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FESTIVAL

31 mars 1870.

ce Ce qui a manqué aux concerts de l'Opéra..., c'est l'opéra. » J'écrivais cela il y a quelques mois à propos des concerts Litolrt, qui vécurent si peu : deux affiches, deux programmes, et ce fut tout. A Paris, il arrive souvent qu'au lendemain du jour où l'on a donné des souhaits de bienvenue et de bonne réussite à une tentative d'art, il faut en prononcer l'oraison funèbre.

Si le Festival organisé en l'honneur d'Hector Berlioz a réussi matériellement, c'est-à-dire si les frais ont été couverts par la recette, c'est que les artistes de l'Opéra et le directeur de l'Opéra étaient avec nous et nous ont généreusement secondés. Et pour nous tous, membres du comité, amis de Berlioz et admirateurs du maître, la première pensée, le premier devoir a été d'adresser nos félicitations et nos remercîments aux excellents artistes qui, avec un zèle et un désintéressement au-dessus de tout éloge, nous ont prêté l'appui de leur talent, l'éclat

de leur renommée; au directeur dont l'expérience pratique, l'intelligent concours et la haute influence nous ont été si utiles. Sans eux, notre entreprise eût avorté: n'est-il pas juste de leur attribuer la plus grande part dans le succès qu'elle a obtenu ? En dehors de POpéra nous avons trouvé aussi de puissants patronages et de précieux auxiliaires, et l'hommage que nous avons voulu rendre à l'un des plus grands compositeurs que la France ait produits a presque été considéré comme une manifestation nationale. L'Empereur a voulu s'y associer, et le ministre des beaux-arts, non content d'apporter son offrande personnelle au monument de Berlioz, a accepté la présidence de notre comité et ne nous a laissé désirer ni une marque d'encouragement ni une marque de sympathie. Sur sa demande, la salle du Conservatoire a été mise trèsgracieusement à notre disposition par M. Auber pour les deux répétitions qui ont précédé la répétition générale; le comité de la Société des Concerts et M. Félicien David, bibliothécaire du Conservatoire, se sont empressés de nous envoyer la musique des fragments de l'œuvre de Berlioz inscrits sur le programme du Festival; les éditeurs Richault et Choudens, Brandus et Dufour nous ont fourni avec la même obligeance toutes les parties supplémentaires dont nous avions besoin; M'"'= Charton-Demeur , la vaillante héroïne des Troyens, a quitté sa retraite de Ville-d'Avray, et Henri Yieuxtemps, le grand violoniste, a fait deux cents lieues la veille même du concert, pour nous apporter le concours de leur talent, pour payer à

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la mémoire du maître leur tribut de respectueuse et sincère admiration.

A peine le Festival était-il annoncé, je recevais de M. Charles Dancla, professeur au Conservatoire, quelques lignes que je prends la liberté de reproduire sans en demander l'autorisation à l'éminent artiste qui les a écrites : « Si vous avez besoin d'un archet ami pour la solennité que vous organisez, je suis entièrement à votre disposition. » Ma réponse ne s'est pas fait attendre : « S'il y avait à Paris beaucoup d'artistes comme vous, nous n'aurions pas eu tant de peine, etc., etc. » Et M. Charles Dancla est venu, en simple exécutant, prendre sa place au pupitre des premiers violons, à côté de M. Ernest Altès, dont le zèle dévoué et l'amicale intervention auprès des membres de l'orchestre ont aplani des difficultés que seul je n'eusse peut-être pas été capable de vaincre.

Vraiment ce n'est pas une ])etite affaire, en ce temps de concerts particuliers et de soirées officielles, que de réunir à jour tixe cent dix instrumentistes choisis parmi les plus renommés. Presque tous sont attachés à des théâtres et donnent des leçons : ils sont forcés de se faire remplacer, de demander des congés et d'ajourner leurs élèves; les choristes sont à peu près dans le même cas : ils chantent dans les églises. Le cachet qu'on Jeur offre les indemnise à peine du temps qu'on leur prend, et ce serait une illusion que de compter sur le concours gratuit de tous ces musiciens, chanteurs et instrumentistes, ({ui vivent de leur travail

et qui en vivent difficilement. Eu Allemagne, ils sont mieux rétribués qu'à Paris et ont plus de loisirs; ils ont aussi plus d'enthousiasme pour les tentatives de l'art sérieux ; ils sont nés musiciens et restent musiciens toute leur vie, se trouvant fort honorés de leurs titres de kapellmehter et de concertmeistcr^ de kammervirtuose, et même de simples membres d'une chapelle impériale, royale, grahdducale, ou d'une Société philharmonique quelconque, llsont leurs dieux, leurs demi-dieux, et c'est très religieusement qu'ils les servent; une noble ému* lation les entraîne vers tout ce qui est beau; le grand artiste qui arrive parmi eux peut être sûr de leur dévouement. Voilà pourquoi Berlioz disait en revenant d'Allemagne : «... Je suis comme au lendemain d'une fête que les étiangers m'auraient donnée. Les grands orchestres, les grands chœurs dévoués, ardents, chaleureux, que je dirigeais chaque jour avec tant de joie, me manquent... » Et cependant Berlioz a réuni bien souvent autour de lui, à Paris, des masses formidables d'exécutants, bien disciplinés, dévoués et pleins de zèle ; il avait beaucoup fait pour les musiciens d'orchestre : tous l'aimaient, et eux aussi ont beaucoup fait pour lui; mais il ne faut pas vouloir trouver les mêmes tempéraments, les mêmes organisations, les mêmes aptitudes, sous des climats différents. Nos jeunes instrumentistes n'ont pas pris part à ces belles fêtes que Berlioz aimait à organiser et qui le faisaient vivre ; mais leurs aînés leur ont transrais les sympathies et l'admiration qu'ils éprouvaient pour l'illustre maître. Et si, à la première nouvelle d'un

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Festival dédié à la mémoire de Berlioz, les musiciens d'orchestre n'ont pas répondu avec un élan spontané à l'appel du comité, ils n'ont pas moins accompli leur tâche avec une ponctualité, un soin, une intelligence dont je ne saurais trop les remercier.

On a critiqué la disposition de l'orchestre et des cliœurs sur l'estrade de l'Opéra : il valait mieux laisser l'orchestre à sa place accoutumée et grouper les chœurs et les solistes sur la scène. Je ne suis pas de cet avis, d'abord parce que deux cents exécutants échelonnés et rangés sur les gradins d'une vaste estrade présentent un coup d'oeil imposant, et ensuite parce que l'enceinte réservée ordinairement aux musiciens de l'orchestre de l'Opéra eût été insuffisante pour en recevoir un nombre plus considérable. Seulement, il aurait fallu pouvoir disposer les choristes comme l'étaient les musiciens, en amphithéâtre, de manière que le bâton du chef d'orchestre pût être vu simultanément par tous les exécutants : car, si compactes que l'on suppose des masses de chanteurs et d'instrumentistes, il ne faut qu'une volonté, qu'une main, pour les diriger. Mais l'estrade de l'Opéra est ce qu'elle est, et ne pouvait être agrandie sans ajouter à notre budget une nouvelle dépense. La sonorité de l'orchestre et des voix s'est ressentie aussi de la disposition qui avait été adoptée : le son s'en allait dans les frises et n'arrivait pas dans la salle avec toute l'intensité voulue; mais sait- on ce que nous aurait coûté un plafond réflecteur placé au-dessus de l'immense scène de l'Opéra ? Si tous ces inconvé-

nienis, dont je n'ai pas été le dernier à m'apercevoir, pouvaient au moins hâter l'édification d'une salle de concert, d'une salle ellipsoïde ou circulaire, voûtée ou plafonnée, longue ou carrée, pourvu que ce fût une salle de concert, et non un manège, un cirque ou une cave ! Mais qui donc apportera les fonds nécessaires à une pareille entreprise? qui donc osera courir les chances si incertaines d'une pareille spéculation ? Est-ce que M. Félicien David n'a pas cru un instant à la réalisation de ce projet? est-ce que l'emplacement n'était pas déjà désigné? est-ce que des listes de souscription n'avaient pas déjà circulé ? est-ce qu'on n'avait pas lancé des prospectus, rédigé des programmes et commandé des affiches ? n'avait-on pas engagé déjà des chanteurs et des musiciens ? et les sympathies de tous ceux qui aiment la bonne musique ne s'étaientelles pas unies déjà aux efforts de Tillustre compositeur, de l'auteur du Désert, de Christophe Colomb et de l'Eden ? Qui mieux que lui pouvait mener à bien une telle entreprise ? Eh bien I il a dû y renoncer. Il y a des salles de concert à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Moscou, à Vienne, à Berlin, à Cologne, à Dusseldorff, à Stuttgard et même dans de petites villes d'Allemagne. A Paris, il n'y en a pas. Le terrain est trop cher, dit-on. Évidemment, on ne peut pas bâtir une salle de concert dans la plaine d'Aubervilliers ; il faut qu'elle soit édifiée au centre même de Paris. L'emplacement qu'avait choisi M. Félicien David est situé rue Richer : c'est encore aujourd'hui un magasin de literie. .T'en sais un autre bien mieux situé, plus vaste et plus cou-

venable sous tous les rapports, rue de la Banque, à cinq minutes du boulevard : c'est une casenie.

Le Festival-Berlioz a donc eu lieu à l'Opéra, parce qu'il ne pouvait pas avoir lieu ailleurs, et ailleurs nous n'eussions pas trouvé non plus ce que nous avons trouvé à l'Opéra : l'hospitalité courtoise du directeur, la coopération de tout un personnel habile et plein de bon vouloir, le concours des chanteurs les plus célèbres, des virtuoses îes plus applaudis.

C'est le concours de ces chanteurs, de ces virtuoses, qui nous a guidés dans la composition du programme. Certainement nous eussions préféré donner une œuvre de Berlioz tout entière : Roméo et Juliette^ ou la Damnation de Faust^ la Symphonie fantastique^ ou Harold en Italie; mais cela eût-il eu pour le public le même attrait qu'une série de morceaux interprétés par M^'^Carvalho etM. Faure, M"° Nilsson et M^^^ Charton-Demeur, M"'e Gueymard et M. David, M. Villaret et M. Bosquin? Avant d'ouvrir les portes de l'Opéra, nous comptions 12,000 fr. de frais. Ce chiffre sera dépassé, et, avec le don de l'Empereur et celui du ministre des beaux-arts, nous u'avons eu que 13,300 fr. de recette. Mais aurions-nous atteint pareil résultat sans le concours des artistes de l'Opéra ? Et fallait-il espérer que l'intérêt et la curiosité du public seraient suffisamment excités par le nom seul de Berlioz et l'une ou l'autre de ses symphonies? Trois répétitions nous ont suffi pour arriver à une exécution, sinon irréprochable, du moins très-satisfaisante de notre programme : il aurait fallu

demander dix, vingt répétitions aux chœurs et aux solistes, pour arriver à rendre avec toute la perfection voulue les détails dont les belles et savantes compositions de Berlioz fourmillent, les difficultés dont elles sont hérissées. Habituez donc des choristes, dans l'espace de quelques jours, à se fourrer dans la tête ces paroles démoniaques, cette langue de l'enfer dont s'est servi l'auteur de la Damnation de Faust pour le Pandœmonium de sa fantastique légende :

Tradioun Marexil Trudinxé burrudixé

Fory ray Din Korlitz

Diff! diff! mérondor mit aysko!

Has! has! Belphégor, Méphisto *.

11 y a un peu plus de trois ans, la Damnation de Faust fut exécutée à Vienne, et voici, à ce sujet, ce que m'écrivait un de mes amis : « L'exécution de cette œuvre admirable a eu lieu hier dans la vaste salle de la Redoute, devant un auditoire immense, avec un succès foudroyant. Vous dire tous les rappels, tous les bis, les pleurs, les fleurs, les applaudissements de cette matinée, est chose impossible I Il y avait sur l'estrade TROIS CENTS CHORISTES et CENT CINQUANTE INSTRUMEN- TISTES ; les solis étaient chantés par une charmante Marguerite, la belle Mlle Bettleim, dont la

1 . Cette langue est celle que Swedenborg appelait la langue infernale^ et qu'il croyait en usage parmi les démons et les damnés.

voix de mezzo-soprano est spleiidide; un lénor- Faust, M. Walter, dont nous n'avons certainement pas l'égal à .... (il y a ici un mot que je n'ai pas pu lire), et un énergique Mépliistophélès, M, Meyeroifer, tous les trois du Grand-Qpéra de Vienne. Le duo d'amour entre Faust et Marguerite, supérieurement chanté, a été interrompu trois fois par les bravos du public ; la scène de Marguerite abandonnée a ému encore davantage. Les Sylphes, les Follets, le chant de la Fête de Pâques, et l'Enfer et le Ciel ont littéralement révolutionné l'auditoire. Helmesberger, le directeur du Conservatoire (!), a joué d'une façon toute poétique le petit solo d'alto dans la ballade du roi de Thulé, si bien chantée par Mlle Bettleim. Ce soir, on donne à Berlioz une grande fête, à laquelle assisteront deux ou trois cents personnes, artistes et amateurs, entre autres les cent quarante dames appartenant toutes à la meilleure société de Vienne, et qui ont prêté à cette grande solennité artistique un si gracieux concours. J'aurais voulu que vous entendissiez ces voix fraîches et justes! Et comme tout cela avait été bien instruit par le directeur de la Société des amis de la musique^ Herbeck, un chef d'orchestre de premier ordre, qui s'est mis en quatre, en seize, en trentedeux pour Berlioz, et qui a eu le premier l'idée de monter en entier sa magnifique symphonie I II était venu des auditeurs de Munich et de Leipzig; il en était venu de Prague et de Pesth, et de plus loin encore. Ahl si la Société des concerts du Cotiservatoire de Paris n'était pas.... ancien répertoire dans lequel.... systématiquement.... à la portion intelli-

FESTIVAL EN L'HONNEUR D'HECTOK L'EULIOZ. 301

gente de ses abonnés.... un des plus grands chefsd'œuvre de la musique moderne ! (11 y a là beaucoup de mois effacés que je n'ai pu lire, mais dont il n'est pas absolument impossible de deviner le sens.) Je vous assure que M. Berlioz a éprouvé hier une des plus grandes joies musicales de sa vie. »

Cent cinquante instrumentistes et trois cents choristes, parmi lesquels cent quarante femmes du meilleur monde, et le directeur du Conservatoire de Vienne exécutant une partie d'alto de quelques mesures !

0 Allemagne Poétique!

Pays de Cocagne De la musique !

On a fondé à Paris la Société Schumann ; pourquoi ne fonderait-on pas aussi la Société Berlioz? L'an prochain, au commencement de l'hiver, avant que les salons officiels soient ouverts, avant que les artistes soient exténués, nous demanderons à M. Maurice Richard, ministre et ami des beauxarts, la salle du Conservatoire, pour y donner trois concerts consacrés à l'exécution des principales œuvres de Berlioz : Roméo et Juliette, la Damnation de Faust, la Symphonie fantastique^ Hai'olden Italie et r Enfance duChrist . Nous nous assurerons d'abord que les frais seront couverts par des souscriptions, et pour cela nous demanderons à des femmes du monde, non pas de chanter dans les chœurs, mais de patronner notre entreprise comme s'il s'agissait d'une œuvre de charité. N'est-il pas aussi méri-

toire, n'est-ce pas un but plus élevé de s'intéresser à la gloire posthume d'un grand artiste qu'au rachat de quelques petits Chinois ?

Enfin le maître a eu son apothéose, juste un an après sa mort. Et jamais de son vivant eût-il pu former autour de lui une telle constellation de virtuoses et obtenir cette unanimité d'éloges que la presse lui a prodigués ? Il n'y a pas plus d'un an qu'il est mort, et nous voilà pourtant bien loin de ce temps où celui-là même qui aujourd'hui le compare à Beethoven et à Weber, disait en parlant de sa musique : « C'est un bruit qui me donne des émotions aussi agréables que lorsque j'entends des haricots bouillir dans une marmite! »

Avant ce bel esprit, longtemps avant, un autre juge tout aussi compétent, mais moins prosaïque en son langage, avait écrit ceci : « Le Chinois qui charme ses loisirs par le bruit du tam-tam, le sauvage que le frottement de deux pierres met en fureur, font de la musique dans le genre de celle que compose M. Hector Berlioz. » Et quelqu'un avait comparé aussi l'effet des sons harmoniques des violons dans le scherzo de la Fée Mab à un bruit de seringues mal graissées ^ ; ce qui fit beaucoup rire les sots. k\\ I l'on voit bien qu'il est mort et que l'heure de la réparation a enfin sonné pour lui ! Vous verrez qu'on finira par lui faire une petite / place entre Monsigny et Dalayrac sur l'une des façades du nouvel Opéra. Mais ce n'est plus Berlioz Textravagant, Berlioz l'antechrist, le briseur d'i-

doles, l'ennemi de toute règle scolastique, l'inventeur des orchestres monstres, le musicien (jui, selon Cherubini, mettait du canon dans sa musique (un autre que lui en a mis, on s'en souvient); c'est un poëte, lepoëte des demi-teintes, des nuits vapo- . reuses et des clairs de lune, un rêveur à la façon de Shakespeare. N'a-t-il pas écrit le duo et le septuor des Troyens^ le nocturne de Béatrice et Bénédicte le duo de V Enfance du Christ, l'air de Méphistophélès, le chœur et la valse des sylphes de la Damnation de Faust, la scène d'amour de Roméo et Juliette, la tristesse de Roméo et la Captive ? La plupart de ces morceaux étaient sur 16 programme du Festival. On aurait voulu des oppositions plus vives; mais ne fallait-il pas choisir dans l'œuvre du maître les pages qui convenaient le mieux aux qualités de voix et de talent des artistes dont nous avions obtenu le précieux concours? Et d'ailleurs n'y avait-il pas, comme contraste à ces douces rêveries si délicieusement rendues, le Serment des Capulets et des Montaigus, serment de réconciliation et non pas serment de vengeance, et l'ouverture du Carnaval romain? Le duo de Béatrice et Bénédicte le septuor des Troyens, les fragments de la Damnation de Faust et la Marche des Pèlerins à'Harold ont eu le succès de la soirée. Dans ce dernier morceau, d'un travail si exquis, d'une forme si originale, l'alto solo joue un rôle important. Plusieurs retards successifs apportés à la date du Festival nous avaient fait craindre un instant que Henri Yieuxtemps, appelé en province pour une série de concerts, ne pût prendre part à cette so-

lennité, et Léonard avait bien voulu consentir à le remplacer. Le nom de Léonard a même été sur l'affiche un jour. Le lendemain, Vieuxtemps nous télégraphiait son arrivée, el Léonard, au lieu d'en témoigner la moindre contrariété, nous disait simplement : « Si par hasard Vieuxtemps ne venait pas, comptez sur moi. » Les sentiments de confraternité et de bonne camaraderie n'existent réellement que chez les grands artistes.

Et maintenant, quel que soit le résultat pécuniaire du concert du 22 mars, notre but est atteint : car nous avons voulu, suivant l'expression de Théophile Gautier, élever à Berlioz un monument musical, qui réjouira certainement plus que le marbre ou le bronze l'àme du grand compositeur.

lo mars I S71.

Ce livre est, dans son genre, un des plus curieux, des plus attrayants et des plus sincères qui aient été écrits par un musicien. Et le petit nombre d'artistes et d'amateurs de musique auxquels il s'adresse ne seront pas les seuls à le lire avec intérêt. Imprimé du vivant de l'auteur, il ne devait être publié qu'après sa mort; mais Berlioz en avait détaché lui-même quelques fragments, qui parurent dans un journal illustré, et que d'autres journaux s'empressèrent de recueillir. Si nous venons un peu tard pour analyser les Mémoires du grand artiste, du moins avons-nous été l'un des premiers à les signaler et à ea donner des extraits dans quelques-uns de nos feuilletons. D'ailleurs, tout n'est pas inédit dans ce livre; et ce sont précisément les lecteurs assidus du Journal des Débats qui pourront s'en apercevoir à certaines pages de critique musicale, à des lettres et des récits de voyage qui ont passé sous leurs yeux, il y a déjà de lon-

gues années, et dont ils doivent cependant avoir gardé le souvenir,

« On a imprimé et on imprime encore de temps en temps à mon sujet, dit Berlioz dans la préface de son livre, datée de Londres (21 mars 1848), des notices biographiques si pleines d'inexactitudes et d'erreurs, que l'idée m'est enfin venue d'écrire moi-même ce qui, dans ma vie laborieuse et agitée, me paraît susceptible de quelque intérêt pour les amis de l'art. Cette élude rétrospective me fournira en outre l'occasion de donner des notices exactes sur les difficultés que présente, à notre époque, la carrière des compositeurs, et d'offrir à ceux-ci quelques enseignements utiles. » Mais, tout en donnant au chapitre des confidences un développement qui doit pleinement satisfaire les amateurs de détails biographiques, d'aventures romanesques et de choses intimes, Berlioz avoue qu'il n'a pas eu « la moindre velléité de se présenter devant Dieu son livre à la main, en se déclarant le meilleur des hommes, ni d'écrire des confessions. » « Je ne dirai que ce qu'il me plaira de dire, ajoutet-il; et, si le lecteur me refuse son absolution, il faudra qu'il soit d'une sévérité peu orthodoxe, car je n'avouerai que les péchés véniels. »

Il serait donc indiscret à nous de soulever le voile que l'illustre compositeur a jeté sur certains événements de sa vie et d'ajouter aux seules confidences qu'il ait voulu faire à ce sujet l'appoint de nos souvenirs.

Hector Berlioz est né le 11 décembre 1803, à la Côte-Saint-André, très-petite ville du département

MEMOIRES D'HKCTOU lîERLiOZ. 307

(le l'Isère. « Pendant les mois qui procédèrent ma naissance, dit-il, ma mère ne rêva point, comme celle de Virgile, qu'elle allait mettre au monde un rameau de laurier. Quelque douloureux que soil cet aveu pour mon amour-propre, je dois ajouter qu'elle ne crut pas non plus, comme Olympias, mère d'Alexandre, porter dans son sein un tison ardent. Cela est tort extraordinaire, j'en conviens, mais cela est vrai. Je vis le jour tout simplement, sans aucun des signes précurseurs en usage dans les temps poétiques pour annoncer la venue des prédestinés de la gloire. Serait-ce que notre époque manque de poésie?... »

Le père de Berlioz était médecin, et, naturellement, le jeune Hector fut destiné à suivre la carrière de son père. Cependant dès l'âge de douze ans il lisait la musique à première vue, chantait fort agréablement, jouait sur la flûte les concertos de Drouet les plus compliqués et avait écrit son premier quintette. Les biographes qui ont prétendu qu'à vingt ans Berlioz ne connaissait pas les notes se sont, on le voit, étrangement trompés. Son père, tout en dirigeant ses études classiques, lui avait donné ce commencement d'éducation musicale, qu'un vrai maître de musique, nommé Imbert, s'était chargé de perfectionner; le Traité d'harmonie de Catel avait fait le reste. Berlioz, tout entier aux jouissances que lui donnaient ses essais de composition, feuilletait d'une main distraite l'énorme Traité d'osiéologie de Munro, étalé dans le cabinet de son père. Et bientôt cette longue idylle qui traversa sa vie tout entière, et dont le petit

village de Meylan fut le berceau, vint remplir son âme d'une mélancolie profonde. « Non, le temps n'y peut rien... d'autres amours n'effacent point la trace du premier. J'avais treize ans quand je cessai de la voir... J'en avais trente quand, revenant d'Italie par les Alpes, mes yeux se voilèrent en apercevant de loin le Saint-Eynard, et la petite maison ' blanche, et la vieille tour... Je l'aimais encore... » Il l'aima toujours.

En môme temps que se développait sa passion pour la musique, Berlioz se sentait pris d'une antipathie de plus en plus invincible pour la noble profession que ses parents voulaient lui voir embrasser. «Être médecin! étudier l'anatomiel disséquer! assister à d'horribles opérations! au lieu de me livrer corps et âme à la musique, cet art sublime dont je concevais déjà la grandeur I quitter l'Empyrée pour les plus tristes séjours de la terre! les anges immortels de la poésie et de l'amour, et leurs chants inspirés, pour de sales infirmiers, d'affreux garçons d'amphitliéâtre, des cadavres hideux, les cris des patients, les plaintes et le râle précurseur de la mort!... Oh I non, tout cela me semblait le renversement absolu de l'ordre naturel de ma vie, et monstrueux, et impossible. Cela fut pourtant. »

Quand Berlioz eut appris tant bien que mal tout ce que son père pouvait lui enseigner d'anatomie « avec le secours des préparations sèches (des squelettes) », il partit pour Paris en compagnie d'un de ses condisciples, afin de s'y livrer, comme lui, aux grandes études médicales, et bien décidé à se sou-

mettre à toutes les épreuves que lui imposait la volonté paternelle.

Il devint élève d'Amussat. « De secrètes sympathies, dit-il, m'attachaient à mon professeur, qui montrait pour cette science (l'anatomie) une passion égale à celle que je ressentais pour la musique. » Un soir Berlioz entre à l'Opéra. On y jouait les Danaïdes, de Salieri. Profondément impressionné par la pompe du spectacle, la voix de madame Branchu et les beautés de la partition, dans laquelle il retrouvait quelques imitations du style de Gluck, il revint chez lui en proie à une agitation e^xtrême, et ne dormit pas de toute la nuit. La leçon d'anatomie du lendemain se ressentit de l'insomnie de la veille. Quand il retourna à l'Opéra la 'semaine suivante, on donnait Stratonice et le ballet de Nina^ dont la musique avait été empruntée en grande partie par Persuis au charmant opéra de Dalayrac. L'ensemble de la partition de Méhul lui parut un peu froid; il admira cependant Touverture, l'air de Séleucus et le quatuor de la consultation; mais, en entendant exécuter sur le cor anglais, par Vogt, la romance : Quand le bien-aimê reviendra, « pendant une pantomime navrante de mademoiselle Bigottini, » il ne fut pas maître de son émotion. Dans le thème de cette romance, il avait reconnu le cantique que chantaient dans la petite église du couvent des Ursulines les jeunes compagnes de sa sœur, le jour où il fit avec elles sa première communion. Ceux qui ont vécu dans Tintimité de Berlioz savent combien étaient fréquents ces retours de son imagination vers des sou-

venirs de jeunesse, que sa plume, en les racontant, a revêtus d'une poésie si naïve, si tendre et si colorée.

La musique et l'anatomie, qui déjà ne faisaient pas très-bon ménage, tinirent par se brouiller tout 1 à t'ait. Berlioz passait son temps à lire les partitions \ de Gluck; il les copiait et les apprenait par cœur. ' Un jour il sortit de l'Opéra après avoir entendu pour la première fois Iphigénie en Tauride; ce jour-là, il jura que, « malgré père, mère, tantes, oncles, grands parents et amis », il serait musicien. Et il écrivit à son père pour lui faire connaître tout ce que sa vocation avait d'impérieux et d'irrésistible. Quelques lettres furent échangées, le père ne voulant pas céder, le fds ne voulant pas se soumettre. Sur ces entrefaites, Berlioz se lia avec un élève de Lesueur, nommé Gerono, qui lui lit entrevoir la possibilité d'être admis dans la classe de composition de ce maître, dont les doctrines constituaient pour ses disciples une sorte de religion. Berlioz, initié par son ami Gerono, devint bientôt un des plus fervents adeptes du savant professeur. Et il ne se doutait guère qu'il devait brûler quelques années plus tard ce qu'il adorait alors « avec une foi sincère. » « Je suis loin de manquer de reconnaissance, dit-il, pour cet excellent et digne homme, qui entoura mes pas dans la carrière de tant de bienveillance, et m'a, jusqu'à la lin de sa vie, témoigné une véritable atfection. Mais combien de temps j'ai perdu à étudier ses i théories antédiluviennes, à les mettre en pra- \ tique et à les désapprouver ensuite, en recom-

iTiençant de fond en comble mon éducation !... » Bien que Berlioz suivît les leçons de Lesueur, il ne comptait pas parmi les élèves du Conservatoire, où il entra cependant un peu plus tard, grâce à la recommandation pressante de son maître auprès de Cherubini. Dans l'intervalle^ il avait sollicité, sans l'obtenir, un livret d'opéra d'Andrieux. L'aimable vieUlard, s'excusant sur son grand âge, lui écrivit une lettre charmante, affectueuse, et vint lui-même la lui apporter. «Ah! moi aussi, lui dit-il en le quittant, j'ai été dans ma jeunesse un amateur de musique. J'étais enragé picciniste!... et gluckiste donc ! » Berlioz s'adressa alors « modeS' tement » à son ami Gerono, « qui se piquait un peu de poésie », et le pria de lui dramatiser Y Estelle de Florian. Ses souvenirs de Meylan l'avaient guidé dans le choix de ce sujet. «Souvenirs impuissants! dit-il : car ma partition fat aussi ridicule, pour ne pas dire plus, que la pièce et les vers de Gerono. » La couleur « rose tendre » n'était pas la sienne. Il fut plus heureux en s' inspirant du drame de Saurin : Beverleyow le Joueur, auquel il emprunta une grande scène fort sombre, qu'il écrivit pour voix de basse et orchestre. Le Théâtre-Français annonçait, au bénéfice de Talma, une représentation où figurait Athalie avec les chœurs de Gossec. Berlioz pensa que l'occasion était favorable pour faire exécuter son œuvre, et qu'il pourrait s'assurer du même coup la protection du grand tragédien et le concours de Dérivis. Mais, au moment d'entrer chez Talma, son cœur battit avec une telle violence, « l'idée de voir Néron face à face » le troubla si

l'orL, qu'il n'osa pas aller plus avant et renonça à son projet.

Un peu plus tard, M. Masson, maître de chapelle de Saint-Rocli, lui proposa de composer une messe qui serait exécutée solennellement dans cette église, et dont il se chargeait de faire copier les parties par les entants de chœur. Le jour de la première répétition, tant de musiciens manquèrent à l'orchestre, les choristes étaient en si petit nombre et il y avait tant de fautes dans les parties, que Berlioz dut renoncer à la réalisation de son rêve. D'ailleurs, les quelques fragments de sa messe qu'il avait pu entendre l'avaient suffisamment édifié sur le peu de valeur de cette composition, et il prit le sage parti de la refaire presque entièrement. Pendant qu'il y travaillait, des nouvelles peu encourageantes lui arrivèrent de la Côte-Saint-André, où l'on continuait à douter de plus en plus et de sa lidélité aux promesses qu'il avait faites et de sa « prétendue vocation. » Il n'en persista pas moins ; et, quand sa seconde messe fut composée, il la copia lui-même, « ne pouvant, faute d'argent, employer des copistes de profession. » Berlioz savait par expérience à quel chiffre mesquin il convenait de réduire les masses musicales du maître de chapelle de Saint-Roch: aussi prit-il la résolution de réunir lui-même les artistes dont il avait besoin. Le plus difficile n'était pas de les réunir, mais de les payer. Où trouver de l'argent? C'est douze cents francs qu'il lui fallait. Son ami Humbert Ferrand « conçut la pensée passablement hardie » de lui faire écrire à M. de Chateaubriand,

ilEMOIRIiS D'HECTOK BERLIOZ. 313

((Comme au seul homme capable de comprendre et d'accueillir une telle demande », pour le prier de lui avancer cette somme.

Voici ce que l'auteur de René lui répondit :

« Vous me demandez douze cents francs, Monsieur: je ne les ai pas; je vous les enverrais si je les avais. Je n'ai aucun moyen de vous servir auprès des ministres. Je prends, Monsieur, une vive pari à vos peines. J'aime les arts et honore les artistes ; mais les épreuves où le talent est mis quelquefois le font triompher, et le jour du succès dédommage de tout ce qu'on a souffert.

« Recevez, etc. »

Berlioz avait du moins gagné à sa démarche auprès de l'illustre écrivain un autographe précieux.

Ce que Chateaubriand ne put pas faire, un simple amateur de musique, qui lui non plus n'était pas riche, le fit. Il se nommait Augustin de Pons. Grâce à ce généreux Mécène, la messe de Berlioz put être « splendidement exécutée » dans l'église Saint-Roch, sous la direction de Valentino, devant un nombreux auditoire; et, quelques années après, l'orchestre et les chœurs de l'Odéon ayant offert au jeune compositeur leur concours gratuit (heureuse époque!), on l'exécuta de nouveau dans l'église Saint-Euslache.

Mais il paraît que la seconde édition de cette messe ne valait pas mieux que la première. Berlioz en détacha le Resurrexit et brûla le reste « en compagnie de la scène de Beverley^ pour laquelle, dit-il, ma passion s'était fort apaisée; de l'opéra A'Es-

telle et d'un oratorio latin {le Passage de la mer Bouge), que je venais d'achever. Un froid coup d'œil d'inquisiteur m'avait fait reconnaître des droits incontestables à figurer dans cet autoda-fé. »

Pendant une de ses fréquentes visites à la bibliothèque du Conservatoire, où il allait étudier les partitions de Gluck, Berlioz avait joué à Cherubini un tour assez plaisant et qui a été souvent raconté. Il est probable que l'irascible directeur s'en serait souvenu en le revoyant. Fort heureusement, lorsque Lesueur eut obtenu que son élève de prédilection serait admis régulièrement dans sa classe, il ne fut point obligé de le présenter « au terrible auteur de Médée. »

Les élèves qui aspirent à prendre part au concours pour le grand prix de composition musicale sont soumis à une épreuve préliminaire. Cette épreuve, tentée une première fois par Berlioz, ne lui réussit point. Informé de cet échec, son père l'avertit que, s'il persistait à rester à Paris, il lui retirerait sa pension. En vain Lesueur ossaya-t-il de plaider en faveur de son protégé. Tout fut inutile. Berlioz, obligé de se soumettre « momentanément » , retourna à la Côte. A peine y fut-il arrivé, il tomba dans une mélancolie profonde, « ne mangeant plus et passant une partie de ses journées à errer dans les champs et les bois. » Un matin son père vint le réveiller de bonne heure. <? J'ai pris mon parti, lui dit-il:... je consens à te laisser étudier la musique à Paris,... mais pour quelque temps seulement; et si, après de nouvelles épreu-

ves, elles ne te sont pas favorables, lu me rendras bien la justice de déclarer que j'ai fait tout ce qu'il y avait de raisonnable à faire, et tu te décideras, je suppose, à prendre une autre voie... » Le père s'était laissé iléchir, la mère ne céda pas : ses idées religieuses, fort exallées, lui faisaient considérer la carrière des arts « qui de près ou de loin se rattachent au théâtre » comme une carrière qui mène tout droit en enfer. Berlioz partit quand môme, mais il partit chargé de la malédiction do sa mère.

Le voilà revenu à Paris, rentré dans la classe de Lesueur, et suivant en même temps le cours de contre-point et de fugue de Reicha. Son ami de Pons, qui devait quelques années plus tard se ruiner complètement et linir d'une façon misérable, avait déjà perdu la plus grande partie de son avoir; il fallait songer à le rembourser. Berlioz donna des leçons, dont le prix s'ajouta aux économies qu'il faisait sur sa dépense personnelle. Au bout de quelques mofs, il était parvenu à mettre de côté six cents francs, la moitié de sa dette. Soit (jue de Pons eût été informé des privations que s'imposait Berlioz; soit que, sa position de fortune devenant de plus en plus précaire, il fût conseillé par un pressant besoin d'argent; sans calculer les suites que pouvait avoir une pareille démarche, il écrivit au père de Berlioz une lettre dans laquelle « il l'instruisait de tout et réclamait les six cents francs qui lui restaient encore dus. » Le moment était d'autant plus mal choisi, que le père de Berlioz se repentait déjà de sa condescendance: les progrès

316 >"OTES DE MUSIQUE.

de son iils ne lui semblaient pas assez rapides; la célébrité était trop lente à venir. Les six cents francs furent remboursés, mais du même coup Berlioz perdit sa pension.

Il travaillait alors à la composition d'un grand opéra : les Francs-Juges, dont le poëme lui avait été fourni par un de ses amis les plus chers, M. Humbert Ferrand. De cet ouvrage, refusé par l'Académie royale de Musique, il n'est resté que l'ouverture. Une scène héroïque avec chœurs, la Révolution grecque, sujet plein d'actualité alors, et qu'il tenait du même collaborateur, ne trouva pas un meilleur accueil auprès du directeur général de la musique de l'Opéra, Rodolphe Kreutzer, malgré la recommandation du surintendant des beauxarts, M. de la Rochefoucauld, et celle de Lesueur. Une explication assez vive eut même lieu à ce propos entre Lesueur et Kreutzer. « Celui-ci, poussé à bout par mon maître, dit Berlioz, finit par lui répondre, sans déguiser sa mauvaise humeur : « Eh! « pardieu ! que deviendrions-nous si nous aidions « ainsi les jeunes gens?... »

Abandonné de sa famille et ne pouvant subsister avec le produit de quelques leçons payées un franc le cachet, Berlioz prit le parti d'entrer au théâtre des Nouveautés en (jualité de choriste. Cette place, il l'obtient au concours, et il avoue luimême que ses concurrents n'étaient pas bien redoutables. «L'examen des prétendants devait avoir lieu dans la salle des Francs-Maçons de la rue de Grenelle-Saint-Honoré. Je m'y rendis. Cinq ou six pauvres diables comme moi attendaient déjà leurs

juges dans un silence plein d'anxiété. Je trouvai parmi eux un tisserand, un forgeron, un acteur congédié d'un petit théâtre de boulevard et un chantre de l'église Saint-Eustache... Mes parents..., dit-il un peu plus loin, n'ont connu ma carrière dramatique que sept ou huit ans après qu'elle fut terminée, en lisant des notices biographiques publiées sur moi dans divers journaux. »

L'époque du concours de l'Institut étant revenue, Berlioz s'y présenta de nouveau. Cette fois il fut admis. Le sujet de la cantate était : Orphée déchiré par les bacchantes. Il paraît que certaines parties présentaient d'assez grandes difficultés d'exécution : le pianiste chargé d'accompagner ne put se tirer de la bacchanale, et les membres du jury déclarèrent l'ouvrage inexécutable. Berlioz en tit une maladie, et faillit mourir faute de soins. Heureusement une bonne nouvelle hâta sa guérison : sa pension lui était rendue. Le théâtre des Nouveautés allait perdre son meilleur choriste.

Une Compagnie anglaise, dont faisait partie

Henriette Smithson, la grande tragédienne, venait

\ d'arriver à Paris. Elle donnait ses représentations

1 à rOdéon. Berlioz vit Mlle Smithson pour la

i j première fois dans le rôle d'Ophélia, et en devint

\ éperdument amoureux. Cette passion nouvelle

I était un premier dérivatif à l'amour platonique

l que son cœur pourtant ne répudia jamais, et dont

la douce lueur éclairait encore les derniers instants

de sa vie. Berlioz s'était initié par lui-même aux

sublimes beautés des partitions de Gluck; Hen-

ricUe Siaithson lui révéla le génie de Shakespeare. « L'eifet de son prodigieux talent ou plutôt de son génie dramatique sur mon imagination et sur mon cœur n'est comparable qu'au bouleversement que me fit subir le poëte dont elle était la digne interprète. Je ne puis rien dire de plus. » Et cependant il ajoute: «Shakespeare, en tombant ainsi sur moi à l'improviste, me foudroya. Son éclair, en m' ouvrant le ciel de l'ai't avec un fracas sublime, m'en illumina les plus lointaines profondeurs. Je reconnus la vraie grandeur, la vraie beauté, la vraie vérité dramatiques... et la pitoyable mesquinerie de notre vieille poétique de pédagogues et de Frères ignorantins. Je vis... je compris... je sentis... que j'étais vivant, et qu'il fallait me lever et marcher.» Et il marcha en eliet, mais comme un lionnne troublé par l'ivresse, errant au hasard « dans les rues de Paris et dans les plaines des environs, n Ses nuits étaient sans sommeil, il avait perdu le goût de ses études favorites, et, pendant ces longues excursions qui fatiguaient son corps sans lui procurer les douceurs du repos, « il avait l'air (c'est là une de ces heureuses expressions qui lui sont familières) d'être à la recherche de son âme. »

Un jour, en rentrant chez lui, il trouva ouvert sur sa table le volume des Mélodies irlandaises, de Thomas Moore; ses yeux s'arrêtèrent sur celle qui commence ainsi : « Quand celui qui t'adore » (w/ien he luho adore tliee). Et, prenant la plume, il écrivit « tout d'un trait » la musique de ce « déchirant adieu » qui, sous le litre iX Elégie^ tigurc dans son

recueil intitulé ; Irlande. « Si jamais cette élégie, dit-il, est connue en Angleterre et en Allemagne, elle y trouvera peut-être quelques rares sympathies: les cœurs déchirés s'y reconnaîtront. Un tel morceau est incompréhensible pour la plupart des Français, et absurde et insensé pour les Italiens. » Berlioz, on le voit, n'était pas toujours absolu dans ses dédains, et savait ménager à l'occasion l'amour-propre de ses compatriotes. La veille, il avait vu Hamlet; le lendemain, on atticha Roméo et Juliette^ et, si forte qu'eût été la secousse qu'il avait éprouvée la première fois, il retourna à rOdéon. Cette page dans laquelle il raconte ses brûlantes émotions, sa lièvre, ses éblouissements, est une des plus belles pages de son livre. Il ne savait pas alors un seul mot d'anglais, et n'entrevoyait Shakspeare qu'à travers les brouillards de la traduction de Letourneur... « Mais, ajoute-t-il, le jeu des acteurs, celui de l'actrice surtout, la succession des scènes, la pantomime et l'accent des voix signitiaient pour moi davantage, et m'imprégnaient des idées et des passions shakespeariennes mille fois plus que les mots de ma pâle et intidèle traduction. »

L'enthousiasme du public parisien pour la fair Ophelia tenait du délire ; les journaux publiaient chaque jour quelque nouveau dithyrambe en l'honneur de la célèbre artiste, et Berlioz gémissait en comparant « l'éclat de cette gloire » à sa triste obscurité. Lui aussi voulut être célèbre, et « par un effort suprême faire rayonner jusqu'à elle » son nom encore inconnu. Alors il tenta ce que nul

compositeur en France n'avait encore tenté. « J'osai entreprendre, dit-il, de donner au Conservatoire un grand concert composé exclusivement de mes œuvres. » Trois choses lui étaient nécessaires pour y parvenir : copier sa musique lui-même, obtenir la salle et s'assurer le concours gratuit de l'orchestre. Aujourd'hui, vouloir faire réusir une pareille entreprise, ne serait-ce pas tenter l'impossible ? Berlioz trouva, fort heureusement, un bienveillant appui auprès du surintendant des beaux-arts, M. Sosthènes de la Rochefoucauld; il employa chaque jour seize heures sur vingt-quatre à copier les parties séparées d'orchestre et de chœur ; un grand nombre de musiciens appartenant à l'Opéra, à TOdéon et au théâtre des Nouveautés répondirent à l'appel du jeune et audacieux compositeur. En apprenant que Berlioz avait obtenu l'autorisation de disposer de la salle du Conservatoire, Cherubini entra en fureur, et refusa de se conformer à la décision du surintendant des beaux-arts. Mais celui-ci tint bon, et l'irascible directeur du Conservatoire dut céder. Sa conversation avec Berlioz est amusante comme une scène de vaudeville.

— « Mais que zé vous dis que zé né veux pas que vous donniez ce concert. Tout lé monde est à la campagne, et vous né ferez pas dé récette.

— « Je ne compte pas y gagner. Ce concert n'a pour but que de me faire connaître.

— « Il n'y a pas dé nécessité qu'on vous connaisse.... »

Ce mot-là est d'une naïveté admirable, et ne le

cède en rien à celui de Kreutzer que j'ai cité plus haut.

Berlioz avait inscrit sur son programme les ouvertures de Waverley et des Fr ancs- Juges ^ un air et un trio avec chœur des Francs-Juges^ la Scène héroïque grecque et sa cantate, la Mort d'Orphée.

L'idée d'en appeler au public du jugement porté sur cet ouvrage par MM. les musiciens de l'Institut paraissait à Cherubini une insiiKe à VAcadémie, « C'est une simple expérience, Monsieur, lui répondit Berlioz : si, comme il est probable, l'Académie a eu raison de déclarer ma partition inexécutable, il est clair qu'on ne l'exécutera pas ; si, au contraire, elle s'est trompée, on dira que j'ai profité de ses avis, et que, depuis le concours, j'ai corrigé l'ouvrage. » Mais, quelques lignes plus bas, le secret de sa pensée lui échappe. L'exécution de la Mort d'Orphée^ dont plusieurs parties avaient été chaleureusement applaudies par l'orchestre à la répétition générale, ne put avoir lieu par suite d'un enrouement de M. Alexis Dupont. Et, ajoute Berlioz, « je fus ainsi privé de la satisfaction de mettre sur mon programme la Mort d'Orphée^ scène lyrique déclarée inexécutable par l'Académie des Beaux- Arts de l'Institut, et exécutée le

mai 1828.»

Malgré les éloges donnés par plusieurs journaux au jeune compositeur, son but ne fut point atteint : miss Smithson n'entendit même pas parler de ce concert.

Le chapitre dans lequel Berlioz raconte ses premières armes dans la critique musicale est inti-

tulé : Fatalité! — Je deviens critique. Son ami Humbert Ferrand le présente à M. de Carné, l'un des fondateurs de la Revue européenne ; et, quelque peu de conliance qu'il eût en son talent d'écrivain, il se décida pourtant à publier sur Gluck, Spontini et Beethoven, des articles dans lesquels il donnait un libre cours à son admiration pour les œuvres de ces illustres maîtres, articles qu'il retoucha « d'après les observations de M. de Carné, et qui furent accueillis avec indulgence. Je commençai ainsi, ajoute-t-il, à connaître les difficultés de cette tâche dangereuse, qui a pris avec le temps une importance si grande et si déplorable dans ma vie. On verra comment il m'est devenu impossible de m'y soustraire et les intluences diverses qu'elle a exercées sur ma carrière d'artiste en France et ailleurs, » C'est seulement à son retour d'Italie que Berlioz entre au Journal des Débats^ dont le feuilleton musical était devenu vacant par la retraite de Castil-Blaze. Il avait collaboré successivement à la Revue européenne, à V Europe littéraire. Siii Monde dramatique, slu Correspondant et à la Gazette musicale, où ce fut une nouvelle pleine d'humour et de gaieté, intitulé : Ruhini à Calais, qui fixa sur lui le choix de M. Armand Bertin. Le succès qu'ont obtenu pendant plus de trente ans les feuilletons de Berlioz, l'autorité dont il jouissait comme critique, l'estime et Taifection que lui témoignaient les directeurs du Journal des Débats, n'ont jamais pu diminuer son aversion pour un genre de travail qui l'obligeai t à tant de fatigue, à tant de concessions, ii tant de ménagements. « Je ne puis, dit-il, entendre annoncer une

première représentation à l'un de nos théâtres lyriques sanséprouver un malaise (|ui augmente jusqu'à ce que mon feuilleton soit terminé. » Et quelques lignes plus bas : « La violence que je me fais pour louer certains ouvrages est telle, que la vérité suinte à travers mes lignes, comme sous les elforts extraordinaires de la presse hydraulique l'eau suinte à travers le fer de l'instrument. » En maintes occasions pourtant, il ne prit nul souci de déguiser sa pensée, et sur certains artistes, aussi bien que sur certaines œuvres, il exprima son opinion sans détours et sans ménagements. Les petites vanités blessées, tout comme les grandes, pardonnent rarement. Berlioz s'est fait avec sa plume des ennemis irréconciliables; peu d'artistes parmi ceux qu'il n'a point épargnés ont su lui tenir compte de la sincérité de ses convictions.

Au mois de juin de l'année 1828, il se présenta pour la troisième fois au concours de l'Institut et obtint le second prix. C'était un acheminemen vers le premier prix, qu'il espérait bien obtenir l'année suivante. Mais, l'année suivante, l'Institut ne décerna pas de premier prix. La cantate de Berlioz, bien qu'elle fût jugée la meilleure, n'était point ce que doit être un exercice académique, d'où les formes nouvelles, les rhythmes étranges et les harmonies imprévues étaient encore plus sévèrement bannis à cette époque qu'ils ne le sont aujourd'hui. Le sujet de la cantate était: Cléopâtre après la bataille d'Acttum. « La reine d'Egypte, avant de consommer son suicide, adressait aux ombres des Pharaons une invocation pleine d'une

û24 NOTES DE MUSIQUE.

religieuse terreur, leur demandant si elle, reine dissolue et criminelle, pourrait être admise dans un des tombeaux géants élevés aux mânes des souverains illustres par la gloire et par la vertu. » Ce morceau, d'un grand caractère et d'un grand effet, est devenu plus tard le chœur ctojnbres (en unissons et octaves) du raonodrame lyrique de Lélio.

A propos des concours de l'Institut et do leur organisation, Berlioz donne dans ses Mémoires un résumé de tout ce qu'il écrivit dans différents journaux sur cet intéressant sujet. Bien que les choses soient complètement changées aujourd'hui, on n'en lira pas moins avec plaisir ce curieux chapitre, ainsi que les piquantes révélations du père Pingard (le vieil huissier de l'Institut), consignées dans le chapitre suivant.

C'est au bruit du canon de la révolution de Juillet que Berlioz composa les dernières pages de sa cantate de Sardanapalc, qui lui valut enlin le laurier académique et l'envoya à Rome. Malgré les pressantes sollicitations qu'il adressa au ministre de l'intérieur pour être dispensé de faire ce voyage, il fut obligé de partir. Mais, avant de quitter Paris, il organisa un second concert, dans lequel illitcntendre sa Symphonie fantastique et la cantate couronnée, dont le dénoiiment, c'est-à-dire l'écroulement tinal, avait causé un si grand effroi àM^'^Malibran, le jour de la distribution des prix. «Cinq cent mille malédictions sur les musiciens qui ne comptent pas leurs pauses ! ! ! Une partie de cor, raconte Berlioz, donnait dans ma partition la réplique aux tind^alos, les tind)ales la doimaient aux

cymbales, celles-ci à la grosse caisse, et le premier coup de la grosse caisse amenail Texplosion linale I Mon damné corne fait pas sa note; les timbales, ne l'entendant pas, n'ont garde de partir ; par suite, les cymbales et la grosse caisse se taisent aussi : rien ne part 1 rien ! ! I... Les violons et les basses continuent seuls leur impuissant trémolo : point d'explosion 1 un incendie qui s'éteint sans avoir éclaté, un effet ridicule au lieu de l'écroulement tant annoncé: ridiculus mus! Un cri

dhorreur s'échappa de ma poitrine haletante; je lançai ma partition à travers l'orchestre, je renversai deux pupitres: M°"= Malibran (elle était là en simple spectatrice) lit un bond en arrière, comme si une mine venait soudain d'éclater à ses pieds ; tout fut en rumeur, et l'orchestre, et les académiciens scandalisés, et les auditeurs mystifiés, et les amis de l'auteur indignés. Ce fut encore une catastrophe musicale et plus cruelle qu'aucune de

celles que j'avais éprouvées précédemment Si

elle eût au moins été pour moi la dernière ! »

Liszt, qui assistait au second concert de Berlioz, « se fit remarquer de tout l'auditoire par ses applaudissements et ses enthousiastes démonstrations. » Cette fois la cantate fut bien rendue, « l'incendie s'alluma, l'écroulement eut lieu ; le succès fut très-grand. » Cherubini passait devant la salle des concerts au moment où le public y entrait. Prévenu déjà de l'effet qu'avait produit à la répétition générale V abominable symphonie, il répondit à quelqu'un qui l'engageait à venir entendre la nouvelle composition de Berlioz : « Zé

n'ai pas besoin d'aller savoir comment il né faut faut pas taire I » Au bout de quelques jours cependant, il lit appeler Berlioz, et lui dit : « Vous allez partir pour l'Italie... mais il mé semble que, que, ({ué vous deviez venir mé faire une visite. On —

on — né sort pas d'ici comme d'une écurie »

Berlioz fut sur le point de lui répondre : a Pourquoi non, puisqu'on nous y traite comme des chevaux? » Mais il eut le bon sens de se contenir, et d'assurer même à l'aimable directeur du Conservatoire qu'il n'avait jamais eu la pensée de quitter Paris sans venir prendre congé de lui et le remercier de ses bontés.

L'usage était, avant ces dernières années, que les cinq ou six nouveaux lauréats se réunissent pour faire le voyage de Paris à Rome à petites journées, conduits par un voiturier qui se chargeait, moyennant une somme assez modique, d'amener en Italie « sa cargaison de grands hommes en les entassant dans une lourde carriole, ni plus ni moins que des bourgeois du Marais. » Le voyage était long, mais n'en était pas moins amusant et fécond en incidents de tout genre. Berlioz, par un enchaînement de circonstances diverses, ne put se mettre en route qu'au mois de janvier, et partit seul. Il s'arrêta quehjues semaines à la Gôte- Saint-André, où ses parents, tout tiers de son succès académique, lui tirent le meilleur accueil, puis s'embarqua à Marseille sur un brick sarde qui se rendait à Livourne, essuya dans le golfe de la Spezzia une épouvantable tempête, lit la connaissance à bord d'une demi-douzaine de conspira-

teurs italiens qui devaient partager le sort du brave et malheureux Menotti, et resta plusieurs jours à Florence, retenu par les formalités de son passe-port. Un matin, son vetturino lui dit d'un air nonchalant : Ecco Borna, Signore, et lui montra du doigt la croix de Saint-Pierre. « Je ne saurais exprimer, dit Berlioz, le trouble, le saisissement que me causa l'aspect lointain de la ville éternelle, au milieu de cette immense plaine nue et désolée... Tout à mes yeux devint grand, poétique, sublime ; l'imposante majesté de la piazza del Popolo, par laquelle on entre dans Rome en venant de France, vint encore, quelque temps après, augmenter ma religieuse émotion, et j'étais tout rêveur quand les chevaux, dont j'avais cessé de maudire la lenteur, s'arrêtèrent devant un palais de noble et sévère apparence : c'était l'Académie. » On a vu par quelles péripéties avait dû passer Berlioz avant d'y arriver; la route est plus facile aujourd'hui, et le trajet se fait plus rapidement.

L'heure du dîner venait de sonner : le couvert était mis dans la grande salle du réfectoire de la villa Médicis, lorsque Berlioz y fit son entrée. Suivanl l'antique usage, les pensionnaires saluèrent le nouveau venu par des plaisanteries au gros sel, des coq-à-l'âne, des calembours, et ils le tutoyèrent. Le soir même, Berlioz fut présenté au directeur de l'École, M. Horace Vernet, puis suivit ses camarades au « fameux café Greco », où il lit la connaissance de Félix Mendelssohn.

Au bout de trois semaines d'une existence toute nouvelle pour lui, Berlioz, n'ayant pas trouvé à

Rome des lettres qui auraient dû l'y précéder de plusieurs jours, prit la résolution de retourner à Paris. Le silence d'une personne aimée lui causait une inquiétude mortelle: malgré les remontrances amicales de M. Horace Vernet et la perspective d'être rayé de la liste des pensionnaires de l'Académie, il partit. A Florence, il trouva les lettres attendues. « Le paquet qu'on me présenta, dit-il, contenait une épître d'une impudence si extraordinaire et si blessante pour un homme de l'âge et du caractère que j'avais alors, qu'il se passa soudain en moi quelque chose d'affreux. Il s'agissait de voler à Paris, où j'avais à tuer deux femmes coupables et un innocent, » c'est-à-dire la mère, la tille... et le mari. Cette triple exécution, qui devait naturellement être suivie d'un suicide, exigeait de grandes précautions pour être menée à bonne tin. « On devait, à Paris, redouter mon retour, ajoute Berlioz : on me connaissait... » Et, pour n'être pas reconnu, il songea à s'affubler d'un déguisement. Qu'on se ligure Berlioz, à vingt-huit ans, avec ses longs cheveux roux et son nez d'aigle, essayant chez une modiste de Florence un costume de femme de chambre. A Gênes, il s'aperçoit qu'il a oublié ses atours dans une auberge de village. « Feux et tonnerre ! s'écria-t-il, ne semble-t-il pas qu'un bon ange maudit veuille m'empêcher d'exécuter mon projet ? c'est ce que nous verrons I » En quelques heures on lui fabrique un habillement complet ; mais ne voilà-t-il pas la police sarde qui s'avise, sur l'inspection de son passeport, de le prendre pour un émissaire de la révo-

lution de Juillet, pour un carbonaro, pour un conspirateur, pour un libérateur, de refuser de viser ledit passe-port pour Turin et de lui enjoindre de passer par Nice!... « Eli I mon Dieu, visez pour Nice, qu'est-ce que cela me fait? je passerai par l'enfer si vous voulez, pourvu que je passe! » Après la description de cette scène plus burlesque peut-être que dramatique, Berlioz écrit les lignes suivantes en manière de correctif:

« Lequel des deux était le plus splendidement niais, de la police, qui ne voyait dans tous les Français que des missionnaires de la révolution, ou de moi, qui me croyais obligé de ne pas mettre le pied dans Paris sans être déguisé en femme, comme si tout le monde, en me reconnaissant, eût dû lire sur mon front le projet qui m'y ramenait, ou comme si, en me cachant vingt-quatre heures dans un hôtel, je n'eusse pas dû trouver cinquante marchandes de modes pour une, capables de me fagoter à merveille ? Les gens passionnés sont charmants : ils s'imaginent tous que le monde entier est préoccupé de leur passion, quelle quelle soit, et ils mettent une bonne foi vraiment édifiante à se conformer à cette opinion. »

Berlioz prit la route de Nice. Du haut de la Corniche, au milieu du silence de la nuit, il entendait les sourds râlements de la mer, qui étaient comme l'éclio des agitations de son âme. D'un bond il voulut s'élancer au fond de Tabime. Une pensée le retint pourtant ; l'instinct de sa conservation personnelle ne l'avait point abandonné. (( L'intermittence existait, il fallait le reconnaître;

il y avait lutte entre la vie et la mort... Dès que je m'en fus aperçu, ajoute-t-il, je fis ce raisonnement, qui ne me sembla point trop saugrenu, vu le temps et le lieu : Si je profitais du bon moment (le bon moment était celui où la vie venait coqueter avec moi : j'allais me rendre, on le voit) ; si je profitais, dis-je, du bon moment pour me cramponner de quelque façon et m'appuyer sur quelque chose, afin de mieux résister au retour du mauvais, peut-être viendrais-je à bout de prendre une résolution... vitale? Voyons donc! » Le vetturino qui le conduisait venait de s'arrêter dans le petit village de Vintimille pour changer de chevaux. Berlioz demande au conducteur le temps d'écrire une lettre, entre dans un café, prend un chiffon de papier et écrit au directeur de l'Académie de Rome de vouloir bien le conserver sur la liste des pensionnaires, s'il n'en était pas rayé ; qu'il n'avait pas encore enfreint le règlement, et qu'il s'engageait sur l'honneur à ne pas passer la frontière d' Italie jusqu'à ce que sa réponse lui fût parvenue à Nice, où il allait l'attendre. La réponse de 31. Horace Yernet arriva quelques jours après, si bienveillante, si amicale, si paternelle, que Berlioz en fut profondément touché. « Ce grand artiste, sans connaître le sujet de mon trouble, me donnait des conseils qui s'y appliquaient on ne peut mieux : il m'indiquait le travail et l'amour de l'art comme les deux remèdes souverains contre les tourmentes morales ; il m'annonçait que mon nom était resté sur la liste des pensionnaires, que le ministre ne serait pas instruit de mon équipée, et que je pou-

MÉMOIRES D'HECTOR BEtlLIOZ. 331

vais revenir à Rome, où l'oii rne recevrait à bras ouverts. »

Pendant les vingt jours que Berlioz passa à Nice, il composa l'ouverture du Roi Lear; et, après quelques nouvelles difficultés, bien vite aplanies, du reste, avec la police sarde, il retourna à la villa Médicis, le cœur léger et plein (ïallegria^ et bien vivant et bien guéri.

C'est ainsi qu'une fois encore on a vu des pistolets chargés gui ne sont pas partis. Les trois victimes désignées par Berlioz ne se doutèrent même pas du rôle qu'elles devaient jouer dans cette petite comédie si habilement préparée. « Elle avait pourtant, dit-il, un certain intérêt, et c'est vraiment dommage qu'elle n'ait pas été représentée, »

Avant de rentrer à l'Académie, Berlioz s'arrêta plusieurs jours à Gênes, où il vit représenter 1'^gnexe de Paër, et à Florence, où il assista à une représentation du Roméo et Juliette [1 Montecchi ed i Capuletti) de Bellini. Il y entendit aussi la Vestale de Pacini. Dans ces deux derniers ouvrages, le rôle de Bornéo et celui de Licinius sont chantés par des voix de contralto. « Pour la troisième ou quatrième t'ois, après Zingarelli et Vaccaï, dit Berlioz, écrii-e encore Roméo pour une femme!... Mais, au nom de Dieu, est-il donc décidé que l'amant de Juliette doit paraître dépourvu des attributs de la virilité? Est-il un enfant celui qui, en trois passes, perce le cœur du furieux Tibalt, le héros de l'escrime?... » On peut juger de l'effet que produisirent sur l'enthousiaste passionné de Shakspeare, sur le futur compositeur de l'admirable symphoTiie de Bornéo

et Juliette^ le médiocre libretlo de Félix Romani et les pâles inspirations de Bellini. Quant à la partition de Pacini, qui n'a de commun avec celle de Spontini que le titre, Berlioz ne put l'entendre jusqu'au bout. Après quelques instants d'une pénible attention, il s'écria, comme Hamlet : a Ceci est de l'absinthe ! n Et, ne se sentant pas capable d'en avaler davantage, il partit au milieu du second acte. A l'église comme au théâtre, à Rome comme à Florence, la musique religieuse et la musique profane lui arrachent la même plainte, le même cri : « Pauvre Italie I... »

Bien que la meilleure manière de faire connaître l'intérêt et le style d'un livre soit d'en donner des extraits, je ne veux pas déflorer par des citations tronquées les pages spirituelles et pleines de pittoresques descriptions, si colorées, si vivantes, si poétiques, que Berlioz consacre à son séjour en Italie, à ses excursions pédestres dansla campagne de Rome, dans les environs de Naples et à travers les Abruzzes. Cette partie de son livre n'est pas d'ailleurs tout à fait inédite; il en est de même des lettres qu'il écrivit d'Allemagne à Liszt, à Slephen Heller, à M"' Louise Berlin, à Henri Heine, h. M. Humbert Ferrand et à quelques autres de ses amis.

Tout ce que Berlioz composa à la villa ]\lédicis se borne à trois ou (juatre morceaux : une ouverture de Roh-Roy^ « longuement diffuse, dit-il, exécutée à Paris un an après, fort mal accueillie du public, que je brûlai le même jour en sortant du concert; la Scène aux champs de ma Symphonie

faiilastiqw^ ffue je refis presque entièrement en vaquant dans la villa Borglièse ; le Chant du honkeur^ de mon monodrame Lelio^ M^^j^ rêvai, peiiidement bercé par mon ennemi intime, le vent du sud, sur les buis touffus et taillés en murailles de notre classique jardin; etenlin cette mélodie qui a nom la Captive, et dont j'étais tort loin, en l'écrivant, de prévoir la fortune. Encore me trompé-je en disant qu'elle fut composée à Rome, car c'est de Subiaco qu'elle est datée. » Cette mélodie était devenue le refrain favori des hôtes de la villa Médicis, et M. Horace Yernet, qui en était obsédé, dit un jour à Berlioz: «Ah çà! quand vous retournerez dans les montagnes, j'espère bien que vous n'en rapporterez pas d'autres chansons, car votre Captive commence à me rendre le séjour de la ville fort désagi'éable; on ne peut faire un pas dans le palais, dans le jardin, dans le bois, sur la terrasse, dans les corridors, sans entendre chanter, ou ronfler, ou grogner : Le long du mur sombre... Le Sabre du spahi... Je ne suis pas Tartare... V Eunuque noir, etc., etc.. C'est à en devenir fou. » Mentionnons encore, pour clore cette liste fort courte des « productions romaines » d'Hector Berlioz, une méditation religieuse à six voix avec accompagnement d'orchestre, sur la traduction en prose d'une poésie de Thomas Moore {Ce monde entier nest qvLune ombre fugitive), et qui, dans le recueil de mélodies du maître, est intitulée Tristia. Quant au Resurrexit à grand orchestre avec chœurs que Berlioz envoya de Rome pour obéir au règlement et dans lequel MM. les académiciens de Paris trouvé-

rent un progrès très-remarquable, une preuve sensible de l'influence du séjour de Rome sur ses idées, et l'abandon complet de ses fâcheuses tendances musicales, c'est un fragment de la messe solennelle exécutée à Saint-Roch et à Saint-Eustache plusieurs années avant qu'il obtînt le prix de l'Institut. «Fiez-vous donc, ajoute Berlioz, qui en ce temps-là plaisantait les académiciens, ne songeant point encore à entrer à l'Académie, fiez-vous donc aux jugements des immortels ! »

Bien qu'il menât en Italie une vie active et un peu romanesque, entouré d'œuvres d'art aux beautés desquelles il n'était certes pas insensible, au milieu d'une nature admirable et qu'il admirait, Berlioz était depuis quelque temps en proie à une variété de spleen qu'il nomme le mal de l isolement et à la définition duquel il consacre tout un chapitre. En revenant de Naples, ce mal prit un tel développement, que M. Horace Vernet dut consentir à lui laisser quitter Rome « six mois avant l'expiration de ses deux années. » Partout en Italie la musique lui manquait ; allait-il la retrouver à Paris?

Ce fut le 12 mai 1832 qu'en descendant le mont Cenis il revit, parée de ses plus beaux atours de printemps, cette délicieuse vallée de Grésivaudan où serpente l'Isère, où s'étaient écoulées les plus belles heures de son enfance, où les premiers rêves passionnés étaient venus l'agiter. « Voilà, ajoute-t-il, le vieux rocher de Saint-Eynard... voilà le gracieux réduit où brille la Stella Montis... Là-bas, dans cette vapeur bleue, me sourit la mai-

son de mon grand-père. Toutes ces villas, cette riche verdure...; c'est ravissant, c'est beau, il n'y a rien de pareil en Italie!... Mais mon élan de joie naïve fut brisé soudain par une douleur aiguë que je ressentis au cœur... il m'avait semblé entendre gronder Paris dans le lointain. »

Berlioz passa trois mois à la Côte-Saint-André et prit ensuite le chemin de la capitale, où trois autres mois devaient lui suffire à organiser un ou deux concerts, avant de faire le voyage d'Allemagne, « qui lui était imposé par le règlement. » M"^ Smithson était à Paris quand Berlioz y arriva : elle assista à son premier concert. Les allusions du monodrame de Lelio^ seconde partie de \ Épisode de /aviec?'MnaWw^e(Lelio,c'étaitBerlioz), allèrentdroit au cœur de la grande tragédienne. « Mon Dieu!... Juliette... Ophélie... je n'en puis plus douter, pensa miss Smithson, c'est de moi qu'il s'agit... Il m'aime toujours... » A partir de ce moment (elle en fit plus tard elle-même l'aveu à Berlioz), il lui sembla que la salle tournait; elle n'entendit plus rien et rentra chez elle comme une somnambule, sans avoir la conscience nette des réalités...

M"'' Smithson avait pris la direction du Théâtre Anglais, qui, trois ans auparavant, avait fait courir tout Paris; mais l'enthousiasme du public parisien s'était refroidi, et la pauvre artiste se trouvait dans la situation la plus précaire. Un cruel accident vint s'ajouter aux infidélités de la fortune : elle se cassa la jambe en descendant de voiture. Quand elle fut à peu près guérie et absolument ruinée, Berlioz l'épousa. Les ressources du jeune

a36 NOTES DE MUSIQUE.

ménage étant des plus modiques, les dettes s' accumulant chaque jour, il fallut songer aux premières nécessités d'une existence pleine de tourments et d'angoisses, tout éclairée qu'elle fût par les poétiques rayons de la lune de miel. On organisa au Théâtre-Italien, avec le concours de Liszt et de M^^Dorval, une représentation suivie d'un concert; mais le succès ne répondit pas aux espérances que Berlioz et sa femme en attendaient. Après la chute du rideau, Ophélia ne fut point rappelée, et à minuit précis la plupart des musiciens, autorisés par le règlement du Théâtre-Italien, quittèrent l'orchestre, laissant le programme inachevé. L'assemblée se leva désappointée; le concert en resta là. « Et, dit Berlioz, mes ennemis ne manquèrent pas de le tourner en ridicule, en ajoutant que ma musique faisait fuir les musiciens . »

L'auteur de la Symphonie fantastique prit 'peu de temps après une éclatante revanche. Cette fois il engagea, en le payant chèrement, un orchestre de premier ordre ; et le concert, dont le programme était entièrement défrayé par les œuvres du jeune maître, eut lieu dans la salle du Conservatoire, sous la direction de M. Girard. Le succès fut complet : Berlioz était réhabilité. « Et pour comble de bonheur, nous dit-il, un homme, quand le public fut sorti, un homme à la longue chevelure, à l'œil perçant, à la figure étrange et ravagée, un possédé du génie, un colosse parmi les géants, que je n'avais jamais vu, et dont le premier aspect me troubla profondément, m'attendit seul dans la salle, m'arrêta au passage pour me serrer la main, m'ac-

câbla d'éloges brûlants qui m'incendièrent le cœur et la tête: c'était Paganini! !... »

Quelques semainesplustard.Paganini, qui possédait entre autres instruments admirables un merveilleux, alto de Stradivarius, vint demander à Berlioz ■d'écrire une composition avec orchestre, dans laquelle l'alto jouerait le rôle principal. Berlioz hésita d'abord ; mais, sur de nouvelles instances de Paganini, il imagina bientôt un plan qui lui sembla réaliser l'idée du grand virtuose. Le premier morceau était à peine écrit, que Paganini voulut le voir. A l'aspect des pauses que compte l'alto dans l'allégro : « Ce n'est pas cela, s'écria-t-il : je me tais trop longtemps là-dedans; il faut que je joue toujours. » — « Je Favais bien dit, répondit Berlioz : c'est un concerto d'alto que vous voulez ; et vous seul, en ce cas, pouvez bien écrire pour vous.» Quelques jours après, Paganini partit pour NicC;, souffrant déjà de l'affection du larynx dont il devait mourir.

Berlioz, sans plus s'inquiéter des moyens de faire briller l'alto principal, imagina d'écrire pour l'orchestre une suite de scènes auxquelles l'alto se trouverait mêlé comme un personnage plus ou moins actif, conservant toujours son caractère propre. L'impression qu'il avait ressentie à la lecture du poëme de lord Byron et les souvenirs que lui avaient laissés ses pérégrinations dans les Abruzzes lui donnèrent l'idée de la symphonie intitulée Horold en Italie, dont la première exécution au Conservatoire date du 23 novembre J83i. La fameuse marche des pèlerins fut redemandée ; ce

([ui 11 'empêcha pas Uerlioz, le lendemain du concert, de recevoir une lettre anonyme dans laquelle, après un déluge d'injures grossières, on lui reprochait dêtre assez dépourvu de courage pour ne pas se brûler la cervelle.

Le ministre de l'intérieur l'avait dispensé du. voyage en Allemagne, imposé par le règlement de l'Académie des beaux-arts. M. deGasparin, arrivé au ministère en 1836, le chargea de composer une messe de Requiem, qui devait être exécutée aux frais (le l'État le jour du service tunèbre célébré tous les ans pour les victimes de la révolution de Juillet. En parlant des difficultés que rencontra l'exécution de son Requiem et des sentiments de dépit et de jalousie qu'en conçut Cherubini, Berlioz prête à Halévy un assez triste rôle, qui ne nous semble guère compatible avec le caractère si honorable, si élevé et si bienveillant de l'auteur de la Juive. Berlioz était d'une nature fort irritable et un peu soupçonneuse aussi. Il rencontra un soir Halévy au bureau du Journal des Débats., et l'entendit dire à M. Bertin le père que « Cherubini était extraordinairement affecté de ce qui arrivait, atfecté - au point d'en être malade au lit; qu'il venait, lui Ha léy, prier M. Bertin d'user de son pouvoir pour faire obtenir, à titre de consolation, la croix de commandeur de la Légion d'honneur à l'illustre maître. » Eh bien I je ne veux pas croire, avec Berlioz, que la démarche d'Halévy auprès du directeur du Journal des Débats pouvait avoir un autre but.

La prise de tabac d'Habeneck, au moment où éclata, dans le Tuba mirum, cette terrible fanfare

des instruments de cuivre, n'avait peut-être pas non plus l'intention malfaisante que lui attribue Berlioz. Ce pouvait être une simple distraction, mais une distraction de laquelle devait résulter une immense cacophonie dans l'orchestre, si Berlioz, placé derrière le chef qu'on lui avait imposé, ne s'était levé et armé du bâton du commandement assez à temps pour la prévenir. Quoi qu'il en soit de la démarche d'Halévy et de la prise de tabac d'Habeneck, le Bequiem obtint un succès complet. J'allais oublier de dire que, comme il avait été décidé que la cérémonie funèbre des morts de Juillet, contrairement à l'usage, aurait lieu cette année sans musique, c'est dans l'église des Invalides, le 5 décembre 1837, en l'honneur du maréchal Damrémont et des braves tués sous les murs de Constantine, que fut exécuté, « devant les princes, les ministres, les députés, toute la presse française, les correspondants des presses étrangères et une foule immense», ]e Requiem d'Hector Berlioz.

Un emploi de professeur d'harmonie étant devenu vacant au Conservatoire, Berlioz le sollicita et l'eût sans doute obtenu, si Cherubini, qui convoitait cette même place pour un de ses protégés, n'avait décidé Berlioz à y renoncer. On le nomma plus tard bibliothécaire du Conservatoire, fonctions qu'il a conservées jusqu'à sa mort et dans lesquelles il a été remplacé par M. Félicien David. Mais, pendant . que Berlioz était en Angleterre, la République ayant été proclamée en France, plusieurs dignes patriotes, h qui le titre et les appointements de bibliothécaire du Conservatoire sem-

blaient convenir, jugèrent à propos (le les demander, en protestant qu'il ne fallait point les laisser à un liomnie qui faisait de si longues absences. « A mon retour de Londres, ajoute Berlioz, j'appris donc que j'allais être destitué. Heureusement Victor Hugo, alors représentant du peuple, jouissait à la Chambre d'une certaine autorité, malgré son génie; il intervint et me lit conserver ma modeste place. Ce fut à peu près vers le môme temps que celle de directeur des Beaux-Arts fut occupée par M. Charles Blanc, honnête et savant ami des arts, frère du célèbre socialiste; en plusieurs occasions il me rendit service avec un chaleureux empressement. Je ne l'oublierai pas. » Aujourd'hui nous vivons comme en 1848 sous un gouvernement républicain : M. Charles Blanc est de nouveau à la tête de la direction des Beaux-Arts; mais M. Victor Hugo n'est plus représentant du peuple, et il y a toujours des gens qui sollicitent, sans vergogne, des places qui ne sont pas vacantes et qu'on ne leur offre pas.

Plus loin, Berlioz raconte les tortures qu'il eut à endurer pendant les trois mois d'études consacrés à sa partition de Benvenuto CelHni. et la chute aussi éclatante qu'imméritée de cet ouvrage : « H y a quatorze ans, dit-il, iiue j'ai été ainsi traîné sur la claie à l'Opéra ; je viens de relire avec soin et la plus froide impartialité ma pauvre partition, et je ne puis m'empêcher d'y rencontrer une variété d'idées, une verve impétueuse et un éclat de coloris musical que je ne retrouverai peut-être jamais, et qui méritaient un meilleur sort. »

Paganini assistait à la première représentation ; il en sortit navré et osa dire tout haut : «Si j'étais directeur de l'Opéra, j'engagerais aujourd'hui même ce jeune homme à m'écrire trois autres partitions, je lui en donnerais le prix, d'avance et je ferais un marché d'or. » Paganini ignorait, en parlant ainsi, combien les usages français dilïèrent des usages italiens en ce qui touche les relations des directeurs de théâtre avec les compositeurs.

Berlioz avait mis assez longtemps à écrire la musique de Benvenuto: forcé de consacrer la meilleure partie de son temps à des travaux qui le faisaient vivre, sans un ami qui lui vînt en aide, peut-être n'eût-il pas pu terminer sa partition pour l'époque désignée. Cet ami, « écrivain distingué, artiste luimême, excellent cœur, digne et charmaiil homme », il le nomme en toutes lettres : c'est M. Ernest Legouvé.

Deux concerts qu'il donna dans la salle du Conservatoire consolèrent Berlioz de la chute de Benvenuto. Le lendemain du second concert, Paganini, qui la veille avait entendu pour la première fois la symphonie à'Harold, dont il avait été l'instigateur avant de quitter Paris, écrivit à Berlioz la fameuse lettre que l'on connaît et qui était accompagnée d'un don de vingt mille francs. Grâce à cet acte du grand artiste, dont la prodigalité était le moindre défaut, Berlioz, exempt de préoccupations, libre de tout souci, put se livrer à la composition de cette sublime symphonie de Roméo et Juliette, (]ui est assurément l'expression la plus complète, la plus saisissante, la plus poétique du génie de l'il-

lustre maître. Et Paganini, à qui elle est dédiée, ne l'a jamais entendue!...

En 1840, vers le mois de juillet, le gouvernement français voulut célébrer par de pompeuses cérémonies le dixième anniversaire de la révolution de Judlet et la translation des victimes <( plus ou moins héroïques » des trois journées dans le monument qui venait de leur être élevé sur la place de la Bastille. M. de Rémusat, alors ministre de l'intérieur, était, comme son prédécesseur M. de Gasparin, un ami des arts, un amateur éclairé de la bonne musique : il demanda à Berlioz de composer, pour la circonstance, une symphonie d'un caractère funèbre et héroïque, dont il le laissait libre, d'ailleurs, de choisir la forme et les moyens d'exécution.

« Je crus que le plan le plus simple poui* une œuvre pareille, dit Berlioz, serait le meilleur, et (ju'une masse d'instruments à vent était seule convenable pour une symphonie destinée à être (la première fois au moins) entendue en plein air. Je voulus rappeler d'abord les combats des trois journées fameuses, au milieu des accents de deuil d'une marche à la fois terrible et désolée, qu'on exécutait pendant le trajet du cortège; faire entendre une sorte d'oraison funèbre ou d'adieu adressé aux morts illustres au moment de la descente des corps dans le tombeau monumental, et enlin chanter un hymne de gloire, l'apothéose, quand, la pierre scellée, le peuple n'aurait plus devant ses yeux que la haute colonne surmontée de la Liberté aux ailes étendues et s'élançant vers le ciel,

MÉMOIRKS D'HECTOR BERIJOZ. 343

comme l'écho de ceux qui moururent pour elle. » Berlioz ajouta ensuite à cette symphonie un orchestre d'instrumensàcordes et un chœur, qui, sans être obligés, en augmentaient néanmoins énormémentl'etfet. Le jour delà première exécution sur la place de laBastille, où était réunie, sous la direction del'auteur, une bandemilitaire de deuxcents hommes, on n'entendit rien ou presque rien ; mais, à la répétition générale, qui avait eu lieu la veille dans la salle Vivienne, le succès fut si grand, que l'entrepreneur des concerts institués dans cette salle engagea Berlioz pour quatre soirées, où la nouvelle symphonie figurait en première ligne « et qui rapportèrent beaucoup d'argent.» La marche de l'apothéose surtout, large et superbe inspiration, électrisait l'auditoire. C'est au sujet de cette symphonie, exécutée longtemps après dans la salle du Conservatoire avec les deux orchestres, mais sans le chœur, que Spontini écrivit à Berlioz une lettre commençant ainsi : (( Encore sons l'impression de votre ébranlante musique », etc., etc.

Vers la lin de la même année (1840), Berlioz fit sa première excursion musicale hors de France; et c'est à Bruxelles, dans la salle de la Grande Harmonie^ qu'il donna son premier concert à l'étranger. Sa femme, Henriette Smithson, était très-opposée à ce voyage. « Une jalousie folle et à laquelle, pendant longtemps, avoue-t-il, je n'avais donné aucun sujet, était au fond le motif de son opposition. '< Il dut partir clandestinement et ne partit pas seul. « A force d'avoir été accusé, torturé de mille façons et toujours injustement, ne trouvant

plus de paix ni de repos chez moi, un hasard aidant, je Unis par prendre les bénéfices d'une position dont je n'avais que les charges, et ma vie fut complètement changée... : après des déchirements aussi longs que douloureux, une séparation à l'amiable eut lieu entre ma téinme et moi. »

L'accueil que Berlioz reçut à Bruxelles, où sa musique souleva cependant, tout comme à Paris, d'assez vives contradictions, le décida à exécuter le projet qu'il avait formé depuis longtemps de visiter rAUemagiie. Mais, avant d'entreprendre cette excursion, qui devait durer cinq ou six mois, et alin de s'y préparer, il revint à Paris et organisa à l'Opéra, dirigé alors par M. Léon Pillet, un grand festival (ce mot futemployé par lui, pour la première fois, en cette occasion), dont le programme était composé de fragments de son /iequiem, de l'apothéose de sa Symphonie funèbre et triomphale^ de l'adagio, du scherzo et du finale de Roméo et Juliette, du premier acte (ï Iphigénie en Tauride de Gluck, d'une scène de Y Atkalie de Hœndel et d'un chœur sans accompagnement de Palestrina.

M. Léon Pillet lui donnait cinq cents francs pour organiser etdiriger le concert; mais Berlioz dut faire le sacrifice de cette somme, pour apaiser les criailleries et satisfaire les exigences des musiciens de l'Opéra, exigences auxquelles M. Léon Pillet refusait de faire droit, et qui eussent pu amener quelque catastrophe au moment de l'exécution. Une autre cause de discorde, ce fut la décision prise par Berlioz de diriger lui-même l'orchestre : «(Quelquesuns des séides d'HabenecU déclarèrent qu'ils ne

MEiMOlRES D'HECTOR BERLIOZ. 345

marcheraient pas sans leur vieux (jénèrah » Mais Berlioz tint bon (il se souvenait du tour de la tabatière); et, à part quelques voix hostiles qui essayèrent de troubler le concert en demandant à grands cris : lu Marseillaùel tout alla à souhait. La recette monta à huit mille cinq cents francs. Et Berlioz dut ajouter trois cents francs à la somme qu'il avait déjà abandonnée pour payer les musiciens de l'Opéra, ((Je dus apporter, dit-il, au caissier du théâtre, trois cents francs, qu'il accepta, et dont il indiqua la somme sur son livre, en écrivant à l'encre rouge ces mots : Excédant donné pur M. Berlioz. »

Quelqu'un me disait dernièrement, en parlant des Mémoires de Berlioz, et sans intention, je le crois, de faire un méchant jeu de mots: (( Dans cette longue suite de récits, d'ailleurs fort intéressants, il y a peut-être un peu trop de comptes. » Cette observation ne manque pas de justesse;' mais il est clair que Berlioz a voulu prouver, par des chiffres, que l'art musical enrichit rarement ceux qui le cultivent en dehors du théâtre, et donner en même temps de sages leçons à ceux qui, avec moins de talent que lui, seraient tentés de se lancer dans les mêmes entreprises.

Peu de jours après le festival de l'Opéra, Berlioz partait pour l'Allemagne.

Ce voyage en Allemagne, qui tient une place importante dans les Mémoires de Berlioz, a été publié par lui, ainsi que je l'ai déjà dit, sous forme de lettres adressées à plusieurs de ses amis. A cause de cela et pour d'autres raisons, que les circonstances

actuelles expliquent suffisamment , nous nous dispenserons, à notre très-grand regret, d'indiquer, même succinctement, ce que ces pages renferment d'intéressant pour le lecteur et d'instructif pour les musiciens. Bornons-nous à dire que Berlioz parcourut les principales villes de l'Allemagne du Nord et y donna quinze concerts.

A son retour à Paris, M. Léon Pillet ayant formé le projet de mettre en scène le Freischûtz, et les usages de l'Opéra exigeant que tout soit chanté dans les drames ou tragédies lyriques de son répertoire, Berlioz accepta la tâche fort délicate d'ajuster des récitatifs à l'œuvre romantique de Weber. Il fallut même, afin de captiver les suffrages de la portion la plus influente du public, y introduire un ballet. Berlioz, qui à ce moment-là était en veine de concessions, voulut bien se charger d'instrumenter V Invitation à la valse, et de compléter la scène chorégraphique imaginée par le directeur de l'Opéra au moyen d'airs de danse pris dans Preciosa et dans Obéron. Mais il n'alla pas plus loin.

Les pressantes sollicitations de M. Léon Pillet ne purent le décider à laisser exécuter, dans cet intermède dansé , le bal de la Symphonie fantastique et la Fête chez Capulet. La meilleure raison, et la seule qu'ait pu se donner Berlioz pour consentir à écrire les récitatifs du Freischiitz, est celle-ci : « Si je ne le faisais pas, un autre le ferait à ma place, et le ferait beaucoup moins bien que moi. »

Berlioz, dans un des chapitres de son livre, nous peint d'après lui-même les ennuis, les souffrances,

le découragement, le désespoir de l'artiste qui, au lieu d'employer son temps, son intelligence, son talent, à composer de la musique, est obligé pour vivre d'écrire des feuilletons. Les plaintes du musicien ont un accent de sincérité qui vous attriste, et l'on comprend, en lisant cette boutade pleine d'amertume, que Berlioz se soit vengé quelquefois sur des confrères bien innocents du supplice auquel il était condamné.

« Je subissais, dit-il, avec moins de résignation que jamais les inconvénients de ma position , quand, en 1844, eut lieu à Paris l'Exposition des produits de l'industrie. Elle allait être terminée. Le hasard (ce dieu inconnu qui joue un si grand rôle dans ma vie) me fit rencontrer Strauss, le directeur des bals fashionables... » De cette rencontre jaillit une idée : cette idée c'était l'organisation d'un festival monstre, d'un festival tel qu'on n'en avait jamais vu, devant réunir mille et quelques exécutants sur la même estrade , dans le palais des Champs-Elysées. Berlioz avait une prédilection marquée pour ces grandes exhibitions de masses vocales et instrumentales; il était aussi d'une habileté toute particulière à les diriger. Cependant il avoue que, soit à cause du défaut de sonorité du local, soit à cause de la confusion qui résulte habituellement dfe l'agglomération sur un même point d'un très-grand nombre d'instruments et de voix, l'effet de certains morceaux exécutés dans de pareilles conditions ne fut pas toujours ce qu'il espérait ni ce qu'en attendait le public.

La recette du festival de l'Exposition s'éleva à

32,000 francs; MM. les percepteurs du droit des pauvres prélevèrent sur cette soname 4,000 francs (le huitième de la recette brute), et, tous frais payés, il resta à Berlioz un bénétice net de 800 francs... Toujours des comptes!... Mais que ces comptes sont pleins d'enseignement I

En revenant de Nice, où il était allé passer un mois, dans l'intérêt de sa santé, Berlioz accepta la proposition que lui fit le directeur du théâtre Franconi de donner une série de grandes exécutions musicales dans le Cirque des Champs-Elysées. « Je ne me souviens pas, dit-il, des arrangements que nous prîmes ensemble à ce sujet. Je sais seulement que ce fut une mauvaise affaire pour lui. » Il y eut quatre concerts, pour lesquels nous avions engagé cinq cents musiciens, et les dépenses nécessitées par cet énorme personnel ne purent être entièrement couvertes par les recettes. En outre, le local, cette fois encore, ne valait rien pour la musique. Le son roulait dans cet édifice circulaire avec une lenteur désespérante, d'oii résultaient, pour toutes les compositions d'un style un peu chargé de détails, les plus déplorables mélanges d'harmonies. Un seul morceau y produisit un très-grand effet: ce fut le Dies irœ de mon Requiem. -o

Après deux concerts donnés à Lyon et à Marseille, Berlioz, de retour à Paris, fit ses préparatifs de départ pour un second voyage en Allemagne. Cette fois il allait parcourir l'Autriche, la Hongrie et la Bohême. La relation de ce voyage, publiée sous forme de lettres adressées à M. HumbertFerrand, parut dans le Journal des Débats.

C'est pendant son séjour en Autriche que Berlioz écrivit les paroles et la musique des principaux morceaux de /a Damnation de Faust , dont il ruminait le plan depuis longtemps. Les fragments de la traduction française du Faust de Gœthe, par Gérard de Nerval, qu'il avait déjà mis en musique vingt ans auparavant (de ce nombre est le poétique, le délicieux, l'admirable chœur de gnomes et de sylphes de la deuxième partie), et qu'il a fait entrer, en les retouchant, dans sa nouvelle partition, ainsi que deux ou trois autres scènes écrites, sur ses indications, par M. Gandonnière, ne forment pas, nous dit-il, dans leur ensemble, la sixième partie de l'œuvre. Et il ajoute qu'il composa sa partition avec une facilité qu'il a bien rarement éprouvée pour ses autres ouvrages, écrivant quand il pouvait et où il pouvait, en voiture, en chemin de fer, sur les bateaux à vapeur et même dans les villes, malgré les soins divers auxquels l'obligeait l'organisation de ses concerts. Ainsi, dans une auberge de Passau, sur les frontières de la Bavière, il écrit l'introduction :

Le vieil hiver a fait place au printemps.

A Vienne, il compose la scène des bords de l'Elbe, l'air de Méphistophélès (mettons encore ici un point d'admiration), le ballet des Sylphes, et la fameuse marche sur le thème hongrois de Rakoczy; à Pesth, à la lueur du bec de gaz d'une boutique, un soh" qu'il s'était égaré dans la ville,

il note le refrain en chœur de la Ronde des paysans; à Prague, il se lève au milieu de la nuit pour écrire un chœur qu'il tremblait d'oublier, le chœur d'anges de l'apothéose de Marguerite :

Remonte au ciel, àrae naïve, Que l'amour égara,

une des inspirations les plus pures, les plus chastes, les plus éthéréesqueje connaisse.

De retour en France, il va passer quelques jours près de Rouen, à la campagne de M. le baron de Montville ; et là, sous les frais ombrages du parc où il aimait à se promener solitaire, il composa le grand et magnifique trio :

Ange adoré dont la céleste image.

Le reste a été écrit à Paris, mais toujours àrimproviste et un peu partout, «au jardin des Tuileries et jusque sur une borne du boulevard du Temple. »

Berlioz a bien raison de regarder la Damnation de Faust comme l'un de ses meilleurs ouvrages : « le public, jusqu'à présent, dit-il, paraît être de cet avis. » Et cependant il avoue quelques lignes plus bas que les deux exécutions qui eurent lieu à rOpéra-Comique n'attirèrent pas plus de monde ([ue si l'on y eût représenté le plus mesquin des opéras de son répertoire. « Rien dans ma carrière d'artiste, ajoute Berlioz, ne m'a plus profondément blessé que cette indifférence inattendue. ■» Il était

ruiné : il devait une somme considérable qu'il n'avait pas...

Après deux jours d'inexprimables souH'rances morales, il entrevit le moyen de sortir d'embarras par un voyage en Russie. Plusieurs de ses amis lui offrirent d'aplanir les difficultés matérielles qui pouvaient empêcher ou au moins retarder la réalisation de ce projet; il accepta et il partit.

L'enthousiasme des dilettanti de Saint-Pétersbourg, après l'audition des deux premières parties de la Damnation de Faust ^ le vengea de l'indifférence du public parisien; l'impératrice, qui assistait au concert, le lit venir dans sa loge et le complimenta; la recette dépassa 18,000 francs. Il était sauvé.

Alors, se tournant machinalement vers le sudouest, il ne put s'empêcher, en regardant du côté (le la France, de murmurer ces mots : « Ah 1 chers Parisiens f... » Un second concert lui rapporta des résultats tout aussi brillants que le premier; à Moscou, bien qu'avec des éléments d'exécution très-inférieurs à ceux qu'il avait trouvés à Saint- Pétersbourg, il obtint les mêmes avantages pécuniaires et le même succès : il était heureux, il était riche! Et, après ce concert, toujours tourné vers le sud-ouest, il pensa encore à ses compatriotes blasés, indifférents, et dit une seconde fois : « Ah ! chers Parisiens ! . . . »

L'aventure du grand maréchal de l'assemblée des nobles, ne voulant pas admettre que Berlioz pût donner un concert sans jouer d'aucun instrument, a été souvent racontée, aussi souvent au

moins que celle de cet amateur de Breslau qui voulait absolument le contraindre à donner des leçons de violon à son fds.

Berlioz revint à Saint-Pétersbourg, puis reprit le chemin de Paris en s'arrêtantà Riga et à Berlin, où le roi de Prusse lui fit remettre par Meyerbeer la croix de l'Aigle-Rouge et l'invita à dîner à son château de Sans-Souci. Le roi Frédéric-Guillaume IV était grand amateur de musique et avait beaucoup fait pour les musiciens. Berlioz l'en félicita en ces termes : « ... Vous avez comblé d'honneurs et royalement récompensé Spontini et Meyerbeer, vous avez fait splendidement exécuter leurs ouvrages; vous avez fait remettre en scène d'une façon grandi.ose les chefs-d'œuvre de Gluck, qu'on n'entend plus nulle part hors de Berlin ; vous avez fait représenter VAntigone de Sophocle et commandé, pour cette résurrection de l'antique, des chœurs à Mendelssohn ; vous avez encore chargé ce maître d'écrire la musique de la ravissante fantaisie de Shakspeare : le Songe d'une nuit d'été^ etc., etc. De plus, l'intérêt direct que vous prenez à toutes les nobles tentatives de l'art devient un excitant ])our l'activité des producteurs, un encouragement incessant pour leurs travaux ; et ce point d'appui que Votre Majesté offre ainsi aux efforts des artistes a d'autant plus de prix, qu'il est le seul de cette nature qu'ils aient en Europe... y> Ce roi de Prusse-là était bien loin de songer à traîner la guerre, avec ses plus épouvantables ravages, chez un peuple voisin , à lui voler deux de ses plus belles provinces et à se faire couronner en-

suite, par la grâce de Dieu, empereur d'Allemaline^

M. Léon Pillet avait donné à Berlioz le livret de la Nonne sanglante; }iiyï. Duponcliel et Roqueplan le lui retirèrent pour l'offrir successivement à Halévy, à Verdi, à Grisar, et enlin à M. Gounod, qui l'accepta. Berlioz en avait fait deux actes seulement. A l'eKceplion de deux airs, enlièrcmenl instiumentés, tout a été détruit.

Quand il revint de Londres, où Jullien, le célèbre directeur des concerts-promenades, l'avait engagé pour diriger l'orcliestre du théâtre de Drury-Lane, Berlioz apprit la mort de son père : ce fut pour lui une douleur immense. Peu de temps après il perdit sa sœur ; et, le 3 mars 18oi, « paralysée depuis quatre ans et privée du mouvement et de la parole » , Henriette Smithson, sa première femme, mourut. Poor Ophelia!... n ku. milieu des regrets de cet amour éteint, nous dit-il, je me sentais prêt à me dissoudre dans l'immense, affreuse, incommensurable, intinie pilié, dont le souvenir des malheurs de ma pauvre Henriette m'accablait... » Et plus loin il ajoute : « Je n'ai plus rien à dire maintenant des deux grands amours qui ont exercé une intluence si puissante et si longue sur mon cœur et sur ma pensée. L'un est un souvenir d'enfance. Il vint à moi radieux de tous les sourires, paré de tous les prestiges, armé

1. On sait en elîet que Frédéric-Guillaume IV refusa le lllre d'empereur d'Allemagne qui lui fut olîort au mois de mars 1849 par la diilc de Francfort.

(le toutes les séductions d'un paysage incomparable, dont l'aspect seul avait déjà suffi à m'émou voir... L'autre amour m'apparut avec Shakspeare, h mon âge viril, dans le buisson ardent d'un Sinaï, au milieu des nuées, des tonnerres et des éclairs d'une poésie pour moi nouvelle... Estelle fut la rose qui a fleuri dans l'isolement ^ ; Henriette fut la liarpe mêlée à tous mes concerts, à mes joies, à mes tristesses, et dont, hélas I j'ai brisé bien des cordes... »

Maintenant, suivons Berlioz dans la rapidité avec laquelle il arrive à la un de son livre : « .l'ai hâte d'en linir avec ces Mémoires, leur rédaction m'ennuie et me fatigue presque autant que celle d'un feuilleton; d'ailleurs, quand j'aurai écrit les quelques pages que je veux écrire encore, j'en aurai dit assez, je pense, pour donner une idée à peu près complète des principaux événements de ma vie et du cercle de sentiments, de travaux et de chagrins dans lequel je suis destiné à tourner... jusqu'à ce que je ne tourne plus... »

Il venait de terminer VEnfunce du Christ; il allait écrire les Troyens. Le lendemain de la première exécution de cette admirable trilogie sacrée, devant laquelle s'inclinèrent les plus fougueux détracteurs de sa musique, Berlioz recevait de Henri Heine une lettre qui commençait ainsi : « H me reoient de toutes parts que vous venez de cueillir une gerbe des fleurs mélodiques les plus suaves, et que.

1. 'Tis ihe last rose of Sitnnner Irft bloominij (donc (Thomas Moore.)

dans son ensemble, votre oratorio est un chef-d^œuvre de naïveté. Je ne me pardonnerai jamais d'avoir été aussi injuste envers un ami. » Dans son beau livre de Lutèce, Heine, après avoir comparé Berlioz à un rossignol colossal, à une alouette de grandeur d'aigle, comme il en a existé, dit-on, dans le monde primitif, lui reprochait d'avoir peu de mélodie et de n'avoir point de naïveté du tout.

Le poëme et la partition des Troyens ont été écrits à l'instigation de la princesse de Wittgenstein, femme de cœur et d'esprit, l'amie dévouée de Liszt. A Paris, on ne connaît que la seconde partie de cet ouvrage, celle qui a été représentée au Théâtre-Lyrique; la première partie, la Prise de Troie, n'a jamais été représentée (le sera-t-elle jamais?) et n'est connue que d'un petit nombre d'artistes. Berlioz fut très-sensible aux coupures et changements que M. Carvalho, directeur du Théâtre-Lyrique, dut faire subir à la partition des Troyens à Carthage, dans l'intérêt de la représentation, et les lui a reprochés en termes fort amers. Ce chef-d'œuvre, ainsi mutilé, ne fut joué que vingt fois. Un jeune écrivain, très-convaincu et très-érudit, M. Georges de Massougnes, en a fait une analyse extrêmement intéressante et d'une grande exactitude dans la remarquable étude qu'il a publiée sur l'œuvre de Berlioz ^

1. Berlioz, sou œuvre; Paris, S. Richault ; E. Dentu, éditeurs.

M. Georges de Massougnes, dans sa brochure, ne parle que (1<; l'Enfance du Christ, de Roméo et Juliette et des Troyens. Cl Les trois partitions dont j'ai Mt choix, dil-il, et qui nie

Après l'entier aclièvemeiit des Troyens, Berlioz écrivit, à la prière de M. Benazet et pour l'inauguration du théâtre de Bade, l'opéra-comlque en deux actes, Béatrice et Bénédicte dont il emprunta le sujet à la comédie de Shakspeare ; Beaucoup de bruit pour rien. Un seul morceau de cet ouvrage a été exécuté à Paris : c'est le duo des jeunes fdles : Vous soupirez, Madame, inspiration pleine de charme et de poésie rêveuse. Le grand-duc de Saxe-Weimar demanda un jour à Berlioz dans quelle circonstance il avait écrit ce morceau : « Vous avez dû composer cela, lui dil-il, au clair de lune, dans quelque romantique séjour?... — Monseigneur, répondit Berlioz, c'est là une de ces impressions de la nature dont les artistes font provision et qui s'extravasent ensuite de leur âme, dans l'occasion, n'importe où. J'ai esquissé la musique de ce duo un jour à l'Institut, pendant qu'un de mes confrères prononçait un discours.

— Parbleu! dit le grand-duc, cela prouve en faveur de l'orateur ! il devait être d'une rare éloquence. »

Berlioz s'était remarié. Au bout de huit ans de ce second mariage, sa femme mourut subitement, foudroyée par une rupture du cœur.

«Je suis dans ma soixante et unième année; je n'ai plus ni espoir, ni illusions, ni vastes pensers;

sont le mieux connues, si elle.s ne sont pas absolument les plus Jjelles de Herlioz, sonl assurément parmi les premières, et peuvent, cerne semble, donner une idée parlaile des divers aspects de son 'sOww. »

mon lils est presque toujours loin de moi ; je suis .seul; mon mépris pour l'imbécillité et l'improbité des hommes, ma haine pour leur atroce férocité, sont à leur comble , et à toute heure je dis à la mort : «Quand tu voudras! » Qu'attcnd-elle donc? Ce lils qu'il adorait, il devait le voir mourir aussi. Ce fut son dernier, mais peut-être son plus cruel chagrin/

Nous voici maintenant arrivés à la conclusion du livre : Voyage en Dauplnné. — Deuxième pèlerinage à Meylan. — Vingt-quatre heures à Lyon. — Je revois M^" F*". — Convulsions de cœur... Elle avait soixante-sept ans alors, la Stella iMontis, la Jeune fille aux brodequins i'oses, Y Hamadrijade du Saint- Eynart..., et il l'aimait toujours !

tt Crois-moi, quand tous ces charmes ravissants que je contemple si passionnément aujourd'hui viendraient à changer demain et à s'évanouir entre mes bras comme un présent des fées, tu serais encore adorée autant que tu res en ce moment. Que ta grâce se flétrisse, chaque désir de mon cœur ne s'enlacera pas moins, toujours verdoyant, autour de ta ruine chérie. . . ' »

N'allons pas plus loin que n'est allé l'auteur des il/moîVes lui-même, et fermons ce beau livre en mêlant une larme d'attendrissement au sentiment de respectueuse admiration que nous inspire le grand artiste qui l'a écrit.

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