féroce fantaisie de quelque soudard impatient d'en finir avec un homme riche et qui avait d'excellent vin dans sa cave. M. S... fut relâché, faute de preuves convaincantes de sa culpabilité, mais on but son vin et on fit un cm-

prunt forcé à sa caisse. [1 ne croyait pas en être quitte à si bon marché. Aujourd'hui, M. S... s'occupe de l'inauguration du monument de dom Cabnet, le savant bénédictin qui fut abbé mitre de Senones, le correspondant et l'ami de Voltaire, auquel il donna l'hospitalité de sa magnifique abbaye et la clef de sa riche bibliothèque. C'est le sculpteur Falguière qui est l'auteur de la statue de dom Calmet.

. Le coup d'œil est superbe quand on descend le versant prussien du Kanz et qu'on a devant soi les villages de Saint-Biaise, de Bellefosse et de Fouday, ce dernier situé à l'entrée de la vallée de Schirmeck. La route de Fouday à Waldbach ou Waldersbach, ancienne résidence du pasteur Oberlin^ se bifurque au haut du village : un embranchement conduit à Belmont et va jusqu'au Champ-du-Feu; l'autre traverse la forêt de Chirgoutte et, passant par Breitenbach, va rejoindre la route de Ville. Cet embranchement n'est point encore terminé.

Au début de la guerre, c'était une grande distraction pour les habitants de Fouday que d'aller voir passer, le pistolet au poing, les dragons badois envoyés en estafettes pour surveiller la route de Rothau à Saint-Biaise. La plupart de ces cavaliers ne paraissaient pas très-rassurés et chevauchaient dans la crainte de francs -tireurs imaginaires; d'autres, au contraire, se montraient plus disposés à lier conversation avec les gens du pays et acceptaient volontiers des cigares et du vin. L'un de ceux-là, voyant briller une belle chaîne d'or sur la poitrine de M. L..., riche tilateur établi à Fouday,

s'avance résolument vers lui et lui demande l'heure qu'il est.

M. L... tire sa montre, une montre superbe. « Ah ! la belle montre, dit aussitôt le soldat en avançant la main pour la prendre. Donnez-la-moi, monsieur. » Et très-certainement il l'aurait prise si M. L..,, qui a longtemps habité Berlin, n'eût eu la présence d'esprit de lui dire en allemand : « Je vous la donnerais bien volontiers, mon ami, mais cette montre est un souvenir qui m'a été offert par le général comte de X..., aide de camp de S. M. le roi Guillaume. » Le cavalier piqua des deux et n'en demanda pas davantage.

Les habitants du JBan-de-la-Roche n'ont eu nullement à souffrir de l'invasion, bien qu'un soldat badois ait été tué par un paysan aux environs de Saint-Biaise. Et ils sont convaincus que c'est par respect pour la mémoire de leur vénéré pasteur, papa Oberlin, que le roi de Prusse a étendu sa protection sur les villages du Ban-de-la- Roche.

Le maire d'un de ces villages, chez qui j'ai diné un dimanche, riche paysan trois ou quatre fois médaillé aux concours agricoles du département, m'a demandé (il y a une quinzaine de jours) si nous étions toujours contents en France de M. Thiers! Et cela n'a rien de bien extraordinaire : les journaux allemands ne sont pas lus, au Ban-de-la- Roche, parce qu'on ne les comprend pas, et les journaux français n'y arrivent que par ricochet, de loin en loin. Et puis, quel changement dans la façon d3 vivre de ces bonnes gens ! Ils vivent isolés,

se défient les uns des autres, et en vous disant plus haut qu'ils ne chantent plus, qu'ils ne boivent plus, qu'ils ne dansent plus, j'aurais pu ajouter qu'ils ne parlent plus guère.

Si les villages protestants du Ban-de-la-Roche ont été épargnés, il n'en est pas de même des villages catholiques du val de Ville, à l'entrée desquels se dressent de grands crucifix.

J'ai vu, en allant de Ville à Schlestadt, le magnifique château de M. de Castex, qui fut saccagé et pillé par les Badois. Aujourd'hui, toute trace de dommage a disparu : le gouvernement prussien s'est montré généreux envers l'ancien chambellan de l'empereur, auquel il a accordé, m'a-t-on dit, mais je ne garantis pas ce chitfre, une indemnité de 80,000 thalers, soit 300,000 fr. Cet excès de générosité fait gémir et jaser les pauvres gens, qui prétendent, à tort ou à raison, que les indemnités qu'on leur a accordées sont loin d'être en rapport avec les pertes qu'ils ont subies.

Je ferai, si vous le permettez, quelques pas en arrière, pour vous parler de deux points de villégiature adoptés depuis assez longtemps par les Alsaciens, et que les événements dont ils ont été victimes ne leur ont pas fait abandonner : c'est le couvent de Sainte-Odile et le chalet du Hohwald. Du haut de la terrasse de Sainte-Odile, la vue s'étend au loin sur cette magnifique plaine d'Alsace parsemée de jolis villages, traversée par le Rhin qui apparaît au loin comme un mince filet d'argent, et ayant pour dernière limite à Tliorizon la Forêt-Noire et le duché de Bade. De l'autre côté,

l'œil plonge dans un océan de sapins, au milieu desquels on voit serpenter les maisons en tuile rouge du long et étroit village de Klingenihal. Ces deux sites, si différents d'aspect, suffiraient à l'admiration du touriste s'il ne trouvait bien d'autres sujets d'intérêt et d'émotion dans les souvenirs qu'évoquent les vieux châteaux, les pierres druidiques et les vestiges de l'occupation romaine groupés tout autour du couvent. La fontaine de Sainte- Odile, qui a, je crois, la double vertu de guérir les maux d'yeux et de rendre les femmes fécondes, est un but de pèlerinage. Une fois les dévotions terminées, les pèlerins entrent se reposer au couvent, où ils trouvent bon repas et bon gîte. Mais avec le progrès de la civilisation et la conquête prussienne, les prix ont doublé. Et c'est d'une main ferme et exercée que la Frau Mutter (la mère abbesse) fait sur une ardoise le compte de chaque touriste, de chaque pèlerin. Il en est de même au chalet du Hohwald, situé au fond d'une haute vallée tout entourée de forêts, à 12 ou 15 kilomètres de la petite ville de Barr. Un délicieux chemin à travers bois conduit de Sainte-Odile au Hohwald, en passant par la Waldsbruch, et de même qu'on ne va guère au Hohwald sans monter à Sainte-Odile, on ne va guère à Sainte-Odile sans descendre au Hohw-ald. L'établissement dirigé par Mme Kuntz a pris depuis quelques années les proportions d'un hôtel de premier ordre, et une vaste construction s'élève maintenant à côté du chalet rustique que la ville de Strasbourg donna à la veuve du garde forestier assassiné dans l'exercice de ses fonctions. J'ai vu,

il y a trois ans, un des assassins qui, sa peine expirée, rentrait dans ses foyers au Ban-de-la-Roclie. Son fils, un jeune soldat, était venu l'attendre au passage dans une ferme que j'habitais. La reconnaissance entre le père et l'enfant fut une des scènes les plus touchantes auxquelles j'aie jamais assisté. On m'a appris cette année que l'ancien forçat était parti pour l'Amérique, et qu'on avait déjà de ses nouvelles : il est en prison à New-York pour tentative de meurtre sur son gendre.

Une particularité m'a frappé à Sainte-Odile comme au Howald : les Alsaciens affectent de ne parler que le français, et on n'y rencontre guère que des Alsaciens, J'ai fait la môme remarque aux Trois-Épis {Drei yEhren)^ près de Colmar. C'est là qu'eut lieu après la guerre un scène violente, suivie d'un duel, entre un Alsacien resté Français, et un notable de Colmar qui venait d'accepter du service dans l'administration ou dans la magistrature prussienne. Le lendemain, on lisait placardée dans la grande salle de l'auberge du sieur Petitdemange une affiche par laquelle ce brave homme, soigneux de ses profits, invitait ses hôtes à la paix et à la concorde qui conviennent aux habitants des verts paysages et des riantes solitudes. Un Prussien et sa femme, s'étant glissés parmi les pensionnaires habituels de M"^ Kuntz, ont été reconnus et ont dû déguerpir. Un jour, à table, le vide se lit autour d'eux. Ils quittèrent le chalet le même soir. Des enfants (cet âge est sans pitié) s'étaient même amusés à découper le chapeau du mari qu'ils avaient trouvé accroché dans le vesti-

bule. Trois Autrichiens étaient au Howald en même temps que moi. On les reconnaît à leur accent d'abord et aussi à l'élégance de leurs manières. Ce n'est pas à eux qu'on applique et qu'on pourrait appliquer Tépithète de Schicob. J'écris le mot comme on le prononce en Alsace. Tout Prussien est un Schivob (corruption du substantif Schwâbe qui veut dire Souabe). Jadis, avant l'entente cordiale entre les deux peuples, les Allemands appelaient les Italiens des Welches, mais cette qualification n'avait certes rien d'aussi injurieux que celle de Schivob donnée par les Alsaciens à leurs nouveaux maîtres.

Je n'affirme pas que le peuple des campagnes ait moins de patriotisme que le peuple des grandes villes ; mais comme dans les villages, à part deux ou trois petits fonctionnaires, un douanier et un gendarme quelquefois, on ne voit pas de Prussiens, la haine, tout en étant peut-être aussi violente, à moins d'occasions ou de prétextes de se manifester que dans les villes de garnison. Et pourtant, à part quelques actes très-répréhensibles que l'autorité allemande n'est pas toujours parvenue à punir, les relations entre les soldats et le peuple ne semblent point être sur un pied d'hostilité bien féroce ; dans certaines localités, les bons patriotes gémissent même sur la faiblesse du sexe faible. Que voulez-vous? c'est le prestige de l'uniforme qui fait oublier la couleur de la cocarde. Cependant il ne faudrait pas se fier aux apparences. Je sais bien que, dans telle grande ville d'Alsace oii je me suis arrêté, la femme d'un hôtelier a fait

tenir sur les fonts baptismaux son dernier né par un officier prussien, mais ailleurs j'ai rencontré un brave homme d'aubergiste qui, après avoir causé très-amicalement avec un employé supérieur de l'administration allemande, est venu à moi et m'a dit: « Monsieur, voilà une des pires nécessités que notre nouvelle situation nous impose. Mais je vous en prie, vous qui avez le bonheur d'être resté Français, ne vous méprenez pas sur mes sentiments à l'égard de cet homme : mon gendre est capitaine d'artillerie dans l'armée française et je déteste les Prussiens plus peut-être qu'il ne les déteste lui-même, car ils ont pillé ma maison et assassiné un de mes serviteurs. » Et ayant dit ces paroles, cet homme se mit à pleurer.

La dernière fois que je suis allé à Strasbourg, les zouaves et les turcos campaient au Polygone et s'apprêtaient à passer le Rhin, ce qui faisait que les âmes sensibles s'apitoyaient sur le sort de ces pauvres Badoisl Je n'y suis plus retourné depuis. J'aimais Strasbourg comme ma ville natale: la vue de tant de ruines m'eût fait saigner le cœur. Mais je viens de revoir Colmar et Mulhouse. A Colmar surtout, le contraste est frappant entre ce qu'était cette jolie ville, si heureusement située, et ce qu'elle est aujourd'hui. Les quartiers les plus riches semblent inhabités; la place du Champ-de- Mars est déserte. Plus de joyeuses chansons le soir, dans les brasseries; plus de jolies promeneuses et de pittoresques costumes le dimanche dans les jardins publics. Tout est morne, tout est silen-

deux, et si un groupe s'arrête devant la statue du général Rapp, ce sont des soldats prussiens qui plaisantent agréablement sur l'attitude, quelque peu excentrique du reste, que l'artiste a donnée au vainqueur d'Iéna et d'Essling.

A Mulhouse, les grandes industries qui y sont restées entretiennent un peu plus d'animation qu'à Colmar. Mais ces bandes d'ouvriers et d'ouvrières qui au coup de midi sortent des fabriques semblent avoir perdu cette bonne jovialité, ce rire franc et épanoui qui distinguaient le travailleur alsacien. Et presque tous parlent français. Interrogez en allemand ces filles de brasserie, elles vous répondront en français, en français quelque peu équivoque sans doute, mais qui est l'affirmation d'une nationalité perdue et que l'on a l'espoir de reconquérir un jour.

Ma joie a été extrême quand j'ai revu en arrivant à Belfort les uniformes des employés du chemin de fer français. J'en avais assez des casquettes rouges des chefs de gare, des tuniques vertes des gendarmes, de ces figures rougeaudes de fantassins, de ces grands sabres que messieurs les officiers traînent bruyamment sur le pavé des villes. Et à peine descendu de wagon, j'ai traversé le faubourg où une armée de maçons travaille et j'ai couru à la forteresse. Du haut de la plate-forme où le drapeau tricolore n'a pas encore été replacé, la vue est admirable. Au milieu de ces petites maisons à tuiles rouges étroitement serrées les unes contre les autres s'élève la cathédrale toute criblée de projectiles. La ville et le petit faubourg du

Fourneau adossé à la forteresse ont peu souffert du bombardement; mais que de dévastations! que de décombres I que de maisons effondrées 1 que d'arbres mutilés dans le grand faubourg des Ancêtres ! Eh bien I à Belfort tout le monde est heureux, tout le monde est content. « Ah I monsieur, me disait un brave homme quej'interrogeais sur les épisodes du siège, si vous saviez comme cela s'oublie depuis quelques jours que le clairon français sonne à nos oreilles ! »

Le mauvais temps m'a forcé de continuer mon voyage en chemin de fer de Belfort à Remiremont. Là, j'ai trouvé un ciel plus clément et j'ai pu reprendre mon bâton et mon sac. Il y a deux routes, fort belles et fort agréables toutes les deux, pour aller de Remiremont à Gérardmer : la route de Rochesson, plus longue de 3 kilomètres, et celle du Tholy ; c'est cette dernière que j'ai suivie. Le petit village de Tholy, bâti en escarpement sur le flanc de la montagne, tire toute son importance d'une grande fabrique de toile, dont les vastes bâtiments sont situés dans une verte prairie de l'autre côté du chemin. Le clocher du village fait face à la cheminée de Tusine.

Je suis arrivé à Gérardmer le soir : de légères vapeurs s'élevaient au-dessus du lac ; la lune brillait à travers les4)ranches des noirs sapins, et au loin, dans chacune de ces nombreuses chaumières qui peuplent les collines environnantes, apparaissait la lueur vacillante de la lampe du tisserand. A Gérardmer, tous ceux qui ne font pas des fromages font de la toile. Au milieu de ce ravissant

paysage, le tic-tac du métier a sa poésie, comme ailleurs le tic-tac du moulin.

Un de nos peintres célèbres, M""" Henriette Browne, s'est fait bâtir, au bord du lac de Gérardmer et sur la lisière de la forêt, dans une situation des plus pittoresques, un joli petit chalet qui est un vrai bijou. Tout, dans cette élégante demeure, laisse voir la main d'une habile artiste, d'une femme distinguée et du goût le plus délicat. Les promeneurs ne manquent jamais de s'arrêter devant la barrière rustique qui en ferme l'entrée, et les quelques amis privilégiés qui eu franchissent le seuil vous diront combien est affectueuse et cordiale l'hospitalité qu'on y reçoit.

Depuis l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine, beaucoup de voyageurs et de touristes, qui ne veulent point passer la frontière, s'arrêtent à Gérardmer. Quand j'y suis arrivé, l'hôtel de la Poste était encombré; les succursales de l'hôtel étaient envahies et cent cinquante personnes mangeaient à la même table. Je n'aime pas cette vie en commun qui vous impose les conversations les plus insignifiantes et, supplice bien plus cruel, une sonate ou un air varié sur l'opérette en vogue quand le mauvais temps retient les voyageurs dans le salon de l'hôtel. Aux Trois-Epis, on danse et on joue la comédie; à Gérardmer, les soirées sont plus calmes, et ceux que ne captive pas le charme de la musique se couchent de bonne heure pour se préparer à l'excursion du lendemain.

Les deux buts de promenade les plus fréquentés sont la Schlucht et le lac Blanc. On côtoie pour arriver à la Schlucht les lacs de Longemer et de Retournemer, et là, un sentier à travers bois, qu'on appelle le chemin des Dames, vous conduit en moins d'une heure au chalet de M. Hartmann. Ce chalet, qui a été construit il y a quelques années pour recevoir la visite de l'empereur Napoléon III, est à cheval sur la ligne frontière qui sépare la France du territoire allemand.

On va de la Schlucht au lac Blanc en suivant la crête de la montagne, toute tapissée de chaumes ; les bornes kilométriques, de chaque côté desquelles sont gravés un F (France) et un D (Deutschland), vous indiquent le chemin. Si, un peu avant d'arriver au lac Blanc, on se penche du côté du versant prussien, on aperçoit deux petits étangs qui vous tout assez l'effet de cuvettes dans lesquelles on se serait débarbouillé après une nuit passée en chemin de fer. C'est le lac Vert et le lac Noir. Le lac Blanc est bien plus vaste, et, vu le soir, éclairé par les rayons de la lune, il est d'un aspect vraiment féerique. Comme on oublie volontiers, assis au bord de cette eau tranquille, le poteau blanc et bleu et l'inscription tudesque qui ont attristé le regard au chalet de la Schlucht !

Les Alsaciens en villégiature aux Trois-Fpis font assez ordinairement l'excursion du lac Blanc en passant par la Grande-Baroche ; pour ceux qui n'ont pas de carte routière et qui ne connaissent pas les chemins, M. Petitdemange, propriétaire de l'hôtel des Trois-Epis^ pousse l'obligeance jusqu'à

leur tracer de sa main un plan indicatif avec lequel il n'y a pas moyen de s'égarer.

A peine revenu à Gérardmer, j'ai eu de la pluie, et il m'a fallu renoncer encore une fois au plaisir de continuer mon voyage à pied. Brouillard sur les liauteurs, pluie dans la plaine, la saison des voyages a fini trop tôt cette année.

J'ai donc fait en diligence le trajet de Gérardmer à Laveline, où s'arrête l'embranchement du chemin de fer qui part d'Épinal et arrivera bientôt, hélas ! jusqu'à l'entrée de la vallée de Granges.

D'Épinal à Nancy la seule distraction est de contempler les figures curieuses et étonnées des villageois qui se pressent aux barrières de chaque station pour voir passer avec le même intérêt les trains de marchandises et les trains de voyageurs.

Nancy, avec ses longues et larges rues qui se coupent à angle droit, a toujours été une ville triste. J'y suis arrivé un dimanche : la musique militaire jouait dans le parc où il y avait foule autour des musiciens. Mais je m'attendais à plus de mouvement, à plus de manifestations joyeuses, et le soir, en remontant la rue Stanislas, je me demandais avec stupeur ce que devait être Nancy pendant l'occupation allemande.

J'écris ces mots au courant de la plume. Ce sont les impressions de voyage d'un touriste, et rien de plus. J'aime ces bons Alsaciens, j'ai voulu les revoir. Et si je vous ai dit qu'il y avait peut-être plus de patriotisme dans les villes que dans les

villages, savez -vous à quoi cela tient? c'est que dans les chaumières il est rentré depuis la guerre, et même pendant la guerre, beaucoup de soldats qui se sont crus trahis ; c'est que sur ces montagnes qui sont des forteresses naturelles, il n'y avait pas un canon ; c'est que, dans ces villages, il n'y avait pas un fusil. Ceux qui ne disent pas : On nous a trahis I disent : On ne nous a pas défendus. Pas un soldat français pendant la guerre n'a traversé le Kanz ni le Donon et ne s'est montré dans la vallée de Schirmeck, ni dans aucun de ces étroits défdés où une poignée d'hommes aurait pu arrêter un régiment. Quelques francs-tireurs se promenaient sur les routes et ne faisaient pas grande besogne; les gendarmes eux-mêmes avaient perdu de leur prestige et s'étaient départis de leurs habitudes de vigilance. Vous allez en juger.

J'habitais, au début de la guerre, une ferme dans la montagne, tout près de Belmont. On vint me prévenir un jour que deux colporteurs à la mine suspecte étaient dans l'auberge du village, où ils devaient passer la nuit. L'un était un grand jeune homme dont la barbe était luisante, bien peignée et les ongles bien tenus ; il avait du linge blanc et des bottes hnes. L'autre avait les cheveux bouclés, la barbe rousse et sentait le juif. Quand j'entrai dans l'auberge, où un groupe de paysans les entourait, ils me demandèrent si je parlais l'allemand, me disant qu'on semblait se défier d'eux et me montrèrent leurs papiers. L'un s'appelait Meyer, l'autre avait un nom polonais. On

les avait forcés de quitter Strasbourg où ils avaient laissé, disaient-ils, leurs femmes et leurs enfants. Je remarquai (ju'en tant que colporteurs ils n'étaient guère habiles, car ils se trompaient à chaque instant sur le prix de leurs marchandises, jarretières, pendeloques de cuivre, porte -monnaie, objets de mercerie, fleurs artilicielles et autres articles de menue bimbeloterie. Je n'avais aucune qualité pour pousser plus loin mes investigations, et je me contentai d'exprimer quelques doutes sur leur identité au maire de l'endroit.

Le lendemain, le fils de l'aubergiste arrive chez moi tout etfaré et me raconte que, lorsque les deux colporteurs furent enfermés dans leur chambre, sa mère, ayant regardé par le trou de la serrure, les avait vus occupés à écrire, à tirer des lignes sur un papier de grande dimension ; que le plus jeune, avant de se mettre au lit, avait changé de linge, et que son compagnon, sans doute son domestique, lui avait apporté à boire sur une assiette ! A leur dîner, ils s'étaient fait servir de la viande et des œufs frais, ce qui ne constituait pas un repas assez frugal pour des colporteurs qui n'avaient rien vendu. Cette idée que ces colporteurs sont des espions me décide à les poursuivre. Ils étaient partis de très-bonne heure et avaient de l'avance sur moi. Je m'étais fait accompagner d'un garçon de la ferme et nous ne les rejoignîmes que fort tard au village de Ranrupt : tandis qu'on les croyait couchés depuis longtemps déjà, ils veillaient. Dans plusieurs endroits où ils s'é-

taient arrêtés nous apprîmes qu'ils avaient questionné les habitants sur le chiffre de la population, sur les récoltes, sur les ressources du pays et que, si à Belmont ils prétendaient ne pas savoir un mot de français, ailleurs, ils parlaient notre langue parfaitement. Au maire de Bellefosse ils demandèrent s'il recevait quelque journal de Strasbourg ou de Nancy. Bref, on envoya chercher les gendarmes de Saales : à trois heures du matin ils arrivèrent ; à six heures, nos deux colporteurs entrèrent dans la salle de l'auberge pour prendre leurs boîtes qu'ils y avaient laissées. En apercevant les tricornes et les baudriers blancs, ils devinrent tout pâles. Les gendarmes les firent passer dans un cabinet, et suivant notre recommandation, après les avoir interrogés, après avoir examiné leurs papiers, ils les fouillèrent. Mais la pudeur des bons gendarmes n'osa aller trop loin, c'est-à-dire là où les deux espions avaient sans doute caché leurs plans et leurs papiers secrets ; et après avoir retourné les poches de leurs vêtements et exploré les tiges de leurs bottes, ils les laissèrent partir comme ils étaient venus. Plus tard j'appris par un habitant du Bande-la-Roehe que l'un de ces deux quidams, celui qui avait des ongles soignés et des bottes fines, occupait une haute fonction dans l'arrondissement de Schlestadt.

On parle encore des faux colporteurs de Belmont au Ban-de-la-Roche, comme on parle des faux élèves de l'École forestière de Nancy à Obernay, et des Kellner badois dans les auberges du val de

Ville. Et l'on dit que ces bons Allemands, qui nous haïssent encore plus depuis qu'ils nous ont battus qu'ils ne nous haïssaient avant de nous battre, ont été bien plus forts et surtout bien plus (ins que nous.

Le Caire, 31 décembre 18 71.

PREMIERE REPRESENTATION DE Aida.

Il y a un proverbe turc qui dit : « Ne fais pas aujourd'hui ce que tu peux faire demain. » C'est juste l'inverse de ce qui se dit chez nous. Mais je ne suis pas depuis assez longtemps dans ce pays où tant de choses vont alla tnrca pour en avoir pris les habitudes et suivre ses maximes au pied de la lettre. Je ferai donc mon feuilleton aujourd'hui afin qu'il puisse partir demain. Et vraiment, ce ne sera pas le plus difficile ni le plus pénible des travaux que j'ai mission d'accomplir en ce genre. Lorsque j'ai accepté de venir en Egypte, assistera la première représentation d'Aïda, il a été bien convenu que je ne subirais aucune influence et que j'exprimerais mon opinion avec la plus entière franchise. L'opéra de M. Verdi eût été médiocre, je l'eusse dit sans détour; il a réussi, il méritait de réussir : je suis heureux d'en répandre 1 la bonne nouvelle et de féliciter le maestro au- \ quel, on le sait, je n'ai jamais témoigné ni beau-

coup d'admiration ni une bien grande sympathie. Voilà donc une œuvre très-intéressante, trèsrernarquablC;, qui sera certainement appréciée en France comme en Italie, et qui a été écrite à l'instigation d'un prince égyptien. Si magnifique et si absolu que soit le souverain de ce pays, il n'avait pas le pouvoir de décréter un chef-d'œuvre, et il le savait bien lorsqu'il a demandé, pour en donner la primeur au théâtre du Caire, une partition inédite au plus populaire des compositeurs italiens. M. Verdi, avec les meilleures intentions du monde, eût très-bien pu répondre au désir du khédive, comme il répondit, il y a quelques années, à l'invitation du czar, par la Forza del destina. Heureusement le sujet à'Aïda vaut infiniment mieux que celui-ci et a bien mieux servi l'inspiration du compositeur. Il y a même trouvé l'occasion de faire de la couleur locale, ce qui ne lui est pas arrivé souvent, et ce qu'il ne semblait pas rechercher dans ses précédents ouvrages. Un motif turc qu'on lui a envoyé de Constantinople et une mélodie indigène qui accompagne sur la flûte les évolutions des derviches tourneurs ont été à M. Verdi d'un précieux secours, et j'ajouterai que ces deux thèmes qui ont beaucoup de caractère, mais qui comportent quelques mesures seulement, acquièrent dans la partition une importance réelle par la façon habile dont ils sont traités, par l'instrumentation et la disposition des voix. Avec l'un, M. Verdi a fait le chœur de Termuthis et des prêtresses de Vulcain, dans l'intérieur du temple de Memphis; avec l'autre, il a fait une sorte de danse mystique. Ces deux

motifs, qui se succèdent et se répondent l'un à l'autre, produisent le plus charmant etfet et sont présentés, modulés et ramenés avec un art infini. Je les ai écoutés avec ravissement, et pourtant mon oreille n'en est plus à subir le charme de ces douces surprises que font éprouver les mélodies d'Orient à ceux qui les entendent pour la première fois. Mais tout le mérite de la partition n'est pas là. A ceux qui nieni, le mouvement en musique, M. Verdi vient de répondre cornme le philosophe de l'antiquité : il a marché. Certes l'ancien Verdi subsiste encore; on le retrouve dans Aida avec ses exagérations, ses brusques oppositions, ses négligences de style et ses emportements. Mais un autre Verdi atteint de germanisme s'y manifeste aussi, usant d'une manière fort habile, avec une science et un tact qu'on ne lui soupçonnait pas, de tous les artifices de la fugue et du contrepoint, accouplant les timbres avec une ingéniosité rare, brisant les vieux moules mélodiques, même ceux qui lui étaient particuliers, caressant tour à tour les grands récits et les longues mélopées, recherchant les harmonies les plus nouvelles, les plus étranges quelquefois, les modulations les plus inattendues, donnant à l'accompagnement plus d'intérêt, souvent plus de valeur qu'à la mélodie elle-même ; enfin, comme le disait Grétry en parlant de Mozart, mettant parfois la statue dans l'orchestre et laissant le piédestal sur la scène. Je n'ai jamais bien saisi la justesse de cette expression; mais elle est tellement acceptée, que je m'en sers sans le moindre scrupule. •

188 NOTES DE BlUSIQUE.

Ah I il ne faut pas qu'on vienne me dire maintenant: M. Verdi vit dans l'isolement le plus complet et reste absolument indifférent à toute œuvre nouvelle, à tout système nouveau. On m'assurait il y a quelques années qu'il n'avait jamais lu Don Juan. C'est bien possible, mais il l'a lu depuis , et il a même été beaucoup plus loin. Je suis bien certain que les œuvres de Richard Wagner lui sont familières, et celles de Berlioz pareillement. Il a dû aussi étudier quelque peu les partitions de Meyerbeer et se rendre compte des procédés de M. Gounod qui ne sont pas ceux du premier venu. Ses études en ces différents genres n'étaient peut-être qu'ébauchées quand il a écrit Don Carlos; elles sont fort avancées, sinon absolument complètes aujourd'hui. Et s'il persiste dans sa nouvelle manière, le maestro Verdi, pour quelques enthousiasmes qui se refroidiront autour de lui, opérera bien des conversions et se fera bien des adeptes, même dans les cénacles où jusqu'à présent il n'était guère admis.

Ce n'est certainement pas la transformation de Gluck, ni celle de Rossini, ni celle de 3Ieyerbeer, passant de Margarita d'Angiù ou du Crociato à Robert-le- Diable^ mais enfin c'est quelque chose de plus qu'une simple évolution, et ceux qui connaissent la nature abrupte et le caractère indiscipliné du maître italien verront dans les velléités et dans les tendances que révèle la partition à' Aida beaucoup plus et beaucoup mieux que de vagues promesses pour l'avenir.

Cette partition, je l'ai lue très-attentivement et

je l'ai entendue trois fois, y prenant chaque fois un plaisir nouveau. Sous le rapport de l'invention mélodique, on ne peut pas dire qu'elle soit d'une grande originalité; on y trouve plusieurs réminiscences, non seulement des maîtres que j'ai cités plus haut, mais aussi de 31. Verdi lui-même : l'auteur du Ballo in maschera, de Luisa Mille?' et du T?'ovatore s'y reconnaît particulièrement. N'importe; telle qu'elle est, avec ses réminiscences et ses imperfections, c'est, je le répète, une œuvre des plus remarquables et à laquelle les musiciens, quel que soit le drapeau sous lequel ils s'abritent, prendront, il n'en faut pas douter, un très-vif intérêt. Je parle des musiciens qui n'ont pas de parti pris : celui qui dans les questions d'art ne montre ni ' sincérité ni bonne foi n'est point un artiste. )

Peut-être est-il temps de donner quelques détails sur le livret et sur les magnificences de la mise en scène.

Le Roman de la Momie, de Théophile Gautier, a bien pu suggérer à M. Mariette l'idée du poëme à' Aida, mais il n'y a pas une seule situation dans le poëme d'Aïda qui soit empruntée au Roman de la Momie. Ce poëme est donc une invention du savant directeur du Musée de Boulaq, de l'illustre égyptologue qui a attaché son nom à tant de merveilleuses découvertes, et tout récemment à celle du Sérapeum. Il l'a écrit tout entier, en prose. C'est M. Camille du Locle qui l'a mis en vers et qui, avec ce talent et cette intelligence scénique dont il a donné plus d'une preuve déjà, l'a accommodé suivant les exigences du drame lyrique. Le

rôle de M. Ghislanzoni (c'est le seul nom qui figure sur l'affiche à côté de celui de M, Verdi) s'est donc borné à traduire en vers italiens les vers français de M. du Locle. Je ne commets pas la moindre indiscrétion en révélant ce mystère. Et d'ailleurs il me semble assez naturel que chacun reçoive la part qui lui revient dans le succès (VAïda.

L'action, dit le livret, se passe à Memphis et à Thèbes, à l'époque de la puissance des Pharaons. Une date plus précise ne nous eût rien appris de plus, de même que nous ne voyons aucun inconvénient à ce que le père d'Amnéris s'appelle tout simplement le Roi.

I Le premier tableau représente donc un jardin,

' dans le palais du roi, à Memphis. D^s vases de

fleurs et des arbustes ornent la scène. A droîle

s'élève le pavillon royal, surmonté d'un baldaquirf^>i

etJûxnié d'une double ligne de colonnes en^bois. ^

Il paraît qu'avant la restauration due à M. Mariette-Bey, ce genre d'architecture des anciens Égyptiens (l'architecture en bois) était complètement inconnu des archéologues. Au fond, on aperçoit la plaine fertile de l'Egypte et dans le lointain les pyramides et le sphynx déjà mutilé, gardant, l'entrée du désert immense.

Le grand-prêtre Ramphis vient annoncer au capitaine des gardes Rhadamès que l'Ethiopie se soulève encore et menace Thèbes et la vallée du Nil. L'Isis sacrée, qui a été consultée, a désigné le chef suprême des phalanges égyptiennes : « Il est jeune, il est brave... » Et le grand-prêtre s'éloigne pour aller porter au roi les décrets de la divinité. « Si

j'étais ce guerrier! s'écrie Rhadamès.... Si mon songe s'accomplissait! Je reviendrais vainqueur vers ma douce Aida ; je voudrais lui rendre le beau ciel et les douces brises de sa patrie, poser sur sa tête une couronne royale et lui dresser un trône près du soleil. » Rhadamès ne sait pas qu'Aïda, l'esclave d'Amnéris, est la fille du roi d'Ethiopie Amonasro, celui-là mùme qu'il est appelé à combattre. Il ne sait pas davantage que le cœur d'Aïda et celui de la fille du Pharaon brûlent pour lui de la même llamme.

Le roi entre en scène, suivi de son cortège de prêtres, de ministres et d'officiers; il leur dit la nouvelle, apportée par un messager, de la révolte d' Amonasro, et leur fait connaître que Rhadamès a été désigné par Isis elle-même pour marcher contre l'envahisseur. On entonne l'hymne de guerre, et le cortège se rend au temple de Vulcain,oii Rhadamès doit revêtir les armes sacrées et invoquer la protection du Dieu des batailles. Tandis qu'Amnéris lui remet l'étendard qui doit le guider à la victoire, Aïda, dont le secret va bientôt être surpris par sa puissante rivale, demande tour à tour aux dieux qu'elle sert le triomphe de son père et celui de son amant. Et le rideau tombe sur la plainte touchante de la jeune esclave.

Le second tableau nous montre l'intérieur du temple de Yulcain : c'est le Ramesseum de Thèbes, du temps de la dix-neuvième dynastie, restauré avec un art merveilleux. Au fond d'un vaste portique formé de colonnes de pierre, s'ouvre une grande porte par laquelle on aperçoit le Nil efla^

192 NOTKS DE MUSIQUE.

cliaînc lybique. Au milieu se dresse l'autel surmonté de la statue de Vulcain, revêtue des attributs propres à cette divinité. On voit reproduit sur la façade de l'autel ce bijou qui est au musée de Boulaq, et qui représente les emblèmes de la Haute et de la Basse-Egypte sous la forme du groupe de rUréus et du A'^autour aux ailes déployées. Les murailles sont couvertes d'inscriptions et de sujets religieux. Les légendes hiéroglyphiques sont de la p]us scrupuleuse exactitude : il en est de même de la disposition des personnages : les dieux tournent le dos à l'axe, et les rois en adoration ont le visage tourné vers cet axe. Des vases d'encens, vases assyriens aux anses à tête de cheval, supportés par des trépied s^d^or, figurent dans le tem- ' pie comme des trophéesoiës victoires égyptiennes. Ramphis et ses prêtres sont au pied de l'autel, dans le sanctuaire; Termuthis et les prêtresses invoquent l'immense Phtah, esprit animateur du monde, feu incréé, éternel, qui donne ajj^ / soleil sa lumière, Phtah qui du néant a tiré le r^ ciel et l'onde, vie de l'univers, source d'éternel amour.

Pendant que Rhadamès se dirige vers l'autel, les prêtresses exécutent la danse sacrée et placent un voile d'argent sur la tête du jeune guerrier. Après une courte invocation à Vulcain, l'arbitre de toute guerre humaine, Rhadamès revêt l'armure que lui présente le grand-prêtre, et la toile tombe sur la reprise de l'hymne religieux et des danses mystiques.

C'est là une des pages les mieux réussies de la

partition, et assurément l'une des plus colorées. Au moment où Ramphis s'adresse à la divinité :

Nume, custode e vindicc, Di questa sacra terra,

et la conjure d'étendre sa main protectrice sur le sol égyptien, l'orchestre, qui jusque-là était resté dans la demi-teinte, se déchaîne tout à coup avec une superbe énergie, les violons lançant comme des fusées leurs gammes ascendantes, tandis que les basses, renforcées par les instruments de cuivre, exécutent un dessin en mouvement contraire.

M. Verdi aime ces oppositions et les réussit quelquefois.

Les deux tableaux que je viens d'analyser forment le premier acte et doivent se succéder par un changement à vue; mais ici, à cause de l'exiguïté de la scène (c'est un inconvénient auquel il sera facile de remédier), on a été obligé d'en faire deux actes séparés par un entr'acte assez long. Aida n'a pas d'ouverture ; on n'en écrit plus depuis que le public a pris l'habitude de ne venir au théâtre qu'après le lever du rideau. Une introduction dont la phrase principale est conliée au quatuor en sourdines, reproduit en style fugué la plainte amoureuse à' Aida à la iin du premier tableau. Cette introduction m'a rappelé en même temps le prélude de Lohengrin et le Lamento qui sert de préface à la seconde partie des Troyens (les Troyens à Cartilage]. Les violoncelles divisés accompagnent en canon le récit du grand-prêtre; des fanfares de trompettes sonnent d'une façon assez

194 NOTES ]>R MUP.IQUÊ.

caractérislique pendant le monologue de Rhadamès. La romance qui vient ensuite n'est pas absolument originale au point de vue mélodique, mais elle renferme de jolis détails dans l'accompagnement et dans l'instrumenlation. Je citerai aussi le duo entre Rliadamès et Aranéris se terminant en trio par l'entrée d'Aïda, et dont la péroraison a de la chaleur et un accent très-dramatique. L'hymne guerrier chanté par le roi et par le grand-prêtre, puis repris par le chœur, est d'un bon style, simple, large, un peu dans la manière de Hasndel ; le grand air d'Aïda, dont la forme est toute moderne et n'a rien de commun, par conséquent, avec les cavatines que l'on connaît, est une belle inspiration, très-pathétique et qui est vraiment écrite de main de maître. J'ai déjà parlé du second tableau, dont j'aime énormément la couleur poétique, et dans lequel le compositeur a tiré un si heureux parti de deux mélodies orientales : le chant des prêtresses et Talr de danse exécuté par trois flûtes à l'unisson.

Eh bien ! je défie qui que ce soit, après avoir lu l'analyse à peu près technique de ces deux premiers tableaux, d'écrire une seule note des morceaux que j'ai cités, d'en chanter le moindre fragment. Alors à quoi bon tant de paroles Inutiles? Il se peut qu'on lise avec quelque Intérêt la critique d'un ouvrage classique que l'on a souvent entendu, ou celle d'une partition que l'on a sous les yeux, à l'exécution de laquelle ont a assisté la veille ou que l'on entendra le lendemain. Berlioz a écrit d'admirables pages en ce genre sur l'œuvre de Spontlnl,

de Gluck et de Beethoven. Mais écrire du Caire à Paris que la romance de Rhadamès est en si bémol et que le chant de Termuthis, à la fin du dernier acte, reparait dans le ton de sol bémol mineur, c'est tremper dans l'encre une méchante plume d'auberge pour ne rien dire du tout. Et d'ailleurs n'ai-je pas suffisamment défini Timpression qu'avaitproduite sur moi l'œuvre de M. Verdi, et le t'ait le plus intéressant à signaler n'est-il pas celui de la transformation qui vient de s'opérer dans la manière du célèbre maestro ? •

Je vais donc poursuivre l'analyse du poëme et mécontenter de noter au passage les morceaux qui m'ont le plus particulièrement frappé.

Nous sommes, au second acte, dans un salon de l'appartement d'Amnéris. La fille du roi, la rivale d'Aïda, est entourée de jeunes esclaves qui la parent pour la fête triomphale pendant que des danseuses nubiennes exécutent autour d'elle un pas bizarre, instrumenté d'une façon très-pittoresque et très-colorée. Est-ce un motif arabe ou une inspiration de M. Verdi ? On ne m'a pas suffisamment renseigné à ce sujet; c'est l'un et l'autre, peut-être. Ce que je puis affirmer, c'est que le chœur des esclaves est fort joli et se termine par une phrase charmante qui module de sol mineur en sol naturel. Qu'on veuille bien me passer ce dernier trait. Aïda, trompée par les fausses caresses d'Amnéris, lui avoue qu'elle aime Rhadamès. Alors éclate entre les deux femmes une scène de jalousie dans laquelle l'esclave suppliante essaye vainement de fléchir le courroux de la vindicative Égyptienne:

« Tremble, ô vile esclave I je suis l'arbitre de ta destinée... Les furies de la haine me remplissent le cœur. » Une musique militaire se fait entendre derrière la coulisse : c'est l'hymne guerrier du premier tableau qui accompagne le retour de Rhadamès victorieux,

La scène change et représente une des entrées de la ville de Thèbes. Sur le devant, un groupe de palmiers; à droite, le temple d'Athor- Aphrodite et un trône surmonté d'un dais de pourpre. Au fond, une longue avenue de sphynx, à l'extrémité de laquelle se découvre le panorama de la ville^ avec ses pylônes aux grands mâts décorés de banderoles blanches et rouges. Au frontispice du dais qui surmonte le trône du roi est un épèrvier aux ailes déployées et tenant deux sceptres : le fouet (excitation) et le crochet (retenue), double emblème de la royauté, trouvé au temple d'Edfou. La place est encombrée de peuple. Le roi s'avance, suivi de ses ministres, des prêtres, officiers, porte-enseignes et flabellifères ; Amnéris , accompagnée de ses esclaves, s'asseoit à la droite du roi.

Alors commence le défilé, c'est-à-dire une procession merveilleuse, fantastique, d'une richesse inouïe, incomparable, et qui passe devant les yeux du spectateur comme un long éblouissement. En tète des troupes marchent deux sonneurs de trompettes, instruments munis de pistons, mais de forme antique et tels qu'on en a vu dans Joseph, à la dernière reprise de cet ouvrage à l'Opéra-Comiciue. Ces trompettes, longues et minces, ont été fabriquées à Milan et envoyées au Caire par M. Verdi lui-

même. Les troupes se composent de deux corps formés chacun par trois pelotons. Les soldats du premier corps ont la dalmatique jaune et bleue ou rouge et blanche; ces costumes ont été copiés à Bab-el-Molony sur le tombeau de Rhamsès IIL Les deux premiers pelotons sont composés d'archers; le troisième est armé de piques. Les troupes du deuxième corps ont d'abord la masse d'armes et le bouclier; suivent des nègres armés de piques, et ceux-là sont de vrais et superbes échantillons de la race ; enfin viennent les Schardanas, vêtus de riches costumes exactement reproduits d'après les bas-reliefs. Au commencement du règne de Rhamsès, les Schardanas envahirent l'Egypte du côté de la Cyrénaïque. Vaincus à la fin, ils entrèrent dans l'armée égyptienne et formèrent les gardes d'honneur du roi. Ils habitaient les îles de la Méditerranée, et sont vraisemblablement les ancêtres des Sardes actuels. Défilent ensuite quatre groupes de danseuses représentant l'Asie, l'Ethiopie, la Lybie et l'Egypte.

Les images des divinités symboliques s'avancent à leur tour, les prêtres portant sur leurs épaules la barque sacrée d'Athor. Enfin paraît Rhadamès, monté sur un palanquin que soutiennent huit officiers escortés des gardes du roi et des principaux dignitaires de la cour. Le cortège est fermé sur le groupe des prisonniers éthiopiens au milieu desquels est Amonasro, le père d'Aïda. La marche qui accompagne ce défilé splendide a beaucoup de caractère et je ne m'arrêterai pas à quelques réminiscences que l'on y a remarquées. J'aime le

chaut des femmes que reprennent ensuite en tutti les voix et l'orchestre ; j'aime aussi le récit d'Amonasro et le sextuor que ne dépare pas un vague souvenir du final àe Norma. La fin de cet acte est bien bruyante et bien italienne, à ce qu'il m'a semblé.

. 4u lever du rideau du troisième acte, nous voyons ^les bords du Nil éclairés par un rayon de lune. Entre des rochers de granit s'élèvent d'élégants pal- "raiers dont les ombres sont reflétées par les eaux du fleuve : sur le sommet des rochers, à moitié caché par le feuillage, se dresse le temple d'isis, reproduction fidèle du temple de Philœ. C'est Despléchin, le grand artiste dont nous apprenions la mort le jour même de la représentation à' Aida, qui a peint ce délicieux tableau tout entier de sa main.

Amnéris, conduite par le grand-prêtre, vient invoquer la déesse, la mère immortelle et l'épouse d'Osiris. Le roi a récompensé le courage héroïque de Rhadamès, le vainqueur d'Amonasro, en lui donnant la main de sa fille. Et pendant qu' Amnéris prie dans le temple, Amonasro adjure Aïda de ravir à Rhadamès, qu'elle attend, le secret des opérations militaires qui se préparent contre les Éthiopiens encore une fois révoltés. Il y a là entre le père et la fille un duo dont certaines parties font songer à Mignon regrettant la patrie absente : « Tu reverras les forêts embaumées , les fraîches vallées, nos temples d'or... Épouse heureuse de celui que tu aimes tant, tu pourras jouir d'un bonheur iimmenscl » — » Un seul jour d'un si

doux enchantement, répond Aida; une heure d'une telle joie, et puis mourir f »

Rhadamès dévoile à Aida le fatal secret; surpris et dénoncé par Amnéris, il reste entre les mains des prêtres, tandis qu'Amonasro et Aida, qui essayent de fuir, sont poursuivis par les gardes du roi.

Le six[ème tableau (quatrième acte) nous intro- ^it dans une salle du palais : à droite, la porte qui mène au souterrain où sont assemblés les "prêtres; à gauche, l'allée conduisant à la prison de Rhadamès. On aperçoit au fond de la scène une statue colossale dont le dessin a été copié dans la première cour de Medinet-Abou, Rhadamès repousse les supplications d' Amnéris, qui veut le sauver, puis se rend dans le souterrain. Les intej-pellations des prêtres et leurs imprécations contre l'accusé qui refuse de se disculper, le silence de Rhadamès indiqué par un roulement de timbales dans la coulisse, les sanglots d'Amnétis restée seule sur le théâtre, voilà assurément une scène capitale de l'ouvrage, non moins dramatique et non moins bien réussie que celle du Ti^ouvère à laquelle on peut la comparer, même musicalement.

Rhadamès est déclaré traître ; il mourra. Au ta-

.J^leau final, la scène est divisée en deuç^ étages,

comme^étaient certains temples de la Haute-Egypte :

.en haut, le^emple resplendissant de lumières; en

— JiâSj le souterrain sombre. Rhadamès parait au

milieu d'une longue file d'arcades qui se perdent

dans l'obscurité ; au-dessus, deux prêtres achèvent

de sceller la pierre qui ferme l'entrée du souter-

rain. La flûte et la clarinette, à l'octave l'une de l'autre, imitent un gémissement ; Rhadamès s'aperçoit qu'il n'est pas seul dans le souterrain. Aida l'y a précédé, et on ne se demande pas comment elle y est venue ni comment elle a pu y rester cachée trois jours, tant il y a de poignante douleur dans les suprêmes étreintes, dans leséternels adieux des deux amants. Comme contraste à cette scène déchirante, on entend, dans la partie supérieure du temple, la reprise du chant de Termuthis, accompagné par les danses des prêtresses. Et ici encore il nous faut louer l'habileté avec laquelle le compositeur a su combiner ensemble des lambeaux de phrases déjà entendues et si différentes par l'expression et par le rhythme.

Le drame s'achève kmezzavoce, l'orchestre murmurant en sourdines quelques notes vaporeuses sur les derniers regrets et les premiers espoirs que confie à Rhadamès l'amoureuse Aida : « Vois-tu, l'ange radieux de la mort s'est approché de nous. Il nous emporte vers les joies éternelles sur des ailes d'or. Pour nous déjà le ciel s'est ouvert... Là cessent toutes douleurs... là commence Textase d'un immortel amour!.., »

Voilà certes un beau poëme, très-dramatique, très-musical, et qui eût tenté l'inspiration de plus d'un compositeur. Dépouillé de l'éblouissante mise en scène et des merveilles archéologiques dont il est entouré ici, il perdrait assurément aux yeux des spectateurs une grande partie de son prestige, mais il n'en conserverait pas moins la puissance de son action, fertile en péripéties dramatiques^-

et le charme de ses incidents poétiques et colorés.

Les principaux rôles &'Aïda sont confiés à jljmo» Pozzoni-Anastasi et Grossi, à MM. Steller, Costa, Medini et Mongini; l'exécution est excellente ; les chœurs marchent avec ensemble et précision; l'orchestre obéit docilement au bâton de commandement de son habile chef, le célèbre contre-bassiste Bottesini.

Le théâtre du Caire est disposé et aménagé intérieurement comme la plupart des théâtres italiens; il n'y a ni stalles de galerie, ni stalles de balcon, et les baignoires dominent l'orchestre. La décoration, or mat sur fond blanc, est d'un goût parfait; l'intérieur des loges est rouge foncé, le devant est garni de tentures en velours de la même couleur; un vestibule à colonnades précède l'entrée de l'orchestre et donne accès à deux escaliers latéraux qui conduisent aux étages supérieurs. Le foyer est au second étage; il est spacieux et magnifiquement orné; on s'y promène peu pendant les entr'actes. Les spectateurs à tarbouch viennent dans le vestirbule et y fument leur cigarette en lisant avec beaucoup de gravité une aflîche qui leur interdit de fumer. '

Je n'ai qu'à me louer de l'accueil qui m'a été fait par S. Exe. Drahnet-Bey, le surintendant des théâtres du vice-roi, et pa|? le khédive lui-même, que j'ai bien sincèrement félicité du succès à' Aida. Ce prince aime les arts, et le prouve : il a demandé àM. Verdi la partition A' Aida, et àM.Ussi, l'un des peintres les plus distingués de l'école de Florence, un tableau dont j'ai admiré l'esquisse, et qui re-

présente le départ du Tapis pour la Mecque. Cette cérémonie a lieu demain., et je compte bien y assister.

Avouez qu'un prince comme Ismaïl-Pacha vaut bien tel souverain qui gagne de grandes batailles, et surtout tel autre qui les perd.

Le Caire, 3 février 1872.

Je reviens de la Haute-Egypte, ivre de soleil, aveuglé de poussière et rassasié d'hiéroglyphes. Depuis Boulaq, où l'on s'embarque, jusqu'à Philœ, qui est le terme du voyage, j'ai vu des villages bâtis avec du limon, et des raffineries de sucre dont les tuyaux de fonte et les hautes cheminées s'élancent dans l'air comme des minarets; j'ai vu les verts palmiers et les sycomores au feuillage spmbre se refléter dans l'eau transparente du fleuve ; j'ai entendu grincer les sakiehs et vu manœuvrer les chadoufs par des fellahs tout nus, à peu de chose près. — Heureux les peuples qui n'ont pas besoin de se vêtir I Et cependant à l'air triste et résigné de ces fellahs, on serait tenté de croire qu'ils ne comprennent pas leur bonheur. — J'ai vu des palais et des temples ensevelis sous de misérables huttes, j'ai marché dans les galeries humides où sont les tombeaux des prêtres et les tombeaux des rois, je suis entré dans les hypogées, dans les grottes, dans les spéos, je suis descendu

dans les cryptes, j'ai senti sur ma ligure des battements d'ailes de chauves-souris, j'ai vu des cou^ chers de soleil splendides, des femmes voilées et des femmes sans voiles, des danseuses jaunes à Kéneh et des danseuses noires à Assouan, des sphynx et des obélisques, des derviches qui agitaient leur sonnette et des moines coptes qui nageaient pour venir nous demander des bakhchich : j'ai vu des grues et des ibis, des gypaètes et des hérons, mais je n'ai pas vu de crocodiles.

Notre voyage a duré vingt-deux jours, et nous étions vingt-deux passagers à bord du Saïda; l'équipage se composait d'une dizaine de matelots, chauffeurs et mécaniciens, d'un docteur égyptien, d'un drogman grec, du pilote, du capitaine (un nègre du Soudan) et d'un singe, parent du capitaine.

Le drogman, à lui seul, mériterait une mention particulière. Je le vois encore, je le verrai toujours avec sa couffiek autour de la tête, son fouet à la main et ses grandes bottes à l'écuyère. Il se nomme Timoléon Bocoupoli; les Anglais (car il y avait des Anglais à bord) l'appelaient mister Caméléon, et les Arabes Napoléon tout simplement.

Timoléon m'avait pris en amitié et me faisait ses confidences. Une jeune gouvernante anglaise qu'il avait détournée de ses devoirs et qui l'attendait à Beyrouth lui causait beaucoup de tourment. Pour être drogman, il n'est pas nécessaire d'être philosophe. Timoléon est un type ; deux de ses cousins sont partis au commencement de la guerre et ne sont pas revenus. Timoléon a juré de les venger :

« Au premier signal, m'a-t-il dit, j'arrive à Paris h la tête d'une compagnie d'Albanais. » Et il le fera comme il le dit, car Timoléon est brave et a pour les Français une affection toute particulière. Aussi ai-je été le premier à lui signer un certilicat qui témoigne de son intelligence, de son zèle et de sa probité. Que ceux qui iront en Palestine se souviennent de Timoléon. Timoléon ne veut plus naviguer sur le Nil ; il va maintenant servir de guide aux touristes qui font le voyage de Jérusalem.

Les ruines de Karnak, par un beau clair de lune, sont d'un aspect féerique ; le temple d'Edfou est admirablement conservé, et du haut de ses pylônes on jouit d'un panorama magnifique ; la vallée des tombeaux est une des plus belles horreurs qui se puissent voir ; je me suis reposé avec délices sous les frais ombrages de l'île d'Éléphantine; j'ai admiré la grâce voluptueuse des danseuses nubiennes; j'ai écouté avec ravissement, le soir, cette note plaintive et douce, un peu nasillarde peut-être que les pâtres tirent de leur chalumeau; j'ai traversé une partie du désert pendant que le hkamsin soufflait; j'ai eu de la pluie (et quelle pluie!) à Assouan, là où l'Egypte finit et où la Nubie commence; j'ai vu passer sur d'élégantes dahabiehs de jeunes misses qui lisaient le guide de Murray; je me suis senti écrasé, anéanti par l'imposante grandeur du temple de Denderah; l'île de Philœ, avec ses longues colonnades, ses vastes portiques et ses hauts pylônes, m'a vivement impressionné, et je ne me lassais pas de contempler la magnificence des paysages qui l'environnent.

Mais le plus charmant souvenir que me laissera mon voyage dans la Haute-Egypte, c'est la visite que j'ai faite aux ruines d'Abydos, parce que j'y suis allé seul. Du moins je n'avais avec moi que mes deux compagnons ordinaires, qui ne m'ont jamais quitté pendant toute la durée de mon voyage, deux compagnons qui m'ont expliqué de la façon la plus claire et avec la science la plus aimable tout ce que je voyais, l'un aimant les descriptions poétiques, l'autre familier comme personne avec les monuments et les souvenirs des anciennes dynasties : le livre de M. Maxime Du Camp et celui que M. Mariette-Bey a écrit tout exprès pour les invités du khédive, lors de l'inauguration du canal de Suez.

De Billianeli à Abydos le chemin est ravissant : après avoir traversé un petit bois de palmiers on entre dans des champs de fèves, dans des prairies d'un vert d'émeraude coupées par de petits canaux desséchés. Les buffles noirs vous regardent avec leurs grands yeux étonnés; les dromadaires accroupis ont dans la bouche de grosses touffes d'herbe qu'ils mâchent solennellement; tout à l'en tour les troupeaux sont épars et le fellah fume tranquillement sur le seuil de sa hutte de roseaux. Plus loin, c'est une charrue primitive, à laquelle sont attelés fraternellement un chameau et une vache ; debout sur le tronçon d'une colonne, un jeune garçon souffle dans un chalumeau; des femmes passent; les plus vieilles ramènent précipitamment sur leur visage, à la vue de l'étranger, les plis de leur voile ; des enfants vêtus d'une lois

f[ue, de petits diables noirs, se roulent dans la poussière à l'entrée du village d'Harabahmedtbuneh, et courent après moi, selon l'usage oriental, pour me demander un bakhchich; j'arrive aux ruines, et je suis émerveillé de la fraîcheur des peintures décoratives du grand temple de Séti, déblayé tout récemment par les ordres du khédive, et sous la direction de M. Mariette. C'est dans ce temple qu'a été découverte une table de rois plus complète et mieux conservée que celle dont s'est enrichi le musée de Londres : « Séti roi et Ramsès encore prince, dit le savant directeur du musée de Boulaq, y sont représentés debout^ l'un faisant l'offrande du feu, l'autre récitant l'hymne sacré. Devant eux sont rangés, comme dans une sorte de tableau synoptique, les cartouches des soixante-seize rois(Séti s'y comprendlui-même) auxquels ces hommages sont dédiés, et ce n'est pas sans une certaine émotion qu'en tête de la liste on voit paraître le nom de Menés, l'antique et vénérable fondateur de la monarchie égyptienne. »

En montant vers le nord on trouve une enceinte de briques crues. C'est là, ajoute M. Mariette, que fut Thines, le berceau de la monarchie égyptienne ; c'est là aussi que fut le tombeau de l'Osiris d'Abydos, qui était pour les habitants de l'Egypte ce que le Saint-Sépulcre est pour les chrétiens.

Après être resté deux heures seulement au milieu des ruines, il m'a fallu reprendre le chemin de Billianeh. On ne s'appartient pas quand on voyage sur un bateau à vapeur de la Compagnie Cook. D'ailleurs le soleil allait disparaître; le ciel s'eni-

pourprait déjà de ses derniers rayons. Tout en marchant, je regardais les teintes de l'occident et je voyais peu à peu grandir l'ombre qui allait bientôt envelopper le paysage; dans le lointain, on entendait ce bruit particulier aux campagnes de tous pays quand la journée est finie, et l'air, un air tiède et vaporeux, m'envoyait les effluves embaumées du soir. Tout était tranquille; mon coursier aux longues oreilles avait ralenti son allure, et je songeais, en apercevant au loin la blanche cheminée du Saïda, que pour les plus charmants voyages il est quelquefois de tristes retours.

C'est en descendant le Nil que nous nous som-mes arrêtés à Billianeh pour faire l'excursion d'Abydos. Le surlendemain nous étions à Syout. Entre Minieh et Beni-Souef, le même moine copte, dans le même costume, est venu s'accrocher grelottant à la poupe du navire et nous a demandé, au nom du Dieu des chrétiens, dont il se dit le serviteur fidèle, une bouteille d'araki et un bakhcliich.

Le 1" février, je revenais au Caire et j'allais entendre Aida pour la cinquième fois, le jour même de mon arrivée.

Hier, M""^ Marie Sass, dont je ne vous ai pas encore parlé, je crois, chantait le Trouvère; demain, elle chantera la Juive, et on donne mardi à son bénéfice la Fille du Régiment. Avant de partir pour la Haute-Egypte, je l'avais entendue dans Faust, un rôle qui ne semble pas écrit pour elle, et dans lequel cependant elle montre une souplesse de talent que je ne lui soupçonnais pas. Les oppositions

de style que l'on trouve dans l'œuvre de M. Gounod en rendent l'exécution fort difficile pour la plupart des cantatrices, et si beaucoup s'y sont essayées, peu y ont l'éussi. Nous l'avons bien vu à Paris, où M""* Carvalho reste encore la seule, la vraie Marguerite. Eh bien! je vous assure que M""" Sass dit la ballade du roi de Thulé et l'air des bijoux avec une grâce charmante et une légèreté qui paraît toute naturelle. Évidemment on est moins surpris de la façon dont elle chante la belle phrase du trio final; là elle déploie toute l'ampleur, toutes les sonorités de son admirable organe, et c'est une grande émotion dans toute la salle. On oublie en ce moment que M""^ Marie Sass est une artiste française (née en Belgique), et on l'applaudit comme si elle venait de Florence ou de Milan.

Le théâtre du Caire est un théâtre plus italien que pas un théâtre d'Italie. Il a été bâti en six mois : commencé au mois d'avril de l'année 1869, on l'a inauguré le 6 novembre; et, pendant la première saison, on n'y a pas donné moins d'une quinzaine d'ouvrages, opéras et ballets, dont les costumes, les décors et tous les accessoires ont été confectionnés, peints et fabriqués par des ouvriers et des artistes parisiens.

Ce théâtre, qui contient moins de monde que le théâtre des Variétés (de 800 à 850 personnes seulement), est cependant beaucoup plus grand, et aussi y est-on beaucoup plus à l'aise; les loges sont fort belles, les rangs de stalles sont suffisamment espacés pour qu'on y circule librement.

Quand on aura donné à la scène les dégagements indispensables aux évolutions des grands cortèges et aux promenades triomphales, le théâtre du Caire n'aura plus rien à désirer qu'une affluence plus considérable de spectateurs. Dès la seconde représentation d'un ouvrage quelconque, même quand il a obtenu du succès, on voit des vides dans la salle. Chaque saison, dont la durée est de cinq mois, ne produit pas plus 100,000 francs de recette; les abonnements rapportent 177,000 fr., et comme les dépenses s'élèvent à plus de 1 million, cela donnerait un assez joli déiîcit si le théâtre ne recevait pas du khédive une subvention vraiment royale, 800,000 fr. par an.

Le personnel est fort nombreux relativement': il se compose de cinquante-quatre musiciens d'orchestre, soixante-quatre choristes, quatre-vingtdeux danseurs et ballerines, sans compter la figuration, et de vingt premiers sujets. Au théâtre du Caire, il n'y a que des premiers rôles et des choristes, les seconds rôles n'existent pas. J'aime cette façon délicate de sauvegarder l'amour-propre des chanteurs, amour-propre sans limites, et je m'étonne qu'un usage si excellent ne soit pas généralement adopté dans les théâtres européens.

^jme Pozzoni-Anastasi, que je n'ai encore entendue que dans le rôle d^Aïda est une artiste de grand mérite et douée d'un sentiment dramatique bien supérieur à celui de la plupart des cantatrices itahennes. Sa voix est très-étendue et d'un timbre sympathique ; j'avais cru que le rôle d'^ ïda était écrit un peu haut pourM^^Pozzoniet que par cela même

elle devait éprouver, à le chanter comme elle le chante, une certaine fatigue; mais il paraît que je m'étais étrangement trompé.

M""^ Grossi est bien connue du public parisien ; elle a toujours sa belle voix de contralto, dont les cordes basses surtout ont une sonorité harmonieuse pleine de charme.

J'entendrai demain M""" Contarini dans le rôle d'Eudoxie de la Juive, et j'espère que vousvoudrez bien attendre mon retour à Paris pour savoir ce que je pense de la voix et du talent de M"^ Contarini.

M. Steller a été, comme M™* Grossi, pensionnaire du Théâtre-Italien de Paris, sous la direction de M. Bagier. Mais M. Medini, le grand-prêtre d'Aïda, le Méphistophélès de Faust, est un artiste que je ne connaissais pas et que je suis très-enchanté de connaître. Il a un magnifique organe, une belle prestance et on le dit très-bon musicien. Quant à M. Mongini, ce n'est certainement pas un chanteur sans mérite, puisqu'il chante pour la bagatelle de 400,000 francs par saison; mais sa voix a, dans les notes élevées, des inflexions gutturales que je n'aime point, et qu'il est rare aujourd'hui de ne pas rencontrer chez les ténors de la Péninsule comme chez les ténors d'outre-Rhin.

Le théâtre du Caire est dirigé par S. Exe. Drahnet-Bey, qui a le titre de surintendant et ne dépend d'aucun ministère. Il est par conséquent maître absolu chez lui. Le khédive lui accorde une confiance sans bornes, et bien justifiée, du reste, par l'infatigable activité et le zèle qu'il déploie

dans des fonctions très-difficiles et très-délicates aussi. Depuis la fondation du théâtre, on y a représenté plus de trente ouvrages italiens et français : la Juive, la Muette, Faust, Fra-DiavolOy Don Giovanni, la Favoy^ile, Norma, Sémiramis^ les Huguenots, Cinspino e la Comare, le Barbier, VEHsire d'amore, Aida et la plus grande partie du répertoire de Verdi. La saison prochaine on montera el Guarani, du maestro Lopez, ouvrage donné à Milan avec un certain succès; Ruy-Blas, du maestro Marchetti, et qui, à ce qu'il paraît, a également réussi sur les premiers théâtres italiens; i Lombardi, la Saffo, de Mercadente, Poliuto et Robert-le- Diable.

Et comme si ce n'était pas assez d'une si rude besogne pour un seul homme, même quand on l'appelle : Excellence, et qu'il est surintendant, Drahnet-Bey va reprendre la direction du Théâtre- Français, où l'on joue le drame, le vaudeville et l'opérette, ce théâtre n'étant point dans une situation bien prospère depuis qu'il a été abandonné à l'industrie privée. J'y ai applaudi hier, car j'étais à la fois, mais non pas en même temps, auThéâtre- Italien et au Théâtre-Français, M"° Camille Dortet dans le rôle de la comtesse de Terremonde de la Princesse Georges, et M'"^ Samary dans celui de la princesse. M"^ Dortet et M™^ Samary sont les nièces d'Augustine et de Madeleine Brohan, ce qui veut dire que ce sont des comédiennes de bonne race; une jeune et charmante actrice, Mlle Louvenard, joue avec beaucoup d'aisance et de distinction le petit rôle épisodique créé au Gymnase par

M""" Fromentin. On donne assez souvent au Théâtre- Français du Caire, mais je n'ai point encore assisté à des spectacles de ce genre, les opérettes de M. Offenbacli, de M. Lecocq et de M. François Bazin.

Quel malheur qu'on ne puisse pas échapper à sa destinée! Il me semblerait infiniment plus doux, au lieu d'aller m' enfermer dans une salle de spectacle, de me promener le soir, si à une certaine heure l'entrée n'en était défendue par une grille infranchissable, dans ce beau jardin de V Esbékieh où il y a des grottes et des cascades, des kiosques et des belvédères, des ponts rustiques et des lacs entourés de gazon vert, de beaux arbres et des fleurs odorantes, des tourniquets où l'on paye une piastre et des becs de gaz. Dans vingt ans on se demandera si Gérard de Nerval n'a point rêvé lorsqu'il a décrit certains quartiers du Caire où, même aujourd'hui, on ne trouve presque plus le moindre vestige des usages, des mœurs et de l'architecture de l'Orient, dont les plus beaux spécimens sont presque des ruines. Et ce sera peut-être la gloire d'un artiste français, d'Ambroise Baudry, le frère du peintre illustre, d'avoir fait revivre dans ces constructions qui auront leur place au centre du quartier européen, toutes les merveilles, toutes les élégances, toutes les délicatesses de cette architecture.

Ce quartier européen est vraiment superbe; mais je me soucie peu de retrouver à plus de six cents lieues de Paris le boulevard du Prince-Eugène, le square des Batignolles et l'avenue de LamoUe-Pi-

quet, nos lourdes casernes et nos maisons plates et monotones dans leur uniformité. J'aime mieux les mosquées ornées de stalactites, et les rues étroites avec leurs maisons aux moucharabiehs dentelés, et les bazars abrités du soleil où s'étalent les beaux tapis de Perse et les longues karamanies, les narghilés incrustés de cuivre et les vieilles armes circassiennes, les grands vases de Chine, les bronzes japonais, les faïences anciennes et les émaux cloisonnés. Je préfère le café mousseux que vous sert un Barbarin dans quelque coin éloigné du vieux Caire à celui que l'on boit au Divan oriental, et je ne suis jamais si heureux que lorsque je chevauche sur mon baudet à travers le Khan-Khalil ou les tombeaux des califes, en compagnie de mon lidèle ânier Schahabaham.

Et tandis que je chevauche ainsi, ferme et droit sur mes étriers, j'oublie qu'il se fait à Paris des chutes qui pourraient faire croire à un revirement dans le goût musical du public parisien, si l'on no savait combien peu il faut se laisser prendre à ces signes trompeurs.

Est-il donc vrai, comme les journaux l'affirment, que le Roi Carotte n'a pas réussi, que la Tour du Chien vert fait regretter la Boite de Pandore^ et que Fantasio n'a point trouvé grâce devan t des spectateurs ordinairement si bienveillants et si peu ditiiciles ?

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