C.-M. Weber, lome II, page
M. Charles Réty. Je ne veux pas, à la suite de mon illustre prédécesseur, revenir sur les sublimes beautés d'une œuvre pour laquelle mon admiration est égale à la sienne, et que le public d'aujourd'hui semble avoir mieux appréciée qu'elle ne le fut il y a dix ans. Je n'évoquerai pas davantage les souvenirs que m'ont laissés mademoiselle Gruvelli et madame Viardot dans le personnage d'Éléonore, pour les opposer à la profonde impression que j'ai éprouvée en entendant chanter ce magnifique rôle par mademoiselle Gabrielle Krauss. Madame Schrœder-Devrient et le ténor Haitzinguer, qui faisaient partie de la troupe de Rœckel, ont chanté Fidelio à la salle Favart en 1829 et 1830, et il n'y a vraiment pas de ma faute si je n'ai point entendu ces deux célèbres artistes. Je me bornerai donc à remercier M. Bagier de Theureuse tentative qu'il vient de réaliser avec un succès qui, malgré les moyens d'exécution dont pouvait disposer le directeur du Théâtre-Italien, n'était rien moins que certain. Et je féliciterai bien sincèrement les artistes qui ont concouru à l'excellente exécution du chef-d'œuvre. Mademoiselle Krauss a trouvé les» accents les plus pathétiques, les plus émouvants, les plus passionnés, dans le grand air en mi majeur du premier acte (cet air est placé au second acte dans la partition d'orchestre publiée avec paroles allemandes et françaises par Aristide Farrenc) et dans le duo qu'elle chante avec Florestan. Voilà la vraie grande artiste, la vraie cantatrice-étoile du Théâtre-Italien. Et elle joue comme elle chante, avec la même vérité d'expression, la même so'
bî'icté d'eiïet, la même puissance dramatique. Mon aimable et spirituel confrère, M. Guy de Gharnacé, n'a rien exagéré dans son intéressante biograjiliie de mademoiselle Krauss^ (illustrée d'un très-beau portrait buriné par M. Morse), en assignant à la cantatrice viennoise, à l'élève préférée de madame Marcliesi, le premier rang parmi les illustrations de l'art lyrique contemporain. M. Fraschini a chanté avec un grand style et une voix toujours jeune, toujours fraîche, toujours belle, le rôle de Florestan; Agnesi est excellent dans le rôle du gouverneur ; sa voix a de l'éclat, de la rondeur, et il chante en musicien consommé; Ciampi est parfait aussi dans le rôle de Rocco ; Palermi et mademoiselle Ricci (celle-ci chante quelquefois un peu trop haut) ont complété un ensemble qui ne laisse que bien peu de chose à désirer. Le chœur des prisonniers aurait produit plus d'effet si les choristes eussent été moins fatigués par la longueur des repétitions, car ils auraient chanté plus juste. L'orchestre s'est brillamment conduit et a été brillamment dirigé par son chef, M. Skozdopole. Je demanderai maintenant pourquoi l'on a cru pouvoir supprimer la partie du contre-basS^n dans l'accompagnement du duo entre Léonore et Rocco au troisième acte. Les contre-basses seules ne rendent que très-imparfaitement l'effet lugubre voulu par le compositeur. J'ai été très-étonné aussi d'entendre, au lieu de la trompette qui sonne une
1. Les Etoiles du Chant, par Guy de Gharnacé, 3^ livraison. Henri i'ion, impriaienr-édileur.
fanfare dans l'ouverture en ut, et qui annonce au troisième acte l'arrivéu du ministre, un vulgaire cornet à pistons.
Les soirs où J'on joue Fidelio, le Théâtre-Italien peut illuminer sa façade : il n'y aura jamais trop de lampions pour éclairer pareille fête.